Abstract
In the works of Annie Ernaux, the alliance of desire and disobedience (which I borrow from Georges Didi-Huberman) crystallises a commitment driven by indignation and sustained, as it was in Camus's oeuvre, by a creative revolt against both the indignities endured by the dominated and the government's shameful acts towards them, as well as against the State's disengagement from public services and any instance of declinist discourse. Annie Ernaux's opposition to power transcends mere protest : reminiscent of Camus, who remains a great inspiration, a positive energy ‘for’ rather than merely ‘against’ drives her quest for truth, her belief in the exercise of freedom and her fight for dignity. Her engagement against all forms of injustice (whether it be French migration policy, the treatment of the Yellow Vests by the French authorities or the pension reform of 2023) confirms her role as a key protagonist of the re-politicization of the anti-capital movement. If Jean-Luc Mélenchon symbolises a form of counter-power, Ernaux, on the other hand, embodies the power of desire and boundless imagination. Politics and ethics come together in her stylistics (that encompasses accuracy of expression) and carry the hope of another, better life.
Introduction
Annie Ernaux conçoit l’écriture comme un geste, voire un acte politique majeur. Elle est univoque : « tout livre est un acte » (1994). Selon elle, quiconque détourne la fameuse formule stendhalienne – « un coup de pistolet au milieu d’un concert » (Stendhal, 1970 [1825]: 115) – pour dénigrer la soi-disant intrusion du politique dans la littérature fait preuve d’imposture (Ernaux, 2023b). Les deux sont inséparables. Rappelons qu’Annie Ernaux a conclu en février 2023 son intervention à la séance inaugurale de l’Institut La Boétie de la Fondation Insoumise (dans le cadre d’une conférence organisée par le parti La France Insoumise) par cette exhortation: « Il faut ne pas avoir peur de s’engager en politique » (Ernaux, 2023b).
Il ne fait aucun doute que l’auteure est une protagoniste essentielle de la « repolitisation » (Gefen, 2021 : 170) du champ littéraire au seuil du XXIe siècle : ce que Alexandre Gefen, par le recours à la grosse artillerie métaphorique, nomme le « réarmement politique » dans L’Idée de littérature (2021: 214). La littérature est une affaire politique réitérera cette inflexion (Gefen, 2022a) 1 . Annie Ernaux y est, comme de juste, enrôlée aux côtés de nombreux contemporains, capitaux ou non, certainement tous anti-capital, inaugurant la section intitulée « Réfléchir le social » de l’ouvrage (Gefen, 2022a : 93–160). La conscience politique se forge au contact des rapports de classes, dans une sensibilisation aux réalités et aux enjeux sociologiques: « [n]ous percevons le politique à travers le social », rappelle-t-elle à Alexandre Gefen (Gefen, 2022a :102). La trajectoire d’Annie Ernaux est on ne peut plus cohérente, qui révèle une certaine fluidité entre l’écriture et d’autres formes d’engagement. Si celui-ci déborde les cadres strictement littéraires pour déployer l’étendard de la révolte dans l’espace public, il s’est toujours inscrit dans la littérature, comme en témoigne encore son dernier roman, Le Jeune Homme (Ernaux, 2022b) 2 .
L’année de sa naissance (1940) fait que la vie de l’auteure et la politique ont toujours été concomitants. Dans les pages ultimes de Mémoire de fille (2016), elle se remémore son adhésion à l’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France) le jour de son inscription à l’université et passe promptement au présent pour indiquer sa fidélité à la gauche gardienne des valeurs de la République: « Le monde et la politique me concernent » (2016a : 160), phrase en laquelle la « fille » et la narratrice âgée se réconcilient. C’est à l’adolescence, en lisant Les Raisins de la colère de John Steinbeck, entre autres, que se cristallise son habitus socio-politique, sous le coup de l’émotion (Gefen, 2022a : 102). Annie Ernaux invoque souvent ses inspirateurs, parmi lesquels les maîtres de la littérature engagée qui l’ont « formée » (Gefen, 2022a : 108), ainsi que Bourdieu, modèle de « libération » (2023a : 18) qui a légitimé un ressenti social en lui donnant ses lettres de noblesses conceptuelles. Ainsi a-t-il infléchi le parcours de l’auteure dans le sens de l’« obligation » aux victimes: « l’engagement politique de Bourdieu dans la grève a eu pour moi valeur d’obligation, en tant qu’écrivaine, de ne pas rester spectatrice de la vie publique » (2023a : 18). L’hiver 95 3 aura donc servi de répétition générale à l’hiver 2023.
