Abstract
Cet article interroge la relation d’enquête qui s’est nouée avec des personnes bénéficiant de la protection internationale prises en charge par un opérateur de l’État, dans le cadre d’une thèse en Cifre. Il questionne ce que le recours à des entretiens biographiques a pu induire comme formes de docilités et résistances de la part des personnes enquêtées, que ce soit dans le récit d’elles-mêmes mais aussi dans la possibilité (ou non) de refuser l’interaction et par conséquent l’injonction à se raconter.
Introduction
« Bonjour, je m’appelle Soazig. Je vous appelle de la part du COS. Je fais un travail pour l’université à Paris sur la vie des réfugiés en France. Est-ce que vous auriez un moment pour que l’on se rencontre ? ».
Telle a été la phrase d’accroche prononcée au téléphone avec les personnes que je souhaitais rencontrer dans le cadre de ma thèse. Cherchant à saisir le vécu des dispositifs d’accueil et d’intégration par les réfugiés ou bénéficiaires d’une protection subsidiaire 1 pris en charge dans le cadre du Dispositif national d’accueil (DNA), j’ai spontanément envisagé le recueil de ces expériences sous forme d’entretiens, sans questionner plus avant cette méthodologie d’enquête. Assez rapidement, l’idée est venue de rencontrer ces personnes à deux reprises, à un an d’intervalle environ, afin de donner davantage d’épaisseur temporelle à cette analyse concernant l’impact des dispositifs.
Si la première rencontre a été relativement facile à organiser, avec au final peu de refus, contrairement à ce qui était attendu au regard de l’expérience d’autres chercheurs (D’Halluin, 2005 : 57), tel n’a pas été le cas du second moment d’échange. Ces refus ou non-réponses dans un second temps m’ont (naïvement et égotiquement) surprise, me conduisant à m’interroger sur ce qu’ils donnent à voir de l’acceptation première et plus largement ce qu’ils disent de cette interaction d’enquête.
L’impact de la Cifre sur l’interaction d’enquête
Cette recherche s’est déroulée dans le cadre d’une CIFRE 2 auprès d’un opérateur mandaté par les pouvoirs publics pour mettre en place les dispositifs d’accueil et d’intégration à destination des bénéficiaires de la protection internationale. Démarché, le Pôle Précarité de la Fondation COS Alexandre Glasberg 3 a ouvert la porte de ses établissements, notamment à Bordeaux, Pau et Mont de Marsan. Les enquêtés, rencontrés par l’intermédiaire du COS, avaient bénéficié d’un accompagnement socio-professionnel dans le cadre d’une prise en charge dont cet opérateur avait la responsabilité.
Si le questionnement du dispositif d’enquête est constitutif d’une démarche réflexive classique, inhérente à toute recherche à caractère sociologique (Bourdieu, 1993), il se pose avec d’autant plus d’acuité au regard du cadre de cette recherche : il est à penser que le fait que ce soit une Cifre a pu jouer sur le recueil des récits de vie et leur contenu. Ce n’est pas tant la position d’« entre-deux » (Ferchaud et al., 2016 : 132) dans laquelle se trouve de facto le doctorant en Cifre, entre d’un côté les exigences de l’employeur et de l’autre celles de l’univers académique, qui est ici en jeu, que les « rapports triangulaires » entre le chercheur, la structure financeuse et les enquêtés (Baujard, 2005). Si on est loin d’une enquête purement ethnographique telle que définie par Schwartz 4 , c’est bien la position « embarquée » (de Feraudy et al., 2021 : 13) découlant de la Cifre qui est en question.
Ainsi, s’il n’a pas été fait mention aux personnes enquêtées du lien salarial qui me rattachait au COS 5 , il serait naïf de penser qu’elles n’ont pas eu, sinon des doutes, au moins des interrogations sur mon lien avec cette structure. En effet, l’obligation d’être présente dans les locaux pendant les horaires de bureau (sachant que les entretiens se faisaient le plus souvent le soir et les week-ends) a pu constituer un obstacle à l’établissement d’un lien de confiance : les personnes réfugiées – qui revenaient dans les locaux solliciter les professionnels du COS malgré leur sortie officielle des dispositifs spécifiques de prise en charge – pouvaient me voir y travailler. Par ailleurs, celles qui souhaitaient que la rencontre se fasse dans les locaux de l’association en dehors des heures d’ouverture, ont pu constater que j’étais en possession des clés des bureaux. Les mesures sanitaires imposées par la pandémie de Covid m’ont amenée à conduire des entretiens au COS au-delà de l’heure du couvre-feu. Autorisée à le faire, j’ai alors signé des autorisations de déplacements à en-tête de l’association afin que les personnes avec qui je m’étais entretenue ne rencontrent pas de problèmes en cas de contrôle. En outre, à Bordeaux, j’ai utilisé les véhicules de la structure d’accueil pour me rendre au domicile des personnes (mêmes véhicules utilisés par les équipes sociales lors de leurs visites à domicile). Et enfin, faute d’un réseau personnel d’interprètes (et d’une réflexion en la matière), j’ai eu recours aux professionnels sollicités par la structure d’accueil pour de l’interprétariat pendant mes premiers entretiens, les mêmes qui étaient intervenus dans le cadre de leur prise en charge. Autant de contraintes ou d’éléments non (suffisamment) anticipés qui ont pu nuire à la relation d’enquête avec les personnes rencontrées, principalement à Bordeaux 6 .
En parallèle, cette position « embarquée » a garanti un accès aux professionnels des établissements. Informés de l’identité des enquêtés et souvent des dates des entretiens, il a été fréquent qu’ils viennent aux nouvelles quant au devenir des personnes qu’ils avaient, un temps, accompagnées. Face à ces sollicitations, la garantie de la confidentialité des informations recueillies a été un défi constant. En revanche, il a été possible d’interroger les équipes sur les actions mises en place pendant la période d’accompagnement social et professionnel ainsi que leur ressenti quant au bilan de la prise en charge. Ils ont par ailleurs partagé des informations qui n’avaient pas été mentionnées (volontairement ou pas) par les personnes rencontrées. La relation « triangulaire » induite par cette Cifre a ainsi permis de recueillir les impressions des différents acteurs impliqués dans la mise en œuvre et la réception de ces dispositifs d’accueil et d’intégration (« bénéficiaires » d’un côté et travailleurs sociaux de l’autre) et d’en mesurer les écarts.
Au-delà de l’asymétrie des rôles
« Il est banal de souligner que la relation d’enquête s’appuie sur une asymétrie des rôles, ne serait-ce que parce qu’elle suppose que l’interviewer se donne le droit d’interroger l’autre et, dans la mesure où celui-ci accepte dans la plupart des cas, est en position de le faire (Blanchet, 1991) » (Demazière, 2008 : 1). Mais comme le souligne Schwartz, si tout entretien constitue en soi une forme d’intrusion, il provoque des processus de « contre-interprétation » par lesquels la personne enquêtée attribue un rôle et une identité à l’enquêteur. Ce dernier est censé avoir conscience qu’il est ainsi mis dans une case. Par ailleurs, la personne se forge des représentations de ce que l’enquêteur attend d’elle et ce qu’elle peut attendre de lui (Schwartz, 1993).
En outre, s’appuyant sur les travaux de Pollak, Memmi met en avant la posture « d’installation » adoptée par l’enquêté, autrement qualifiée de « collaboration délibérée avec le dominant ». Elle souligne que cette posture est paradoxalement peu analysée « alors même que c’est elle qui permet la tenue de l’entretien ». Et d’ajouter, qu’elle présente tous les « degrés différents de connivence, collaboration et de résistance » (Memmi et Arduin, 1999 : 144-145). L’enquêté « se retrouve, donc, dans une position stratégique qui lui garantit l’avantage de pouvoir décider d’accorder sa parole ou pas. Il contrôle aussi la sélection des séquences narratives qu’il fait entrer dans son histoire » (Maitilasso, 2014 : 13).
