Abstract
Depuis quelque temps, l’Italie est sous le feu des projecteurs, notamment dans le domaine religieux, où l’on observe une présence singulière de l’Église et du catholicisme. C’est précisément à la singularité du cas religieux italien qu’est consacré cet article : nous entendons démontrer comment les rapports Église catholique et société, religion et politique ont changé dernièrement. Après la fin de la Démocratie Chrétienne, les évêques lancent le « Projet culturel » afin d’éviter la diaspora des Catholiques et les faire converger sur certains thèmes qui leur sont chers : la vie, le mariage, la prudence dans le domaine bioéthique, etc. C’est ainsi que démarre une saison de protagonisme de l’Église qui tente de contrer le relativisme culturel et de revitaliser la présence des Catholiques dans la société. Pour défendre des valeurs « immuables », l’Église intervient directement dans le domaine politique aussi, juste au moment où le catholicisme politique a une faible emprise sur l’électorat.
L’Italie est depuis longtemps une nation « moderne » qui suscite à la fois l’intérêt et l’étonnement de bon nombre d’observateurs des dynamiques publiques. Ceux-ci comprennent difficilement comment ce pays parvient à survivre malgré les nombreux déséquilibres de son territoire, les anomalies de son système économique et sa sempiternelle instabilité politique, régulièrement confirmée, comme cela a été le cas avec le résultat peu concluant des dernières élections. D’où l’idée qu’il s’agit d’un cas particulier en Europe, qui ne reflète pas ce qui se passe dans les économies et dans les sociétés les plus développées de l’Occident. En réalité, la particularité de la situation italienne ne se manifeste pas uniquement dans le domaine économique et politique, mais touche également d’autres sphères tout aussi importantes. Il faut citer parmi celles-ci les dynamiques religieuses, où l’on observe, aujourd’hui encore, une forte présence de l’Église et du catholicisme alors que notre époque est caractérisée aussi bien par le pluralisme religieux que par une sécularisation répandue des consciences. C’est précisément à la singularité du cas religieux italien qu’est consacré le présent essai, dont l’objectif principal est de mettre en lumière, non seulement les tendances religieuses en cours, mais également le changement dans les rapports Église catholique et société, religion et politique, un changement qui a eu lieu au cours des dernières décennies.
Les Catholiques de la sève, du tronc, de l’écorce
Lorsque l’on parle de l’Italie, la référence au catholicisme est de rigueur car, aujourd’hui encore, c’est à cette religion que la plupart des Italiens déclarent s’identifier. Selon des statistiques récentes, plus de 80% de la population conservent actuellement un lien avec le catholicisme, bien entendu avec des modalités et des niveaux d’intensité bien différents.
Les diverses nuances du catholicisme sont bien connues par les hommes d’Église, qui doivent faire face fréquemment à des questions religieuses très hétérogènes. Il y a déjà dix ans de cela, par exemple, le cardinal Martini (éminent représentant de l’épiscopat mondial, longtemps évêque de Milan et décédé l’année dernière) décrivait ainsi la situation religieuse du pays : outre les « Chrétiens de la sève », il y a ceux « du tronc, de l’écorce et ceux enfin qui, comme la mousse, ne s’accrochent qu’à l’extérieur de l’arbre ». Si l’on la traduit de manière empirique, toujours en utilisant les chiffres de l’enquête la plus récente et la plus importante qui ait été effectuée sur la religiosité des Italiens 1 – cette image montre qu’il existe au moins quatre types prédominants de Catholiques :
les Catholiques « convaincus et actifs », qui englobent environ un cinquième de la population. Ils sont représentés par ceux qui participent régulièrement aux rites religieux, montrent un intérêt particulier pour les sujets religieux et spirituels et suivent activement l’éducation religieuse de leurs enfants. Leur style de vie diffère en matière de famille, d’éducation et de solidarité. Il s’agit des Italiens qui fréquentent le plus les paroisses et les milieux ecclésiaux, même si tous ne partagent pas les choix et les recommandations du magistère, notamment en ce qui concerne la morale familiale et sexuelle. Près de la moitié de ces sujets (10% environ de la population) font partie de groupes et de mouvements ecclésiastiques. Cet associationnisme catholique joue un rôle prépondérant dans le pays grâce aux nombreuses œuvres de charité, de solidarité et d’animation des jeunes (Garelli, 2013 : 4) ;
à côté de cette subculture catholique engagée, une partie consistante d’Italiens (plus de 25%) se déclarent « convaincus mais pas toujours actifs » du point de vue religieux. Ils suivent les rituels religieux selon leurs propres rythmes et interprètent de façon plus discontinue et sélective leur appartenance au catholicisme ;
il existe ensuite une partie considérable d’Italiens (30% environ) pour lesquels le catholicisme prend essentiellement une forme culturelle et ethnique. Ce sont ceux qui, encore aujourd’hui, se définissent comme Catholiques davantage en raison du poids de la culture et de l’éducation reçue que de la spiritualité. La persistance (ou l’augmentation au cours des dernières décennies) de cette orientation a quelque chose de surprenant dans une société qui par ailleurs, et dans tous les domaines, pousse à effectuer des choix de plus en plus libres et conscients, et toujours moins liés à la tradition. En fait, une partie de la population semble avoir des réticences à couper ses liens avec la religion dominante. Elle la considère comme une partie de son histoire et de sa biographie, en mesure d’offrir la sécurité et l’orientation nécessaires en ces temps riches en inquiétudes, et caractérisés par la présence croissante de fois et de traditions culturellement différentes ;
enfin, il existe, en Italie aussi, une aile du catholicisme qui est fortement critique à l’égard de l’Église : elle regroupe tous ceux qui croient à la proposition chrétienne dans son essence, mais qui l’interprètent de façon totalement autonome, tout en partageant éventuellement leur recherche spirituelle à l’intérieur d’un groupe avec les mêmes affinités. Il s’agit d’une minorité restreinte de sujets, qui démontre cependant la persistance, aujourd’hui encore, de ce modèle de « diaspora » catholique qui avait bouleversé le domaine religieux dans les années d’après-concile, à une période où la contestation culturelle avait déchiré le monde catholique également.