Si je m’inspire ici de Georges Didi-Huberman (2019), c’est parce que la force de l’assemblage verbal en apposition qui guide son propos, « désirer désobéir », permet de cerner et de creuser le rapport ernausien au monde, à la politique et au politique. Ces données qui composent un imaginaire politique (où le désir se gonfle de toute la puissance du souvenir) facilitent une évaluation de sa poétique. Car si le désir et la politique sont consubstantiels, ce nouage du politique et du poétique n’est pas qu’un effet de paronomase. Un principe de récurrence rythme ce cheminement désirant/désobéissant qui prend toute son ampleur vivante et agissante chez Annie Ernaux. Georges Didi-Huberman situe les prémices de la puissance dans l’« impouvoir » (2019 : 48). Peut-être cette notion a-t-elle besoin d’impulsion.
Indignation, insoumission : tout un programme
Fortement médiatisée et sollicitée, mélenchoniste chevronnée depuis 2012, Annie Ernaux, comme le philosophe et sociologue Edgar Morin, met son capital symbolique au service de l’égalité – le principe constitutionnel qui compte le plus pour elle (Gefen, 2022a : 105). Le durcissement du néo-libéralisme d’obédience macroniste – culmination de la droitisation des dernières décennies en France, et son corollaire, l’abandon du peuple, l’ont forcée à investir l’actualité sous la forme de déclarations, pétitions, tribunes, interviews etc. : toutes les modalités d’une médiatisation maximale dont Jérôme Meizoz a fait une spécialité (2007, 2016) 4 . Entre « posture » (Meizoz, 2007) médiatique, qui mise sur la spontanéité de l’oralité, et écriture éthique, pleinement pensée et minutieusement élaborée, elle décline les formes d’intervention − sans pour autant tomber dans l’interventionnisme − et d’« incarnation » (Meizoz, 2016) pour fustiger les injustices.
Les prises de position d’Annie Ernaux – concernant la politique d’asile (Geisser, 2018), la gestion autoritariste de l’état d’urgence (Ernaux, 2020), la réforme des retraites (2023a), ainsi que son soutien à la France Insoumise, aux Gilets Jaunes et aux cheminots en grève – réaffirment sa fidélité aux dominés. Autant de gestes et moments emblématiques d’un engagement éthico-politique qui mettent en avant les devoirs de l’écrivain, parmi lesquels celui, camusien s’il en est, de servir les proies de l’histoire (Camus, 1965a: 1072). La domination est bien le point nodal et névralgique de l’œuvre ernausienne. La vie d’Annie Ernaux, c’est une vigilance de tous les instants et une implication de toutes les instances (civile, empirique, auctoriale).
L’insoumission en tant qu’héritage – en écho au recueil en hommage à Bourdieu paru en 2016 (Louis) – se greffe sur le paradigme de l’indignation contre les indignités infligées aux dominés. On discerne bien une convergence théorique et empathique au sein de l’intelligentsia révolutionnaire soucieuse de solidarité. Ardent partisan du bien-vivre ensemble et figurant aux côtés d’Ernaux parmi les figures de proue de l’« indignation morale » (Geisser, 2018), Stéphane Hessel publia Indignez-vous en 2010, un appel et un cri à l’engagement ; plus récemment, Edgar Morin décidait de réactualiser, en lui accolant une préface inédite, Le chemin de l’espérance (2022), qui s’attache à tracer les linéaments d’« une politique du vouloir-vivre » qui est « une politique du bien-vivre » (Morin et Hessel, 2022: 29). L’insoumission est tout un programme 5 contre l’ordre dominant, programme de Jean-Luc Mélenchon, fondateur du mouvement La France Insoumise. Le dénominateur commun à la littérature et à la politique est bien de proposer une vision du monde. À l’heure de tous les bilans, Annie Ernaux constate que son œuvre porte « une vision et une contestation de l’ordre social d’une part, et de la condition des femmes d’autre part, souvent les deux ensemble » (Gefen, 2022a : 107). Elle ne se reconnaît plus dans la gauche de Mitterrand, génératrice d’espoirs puis synonyme de « reniement » 6 (Ernaux, 2023a : 18). Entre l’élite politico-culturelle moralisatrice composant avec le pouvoir français et « la grande masse des gens qui suit ses passions, colère ou désir » (Ernaux, 2023a: 18), Annie Ernaux, désormais « bourge » mais « fille du peuple » (2022b: 21), prendra toujours le parti des gens (2023a : 18). L’écrivaine contemporaine Danièle Sallenave aussi, dans son soutien aux Gilets Jaunes, avoue ne pouvoir « s’accommoder » de l’abîme qui sépare « les élites » et « le peuple » (Sallenave, 2019, 5). Cette fracture entre « les masses » et « l’élite », Camus aussi la déplorait dans son Discours de Suède (1965b: 1081).