Le présent article propose d’interroger l’effet du dispositif d’enquête sur la réaction des personnes rencontrées et le contenu du récit recueilli, en considérant la relation d’enquête du point de vue des personnes sollicitées, en prêtant « une attention plus acérée [à leurs] réactions (…), qui varient dans une gamme très élargie : hostilité, résistance, réticence, indifférence, docilité, enthousiasme, enrôlement, etc. » (Becker et Geer, 1969 ; Hoggart, 1970 ; Becker 1970) » (Demazière, 2008 : 18). Les travaux mobilisés sont principalement issus d’une littérature mettant en avant l’agentivité des personnes interrogées, leurs tactiques (Certeau, 1990), voire leurs stratégies.
Cependant, comme le souligne Goffman (Goffman, 1971), il n’est pas aisé – pour un observateur extérieur – de saisir avec certitude les intentions derrière les attitudes observées, d’autant que les personnes rencontrées viennent de cultures dont je ne maîtrise pas nécessairement les codes. Par ailleurs, Scott parle de « texte caché » des dominés afin de communiquer, tant oralement que gestuellement, de manière dissimulée (Scott, 1990). Individuelles et polymorphes, qu’elles soient animées d’une volonté de donner à voir une image positive et contrôlée de soi ou d’un refus de l’interaction, les manières d’être et de faire des personnes enquêtées ont emprunté plusieurs registres. L’hétérogénéité des attitudes adoptées ne s’appuie pas nécessairement sur une typologie des profils sociodémographiques des personnes rencontrées dans le cadre de ce travail de recherche. A noter que cet article n’a pas pour objet de juger ces attitudes (et encore moins les personnes rencontrées). Sa finalité est d’interroger le rôle de la relation d’enquête dans leur formulation ainsi que leur signification.
La première partie s’attachera à analyser les raisons qui ont conduit les personnes à accepter le principe de la rencontre, leurs représentations et « contre-interprétations », de la prise de contact au terme de l’entretien (voire des entretiens). La seconde se penchera sur les attitudes adoptées, essayant de saisir leur complexité ainsi que leurs justifications.
Encadré méthodologique - Un dispositif d’enquête contesté et contestable
Près de 130 entretiens ont été réalisés avec des bénéficiaires de la protection internationale en Nouvelle Aquitaine (principalement à Bordeaux, Mont de Marsan et Pau) entre janvier 2021 et septembre 2022. Les 94 personnes rencontrées au moins une fois n’ont pas toutes été recontactées pour un second temps d’échange 7 . En effet, certains « premiers » entretiens n’ont été réalisés qu’en 2022 8 . Par ailleurs, il semblait peu pertinent d’interroger à deux reprises en l’espace de peu de temps des personnes arrivées avant 2015, pour des raisons explicitées plus loin. Au final, environ 60% des personnes sollicitées en 2021 ont été revues en 2022.
Tâtonnements et bricolages dans l’élaboration et la mise en place du protocole de recherche
Plus par répétition d’une modalité d’enquête expérimentée antérieurement que fruit d’une réelle réflexion sur l’impact du dispositif d’enquête sur l’interaction produite, le recueil de l’expérience des bénéficiaires de la protection internationale a été envisagé sous la forme de récits de vie (Bertaux, 1997), inspiré en ce sens par certains travaux sur la réception des politiques publiques (Revillard, 2020). Si des améliorations constantes ont été recherchées, le protocole a comporté un certain nombre d’invariants : les personnes ont en effet été « sélectionnées » suite à des discussions avec les travailleurs sociaux du COS, au regard de leur profil sociologique, des dispositifs sur lesquels elles avaient été orientées depuis le début de leur prise en charge, de la nature des modalités de sortie envisagées, mais aussi sur la base de l’évaluation – par ces salariés – de la relation d’accompagnement. S’il est arrivé que l’introduction soit faite par des travailleurs sociaux, le contact a été initié le plus souvent par mes soins. Le fait que des professionnels aient pu servir d’intermédiaires pour présenter mon travail a constitué un second filtre d’autant que je n’étais pas nécessairement présente au moment de cette « présentation », aussi je n’avais pas la maîtrise des éléments de langage utilisés, et par conséquent de ce que les personnes savaient de moi et de mon travail avant de me rencontrer. Quand le contact était initié par mes soins, et qu’il apparaissait que les personnes comprenaient difficilement le français, l’anglais ou l’arabe, des interprètes ont été sollicités pour expliquer par téléphone le motif de la demande.
Une fois le principe de l’entretien accepté, les enquêtés choisissaient le lieu et l’heure du rendez-vous : ainsi les rencontres ont eu lieu à leur domicile, dans des cafés ou des parcs, mais aussi au COS (bureaux ou salles de réunion), en journée, les soirs ou les week-ends. La possibilité de recourir à un interprète a été proposée. Quels que soient le lieu et l’heure, le protocole était le même : accord était demandé d’enregistrer l’entretien par souci du respect des propos tenus et pour éviter le recours à la prise de note (et l’assimilation à une travailleuse sociale), en soulignant le souci de la garantie de leur anonymat. Une feuille A3 était posée entre la personne et moi, de manière à ce qu’elle voit ce qui pouvait s’y noter. Une ligne était alors tracée de part et d’autre de la feuille, avec pour explication qu’une extrémité représentait l’arrivée en France, quand l’opposé marquait le jour de notre rencontre. Cette ligne servait de repère chronologique pour interroger la personne sur son expérience des dispositifs d’accueil et d’intégration. « Pourriez-vous me dire comment ça s’fait que l’on se rencontre aujourd’hui à Mont de Marsan. Parce qu’on n’arrive pas à Mont de Marsan par hasard ! », ainsi se terminait l’introduction présentant la démarche de recherche.
Par la suite, en fonction de la réponse à cette question, je suivais un « guide d’entretien mental ». Par mes relances, je souhaitais comprendre les dispositifs de prise en charge par lesquels les personnes étaient passées, ce qu’elles en avaient compris et ce qu’elles en avaient fait. J’essayais ainsi de saisir le poids de la contrainte (éventuelle) sur leur parcours à la fois résidentiel et professionnel : la France avait-elle été un souhait ? Dans quelle mesure avaient-elles eu le choix – ou non – d’aller dans cette localité ? De faire cette formation ? Comment s’était passée l’orientation, qu’avaient-elles alors ressenti ? Des questions ont également abordé leur gestion des démarches administratives au quotidien (et la potentielle sollicitation d’une aide extérieure), les liens avec leur « communauté d’origine » ainsi qu’avec la « société d’accueil ». Une attention particulière a été portée à la manière dont les personnes racontaient ces expériences : ce qu’elles en disaient, comment elles en parlaient. D’où l’importance du recours à l’interprète. Le fait que certaines personnes aient refusé (au motif affiché qu’elles n’en voyaient pas la nécessité au regard de leur maîtrise supposée de la langue) a pu être source d’entretiens plus « pauvres » et surtout plus directifs. Cependant, les modalités de recours à ces professionnels ont changé avec le temps, notamment avec la pratique : dans un premier temps les interprètes étaient physiquement présents. Mais ce qui était possible à Bordeaux ne pouvait pas nécessairement se répéter de manière identique à Mont de Marsan ou Pau en raison de l’absence de professionnels parlant arabe, dari, pashto, somali ou tibétain. Aussi, l’interprétariat par téléphone a été introduit à compter du printemps 2021 en raison de contingences matérielles. La relation d’enquête en a été de facto modifiée. Constat a en effet été fait que la présence d’un tiers – a fortiori un professionnel qui était intervenu dans le cadre de l’accompagnement social et professionnel du COS – n’était pas sans conséquence sur le récit des personnes : facilitateur pour certains, obstacle pour d’autres. Aussi, il a été décidé de demander aux personnes nouvellement sollicitées pour des entretiens leur préférence en la matière. Quand elles n’en n’avaient pas, le recours à de l’interprétariat par téléphone a été privilégié, afin de garantir l’anonymat des récits et favoriser la libération de la parole.