Comme certains l’ont remarqué (Martino et Ricucci, 2011 : 219–220), les profils catholiques décrits ici de manière synthétique sont empiriquement très efficaces et illustrent bien les diverses sensibilités religieuses qui priment dans le monde catholique italien, même s’ils n’épuisent pas la variété expressive de ce monde. On pourrait évoquer d’autres typologies de religiosité, qui vont de la dévotion populaire à la religiosité essentielle, de la ritualiste à la charismatique, etc. Néanmoins, le panorama évoqué souligne la capacité historique du catholicisme (du catholicisme italien notamment) à inclure en son sein des instances religieuses très différentes et dont le seul lien entre elles consiste à accepter les principes de base et à ne pas trop s’écarter de l’orthodoxie officielle. Un critère ecclésial apparaît à ce niveau, qui peut être interprété aussi bien comme un élément de force que comme un facteur de faiblesse de l’appartenance catholique.
La présence d’un catholicisme aux profils si différents et si composites peut sans doute expliquer pourquoi en Italie la partie de population qui déclare n’appartenir à aucune religion est si modeste, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays où la culture catholique est répandue. Il ressort des comparaisons internationales que le groupe des « sans religion » (ceux qui affirment ne pas se reconnaître dans une foi ou une appartenance religieuse) est désormais de taille dans de nombreux pays européens. Il rassemble en effet 35–40% environ de la population en France, en Belgique et en Allemagne (Pérez-Agote, 2012). En revanche, il ne concerne en Italie que 10% environ de la population et ne montre aucune tendance à augmenter au cours des dernières décennies. Si on continue à relever les différences, on observe que l’Italie 2 semble représenter aussi une exception européenne quant au phénomène du « believing without belonging » qui caractérise ceux qui expriment une recherche spirituelle en dehors ou à l’écart des institutions religieuses. Ce phénomène s’avère très courant dans d’autres nations développées alors qu’il est très limité dans le panorama italien. Par contre, en Italie, la tendance opposée est plus fréquente, à savoir l’ « appartenance sans croyance » (Garelli, 2012 : 7) qui est exprimée par une partie minoritaire, mais non négligeable, de la population. On en trouve des traces principalement parmi ceux qui adhèrent au catholicisme surtout pour des raisons culturelles et liées à l’héritage de la tradition.
L’ambivalence religieuse du cas italien
Ces aperçus sont suffisants pour comprendre la particularité du cas italien quant à la question religieuse. Naturellement, l’Italie n’est pas non plus épargnée par le processus de sécularisation. Il se manifeste par la réduction du nombre de pratiquants, la crise des vocations religieuses, le vieillissement du clergé, l’individualisme de la croyance, une foi qui se fait de plus en plus incertaine et douteuse, un consensus moindre de l’Église catholique dans le domaine éthique, etc. Malgré cela, les comparaisons internationales nous permettent d’affirmer que les taux de religiosité (croyance en Dieu, fréquentation des rites religieux, pratique de la prière, sentiment d’appartenance religieuse, etc.) se situent encore aujourd’hui, dans la Péninsule, à des niveaux plus élevés par rapport à ceux que l’on retrouve dans la plupart des pays développés. Ce qui indique qu’il existe encore un sentiment religieux répandu, même s’il est en forte érosion chez les jeunes générations. Par ailleurs, la foi religieuse se conjugue partout de plus en plus au pluriel.
Ce phénomène touche l’Italie aussi, notamment en raison de la présence majeure de Musulmans et de Chrétiens orthodoxes, présence due aux nouveaux flux migratoires. Toutefois, dans une situation religieuse plus ouverte et dans un territoire où les minorités religieuses sont bien plus importantes et dynamiques que par le passé (Introvigne et Zoccatelli, 2006; Pace, 2011), la plupart des Italiens continuent à conserver – comme nous l’avons déjà dit – un lien avec la religion de leur environnement. De plus, la crise de légitimité de toutes les institutions touche également l’Église catholique, mais concerne bien davantage la hiérarchie que les structures de base et les organisations catholiques qui œuvrent sur le territoire. Bien qu’ils soient en désaccord avec l’institution ecclésiale sur plusieurs questions (comme celle de sa rigidité sur les thèmes de la vie et de la famille, de sa fermeture vis-à-vis des divorcés et des individus remariés, de ses positions dans le domaine éthique, de son manque d’ouverture sur le célibat des prêtres et sur le sacerdoce des femmes, de son ingérence dans le domaine politique, des conflits qui secouent le Vatican, etc.) de nombreux Italiens apprécient les interventions publiques de l’Église catholique. Ils les apprécient surtout lorsqu’elle vise à défendre l’unité de la nation, à soutenir les droits des immigrés, à rappeler les forces sociales et politiques qui nourrissent un sentiment de solidarité et la recherche du bien commun. Les éléments et les groupes catholiques qui œuvrent en termes constructifs sur le territoire sont, eux aussi, de plus en plus appréciés car ils luttent contre toutes les formes de pauvreté, qu’elles soient anciennes ou nouvelles, s’opposent à la mafia et à la camorra, encouragent l’animation des jeunes et créent des liens sociaux et solidaires. Dans l’ensemble donc, on perçoit l’Église en termes ambivalents et sélectifs : on la valorise pour certains de ses aspects, on la critique pour d’autres et on la considère en fin de compte comme faisant partie d’un destin commun.