À l’origine de l’engagement d’Ernaux il y a, justement, le sentiment de la provenance et de l’appartenance qui détermine la vocation et la destination de l’écriture. Elle aime à citer Barthes pour qui l'écriture est indissociable de « l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la nature de son langage » (Barthes, 1953 : 19). Écrire « depuis » consiste à affronter la douleur (terme durassien s’il en est, cependant non moins camusien et ernausien), certes, mais aussi à réaffirmer sa fidélité. Et, fidèle à Camus, elle transformera son discours de récipiendaire du Nobel en espace socio-politique engagé. En témoigne le retour en force – outre la référence « aux miens » et à « mes origines » (Ernaux, 2022a) – du concept de « race » qu’elle a toujours revendiqué et dont elle instrumentalise la valorisation dans un discours de dénonciation de la do-mination. Comme toujours, c’est l’occasion de promouvoir la démocratisation contre la distinction. Invoquant le Rimbaud 7 de « Mauvais sang » dans Une saison en enfer (Rimbaud, 1960 [1873] : 215), elle martèle le leitmotiv « J’écrirai pour venger ma race » (2022a) comme elle lancerait un pavé dans la mare. À Stockholm, l’auteure âgée se rappelle cette promesse solennelle gravée dans le journal intime de la jeune fille comme un tatouage. En réitérant le devoir de « venger [sa] race et venger [son] sexe » – geste inaugural de cette posture politique vouée à la recherche de la vérité, à l’exercice de la liberté et à l’instauration d’une communauté dans un monde habitable – et en se situant « au bout d’une lignée » « méprisée » (Ernaux, 2022a), elle inscrit le Moi dans une perspective historico-sociale. Le concept de race ainsi entendu confère à la filiation une forte inflexion politique faisant du matériau citationnel une éthique situationnelle – ce que l’auteure nomme « la mémoire de mon premier monde » (Ernaux, 2022b: 21). Il fait ressortir la radicale et irrémédiable discrimination et éternise la malédiction de cette « race inférieure » dont se réclamait le poète.
Puissance du « oui » ou le désir d’autre chose
Avec les verbes « désirer » et « désobéir » 8 qui règlent l’orientation de cette réflexion, nous sommes dans le feu de l’action, dans le registre de l’émotion à teneur politique: manque, mouvement et mobilisation sont les étapes, les éléments, les ingrédients de cet engagement fondé sur le questionnement et la transgression 9 . Le désir est un leitmotiv de l’œuvre, sa pierre angulaire. Écrire n’est autre que « la mise en forme d’un désir » (Ernaux et Bras, 2017b). L’alliage « désirer désobéir », que Georges Didi-Huberman (2019) emploie pour désigner des gestes de soulèvement et la réhabilitation de la puissance politique des émotions, témoigne d’une « puissance » (face au pouvoir et à ses abus) qui provient de la rencontre de la force et de la forme (Didi-Huberman, 2019 : 30). Le soulèvement est ce « geste par lequel nous refusons un certain état – injuste, intolérable » – des choses qui nous entourent, qui nous oppressent » (Didi-Huberman, 2019 : 154). Annie Ernaux incarne cette puissance contre un pouvoir enfermé dans des impératifs tactico-pragmatiques étriqués, « la puissance de dire non et, même […] de faire non » (Didi-Huberman, 2019: 137) qui est la définition même du soulèvement.
Mais le « non » de la contestation en tant que protocole et maître mot de toute révolte n’est pas une fin en soi. Deux dispositions dynamisent la révolte: l’opposition et la proposition. La « colère », certes lucide, qui fait partie du code génétique de l’auteur, porte une allégresse car la puissance est « désir » et, à ce titre, « l’expression de cette force persévérante par laquelle, tant que nous sommes en vie, nous n’avons jamais fini de désirer, c’est-à-dire de dire oui à autre chose, et de vouloir la faire, cette “autre chose” » (Didi-Huberman, 2019: 137). Toutefois, si pour Didi-Huberman, les soulèvements ne demeurent souvent que des gestes, avant de se manifester en actes ou en actions, chez Ernaux ils s’incarnent dans des mouvements sociaux. Un engagement tel que le sien révèle les limites et les lacunes de l’analyse de Didi-Huberman, au demeurant brillante. Ernaux, elle, mesure toute la portée du soulèvement comme mouvement de réaction contre l’oppression, la répression, l’exclusion et la domination. Là où Didi-Huberman s’égare quelque peu, Ernaux joue le rôle d’éclaireuse ; là où il rumine sur la mort, elle prend le parti de la vie. Désirer et désobéir ne sont point de vains mots.