En raison de l’évolution de la question de recherche, il a été décidé – après le début de la seconde série d’entretiens – que certaines personnes ne seraient pas recontactées pour un second temps d’échange. Il en va ainsi des personnes ayant obtenu le statut avant 2015, année qui marque le renforcement du caractère contraignant de la répartition géographique du public de l’asile sur l’ensemble du territoire national, dans la mesure où ce travail entend justement questionner le vécu de cette contrainte.
Il a rapidement été ressenti que le protocole adopté pour le premier entretien ne pouvait être répété une seconde fois. Aussi, le dispositif d’enquête a été modifié, et ce à plusieurs reprises, dans une forme de « bricolage » ad hoc (Olivier de Sardan, 1995) et d’ajustements. J’ai peiné à trouver un mode opératoire « juste », ne reproduisant ni les codes d’un entretien qui aurait été réalisé par un travailleur social, ni une discussion entre amis au café. Ainsi, les temps d’échanges ont été souvent plus courts, plus informels, sans feuille au centre ni enregistrement systématique. Malgré ces tâtonnements, le mode opératoire pour cette seconde rencontre a présenté des constantes : le maintien du recours possible à un interprète (mais le plus souvent par téléphone), ainsi que le choix – par la personne – du lieu et de l’heure du rendez-vous. J’ai également répondu à leurs questions.
Tentatives pour « neutraliser » les biais d’une relation d’enquête de facto asymétrique
L’adoption de l’entretien biographique – pratiqué au sein des études migratoires depuis l’affirmation, dans les années 1980, d’une démarche qualitative (Maitilasso, 2014) – a conduit à reproduire un schéma classique de rapport de domination (voire de soumission) largement critiqué (Memmi et Arduin, 1999), a fortiori lorsque ce dispositif est adopté avec des personnes dites exilées (Chambon, 2018). Ce, alors même que se développent depuis plusieurs années une réflexion en la matière et des approches alternatives de recueil de la parole (Arfaoui, 2017; Mekdjian, 2016; Naudin, 2021). Force est de constater que cette injonction à devoir se raconter se retrouve aussi dans les dispositifs de solidarité, d’entraide ou d’assistance ciblant bien souvent une catégorie de personnes (chômeurs, demandeurs du RSA, SDF, etc.). Pour reprendre les mots de Pichon à propos des SDF, « le récit de soi s’apparente à un plaidoyer plus ou moins adroit en vue de l’obtention de droits et de biens de première nécessité » (Pichon, 2014 : 77 ; cité par Chambon, 2018).
Cependant – contrairement à de nombreuses recherches conduites sur les personnes « à la recherche d’un refuge » (Naudin, 2021) –, les enquêtés ciblés par ce travail sont en situation régulière et sont officiellement sortis des dispositifs d’accueil et d’intégration. En cas de nécessité, ils peuvent (en théorie) solliciter les services du droit commun, au même titre que n’importe quelle personne dans une situation similaire. Aussi, si l’asymétrie est réelle, elle reste (partiellement) contenue.
Par ailleurs, à plusieurs reprises, il m’est arrivé pendant les entretiens d’évoquer une expérience personnelle, utilisant le « récit de soi » comme outil méthodologique afin de susciter un lien de confiance avec les enquêtés (Thizy et al., 2021 : 120) et « éviter que l’enquêté.e ne [me] confonde avec d’autres professionnel.le.s de l’entretien, comme les journalistes, les psychologues, les biographes, les policier.ière.s, les travailleurs et travailleuses sociaux, qui gardent a priori une forte réserve sur leur vie privée » (Thizy et al., 2021 : 126). J’ai également fait preuve – à certains moments – d’un certain « engagement » en manifestant mon désaccord avec ce que les personnes pouvaient dire (Kaufmann et Singly, 2016, cité par Thizy et al., 2021). Par ailleurs, au terme de mes relances ou questions, il a été systématiquement demandé aux personnes rencontrées si elles avaient des questions à me poser, dans une tentative de rééquilibrage. Si rien n’indique que la dimension asymétrique de cette interaction ait été réduite, cette question ouverte en a suscité (beaucoup) d’autres en retour, que ce soit d’ordre professionnel mais aussi personnel. « Ainsi, qu’il s’agisse de répondre à une sollicitation ou de rebondir sur un propos, nous produisons un récit qui nous paraît adapté à la situation et aux attentes de nos enquêté.e.s, en opérant une sélection dans notre biographie » (Thizy et al., 2021 : 120). En l’occurrence, la mobilisation de récits personnels est non seulement choisie, mais aussi stratégique.
Demazière souligne que le sociologue est « confronté à des demandes de conseils, qui sortent du cadre posé au préalable, mais qui demeurent aux marges des échanges » (Demazière, 2008 : 27). De mon côté, la réponse à certaines sollicitations a fait partie du protocole d’enquête dans une logique de « contre-don » (Robin et Séverac, 2013; Thizy et al., 2021), faisant de moi une « personne ressource » pour les enquêtés (Small, 2009) : il m’est en effet arrivé de fournir des contacts de structures ou d’associations aux personnes faisant part de leurs difficultés, notamment quand le relai avec les services du droit commun n’avait pas été fait, ou que la relation avec l’assistante sociale du dispositif d’hébergement était mauvaise. Mais comme le souligne Bouillon, cela implique pour le chercheur d’être au clair sur ce qu’il peut faire ou pas (Bouillon, 2005). Aussi ces « contre-dons » ont été cantonnés à un partage d’informations sur des lieux ressources ou des personnes compétentes, alors que certains auraient souhaité une aide plus concrète de ma part.
Par souci d’anonymiser l’identité des personnes rencontrées, les prénoms des personnes interrogées mentionnées dans cet article ont été modifiés. Il en va de même des salariés du COS. Par ailleurs, quand elle était compréhensible pour le lecteur, la langue de l’entretien a été conservée : les propos recueillis en anglais sont ainsi retranscrits tels quels. Pour les personnes qui se sont directement exprimées en français, le niveau de langue n’a pas été lissé : les éventuelles fautes ont volontairement été conservées.
(In)compréhension(s) et représentations
L’écart entre les taux d’acceptation pour le premier et le second entretien conduit à s’interroger – entre autres – sur les raisons pour lesquelles les personnes contactées ont accepté un premier rendez-vous. Leurs questions tant sur mon identité professionnelle que sur la finalité de l’échange qui vient d’avoir lieu incitent à vouloir saisir leurs représentations et leurs « contre-interprétations » de la relation d’enquête, depuis la prise de contact jusqu’au terme de l’échange.
En amont de l’entretien, une acceptation partiellement éclairée
Des travaux soulignent la nécessité de prendre en considération les représentations des personnes interrogées lorsqu’elles arrivent au rendez-vous, celles qui émergent lors de la rencontre du chercheur ainsi que celles qui se développent pendant l’entretien (Demazière, 2008 ; Maitilasso, 2014). Ainsi, quand bien même la compréhension des personnes avait été vérifiée (avec le recours notamment à des interprètes dès la prise de rendez-vous), les personnes n’avaient pas pour autant compris le motif de la prise de contact et par conséquent celui de l’entretien. Interrogées sur les raisons qui les avaient conduites à accepter le principe d’une rencontre, elles ont exposé des motivations différentes, avec cependant un point commun : le rôle du COS dans leur décision.
Le COS, « un graal »
De manière générale, le fait que le COS ait servi d’intermédiaire a été mentionné comme ayant contribué à leur acceptation. Ainsi, interrogée sur ses motivations, Bushra répondra spontanément en citant le nom de la professionnelle du COS qui l’a contactée pour lui faire part de cette recherche. « Parce que j’ai confiance dans Priscille. Je prends leurs conseils. Il faut savoir qui recommande la personne. Si la personne est bien, pas de probleème, je suis d’accord » (Bordeaux, mars 2021). « because your references were very strong. (…) Isard COS
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. That’s why I did not refuse. (…) I do not know you…it was Isard COS…The investment they have done in us…it was a little push…» (Pau, mai 2022).