De toute évidence, ce tableau d’ensemble montre que le catholicisme joue, encore aujourd’hui, un rôle considérable en Italie. Ce rôle caractérise une religion qui ne repose pas uniquement sur la tradition mais qui s’engage aussi dans les rapports sociaux. Elle est proche des sentiments de vastes parties de la population et participe à plein titre aux affaires du pays 3 .
Tensions dans le catholicisme
Cette situation religieuse ambivalente concerne depuis longtemps la hiérarchie de l’Église catholique. Ceux-ci s’inquiètent pour un pays qui est en train de s’éloigner des références religieuses, même si dans l’ensemble il ne tourne pas le dos au catholicisme. L’importance de l’enjeu apparaît, avec force et au fil des ans, dans les nombreux appels adressés à la population italienne par l’épiscopat : elle doit rester fidèle aux valeurs de son histoire, ne pas dilapider le patrimoine de symboles et de culture dont le catholicisme est l’expression et éviter que le sentiment religieux ne perde sa présence collective. À ce propos, un leitmotiv a été lancé par Jean-Paul II, lorsqu’il a mis en garde les Italiens à maintes reprises, afin qu’ils ne se limitent pas à un christianisme « d’état civil » mais qu’ils traduisent aussi « dans leur mode de vie cette identité catholique que de nombreux individus proclament à haute voix ». Ces appels sont justifiés par le fait que l’ensemble de l’épiscopat est convaincu que le catholicisme constitue encore la culture commune de la nation, que le tissu du pays est encore fondamentalement religieux, même si de nombreux représentants de la culture laïque et des minorités religieuses s’y opposent. Cela dans un panorama qui a bien changé par rapport au passé, bien plus exposé au vent de la sécularisation, et selon des évêques, à la prédominance de la culture laïque ou laïciste qui est en train de s’exercer dans la formation de l’opinion publique.
Certes, les évêques sont conscients du fait que le processus d’affaiblissement du catholicisme en Italie est en cours depuis longtemps : durant la période des batailles en faveur du divorce et de l’avortement (entre les années 70 et le début des années 80), la nation dans son ensemble avait pris ses distances par rapport aux recommandations données à cette époque par le magistère. Un autre facteur d’embarras vient du fait que les Italiens, qui se déclarent en grande partie « Catholiques », sont en réalité peu ouverts aux valeurs de la vie. Les taux de fécondité et de natalité sont en effet parmi les plus bas du monde et sont même inférieurs à ceux que l’on observe dans les pays européens les plus sécularisés. Malgré tout, les hautes sphères de l’Église ont toujours cultivé l’idée que la véritable identité de la nation ne se reflète pas dans ces choix culturels, soumis à divers conditionnements. Elles estiment, d’un côté, que de nombreux Italiens (et Catholiques) ont voté « non » aux référendums pour abroger les lois sur le divorce et l’avortement davantage pour des raisons de pluralisme (pour ne pas imposer à tous leur vision de la réalité) que par conviction personnelle; de l’autre, elles attribuent la chute de la natalité dans l’Italie « catholique » aussi bien à un processus de modernisation qui a eu lieu dans le pays suivant des rythmes trop rapides et soudains, qu’à une carence de politique en faveur de la famille, carence qui fait l’objet depuis toujours d’une dénonciation de la part de l’Église elle-même.
Toutefois, ces marques d’un éloignement des recommandations du magistère, tout comme l’ambivalence des comportements religieux de nombreux Italiens poussent les sommets de l’Église catholique à s’interroger sur les équilibres culturels du pays et à réagir face à un contexte où les tensions dans le catholicisme abondent 4 .
L’Église et le changement de panorama dans les années 90
Parfois, l’Église catholique en Italie a le sentiment de se trouver à un tournant de l’histoire, elle sent qu’un monde est en train de se fermer et qu’un autre s’ouvre, ce qui l’oblige à revoir ses positions et sa présence dans la société. Comme nous l’avons déjà rappelé, cela s’était déjà produit dans les turbulentes années 70, à l’époque des luttes étudiantes et politiques qui ont également bouleversé le monde catholique. Une situation analogue, quoique moins problématique, semble réapparaître deux décennies plus tard, au début des années 90, quand certaines affaires internes et externes à la nation laissent présager pour l’Église un nouveau changement de décor. Sur le versant interne, c’est la période qui coïncide avec la fin de la « première » République, la crise des grands partis, la croissance et l’effervescence de la société civile; des facteurs qui mettent tous en discussion le modèle de la présence catholique dans la société italienne, centré jusque-là sur le schéma traditionnel de la « courroie de transmission » entre le monde catholique et le parti de son unité politique (la Démocratie Chrétienne). L’Église s’occupait des âmes, de la formation des jeunes et des œuvres de la religion; l’associationnisme catholique préparait une partie des futurs cadres de la société; le parti catholique représentait les intérêts de l’Église et du monde catholique dans l’arène publique et politique.