Que L’Homme révolté (1951) de Camus soit convoqué dans ce contexte n’est guère surprenant 10 . Didi-Huberman lui emprunte sa définition étymologique (Camus, 1965c: 424) : « un homme révolté est, avant tout, l’homme qui dit oui à un désir, celui de “faire volte-face” » (Didi-Huberman, 2019: 60). Annie Ernaux exemplifie cette revalorisation du « oui »: une transfiguration du « non » (à la Macronie), en alternative affirmative de la vie comme valeur – une vie digne, pour soi et pour les autres, dont Annie Ernaux se sent et se sait traversée. Elle réarticule cette dialectique du non/oui pour en faire une valeur partageable : le « oui » devient vertu et force au même titre que le « non » est une valeur établie – c’est tout le propos de l’ouvrage de Frédérique Toudoire-Surlapierre, Oui/Non (2013), qui milite pour un « oui » véritablement porteur et positif au sein d’une culture qui a valorisé le « non » tout-puissant en ce qu’il aurait le monopole de la révolte.
La Lettre d’Annie Ernaux à Emmanuel Macron, écrite en mars 2020 au cœur du confinement
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, constitue une illustration éloquente de la puissance du « oui ». S’insurgeant contre la situation d’urgence sanitaire instrumentalisée par un pouvoir présidentiel déconnecté, elle résonne à la fois comme un cri d’alarme et une mise en garde. Annie Ernaux emprunte le début à la chanson de Boris Vian, « Le déserteur », contre les guerres d’Indochine et d’Algérie, fleuron du répertoire antimilitariste, donc censurée à l’époque: « “Monsieur le Président / Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps” » (Ernaux, 2020: 2). L’ironie mordante envers celui qui se targue d’aimer la littérature mais lui préfère les « lobbies » (Ernaux, 2020: 4) tourne vite au plaidoyer émouvant en faveur de la solidarité: « C’est un temps propice à la réflexion, aux interrogations, un temps pour imaginer un monde nouveau » (Ernaux, 2020 : 3). Le pronom « nous » est brandi comme sujet politique puissant contre le « vous » de la morgue monarchique ; un « nous » empathique, solidaire de la douleur de l’autre, camusien en quelque sorte, qui inscrit la subjectivité individuelle dans une révolte collective: Nous sommes nombreux à ne plus vouloir de ce monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes […] Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels […] soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. (Ernaux, 2020: 4)
Avant que d’asséner le coup de grâce : « Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons pas nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et “rien ne vaut la vie”, – chanson, encore, d’Alain Souchon » (Ernaux, 2020 : 4). La chanson de Souchon est intitulée « La vie ne vaut rien », mais sa volte-face (« rien ne vaut la vie ») est précisément ce qui définit la révolte dont Camus nous fournissait l’étymologie: le sursaut de conscience de l’esclave qui se rebelle contre l’injustice de son sort (Camus, 1965c: 424) ; révolte qui est « le mouvement même de la vie » (Camus, 1965c: 707).
Métonyme de l’air du temps, la chanson joue souvent un rôle déclencheur, médiateur, porteur, assumant pleinement sa force de vecteur dans cette phénoménologie événementielle (en sa forme historique ou quotidienne) qui fonctionne à plein régime chez Ernaux. Par exemple, dans Mémoire de fille, les rengaines populaires de Dalida résument l’esprit de l’été 58 (celui du départ du contingent pour l’Algérie : drôle de contrepoint…) au même titre que le retour au pouvoir de de Gaulle (Ernaux, 2016a : 13). Le populaire et l’autoritaire se côtoient 12 : on peut y voir une stratégie de déplacement de la soi-disant « distinction » par la démocratisation, une désacralisation de la domination délétère.
Formes de l’éthique contre formules fallacieuses
S’adressant à un président « féru de littérature » (2020: 2) dans sa lettre ouverte, Annie Ernaux s’attache à dénoncer les dérives et détournements linguistiques – « résilience » (Ernaux, 2020 : 3) en est un exemple – de l’ordre de la dramatisation, notamment le « lexique guerrier » (Ernaux, 2020 : 2) et le « langage technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité » (Ernaux, 2020 :3). Il est symptomatique, déplore l’auteure, que le terme « grève » ait été remplacé par son euphémisation « mouvement social » (Gefen, 2022a : 104).
Parmi les mots qui ont marqué l’année 2017, Annie Ernaux choisit justement le vocable juridique à vocation globalisante « migrant » (Ernaux, 2017a), véritable stigmate condamné aussi par l’auteur et artiste comorien Soeuf Elbadawi, qui en fait une illustration de ce « “sabir nationaliste” misant ouvertement sur le discours du “nous” contre “eux” » au service de ce qu’il appelle des « fabriques d’indignité » (Elbadawi, 2018 : 26). Pour Annie Ernaux, les maux propagés en régime libéraliste (inégalité, précarité, vulnérabilité) doivent pouvoir compter sur la fidélité des mots, et il ne s’agit pas de simple homonymie. D’où un usage interrogatif et investigatif de la langue dans un souci de justice. La langue est affutée comme un outil au service de la vérité : question de fidélité pour déjouer les perversions politiques et linguistiques. S’il y a une valeur du style, elle réside dans « le sentiment de la justesse » (Ernaux, 2014: 79), fruit d’une « discipline ascétique » (Camus, 1965b: 1093).