Une absence quasi générale de compréhension
Concernant l’accord donné pour un temps d’échange, il convient de distinguer les personnes qui savaient en quoi consistait la réalisation d’un doctorat, des autres. Ainsi, parmi celles pour qui la thèse n’était pas une inconnue, certaines – comme Mouna et Amin – ont expliqué avoir accepté le principe de l’entretien afin de pouvoir obtenir des informations sur les modalités de financement des doctorats en France. Par ailleurs, il est arrivé que des enquêtés questionnent ma méthodologie et mes hypothèses au cours de nos échanges, et que je partage – sur demande – mon projet de recherche 10 .
Pour d’autres, ces temps d’échange sont source de valorisation aux yeux de leur entourage, mais en premier lieu à leurs propres yeux. En ce sens, elles constituent des « gratifications symboliques » (Bouillon, 2005).
Cependant, dans leur ensemble, les personnes rencontrées ont reconnu ne pas avoir bien saisi les informations transmises lors de la prise de contact et s’être attendues à « autre chose ». Leur acceptation est ainsi teintée de curiosité (à envisager comme « on ne sait jamais ce que l’on peut en retirer »), d’incompréhension, mais aussi d’une certaine suspicion.
Accédant à sa demande d’un entretien le week-end, Maurice a alors pensé à un piège tendu par son ancienne petite amie. Aussi a-t-il accepté cette rencontre avec l’idée de réitérer sa décision de rompre. Najib, Afghan rencontré dans les Landes en mars 2022, dira qu’il n’avait pas bien compris si c’était pour un emploi ou l’aider à l’élaboration de son CV. Quant à Obed, il avait été informé de ma recherche par sa chargée d’insertion professionnelle. Malgré mes précisions téléphoniques, il est arrivé à l’entretien pensant avoir rendez-vous avec elle, aussi était-il stressé – au début de notre échange - d’être en retard. Pour sa part, Hamza a rapidement mentionné être tendu par notre rencontre, se demandant quelles questions allaient lui être posées (Bordeaux, juillet 2021).
Il apparaît ainsi que les personnes ont accepté le principe d’un rendez-vous, mais clairement pas celui d’un entretien au cours duquel elles feraient face à une forme d’injonction à se raconter (Grard, 2008).
Une (in)compréhension sous influence
La question de la compréhension de l’interaction d’enquête se pose à nouveau au moment de la rencontre entre la personne enquêtée et le chercheur, a fortiori lorsque ce dernier a opté pour un dispositif reposant sur l’entretien biographique. La « contre-interprétation » du répondant sera nécessairement influencée par sa culture d’origine, ses expériences antérieures de situations similaires, ainsi que par les caractéristiques extérieures de la personne lui posant des questions.
L’influence de la culture d’origine
Au-delà de l’asymétrie de la relation engendrée par le dispositif d’enquête, le fait de poser certaines questions (ou la manière de les formuler ou encore le fait de les poser dans un certain ordre ou le fait même d’en poser) est en soi impoli 11 dans certaines cultures. La personne qui s’arroge ce droit est de facto dans une position d’autorité.
L’influence d’expériences d’interactions passées sur la perception de l’interaction présente
Comme évoqué précédemment, il convient de distinguer, parmi les personnes rencontrées, celles qui avaient déjà eu des expériences d’entretien similaires, des autres. Cependant, la majorité n’avait pas l’expérience de ce type d’échange. « Pour autant qu’elle s’accompagne d’explicitation, la relation d’enquête ne trouve pas nécessairement un sens immédiatement clair, stable et univoque pour l’enquêté. (…) L’enquêté va chercher à la rapprocher d’autres relations sociales suivant les catégories de perception du monde et d’action dans le monde qui lui sont propres » (Fournier, 2006 : 5), d’autant que la personne a été confrontée – depuis son arrivée en France – à une diversité de mises en récit, propres à chaque secteur, à chaque corps de métier (Grard, 2008). Aussi est-il vraisemblable que les personnes rencontrées – toutes bénéficiaires de la protection internationale et passées par des dispositifs d’accueil et d’intégration – aient associé cette interaction à des expériences antérieures, que ce soient les entretiens avec les instances de l’asile (OFPRA ou CNDA) à l’issue desquels leur récit a été évalué (Chambon, 2018), les rendez-vous avec des travailleurs sociaux, ou les interactions avec des bénévoles au sein d’associations d’aide. Elles n’avaient pas d’autres cadres de référence auxquels associer cette interaction.
Ces hypothèses trouvent leur confirmation dans les propos de certains des enquêtés. Ainsi, Moussa – à l’issue de l’entretien – dira ne pas avoir trouvé mes questions particulièrement « pertinentes », ajoutant : « Ça ne m’a pas…trop travaillé dessus, quoi », notamment au regard de sa demande d’asile qu’il compare à une « torture morale » (Pau, avril 2022). D’autres clairement envisagent ces échanges comme des formes de contrôle social, logique à l’œuvre dans le champ du travail social (Astier, 2009). Ainsi, Dimitri - au terme de notre second rendez-vous - s’excuse de ne pas avoir « beaucoup progressé » au cours de l’année qui s’est écoulée et demandera si j’ai « pu avoir les informations intéressantes pour [moi] » (Bordeaux, janvier 2022). De son côté, à l’issue du premier entretien (et du second), Bushra sollicitera mon avis sur si j’estime (ou pas) qu’elle a réussi (Bordeaux, mars 2021).
De leur côté, journalistes ou activistes en exil – rodés à l’exercice de l’interview – ont peiné à faire la différence entre une interview journalistique et un entretien biographique dans un cadre universitaire. A la question de si elle n’est pas fatiguée de raconter son histoire, Bushra, activiste syrienne, répondra : « Depuis la Turquie, toujours des gens comme vous. (…) C’est mon histoire. Chaque fois que j’arrive dans un nouvel endroit, je parle de ma vie » (Bordeaux, mars 2021).
L’influence des caractéristiques extérieures de l’enquêteur
Les « caractéristiques extérieures » du chercheur influencent également les représentations des personnes rencontrées. « Ce que l’enquêté sait d’abord de l’enquêteur, c’est ce que celui-ci lui laisse voir », souligne Fournier. A savoir – avant même d’entamer la conversation – son appartenance sexuelle, son âge approximatif, sa corpulence, sa couleur de peau (Fournier, 2006 : 6; Mallon, 2017). A noter qu’à l’inverse de la littérature anglo-saxonne (états-unienne notamment), la recherche française a longtemps occulté la place de la race dans la relation d’enquête (Mazouz, 2021). Il apparaît aujourd’hui évident pour un chercheur de s’interroger sur l’impact de cette caractéristique – au même titre que le genre (Monjaret Pugeault, 2014) ou l’âge – sur les jeux de proximité et de distance qui existent de fait au moment de l’entretien, a fortiori lorsqu’il (ou elle) est blanc et que les personnes enquêtées sont racisées (Blassel et al., 2022; Talpin et al., 2021). Consciemment ou non, la personne enquêtée remarquera également les vêtements que portent l’enquêteur, sa démarche, sa manière de se tenir. Dans un troisième temps viendra sa manière de parler. A partir de ces informations qui se donnent à voir et à entendre, elle présuppose une appartenance à une classe sociale, une obédience religieuse, une situation familiale, etc. (Blassel et al., 2022; Palomares et Tersigni, 2001). « C’est à cette somme d’informations que l’enquêté voudra ajuster et réajuster son discours ou sa conduite, suivant ce qu’il perçoit comme recevable dans la situation », dans une forme de « calcul de l’enquêteur par l’enquêté », ce que Schwartz qualifiera de « paradoxe de l’observateur » (Schwartz, 1993 : 271). Fournier souligne combien il serait illusoire d’imaginer neutraliser ces caractéristiques.