C’est précisément au cours de cette période que la Démocratie Chrétienne vit ses dernières heures, à la suite des scandales de corruption qui sont entrés dans l’histoire sous le nom attribué par la presse de Tangentopoli (Opération Mains propres), et que le monde catholique perd son modèle traditionnel de présence sociale et politique. Il est vrai aussi que d’autres facteurs ont contribué à la disparition de ce modèle : depuis plusieurs années déjà, le parti perdait son consensus dans le monde catholique, aussi bien parce qu’il était perçu comme de plus en plus impliqué dans la gestion du pouvoir et de moins en moins capable de faire le lien avec ses inspirations de fond, que parce que l’électorat catholique lui-même élargissait ses orientations et ses choix politiques.
L’Église, bien avant la fin de la DC, prend conscience de la rupture des équilibres culturels et politiques de la nation, en même temps qu’elle assiste à des vicissitudes internationales importantes, comme la chute du mur de Berlin, la crise des grandes idéologies, la crise de l’État-nation, la reprise des flux migratoires, etc. Dans la société pluraliste, les repères traditionnels s’affaiblissent, les cultures se mêlent, mémoire et racines perdent de leur importance : une baisse de la notion d’intérêt général se fait jour, des intérêts particularistes et localistes surgissent, les plus importantes subcultures du pays (dont la catholique) perdent leur emprise sur la société. Dans ce contexte, l’Église sent la menace croissante de la crise des valeurs morales, la diffusion d’instances culturelles en mesure de miner à la base cette culture catholique qui avait longtemps constitué la référence la plus importante dans le pays.
Le Projet culturel
C’est ce changement de décor qui donne naissance au « Projet culturel », une initiative à travers laquelle les sommets de l’Église catholique italienne souhaitent inciter les Catholiques à réagir face à la situation qui s’est créée, s’engageant notamment à promouvoir leurs valeurs de référence et à participer à plein titre au débat public sur les sujets émergents. D’où le protagonisme récent qu’affichent l’Église et les Catholiques dans la société italienne ; l’idée de relancer la pensée et l’anthropologie chrétienne à une époque qui manque cruellement d’idées fortes et de propositions porteuses ; la défense des « valeurs immuables » concernant la vie, la famille, la bioéthique, la liberté éducative, la solidarité, les freins à mettre à la recherche dans le domaine biomédical, etc.
C’est dans ce contexte que se livrent les récentes batailles de l’Église pour contrecarrer une culture « permissive » selon ses propres dires, qui légitime l’avortement et le divorce, qui met sur le même plan la famille fondée sur le mariage et l’union libre, qui se montre désinvolte dans le domaine de l’ingénierie génétique, qui reconnaît aux homosexuels le droit d’avoir des enfants, etc. Ainsi, la hiérarchie ecclésiastique s’engage publiquement à confirmer l’identité chrétienne de la nation, à travers le maintien de la présence du crucifix dans les écoles et la réaffirmation de la valeur religieuse de certaines festivités qui se teintent de significations profanes. Elle dénonce aussi l’omission dans la Constitution européenne de la référence aux racines chrétiennes du continent. Selon l’Église, il s’agit d’exprimer un sentiment humain et religieux très répandu dans le pays, même s’il souffre souvent d’amnésie et d’oubli. Ce que les minorités culturelles et intellectuelles, qui pensent et vivent différemment, reconnaissent peu. Consciente du fait que, dans un monde pluraliste et global, le lien social risque constamment de s’éroder, l’Église estime devoir faire entendre sa voix sur des questions cruciales pour la vie civile et pour la régulation sociale. Elle justifie sa position par la « conviction courante que la modernité avancée manque de valeurs essentielles et que la pensée et l’anthropologie chrétiennes disposent de nombreuses ressources qui sont en mesure de nourrir une haute idée de cohabitation humaine » (Garelli, 2010 : 88 ; traduction de l’auteur).