C’est l’exigence de la forme qui, selon Bruno Blanckeman, différencie l’écriture engagée où prime le « combat des idées » et l’écriture impliquée qui mise sur la justesse. Si le critique privilégie la notion d’« implication », c’est en raison de son coefficient éthique plus élevé. L’« écriture impliquée » (Blanckeman, 2015 : 125–131) n’est autre qu’une « éthique impliquée » (Blanckeman, 2015 : 125) qui réhabilite la notion de responsabilité, alors que l’engagement suppose une certaine sacralité (un statut fallacieusement héroïque, injustifiable) ainsi que la subordination de la forme au fond. Cette éthique de l’implication n’en est pas moins politique. L’éthique est la conscience de la politique, une vigilance modulatrice et régulatrice, critique et empathique. Politique et éthique sont les facettes d’un même engagement. Une autre approche consiste à placer l’implication et l’engagement sur le même continuum : « L’écriture est, pour Annie Ernaux, un moyen d’exprimer son implication dans les enjeux de son temps […] et de faire valoir un mode d’engagement qui […] passe par un certain rapport à la langue » (Dosse, 2023 : 632). Comme Rimbaud, Annie Ernaux avouait la nécessité et la difficulté de « trouver une langue » (1960 : 347), et ce pour dire justement le passé et le présent des damnés de la terre. En tant qu’« embardée de langage » (Sallenave, 2019 : 6) ou trouvaille quodlibétale, il est certain que la dénomination « Jojo, le gilet jaune » 13 utilisée par Emmanuel Macron est bien en dessous de tels scrupules…
Ce souci des autres qu’a Ernaux fait évidemment songer à Camus qui, lorsqu’il n’est pas explicitement cité, apparaît en filigrane, une sorte d’accompagnateur et d’inspirateur majeur ; surtout, dans ce contexte, c’est la notion d’« embarquement »
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, qu’il emploie en recevant le Nobel, qui pourrait exprimer ce parfait équilibre entre la forme et le fond et ce sens du devoir (dont le rôle de l’écrivain est inséparable) envers ses semblables: l’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus sage qu’engagé. Il ne s’agit pas en effet pour l’artiste d’un engagement volontaire, mais plutôt d’un service militaire obligatoire. Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps. (Camus, 1965b: 1079)
L’embarquement, c’est donc le versant humble, noble et nécessaire, de l’engagement ostentatoire et oratoire à la Sartre ; il est sous-tendu par la conscience et le sens de la mesure, tandis que l’engagement sartrien n’est que message et brandissement d’armes et de slogans. Dans cette nuance surgit toute la différence. La définition camusienne de l’art est d’être une « révolte contre le monde » dont il donne « une autre forme » (Camus, 1965b: 1090).
Justement, la révolte, c’est tout un art
Si chaque support ou forum médiatique correspond à un usage particulier de la langue, l’écriture elle-même – le « vrai lieu » (Ernaux, 2014) – est conçue et vécue comme un « événement » (Ernaux, 2014: 75) ; comme on peut parler de la dimension événementielle de la rhétorique mélenchoniste. Car politique et poétique, agir et dire ne se conçoivent pas séparément non plus dans l’optique mélenchoniste. Ce compagnonnage 15 est basé sur un rapport chiasmatique entre « la politique comme esthétique » de Jean-Luc Mélenchon (Thérond, 2020) et la littérature à portée politique d’Annie Ernaux. Dans son enquête sur le sociolecte politique, la sémiologue Cécile Alduy montre que la vision de Jean-Luc Mélenchon est inséparable d’une singularité stylistique (Alduy, 2017 : 262). L’éthos d’indignation, qui annexe les données historiques à l’entreprise rhétorique, est pris en charge par « un nouvel idiome » qui s’abreuve à des sources populaires et littéraires (Alduy, 2017: 265), une « langue qui claque » (Alduy : 266), car nommer les choses autrement constitue l’étape essentielle vers un vivre autrement. La force politique, a fortiori lorsqu’elle se proclame anti-establishment, réclame une forme stylistique.