Aussi convient-il de mentionner que, à part ma couleur de peau blanche, je n’ai pas le profil classique d’une doctorante : j’ai en effet près de 45 ans, des rides et des cheveux blancs. Il est probable que ces « caractéristiques extérieures » sont venues renforcer des interrogations tant sur mon identité professionnelle que sur la nature de l’interaction.
Une incompréhension qui perdure
Au terme des entretiens, malgré (ou à cause) du recours à des interprètes (en présentiel ou à distance), des interrogations demeurent. Les questions portent à la fois sur mon identité professionnelle et sur la finalité de l’échange qui vient d’avoir lieu. Ainsi, en dépit de l’explicitation initiale, dans une langue qu’elles maîtrisent, du cadre dans lequel se déroule cette recherche, il a été fréquent que les personnes m’interrogent sur ma fonction, mon métier. Ainsi, Lina redemande, après près d’1h30 d’entretien, si je suis journaliste (Pau, avril 2022). Pour sa part, Sahra posera la question de savoir si je suis écrivain ou journaliste (Pau, avril 2022), quand Oumar souhaitera que je précise le nom de l’association pour laquelle je travaille (Pyrénées-Atlantiques, mai 2022). De son côté, Azamat – à l’issue du second entretien (les deux avec un interprète) – me demandera si je travaille pour l’université ou si je suis assistante sociale (Bordeaux, février 2022). Et une personne a indiqué par la suite avoir contacté le COS pour vérifier mon identité une fois l’entretien terminé.
Nombreuses sont également leurs questions sur la finalité de l’entretien et plus globalement de cette recherche. Qu’elles soient l’expression d’une suspicion, d’un besoin de (ré)assurance, d’une insatisfaction face à mes explications ou d’une déception quant à la finalité (voire la portée) de cette recherche, ou tout cela à la fois, elles donnent « à voir » l’existence d’une zone d’intranquillité qu’il convient de mettre en lien avec l’interaction d’enquête.
Ainsi, Suhail souhaite davantage de précisions sur ce qui va advenir du contenu rassemblé. Sahra questionnera « ce qui va se passer après l’entretien », redemandant des précisions sur la finalité de mon travail et de mes questions (Pau, avril 2022). Il en va de même pour Nour et Mustafa qui interrogent l’objectif de notre échange. Biniam s’intéresse également au but de cette recherche : « Le but c’est quoi ? C’est elle va sortir un livre, quelque chose par rapport aux réfugiés ? Elle va transmettre à quelqu’un ? Parce que j’ai l’impression qu’ils acceptent de moins en moins de réfugiés, qu’il y a plein de lois qui sortent. Je ne pense pas qu’ils accepteront d’ici quelques années d’autres réfugiées. Quel est le but quoi ? » (Bordeaux, août 2021). « Je voulais savoir… justement quand vous dites que vous la raconterez à l’université. Bah… Qu’est-ce que vous voulez dire de toute mon histoire… mon parcours que je vous ai raconté… qu’est-ce que vous allez dire par rapport à ça à l'université ? (…) Je voulais juste savoir le but de toutes les entretiens avec différentes personnes. Justement, pour l’université, c’est quoi. Vous disez quoi par rapport à ce parcours, notre histoire, vivre en France. Justement. (…) Vous me dites que vous travaillez à l’université de Paris, avec des gens qui fait ses études à l’université. Bah notre sujet, les réfugiés, par exemple comme moi. Vous avez vu mon parcours. Qu’est-ce que vous voulez dire de mon parcours pour l’université ? Je veux dire en général, par exemple un an après. Qu’est-ce que vous voulez dire pour de l’aide pour le mon parcours des étrangers comme moi que vous avez rencontrez plein de gens. C’est quoi le sujet justement ? Je voulais juste savoir ça » (Bordeaux, avril 2021).
Ces représentations, ainsi que le degré de compréhension sur l’objet de cette interaction et sa finalité, ont pu jouer sur les attitudes adoptées, les éventuelles tactiques utilisées (voire stratégies élaborées) par les personnes interrogées au cours des récits qu’elles ont faits de leur vie.
Entre acceptation et fermeture : une grammaire complexe
« Qui est assez naïf pour se confier au premier venu, sans réserve ni retenue ? » (Demazière, 2008 : 19). Tout comme l’enquêteur, la personne interrogée sélectionne ce qu’elle dit au regard de ce qu’elle veut dire d’elle. Elle donne à voir ce qu’elle souhaite que l’autre voit (Goffman 1990), se demandant « quels dangers peut receler le fait de se raconter à cette espèce particulière d’interlocuteur » (Grard, 2008 : 143) que constitue cette personne qui les contacte de la part du COS.
Ainsi les personnes rencontrées dans le cadre de cette recherche ont oscillé entre docilité(s), résistance(s) et fermeture(s), certaines attitudes pouvant appartenir à plusieurs registres à la fois 12 . A noter que cette analyse repose sur des observations dans une tentative de saisir des intentions le plus souvent non exprimées. Et quand bien même elles le sont, cela ne signifie pas pour autant qu’elles correspondent à une réalité. Comme le souligne Goffman, les attitudes adoptées par les parties prenantes à une interaction constituent bien souvent des réponses à des projections de ce que l’autre attendrait de l’interaction (Goffman, 1971), comme autant d’adaptations et/ou de stratégies de survie. Et leur analyse repose également sur une projection personnelle, la mienne.
« Montrer patte blanche »
Parmi les attitudes adoptées, certaines reposent certes sur une volonté de plaire ou faire plaisir. Mais elles constituent principalement une réaction à une nécessité intériorisée de « montrer patte blanche », a fortiori lorsque la personne est étrangère – quand bien même elle est en situation régulière.
L’impossible refus
Au-delà de l’absence de véritable compréhension quant à la nature et à l’objet du rendez-vous, l’acceptation de la rencontre – notamment la première – peut également être envisagée comme une forme d’impossibilité de refuser une sollicitation. Comme si elles n’avaient pas d’autre choix que de répondre positivement, d’autant plus qu’elles n’ont alors pas nécessairement compris le motif de la demande.
C’est ce que nous renseigne le premier entretien avec Saliou, informé de ma recherche par la même professionnelle qu’Obed. Au terme de l’entretien, interrogé sur ses motivations pour venir, il dira :
A quoi vous vous attendiez quand vous êtes venu ce matin ? Vous vous attendiez à quoi ?
J’attendais peut-être sur le travail…peut-être vous allez me proposer quelque chose que j’ai jamais fait, que je connais pas…Je ne sais pas qu’est-ce qu’elle va me dire. J’attendais même pas ces questions…comme ça en fait…
Amélie elle vous avait expliqué comment ?
Amélie elle m’a dit : « Tu vas faire l’entretien avec telle personne. Donc voilà, elle va te poser quelques questions ». Donc j’ai dit ok. »
Je lui demande alors des conseils sur comment je dois présenter mon travail pour que la personne contactée se prépare à une telle discussion.
Déjà si vous proposez la personne, elle a donné d’accord, je pense c’est parce qu’elle ne voulait pas se casser…ou quoi. Nous on est sous la protection de la France notamment, de l’Union européenne. Mais comme on est ici en France, partout où vous nous appelez, vous voulez nous voir, je vais me présenter.
Pourquoi vous avez dit oui ?
Parce que je voulais savoir qu’est-ce que vous allez me dire. Voilà. Il faut que j’écoute ce que vous allez me dire. Et si moi j’ai des réponses, moi aussi je vais vous expliquer comment je suis.
Est-ce que vous attendiez à parler de vous comme ça, sans que je vous donne…je vous donne pas de travail, pas de logement…Je vous donne rien du tout, là…(Rires)
Non, je n’attendais pas ça, mais…En fait…Nous…Moi, dans mon esprit, je sais que je suis dans la protection, je sais qu’il y a des gens derrière moi qui va me poser des questions. Donc toujours ça est dans ma tête.