C’est probablement la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale que se présente sur la scène publique une Église qui foisonne de projets, qui prend directement des initiatives pour encourager les valeurs de fond de la culture catholique. Une telle position se situe à contre-courant et ce à plusieurs titres : d’une part, elle ne correspond pas à la façon habituelle de procéder de la hiérarchie ecclésiastique italienne, qui, dans le passé, préférait accompagner les événements plutôt que de les concevoir. D’autre part, elle a lieu dans un pays qui, dans son ensemble, vit beaucoup plus d’urgences que de projets. Cette force s’est affermie au sein du Congrès ecclésial célébré à Palerme en 1995, tout comme en dehors de ce contexte. L’initiative, qui en était à sa troisième édition, après les Congrès de Rome en 1976 et de Loreto en 1985, a pour but de rassembler tous les dix ans l’état-major des diocèses italiens et les représentants les plus éminents des congrégations et des ordres religieux, ainsi que du laïcat catholique. Au cours de la préparation du Congrès, de multiples réserves avaient surgi par rapport au projet du cardinal Ruini, qui était alors à la moitié de son mandat de président de la Conférence épiscopale italienne et qui en avait été le leader incontesté pendant presque vingt ans. Le cardinal Martini, par exemple, envisageait ce projet d’un point de vue spirituel et refusait certaines conditions, ce qui, de ce fait, l’affaiblissait ; d’autres avaient tendance à l’interpréter surtout comme un outil de renouvellement pastoral, afin de réduire la distance entre l’annonce de l’Évangile et la façon de penser et de vivre des gens ordinaires. Le laïcat catholique le plus progressiste quant à lui (comme le groupe des « Catholiques démocrates » ou divers représentants du volontariat d’inspiration ecclésiale) était méfiant à l’égard d’un tournant culturo-identitaire qui aurait conduit l’Église à cultiver d’anciennes tentations (d’hégémonie culturelle) et à s’engager davantage sur le terrain du débat public que dans le domaine religieux et dans l’action caritative.
Toutefois, le projet culturel s’avère bien vite « gagnant » dans les hautes sphères de l’Église, et ses adversaires se font de plus en plus rares ; en dépit de l’incertitude initiale et bien qu’il ait été vu comme un « objet mystérieux » par bon nombre de milieux ecclésiaux de base (y compris les paroisses), aucun autre groupe n’est parvenu à élaborer un plan aussi efficace. L’idée est en mesure d’accomplir un long chemin dans la société italienne, même au-delà du monde catholique. Pour ce faire, la Conférence épiscopale italienne a alloué des ressources économiques qui ont favorisé la constitution de groupes de réflexion, forums, comités éthiques, tout comme la réalisation d’événements publics spécifiques. Il est vrai qu’elle peut s’appuyer sur la quote-part de 8x1.000 des impôts que l’État verse chaque année aux confessions religieuses.
L’Église dans une société pluraliste
Le projet culturel de l’Église vise dès le départ plusieurs objectifs ambitieux :
reconstituer l’aire catholique autour d’un point de référence fondateur, qui s’identifie dans l’unité culturelle. Après la fin de la DC, même la hiérarchie archive la question de l’unité politique des Catholiques, s’alignant en cela sur un sentiment courant dans le pays et qui prédomine aussi auprès de l’ensemble des sujets les plus proches de la religion d’Église, comme on peut le constater dans les enquêtes nationales (tableau 1). Néanmoins, il ne s’agit pas d’une liberté inconditionnelle, dans la mesure où les Catholiques peuvent voter pour n’importe quel parti à condition que celui-ci ne remette pas en discussion la doctrine sociale de l’Église. Ceci signifie donc que les positions et les formations politiques n’ont pas toutes la même valeur aux yeux de la hiérarchie ecclésiastique. La liberté de vote pour les Catholiques implique donc que l’on identifie des points de convergence, qui sont représentés par les fameux « thèmes chers aux Catholiques ». Il s’agit d’éviter ainsi que ne se produise une « diaspora culturelle », qui exposerait le monde catholique à une fragmentation, comme celle qui caractérise déjà la société italienne dans son ensemble ;
dépasser le problème historique de la présence faible de l’Église et du catholicisme en Italie dans l’espace public, dans le but de combler le déficit de représentation de la perspective catholique dans la société italienne ; il s’agit d’une préoccupation qui a des racines anciennes dans les milieux ecclésiaux nationaux. Ces derniers sont convaincus depuis toujours que le monde catholique est très actif et dynamique sur le territoire (à travers le volontariat, les centres éducatifs, les structures d’assistance, l’engagement dans la société civile) mais qu’il n’est guère en mesure d’influencer la mentalité courante, de forger l’opinion, de faire valoir ses idées et sa sensibilité sur les thèmes sociaux et culturels au fur et à mesure qu’ils apparaissent ;
propager l’idée que l’on vit désormais dans une société pluraliste, où l’Église n’a plus le monopole spirituel et religieux, mais qu’elle conserve son rôle, qui est celui de rappeler à la nation son identité de fond ; ceci explique son orientation à agir comme une réalité à part entière dans la société italienne, à se comporter comme un groupe de pression, à faire du lobbying, dans le but de promouvoir sa vision de la vie et des rapports sociaux.
Opinions de la population italienne, subdivisée en fonction de son appartenance religieuse, sur la question de l’unité politique des Catholiques (%).
Source: Enquête réalisée auprès d’un échantillon représentatif de la population italienne âgée de 16 à 74 ans (Garelli, 2011a).