Il y a un style Ernaux (l’intrépidité qui se manifeste par l’œil vif et la plume effilée), qui est un style de vie ; style qui s’incarne dans un geste éthico-politique de défi, qui mêle les registres intellectuel et existentiel. L’événement de parole est geste et acte – phonique, rythmique, syntaxique, sémantique. La remémoration des « signes de [son] origine populaire » (Ernaux, 2022b: 20), phénomènes et graphèmes, est vivace. On trouve chez Annie Ernaux toute une phénoménologie/sociologie des gestes, souvent surdéterminés (impulsifs, brusques), qui trahissent l’origine sociale. D’ailleurs, sa connaissance de la sociologie ne noie pas le poisson social : elle en fait un usage politique, une entreprise de « dévoilement » et de « déchiffrement » de « l’indicible social », d’une même pensée événementielle. « Quand l’indicible vient au jour, c’est politique » (Ernaux, 2022a).
Le travail littéraire se destine à des effets extra-littéraires. La « responsabilité de la forme » (Gefen, 2005) telle que l’envisage Annie Ernaux a partie liée avec la fidélité à la réalité. D’où une constellation lexicale de la « réalité » – « gens », « vie », « choses de la vie » etc. Il s’agit de « trouver les mots », de « trouver la phrase » (Ernaux, 2022a) qui ancrent la coïncidence entre l’expérience et l’exercice dans la « douleur de la forme » (Ernaux, 2022a). Encore une fois, le lexique – la récurrence du terme « douleur » est symptomatique 16 – et les préoccupations évoquent Camus qui rappelait, à Stockholm, la centralité de la « réalité vivante » et de la « vérité charnelle » (1965b: 1082), prônant un : « art qui n’est rien sans la réalité, et sans qui la réalité n’est rien » (1965b: 1090). La sincérité va de pair avec l’acuité. De même, si Annie Ernaux se place sous le signe de Perec, c’est bien parce que Les Choses fut une révélation, mais aussi en raison des deux dimensions concomitantes du manque et de la mémoire, et enfin parce que Perec affirmait, en 1962, la vocation d’engagement de la littérature, qu’il rattachait à l’« insertion » dans le monde et la réalité (Gefen, 2021 : 129). Annie Ernaux, elle, parlera d’« immersion » (Ernaux, 2014: 65). Le primat de la substance matérielle et mémorielle répond au besoin de restituer « la mémoire des mépris » (Ernaux, 2022a). La mobilisation stylistique vise à s’émanciper du conservatisme pour « changer le monde », comme l’écrivaine l’a réaffirmé dans son discours de Stockholm (Ernaux, 2022a, 2022b). On discerne bien, chez Annie Ernaux, ce « besoin de Rimbaud » dont Yves Bonnefoy, tout aussi épris de vigilance, a fait tout un ouvrage (2009): un Rimbaud qui se mesure au monde pour « changer la vie ».
Il n’est guère surprenant que le philosophe Pascal Nouvel acclame l’œuvre d’Annie comme le paradigme de la vérité littéraire (Nouvel, 2020): il y trouve la constitution d’« un dispositif d’accès à la vérité » (Nouvel, 2020 : 823). L’écriture, en tant que « vrai lieu », constitue un espace-temps du face à face, du corps face au corpus, où le sujet s’abandonne corps et âme à l’écriture ; lieu de rencontre et de réconciliation des tiraillements. La littérature a vocation à faire du lien, comme les « hommes et les femmes du rail » qui « nous relient les uns aux autres » (Ernaux, 2018a : 63) et dont les écrivain.e.s sont solidaires (Bard et al., 2018). Encore une fois, nous assistons au déplacement de la distinction par souci de démocratisation et percevons la continuité non-hiérarchique entre la réalité et la littérature. Il y a un usage de la langue, déterminée jusque dans sa destination. Nous la qualifierons de langue d’ouverture portée par un « je » véritablement « parlant » (au sens fort, phénoménologique du terme) qui brandit d’un seul élan ses valeurs comme il lèverait l’étendard de la révolte. Dans son « Discours de Stockholm », Annie Ernaux confère à la première personne une inflexion politique, rappelant que l’usage du « je » est « une conquête démocratique », une marque d’« égalité » (qui plus est, non genrée) et le marqueur d’un droit à se penser comme sujet (Ernaux, 2022a).
Un « je » qui pratique la transpersonnalité (Ernaux, 1993), comme l’hospitalité. Comme Camus, encore, elle franchit le pas phénoménologique du geste scriptural au geste publiquement solidaire de ceux et celles qui mènent une vie précaire. Chez Annie Ernaux, les frontières ont toujours été fluides entre mise en page et mise en partage, forme verbale et formes vitales. L’écriture, la vie, la vitalité, la réalité, le monde et l'époque s’agrègent en une recherche acharnée, résumée par cette formule limpide : « écrire la vie » (Ernaux, 2011), projet-programme-paradigme à vocation politique.