Mais c’est pas fatigant ?
Comme actuellement je n’ai pas de travail, ce n’est pas fatigant. Et je veux dire c’est votre travail. Nous aussi, c’est notre droit de vous donner l’information qu’est-ce qu’il nous arrive dans la préfecture, à la mairie, ou à la CAF, si on a des soucis. Si vous nous demandez, on a des droits à répondre. Ce que je vous ai expliqué, c’est ce que j’ai affronté. A quel niveau je m’est affronté. »
Je lui partage ma surprise du fait que tout le monde ait accepté de me rencontrer :
Personne n’a dit non. Je m’attendais à ce que des gens…une hypothèse c’était que des gens disent : « ça ne m’intéresse pas, je veux pas, j’ai pas envie de parler, je veux plus raconter ». Mais tout le monde dit ok.
Ça dépend hein. Moi je ne suis pas quelqu’un qui peut casser quelque chose que…Si on va discuter, c’est pas violent, on discute. Je réponds sur ce que je connais. Je peux pas répondre aux questions que je connais pas. C’est à cause de cela, j’ai le courage de parler avec vous. Si je n’ai pas quelque chose à dire, je ne vais pas vous dire quelque chose que je ne sais pas. C’est tout simple comme cela…
Et ce matin quand vous êtes venu, c’était quoi, c’était de la curiosité, c’était quoi ? Avant de me voir hein…c’était quoi les questions que vous vous posiez par rapport à ce rendez-vous ?
Moi j’attendais peut-être…« Saliou comment t’es organisé le travail ? », ou bien « Qu’est-ce que tu fais ? », ou bien…bon des trucs comme ça. Mais je n’attendais pas des grandes questions comme ça en fait. J’attendais pas les grandes questions. Peut-être j’ai dit c’est pour tout juste 15 minutes ou 20 minutes comme ça », dit-il au terme d’un entretien de plus de 2h30.
Dans mon journal de terrain, je note à l’issue de l’entretien, en écoutant l’enregistrement : « au début, il semble confondre l’entretien avec une interview à l’OFPRA. »
Cet extrait d’entretien illustre la quasi-impossibilité pour la personne rencontrée d’envisager pouvoir refuser de venir à ce rendez-vous (Naudin, 2021 : 4). A noter que l’on retrouve l’expression de cette même impossibilité au cours de la seconde série d’entretiens. Ceci renseigne sur le flou qu’entoure – pour les personnes - la relation d’enquête et notamment mon identité professionnelle. Ainsi, Amed et son épouse n’ont pas osé annuler le rendez-vous alors qu’Azadi avait fait une fausse couche trois jours plus tôt et que j’avais appelé Amed le matin du rendez-vous pour confirmer (ou pas) la rencontre (Bordeaux, février 2022). Dans l’accord qu’elle donne pour un second échange, Aya mentionne la promesse faite un an plus tôt, ainsi qu’une forme de reconnaissance de l’intérêt porté à comment elle va. « J’ai dit ‘J’ai promis la dernière fois, je suis toujours d’accord, c’est pas grave’ (…). Moi je suis contente que on demande comment je vais, comme ça se passe » (Pyrénées Atlantiques, mai 2022).
Une présentation de soi policée et zélée du « parfait étranger modèle »
Dans la présentation que les personnes réfugiées donnent d’elles-mêmes au cours des entretiens, l’image projetée est souvent positive et valorisante, dans une forme de contrôle de l’identité mise en avant. A nouveau, cela renseigne sur l’absence de compréhension de la nature de l’entretien et de ma fonction.
Se présenter comme une personne importante… Nombreuses sont les personnes à avoir fait référence à leur vie d’avant, évoquant des souvenirs, montrant des photos (de leur maison, de leur voiture, etc.). Elles donnent ainsi à voir et à entendre le statut tant social que professionnel qui était le leur avant l’exil, loin des conditions de vie dans lesquelles je les rencontre. Mouna montre avec émotion les photos de sa villa au Proche-Orient, elle qui n’a pas osé dire à ses parents que sa famille avait obtenu le statut de réfugié ; les larmes aux yeux, Bilal fait défiler les photos de sa vie en Syrie avant son départ ; Lina n’aura de cesse de répéter l’origine de sa famille ; Hajar, Bushra ou Omer, le poste qu’ils occupaient ; Yasmine, le confort de vie qui était le sien. De son côté, Tigrane insiste sur le caractère respectable et respecté de sa famille, et l’importance qu’ils attachent avec son épouse à l’éducation de leurs enfants.
D’autres soulignent le rôle qu’ils jouent aujourd’hui au sein de leur communauté : c’est le cas de Ramin pour les Afghans installés en Gironde, de Selam auprès des Erythréens nouvellement arrivés à Bordeaux, ou de Sari auprès de membres de sa communauté originaire d’Afrique de l’Ouest.
…dans un effort constant de distanciation. Les personnes rencontrées énoncent fréquemment une distanciation à l’égard des autres réfugiés, mais également des autres étrangers de manière générale, avec l’expression d’une forme de supériorité. Ainsi, Lina répète être un « cas particulier », une personne « un peu différente des autres », et Omer de souligner le caractère « atypique » de son profil et de son parcours. Sardar insiste sur la richesse de sa famille en Afghanistan, en comparaison notamment de ses compatriotes. Bushra mentionnera pour sa part être plus éduquée que la plupart des Syriens que le COS accompagne. Ainsi, certains – comme Abdoulbek ou Badr – critiquent ouvertement l’absence de pertinence de mes questions au regard de leur profil personnel, considérant ne pas entrer dans mon champ d’étude.
Se présenter comme une personne « intégrée », « autonome » et « indépendante »… Au cours des entretiens, il est arrivé que des personnes reprennent à leur compte les termes employés par les pouvoirs publics et leurs opérateurs (termes que je n’avais alors pas utilisés avant). Ainsi les déclinaisons du terme « intégration » sont revenues à de nombreuses reprises dans la bouche des enquêtés (et dans une moindre mesure les mots « autonomie » ou « indépendance »). Lina les prononcera pas moins de quinze fois pendant les trois heures qu’a duré l’entretien. Saliou soulignera combien le travail permet « de nous aider nous les réfugiés pour les démarches des papiers, pour nous aider pour l’intégration pour le travail, pour tout ça là » (Bordeaux, janvier 2022). Point de vue partagé par Lina (Pau, avril 2022).
Maurice utilisera le terme « intégration » à près de dix reprises, dans une acceptation cette fois d’injonction : « Le deuxième volet, après les papiers, il faut s’intégrer ». Au détour d’une conversation sur la nourriture, il précisera : « Mais on ne mange pas que africain, il faut s’intégrer, découvrir autre chose ». Interrogé sur pourquoi c’est important pour lui de « s’intégrer », il répondra : « C’est important parce qu’il faut apprendre une autre manière de faire les choses. On ne peut pas vivre à l’africaine en étant ici, parce que chez nous c’est la musique, on parle fort. Il faut connaître comment les gens vivent. Essayer d’être au maximum comme eux. (…) Là où tu vis, tu dois t’assimiler ». Il ajoutera qu’« il manque encore des choses à faire » pour se sentir « intégré », et expliquera qu’il aurait aimé trouver « une personne ici, une Française,…ça permet de s’intégrer normalement » (Pau, avril 2022).
Travaillant dans la restauration, Sardar a été placé en chômage partiel pendant le premier confinement dû à la pandémie de Covid. Il explique s’être enregistré comme livreur sur la plateforme UberEat pour indirectement « aider la France et les Français », en payant notamment des taxes et des impôts. Par ailleurs, il dit qu’il ne voulait plus rester à ne rien faire sans travailler. « Je ne voulais plus que la France aide moi ». Autre objectif, plus personnel, qu’il souligne ensuite : montrer qu’il est travailleur, avec un « dossier propre » peut constituer un atout pour son dossier de naturalisation (Bordeaux, février 2021).