Le lancement de ce projet repose sur deux fondements. Tout d’abord, le courage de l’Église qui va à contre-courant et qui n’accepte pas la « loi » de la sécularisation. Selon certains ecclésiastiques, l’Église ne subit pas les statistiques, mais s’applique à les changer ; c’est-à-dire qu’elle met tout en œuvre pour contrer les tendances négatives de la religiosité, l’atténuation de l’esprit religieux, la crise des évidences éthiques, les phénomènes d’individualisme et de fragmentation sociale ; en d’autres termes, elle refuse de se plier à l’idée de l’insignifiance de la foi chrétienne dans la modernité avancée. En second lieu, la perte du rôle central que constituait la présence catholique dans la société italienne, qui, avec la fin de la Démocratie Chrétienne, était surtout représentée par l’engagement caritatif et solidaire de nombreux Catholiques. Cet engagement était très apprécié à une époque où la nation était aux prises avec la crise de l’État-providence et des ressources publiques. Toutefois, la hiérarchie observe avec prudence qu’un catholicisme socialement engagé peut diviser la communauté des Croyants (en raison de sa nette tendance à dialoguer avec les forces progressistes) et que, sur différents aspects, il tend à se forger des références autonomes. C’est pourquoi elle favorise peu à peu le passage d’un catholicisme social à un catholicisme culturel, le passage d’une fonction de suppléance et d’intégration sociale à la fonction plus ardue d’un renouvellement identitaire.
Protagonisme public de l’Église et faiblesse du catholicisme politique
Dans ce panorama, qui est radicalement différent par rapport à la décennie précédente, les rapports entre catholicisme et politique changent eux aussi.
Après la liberté de vote pour les Catholiques, les partis politiques de tous bords ambitionnent de capter le plus grand nombre possible de leurs voix. Qu’elle colle ou non à la réalité, la vulgate commune annonce grosso modo : les compétitions électorales se gagnent au centre, car les positions extrêmes ont tendance à effrayer les électeurs ; le bassin électoral catholique, quoique moins important que naguère, reste cependant considérable et, de par sa nature même, se situe au centre de l’échiquier politique ; dans un contexte bipolaire, toutefois, les électeurs ont tendance à prendre parti et, par conséquent, le vote catholique est aussi potentiellement le plus mobile ; la conclusion de ce schéma prévoit que la formation gagnante est celle qui, outre qu’elle conserve son noyau dur, parvient à obtenir le plus de voix catholiques. Voilà pourquoi le vote catholique fait l’objet des convoitises de toutes les coalitions qui se sont succédées au gouvernement comme à l’opposition, du moins depuis que le très imparfait bipolarisme à l’italienne existe.
C’est donc pour cette raison que de nombreuses forces politiques se montrent favorables, voire obséquieuses envers la présence de l’Église catholique dans la société italienne, reconnaissant aussi bien sa capacité à promouvoir les valeurs de fond de la vie civile, que l’apport qu’elle offre au travers de l’associationnisme ecclésial qui tend au bien commun. Cette attention, parfois déférente, se retrouve non seulement dans la classe politique, mais aussi dans une grande partie de l’élite du pays, que ce soit au niveau économique de la société civile ou, de plus en plus souvent aussi, au niveau culturel, niveau qui est communément considéré comme une terre de conquête de la gauche. Les déclarations d’appréciation se multiplient vis-à-vis du nouveau rôle public de l’Église, et proviennent d’industriels, de banquiers, d’intellectuels, et même de certains hommes de science, etc. Ceci s’accompagne souvent d’une surestimation évidente de la part des groupes dirigeants du pays quant au poids que peuvent avoir les organisations catholiques et l’Église même, sur les choix et sur les comportements des fidèles, ainsi que sur le plan des symboles et de la spiritualité.
Des configurations originales peuvent se produire dans cet environnement, en ce qui concerne les rapports entre monde catholique et politique, parfois avec des résultats paradoxaux. L’Église peut par exemple trouver « un soutien majeur et une reconnaissance plus forte de la part des partis du centre-droit, dont les représentants les plus importants ne font pourtant aucun mystère de styles de vie laïques, que ce soit en public ou en privé » (Garelli, 2011b : 223) ou, de toute façon, éloignés de la morale catholique de l’individu et de la famille. Il suffit de rappeler le silence de nombreux représentants de la hiérarchie et d’associations ecclésiales devant les récents scandales personnels qui ont impliqué l’ancien président du conseil, et chef du parti « Peuple de la liberté » (PDL), Silvio Berlusconi, ainsi que son cercle d’intimes. En revanche, l’Église elle-même semble être moins en accord avec l’aire politique de centre-gauche, même si les chefs de file de ces formations politiques s’avèrent souvent plus engagés dans le domaine de la légalité ; ils affichent aussi des styles de vie plus sobres et moins voyants, bien qu’ils se déclarent favorables à une plus grande laïcité de l’État et plus respectueux du pluralisme dans le domaine éthique (Garelli, 2011b : 223).
On a pu constater un autre aspect paradoxal de cette situation à propos du rapport entre l’Église et la Ligue du Nord, souvent peuplée de Catholiques pratiquants qui, au moment des choix politiques et électoraux, sont plus enclins à suivre leurs leaders politiques que les leaders ecclésiaux. Au cours des quinze dernières années, l’Église catholique s’est systématiquement prononcée contre les instances localistes et contre la politique de fermeture vis-à-vis des immigrés, thèmes qui, en revanche, sont souvent chers à la Lega Nord. C’est pourquoi on perçoit une certaine tension, qui reste souvent latente, entre les Églises locales et les sommets de l’Église nationale : « il est fort probable qu’un nombre croissant de Catholiques du Nord pense que l’Église de Rome est plus proche du pouvoir central que de la vie quotidienne des fidèles » (Garelli, 2011b : 224).