Vivre autrement – ensemble, dignement
Un vivre autrement articule le politique (le vivre ensemble, autrement) et la politique (l’organisation de ce – bien – vivre ensemble). Vivre autrement, c’est vivre ensemble. La formule évoque Barthes et ses cours et séminaires au Collège de France de 1976–77, Comment vivre ensemble (2002). La communauté est, pour Annie Ernaux comme pour Barthes, une notion cruciale ; mais, pour elle, ce (bien) vivre ensemble ne relève pas du fantasme : c’est un projet politique au sens fort ; ainsi qu’une réalité vécue – à Cergy. Chez elle, comme chez Camus, la singularité est solidement soudée à la solidarité et le télos convoque nécessairement l’inclusion et l’hospitalité (concept qui ne prend son sens que dans la pratique) et se rallie à un programme de gauche là où Barthes rejetait ce qu’il craignait de voir devenir une aliénation idéologique. Aucune réalité sans l’idée de communauté car « la réalité du monde est notre commune patrie » (Camus, 1965b: 1085) ; aucune « beauté », non plus, sans « communauté » (Camus, 1965a: 1072) : nous avons ici les trois coordonnées de l’éthique camusienne et ernausienne.
La révolte épouse la trajectoire du Non au Oui et, aussi, du Moi au Nous, pour reprendre le titre du documentaire de Jean-Claude Allard sur les Gilets Jaunes, Fin du moi, début du Nous, (2019), percutant comme un slogan. L’éthique d’un espoir collectif trouvera sa consécration dans le Nobel, reconnaissance d’une trajectoire qui a toujours consisté à « retourner l’indignité sociale en dignité, [à] rendre justice aux dominés » (Ernaux, 2016b) : l’auteure se fait ainsi l’instigatrice et l’instrument d’une volte-face.
Dans sa Lettre au Président, véritable réquisitoire contre une mentalité comptable et capitaliste, Annie Ernaux fait valoir nos « solidarités actuelles » (2020: 4), qu’elle incarne elle-même en de multiples gestes, telle que la publication d’ouvrages collectifs pour défendre la lutte des grévistes (Bard et al., 2018) ou pour réhabiliter les Gilets Jaunes caricaturés par les médias dominants (Bégaudeau et al., 2019) qui n’ont que « mépris » pour « Jojo, le gilet jaune » (Sallenave, 2019 : 6).
Dans un souci de justice intersectionnelle, Annie Ernaux se fait un devoir de défendre les victimes de la domination. Le préfixe de privation « dé » se décline, hélas, indéfiniment au sein de ce paradigme de la domination: tous les déracinés, démunis, dépossédés, déshérités, destitués, désespérés, déchirés, déportés, décalés, délaissés, déclassés, et, évidemment, déplacés. Tous ceux dont la vie est dévalorisée, comme les victimes du rêve américain chez Steinbeck. Ce qui rend la littérature politique, c’est son inscription dans l’événement. Ernaux cite Le Rouge et le Noir et L’Éducation sentimentale en ce qu’ils nous donnent à sentir la force du collectif. D’où le rapprochement entre la mobilisation des Gilets Jaunes les samedis de novembre et décembre 2019 et les journées de 1848 (Gefen, 2022a: 110).
La protestation des Gilets Jaunes imposera sa désobéissance au discours dominant. L’engagement, qui se frotte à la foule, lorsqu’il est digne de ce nom, accueille l’affect au sein de l’intellect. Une Annie Ernaux galvanisée reconnaît bien, dans ce surgissement, historique, du 17 novembre 2018, l’« inédit », la plus massive mobilisation depuis Mai 68, résurgence d’une mémoire révolutionnaire qui justifie le rapprochement avec 1789 (Ernaux, 2018b). Annie Ernaux constatait récemment que « jamais peut-être l’aspiration à vivre autrement n’a été aussi forte depuis 1981 » (Gefen, 2022a: 109). L’anthologie, Gilets jaunes, pour un nouvel horizon social (Bégaudeau et al., 2019) propose la notion éthico-politique d’horizon, éminemment phénoménologique, associée à une nouveauté projetée comme un espoir, un défi et un appel.
Mais les perversions de l’histoire se répètent : les souvenirs du mouvement national de l’hiver 95 refluent, forcément, qui viennent dévoiler les rouages de « la bataille des retraites » livrée à l’orée de l’année 2023. Le discours de Bourdieu aux cheminots en lutte à la gare de Lyon en novembre 1995 pourrait être prononcé verbatim 17 , tandis que les médias travestissent l’ampleur du soulèvement (Ernaux, 2023a: 18) et que le pouvoir l’essentialise et le pétrifie en « masse forcément stupide ». Pourtant, il s’agit de « la vie des gens » (Ernaux, 2023a : 1).