Ce même couple « travail » et « refus des aides sociales » est brandi par Yasmine à propos de l’Allocation Adulte Handicapé à laquelle son mari, Tamim, pourrait – selon eux – prétendre : « Moi et mon mari on travaille. On n’est pas venus ici pour demander des aides. On ne demandera pas d’aide tant qu’on a la capacité à travailler. On est venus pour avoir une vie normale comme avant en Syrie, même si ici, on n’a pas de maison à nous. (…) Mon mari et moi on n’aime pas rester à la maison, on aime travailler. Avant en Syrie, un seul des deux travaillaient, cela suffisait. Ici, les deux doivent travailler. On ne demande pas de l’aide si on n’en a pas besoin. On a cette capacité à travailler (…). Le fait de travailler et d’aider, de soutenir l’État est aussi quelque chose de positif pour la personne. Plus je paie, plus je fais, mieux c’est. C’est positif. Ça encourage » (Bordeaux, mars 2021).
Reconnaissance et gratitude, un concert de louanges
Les louanges à destination de la France, du COS, mais aussi à mon égard, disent également quelque chose sur la relation d’enquête. Feintes ou sincères, elles participent de la grammaire d’attitudes adoptées par les personnes.
La France, un paradis que l’on ne peut critiquer… Si certains – comme Aslan – souhaitent quitter la France, l’absence totale de critiques de la part de nombreuses personnes enquêtées questionne. Certaines semblent être dans l’impossibilité d’imaginer pouvoir formuler une quelconque réserve. Tel est le cas de Dimitri qui n’ose dire quoi que ce soit de peur de passer pour « insolent » (Bordeaux, mars 2021). D’autres – comme Marwan ou Mouna à Pau au printemps 2022 – présentent des excuses après avoir émis des critiques ou fait part de ce qu’ils jugent être des dysfonctionnements. N’osant initialement pas formuler de commentaires négatifs, Dilia est encouragée par son mari à « dire la vérité » quant aux difficultés qu’elle rencontre pour trouver un emploi. Par ailleurs, est présent – de manière filée ou exprimée – le devoir – pour les personnes « accueillies » – d’être reconnaissantes à l’égard de la France (Younis, Bordeaux, février 2022).
Émerge ainsi de certains entretiens une image idyllique de la France : un pays dont les habitants sont aidants et gentils (Yasmine, Selam, Jahan), où le racisme et la discrimination n’existent pas (Amed), et où les choses sont « justes » et claires (Donya). D’ailleurs, des personnes interrogées mentionnent que la France est devenue leur pays. Tel est le cas, entre autres, de Bushra, de Bilal (« On n’a plus le sentiment qu’on est étrangers ici en France. C’est très important ça. On se sent comme on est dans notre vrai pays », dira-t-il à Bordeaux en juillet 2021), ou de Donya. Cette dernière explique que ses « enfants ne veulent pas être Afghans. Ils préfèrent être Français (…). Ils me demandent si ici c’est le paradis. Et eux avec les anges » (Landes, juin 2021). Ces exemples illustrent parfaitement la difficulté rencontrée par les personnes « à la recherche d’un refuge », enjointes à se raconter, de pouvoir « énoncer un discours critique vis-à-vis de leur condition en France » (Naudin, 2021 : 4).
…tout comme le COS. Les avis sont polarisés à l’égard du COS et de son accompagnement. Critiques et louanges formulées semblent faire partie intégrante de la posture dans laquelle la personne interrogée se présente lors de l’entretien. Aussi convient-il de replacer les mentions laudatrices (tout comme les plaintes) dans le cadre de leur énonciation. Ainsi, il est à penser que la personne interrogée, envisageant cet entretien comme une évaluation de l’accompagnement du COS ou commanditée par lui, ait cherché à ne présenter que des informations positives sur la prise en charge et sur l’investissement de ses salariés. Ou à l’inverse, le fait de ne faire part que de points négatifs peut être analysé comme le souhait de vouloir nuire à la réputation de l’institution, de la délégitimer.
Ainsi, Fayez remercie à plusieurs reprises le COS pour son soutien. Je note dans mon journal de terrain : « Je pense qu’il croit que je travaille au COS » (Bordeaux, janvier 2022). Asos salue chacune des décisions prises par l’équipe sociale. Il répètera plusieurs fois l’expression « ils ont raison » (Bordeaux, mars 2021). Pour sa part, Bushra dira que « c’est le COS qui m’a le plus aidée à m’intégrer » (Bordeaux, mars 2021). Il en va de même d’Amin : « Isard COS, God blesses them, because they helped us a lot : they helped us like little children who don’t know how to eat, who don’t know how to talk. And they helped us learning French language (…) so that we can communicate, we can live, we can live our normal daily life. Without learning French, it’s very difficult. So, the institutions like Isard COS CADA they are like super. I know, of course the people who are there, they are paid. But out of the way they help the people like us, I can never forget the services they are provided us. No matter what they do, where we reached. (…) Everything, they helped a lot. With the paper work and everything. They made us capable. (…) I am very kindful with the French services, with the French structures, French organisations, especially with social organisations like Isard COS » (Pau, mai 2022).
…jusqu’à l’expression de remerciements à mon encontre. Au terme de notre échange, Dimitri exprime son étonnement face à mon intérêt pour « améliorer le système des réfugiés, le droit des réfugiés…(…) En Russie, qui va se prendre la tête avec la situation des réfugiés ? Ils devraient déjà s’occuper de la population…Cela m’étonne et cela m’enchante », conclura-t-il (Bordeaux, mars 2021).
Interrogées sur leur ressenti face à ces introspections forcées, rares ont été les personnes à avoir ouvertement émis des réserves. On en revient au contrôle de la parole des personnes interrogées en présence d’une personne dont elles n’ont pas saisi nécessairement la fonction. Certaines cependant en viennent à me remercier de « leur avoir permis de parler » (Bouillon, 2005 : 84). Saliou déclarera avoir été content de parler, que cela lui a fait du bien. Remarque partagée par Selyman et Donya, d’autant que cette dernière mentionne avoir « parlé de choses dont elle ne parle pas avec les autres, même avec des amis » ou avec sa famille (Landes, juin 2021). Pour sa part, Najib conclura l’entretien de la sorte : C’est des bonnes questions car c’est ce que j’ai vécu pendant ces années mais je n’arrive pas à dire à quelqu’un. Mais là je me sens bien de dire des choses pour enlever un peu de mes épaules. Je me sens relaxé, détendu. Et je suis content de vous rencontrer. Vous n’avez pas eu l’occasion d’expliquer ce que vous venez de me dire, dans votre langue maternelle, depuis que vous êtes arrivé en France ? Je n’ai pas trouvé le moyen jusque-là. J’ai des amis afghans, mais pour eux c’est pareil aussi, ils ont le même problème que moi, c’est pas facile. Là, je suis content de vous voir, de discuter, de dire des choses difficiles avec vous » (Landes, avril 2022).
Commentaire similaire de Bilal : « Vous êtes la première personne qui m’a permis de m’exprimer ici en France. Cela fait six ans à peu près, jamais jamais exprimé », dira-t-il à l’issue de notre (seul) entretien (Bordeaux, juillet 2022). Aussi, au-delà de ce que Bouillon mentionne, ces entretiens sont l’occasion pour les personnes rencontrées de mettre des mots sur des expériences vécues, notamment sur la solitude éprouvée en France, quand bien même elles sont insérées dans des réseaux communautaires forts.
Si ces propos viennent souligner le rôle du témoignage dans la reconstruction identitaire (D’Halluin, 2005 : 71), ainsi que l’importance « de la réception du récit relatif de la personne » lui permettant d’être reconnue en tant que telle et de retrouver une position d’acteur (Grard, 2008 : 158-159), il convient de se demander si certaines déclarations ne relèvent pas d’une flatterie stratégique. Par ailleurs, il est à penser que cette injonction à se raconter a pu engendrer des résistances, chez les personnes rencontrées, dans la possibilité qu’un second temps d’échange ait lieu.