Flattés, courtisés, investis du rôle novateur de tisserands des trames vertueuses qui permettent de sauvegarder le tissu social du pays, les Catholiques post-démocrates chrétiens se retrouvent apparemment devant un monde qui leur offre de grandes opportunités. Les trois âmes qui, plusieurs décennies après la seconde guerre mondiale, avaient trouvé au sein de la DC une demeure commune, se sont redistribuées dans le nouveau contexte d’un bipolarisme italien largement imparfait. L’âme progressiste a des affinités avec le Parti Démocrate (la plus grande force politique réformiste du pays), après un long parcours fait d’étapes, qui l’a conduit du Partito Popolare (Parti Populaire) à l’Ulivo (l’Olivier), jusqu’à la fusion avec l’ex-PDS (parti post-communiste). L’âme conservatrice voit encore dans le PDL (ou dans les partis du centre-droit) un rempart contre l’affirmation d’une culture radicale et libertaire qui glorifie la laïcité de l’État et le pluralisme éthique et religieux dans la société italienne. L’âme centriste est celle qui peine le plus à trouver sa place car elle oscille toujours entre les deux pôles de centre-droit et de centre-gauche, et elle est toujours à la recherche du phénix du Parti de centre, dont la force politique la plus connue est représentée par l’UDC (Union des Démocrates Chrétiens et du Centre).
Dans la réalité, cependant, le catholicisme politique semble avoir de plus en plus de mal à peser sur les dynamiques qui comptent vraiment. Certes, les formations politiques d’inspiration catholique déclarée ne manquent pas, mais elles sont désormais de petite taille et ont du mal à faire prise sur l’électorat. Souvent elles ne parviennent pas à faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. De plus, comme nous l’avons déjà souligné, des groupes de Catholiques engagés sont présents dans les partis les plus importants des deux principales coalitions, mais leur capacité à dicter la conduite et les choix de ces formations politiques semble marginale. Au cours des dernières législatures, nombre de députés et sénateurs catholiques qui avaient été sollicités sur de nombreux problèmes, et avaient été valorisés par des charges importantes, se sont fait apprécier pour leur intégrité, leur compétence et leurs qualités de médiateur politique. Toutefois, ils étaient et ils sont souvent absents des états-majors des partis et des gouvernements, et ne peuvent donc guère peser sur les décisions les plus importantes. Ainsi, comme certains l’affirment, « le rôle des Catholiques en politique finit par être celui des otages courtisés à droite et des invisibles tolérés à gauche ».
Autant la volonté de l’Église de s’affirmer encore aujourd’hui dans le sillage du Projet culturel, de même que son activité, sont fortes et évidentes, autant sa présence politique semble faible. C’est là un paradoxe du catholicisme italien contemporain : juste au moment où l’Église (entendue surtout comme hiérarchie) occupe un rôle majeur sur la scène publique, le catholicisme politique semble toucher son minimum historique.
Attention tournée vers les Catholiques et limites du Projet culturel
Et pourtant la tradition catholique, culturelle mais aussi politique, continue à bénéficier d’un vaste crédit et d’une excellente réputation, vu que, de tous bords, même de la part des Laïcs sinon des Laïcistes, on sollicite souvent un nouvel engagement politique des Catholiques dans une œuvre de reconstruction nationale qui est de plus en plus nécessaire. Certains commentateurs ont voulu voir un élément important de cet engagement dans l’expérience du gouvernement Monti. Par exemple, Ferruccio De Bortoli, directeur du Corriere della Sera, éminent quotidien national, écrivait récemment que « le pays a besoin des Catholiques ». Ils sont porteurs d’une culture inclusive, qui ne divise pas et ne brise pas la société, ils ont le sens de la limite de l’action politique et de la présence de l’État dans la vie des individus. Ce sont des qualités importantes, que tout le monde apprécie, même nous, les Laïcs. Ce qui reste de cette tradition, et ce n’est pas négligeable, a pour tâche historique d’encourager un dialogue plus enrichissant avec les autres composantes laïques, libérales et réformistes de la société. L’œuvre de pacification indispensable de l’après-Berlusconi passe nécessairement par l’affirmation de la centralité de la personne et par la redécouverte des vertus civiles. Les Catholiques peuvent se donner une nouvelle mission, être des protagonistes (de Bortoli, 2011 : 1–2 ; traduction de l’auteur).
Toutefois, l’attention portée à la composante catholique de la société n’est pas généralisée, d’une part parce qu’il existe des aires du catholicisme peu enclines au dialogue et, de l’autre, parce que le tournant culturel et identitaire de l’Église italienne a entraîné de nombreuses réactions contraires. Notamment, une partie du monde laïco-libéral et les confessions religieuses minoritaires continuent à craindre la tutelle de l’Église sur la société italienne, qui laisserait présager des intérêts partiaux et un manque de respect pour la liberté religieuse et pour les autres subcultures présentes dans le pays. Par ailleurs, de dures critiques sont souvent adressées aux gouvernements et aux partis qui ont tendance à perpétuer les positions de privilège public attribuées à tort ou à raison à l’Église.