Vivre autrement, c’est vivre dignement. Annie Ernaux met un point d’honneur à « re-dignifier » les faits et gestes et les paroles jugés indignes d’être vus et entendus. En vertu d’une conception cyclique de l’histoire (2023–1995 : même combat), elle revient avec véhémence à cette préoccupation de toujours qu’est le droit à la dignité. D’où le titre, à visée perlocutoire, de son éditorial paru dans le Monde diplomatique en février 2023: « Relever la tête » (Ernaux, 2023a, 2023b: 1 ; 18). Un geste aux connotations révolutionnaires, un acte de défi et de révolte, emblématique d’une éloquente politisation 18 . « Relever la tête », donc, pour « changer la vie » (Ernaux, 2023a : 1).
Pour Annie Ernaux, en 2023, comme en 1995, il s’agit de témoigner pour honorer la lutte transgénérationnelle (les grèves de 1936, pour l’histoire parentale). Faire acte de présence et faire « acte de mémoire » sont deux modalités politique de l’existence collective qui se fondent en un « faire foule » d’inspiration éluardienne (Ernaux, 2023a: 18). L’auteure tient à réitérer que nos démocraties fragilisées réclament un « devoir d’extrême vigilance » (Ernaux, 2022a) envers l’autre. Cet autre – comme le transfuge de classe ou « transclasse » – c’est le transgresseur de frontières qui choisit la traversée au lieu de l’assignation à résidence identitaire : tous transcendent leurs références. Annie Ernaux a participé à la protestation contre une politique migratoire inhumaine car habitabilité rimera toujours avec hospitalité.
Conclusion
Coup de pistolet, coups de colère, coups de dés jalonnent l’itinéraire littéraire et révolutionnaire exemplaire d’Annie Ernaux. Citoyenne et artiste éprise de démocratie et de justice, éclaireuse et passeuse, elle sait « déranger »/« déjouer » (Ernaux, 2022a) 19 , pour ne citer que les verbes les plus révélateurs qui poétisent et politisent ses coups de colère. Elle possède cette faculté, éthico-politique, de nous déplacer et de (nous) déranger (Sapiro, 2022) – composante définitionnelle de l’engagement : « une œuvre qui ne dérange rien est-elle une œuvre» (Viart, 2011: 29).
Figure inaugurale, en amont de Beauvoir, Olympe de Gouges disait: « la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir celui de monter à la tribune », formule quasi talismanique dans la bouche d’Annie Ernaux (Gefen, 2022a : 106). Récemment, elle confiait à Alexandre Gefen : « Féminisme et révolution, c’est un beau programme » (2022a : 107), sans pour autant prétendre s’exposer aux risques courus par ses congénères iraniennes dont elle ne manqua pas de saluer le courage à Stockholm (Ernaux, 2022a). Ce paradigme d’un désir/désobéir est toujours à inventer. Annie Ernaux incarne admirablement cet esprit révolutionnaire salutaire contre la droite identitaire française, contre toutes les dérives totalitaires, réactionnaires et doctrinaires. Ce qui lie la désobéissance et le désir, c’est cette force ou fougue imaginante. Le désir dépasse toujours la doctrine. Il y a un infini de l’insoumission qui déborde les frontières de la pensée insoumise. Si le contre-pouvoir socio-politico-pragmatique requiert un usage performatif de la langue, la puissance incarnée par Annie Ernaux, plus essaimée, se manifeste par un usage du langage « incitatif » (Gefen, 2022a : 109). L’inspiration prime sur la conviction, la présence sur le présentisme. La révolte, elle, aspire à la révolution.
Le désir, donc, envers et contre tout : contre le désastre et le désespoir et leur pendant mortifère, le déclinisme. Mais aussi contre la déréliction et le « désengagement ». Il y a urgence en ce contexte crépusculaire de « désengagement de l’État » (Ernaux, 2020 : 3) : le désir de vivre est aussi – et surtout – le droit de désobéir. Les paroles de sa Lettre au Président résonneront longtemps. Comme Camus, Annie Ernaux franchit le pas vers l’espoir. Bien que la réparation ou la rédemption soient rangées au magasin des illusions de jeunesse (Ernaux, 2022a), l’exhibition d’une malédiction sociale est transfigurée en diction politique, justifiant ainsi la nature inspiratrice et émancipatrice de la littérature. En érigeant la littérature en « valeur supérieure », en « mode de vie » (Ernaux, 2022a), Annie Ernaux prend le parti de la vie (valeur ultime) : là est la vraie agentivité. L’engagement militant recèle une vision poéthique qui le dépasse, s’épanouissant dans un bien vivre autrement, résumé en cette triade dans le discours de Stockholm : « plus de liberté, d’égalité, de dignité pour tous les humains » (Ernaux, 2022a).