Avec le Projet culturel, l’Église a remplacé le vide laissé par la fin du parti de l’unité politique des Catholiques. Cependant l’investissement n’a pas été réalisé dans une perspective à long terme, ni dans le but d’accroître une nouvelle classe dirigeante orientée vers le sens chrétien, mais à court et moyen terme, avec des campagnes pour la promotion des valeurs non négociables. Dans tous les cas, la Conférence Épiscopale italienne a interprété les orientations de politique ecclésiastique exprimées par le pontificat de Karol Wojtyla qui visait, d’un côté à réveiller les consciences des Chrétiens dans la modernité avancée, et de l’autre à faire de certaines nations européennes de longue tradition catholique (comme l’Italie et la Pologne) des cas exemplaires de revitalisation de la présence publique de l’Église.
C’est ainsi que le protagonisme a concerné davantage l’Église des évêques que celle des institutions et des ordres religieux, qui n’ont pas totalement partagé les orientations de la Conférence épiscopale italienne, ou qui n’ont pas été en mesure de les suivre. Au cours des dernières décennies, la plupart des congrégations religieuses, qui comprennent dans le pays un pourcentage de personnel et de structures bien supérieur à celui des diocèses, ont été quelque peu mises en marge des dynamiques ecclésiales, car elles semblaient réagir moins bien face à la nouvelle situation et restaient souvent silencieuses sur de nombreuses questions situées au centre du débat public. Et pourtant, ces questions concernent leur compétence dans la société et touchent leur charisme. Nous pensons, par exemple, à la présence importante des Salésiens de don Bosco dans le domaine de l’éducation, à celle des Jésuites dans le domaine culturel et dans la formation de la classe dirigeante, à celle des Ordres Franciscains, aux multiples institutions religieuses qui se consacrent à la charité et à la solidarité.
Par ailleurs, au cours de ces dernières années, l’Église des évêques a prédominé sur l’Église de l’associationnisme catholique, car elle a su mieux fournir des options et des orientations à une base catholique qui manquait à la fois d’une équipe dirigeante et d’initiative autonome. Cette base s’est alignée en partie sur les positions de la hiérarchie tandis qu’une autre partie ne s’est pas impliquée dans la nouvelle saison ecclésiale. La prédominance publique des figures religieuses est confirmée par le fait que même les mass médias laïques préfèrent aujourd’hui parler directement avec les représentants de la hiérarchie catholique plutôt qu’avec les représentants des associations laïques, à quelques rares exceptions près.
De plus, l’Église qui agit dans la sphère publique l’emporte également sur l’église locale, grâce au fait qu’elle est davantage à même d’offrir des objectifs, des stratégies et des visions de la réalité qui modifient en partie la présence et les initiatives des paroisses sur le territoire. C’est ainsi que l’on déplace les ressources humaines et économiques vers des thèmes plus vastes, comme, par exemple, les grands événements (pour rassembler les jeunes, pour affirmer le primat de la vie et de la famille), et que l’on les soustrait ainsi aux devoirs ordinaires remplis depuis toujours par la pastorale ecclésiale.
Paradoxalement, c’est cette même hiérarchie qui, au cours de ces dernières années, a sans cesse incité le laïcat catholique à un nouvel engagement dans le domaine politique (avec le slogan « à la recherche de nouveaux politiciens catholiques »). Elle est devenue aussi la force motrice dans la tentative récente de réorganiser une aire politique de centre plus forte et plus large que le parti UDC (Union des Démocrates Chrétiens et du Centre), tentative qui a débouché sur l’expérience de Todi. Un couvent de cette petite ville d’Ombrie a accueilli différentes rencontres qui réunissaient les représentants d’une longue liste d’associations catholiques (Acli, Cisl, Coldiretti, Confcooperative, Confartigianato, Mcl, Compagnia delle Opere, Necatecumenali, Rinnovamento dello Spirito, Focolarini, Azione cattolica, Comunità di S. Egidio, Forum delle famiglie, Comitato « Scienza & Vita ») dans le but d’évaluer les modalités d’une nouvelle présence des Catholiques dans le domaine politique. Le tout a eu lieu sous l’égide de la Présidence de la CEI, preuve supplémentaire d’une carence d’équipe dirigeante au niveau laïque.
D’autre part, il faut également remarquer que la crise de la classe dirigeante touche aussi la hiérarchie catholique, en raison de la disparition ou du retrait (parce qu’ils avaient atteint la limite d’âge) de membres de renom et à la sensibilité différente qui avaient joué un rôle de premier plan au cours des périodes précédentes (les cardinaux Martini, Ruini, Biffi, Ballestrero, Pappalardo, Cè, etc.) et auxquels ont succédé des personnalités ecclésiales moins éclatantes. Voilà pourquoi le Projet culturel (proposé au milieu des années 90) guide toujours la présence de l’Église dans la société italienne, faute d’une personne qui soit en mesure de présenter une nouvelle synthèse reflétant les développements les plus récents.
Il est possible aussi que le monde catholique italien des deux dernières décennies soit allé à la recherche de raccourcis, ce qui implique des investissements à court terme, des résultats immédiats, des succès rapides dont la volatilité des marchés actionnaires a constitué une métaphore bien efficace au cours de cette saison tout aussi brève qu’intense.
Footnotes
Financement
Aucun soutien financier spécifique émanant d’un organisme de financement public, d’une société commerciale ou du secteur non-marchand n’a été attribué à cette recherche.
Notes
Biographie de l–auteur
Adresse : Département des Cultures, de Politique et de Société, Université de Turin, Lungo Dora Siena 100, 10153, Turin, Italy.
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