Silence(s) et fermeture(s)
Si – au cours des premiers entretiens – les personnes rencontrées ont donné à voir une image positive d’elles-mêmes, sur la base de projections de mes attentes, des formes de résistance(s), voire de fermeture(s) ont également été observées, allant d’une opposition franche et ouverte à des modalités plus cachées.
Ces attitudes ont potentiellement pu être influencées par mes propres hésitations : au moment de proposer un second entretien aux personnes arrivées depuis plusieurs années en France, je me suis en effet demandé « quand prend fin la migration ? » 13 pour les personnes réfugiées : jusqu’à quand ces personnes sont enjointes à se raconter sur la seule base de leur appartenance à une catégorie administrative, que l’on sait construite (Akoka, 2020) ? D’où mon « auto-censure » à les recontacter. Et mon interrogation sur le risque d’assignation que génèrent des enquêtes sur cette seule base administrative, a fortiori lorsqu’elles sont longitudinales.
Leur(s) marqueur(s)
Par le corps – Modalité primaire de fermeture, le refus explicite de l’interaction a – au final – été rare. Les résistances à la relation d’enquête ont le plus souvent pris la forme de non-réponses aux sollicitations téléphoniques, comme cela a été le cas pour la seconde série d’entretiens, avec des personnes décrochant une fois, mais ne prenant plus les appels ultérieurement et ne répondant plus aux SMS ou aux messages sur WhatsApp (Abdulla, Sardar, Miléna, Bilal et Aziz). Voire, le cas de figure où la personne ne s’est pas présentée au rendez-vous fixé, et n’a plus répondu par la suite aux sollicitations. Ces non-réponses peuvent s’exprimer – entre autres – par l’impossibilité culturelle d’exprimer frontalement un refus.
Autre « modalité résistante » : l’évitement. Il est ainsi arrivé qu’une des personnes ressources du foyer – présente à l’appartement au moment de l’entretien – reste à l’écart. C’est le cas du fils aîné de Bushra qui ne quittera pas sa chambre pendant les deux entretiens, laissant les autres membres de la famille répondre. A l’inverse, alors que je souhaitais m’entretenir seule avec son épouse, Badr est resté avec nous, se contentant de demander – devant sa femme – ce que je voulais lui demander. Par ailleurs, malgré la demande de prévoir un temps suffisamment long, un couple a invoqué un rendez-vous moins de 30 minutes après le début de l’entretien. Ils ne répondront pas aux sollicitations ultérieures afin de poursuivre l’échange.
Dans les mots – Seul Aslan a franchement exprimé son refus de répondre à certaines questions. Rarement certes, mais il est arrivé que des personnes rencontrées répondent aux questions par des phrases laconiques, sous forme de monosyllabes (Abdulla, Aslan ou Elena). La relation d’enquête s’éloigne alors d’un entretien biographique, et ressemble davantage à un interrogatoire (D’Halluin, 2005 : 61). A l’inverse, le flot continu de paroles hors-sujet peut également être envisagé comme une forme verbale de résistance à la relation d’enquête (Demazière, 2008).
Quand bien même l’entretien n’avait pas pour objet de savoir si les personnes disaient vrai ou pas, il semblerait que sinon le mensonge, au moins la (voire les) dissimulations constituent également une forme de « tactique ». Ainsi Shabir se contredira à plusieurs reprises quant à ses démarches pour trouver un emploi. Le caractère flou et imprécis de certaines réponses a été identifié comme une autre « stratégie » mobilisée par des répondants, au même titre que les omissions. De la même façon, Maurice restera vague sur ses démarches pour trouver un emploi à Pau. Ramin – qui a réussi à faire venir sa femme et ses enfants restés en Afghanistan – répondra à côté à une question portant sur les conséquences pour ses enfants de ces six années de séparation. Il en va de même pour Sahra sur sa vie avant son arrivée à Pau. Ou Aslan qui éludera les raisons pour lesquels il n’a pu intégrer une formation professionnelle qui pourtant lui plaisait. Les personnes rencontrées contournent ainsi l’injonction à se raconter.
La position « embarquée » de doctorante en Cifre m’a donné à entendre « les deux sons de cloches » : elle a ainsi permis de relever des écarts entre la présentation de soi – par les personnes – et le récit fait par les travailleurs sociaux, de donner à entendre des informations tues par les personnes au cours des entretiens et que les travailleurs sociaux mentionnaient spontanément en apprenant que j’allais les rencontrer (ou que la rencontre venait d’avoir lieu). Abdo qui avait mentionné avoir choisi d’être en intérim était – dans les faits – embauché en Contrat à durée déterminée d’insertion (CDDI) (Bordeaux, été 2021). Mehmet a mis en avant son souhait de réfléchir à la proposition d’un CDI par son chef, sans mentionner que ce contrat serait à la plonge et non en cuisine, comme il l’espérait. Yasir, officiellement sorti d’accompagnement, ne dira rien de son rendez-vous avec un professionnel du COS l’après-midi de notre échange (Pau, mai 2022). Ammar a passé sous silence le rôle du COS dans sa recherche de formation professionnelle. Et à aucun moment Reza et Aslan ne mentionnent leur lien avec une bénévole française suite à un différend avec un ami que celle-ci héberge (Landes, printemps 2021).
Leur(s) explication(s)
Ces différentes formes de fermeture peuvent avoir des motivations variées. Cependant, la seule justification exprimée a été celle relative au manque de temps, du fait de vies rythmées par le travail, les rendez-vous, les enfants, etc. comme le mentionnera Azamat lors de notre second entretien à Bordeaux à l’hiver 2022, comme pour s’excuser.
Au-delà de cet argument, n’ayant de facto pas (ou disons plus) accès à la parole des personnes en raison de cette fermeture, on ne peut que faire des projections quant au sens que les personnes donnent aux entretiens. Peut ainsi être retenue comme hypothèse – au regard des interrogations formulées à l’issue du premier échange quant à la finalité de mes questions – l’absence de compréhension de la nature de l’interaction et par conséquent une certaine peur à me rencontrer à nouveau.
Par ailleurs, « le chercheur n’a rien de plus à offrir que son attention » (Bouillon, 2005 : 82). Aussi, l’absence de bénéfice personnel pour le temps passé peut également constituer une justification possible à ces résistances. A noter qu’aucune des personnes rencontrées ne m’a sollicitée à l’issue des entretiens pour un service ou une question, ce qui confirme qu’elles ont bien compris que mon rôle n’était pas de les aider de manière concrète dans leurs démarches.
Comme mentionné précédemment, le questionnement est considéré comme éminemment impoli dans certaines cultures. Aussi est-il envisageable que des questions posées lors du premier entretien aient involontairement blessé la personne, venant transgresser « une ligne que seuls les amis ou les intimes peuvent franchir » (Sennett, 2003 : 51). Voire que l’interaction d’enquête dans son ensemble ait constitué la marque d’une absence totale de respect de ma part.
En outre, il est à penser que le dispositif de recherche adopté conduit à une introspection personnelle qui peut être douloureuse. A cet égard, D’Halluin souligne combien le témoignage peut constituer « un moment de réflexivité insupportable (…) une violence potentielle pour le sujet enquêté, celle de raviver une souffrance que celui-ci s’efforce de tenir à distance » (D’Halluin, 2005). Ainsi, Moses dira s’être confié parce qu’il est « pretty sure I am not going to see you again » (Pau, avril 2022). Rien ne dit qu’il aurait accepté un second entretien.
Enfin, le refus direct ou indirect de la rencontre peut être l’expression d’une forme de rejet de cette injonction à se raconter et d’assignation à une catégorie de personnes enjointes à répondre de leurs faits et gestes. Il est alors possible d’envisager cette attitude comme un droit à l’indifférence, l’expression d’un refus de cette assignation catégorielle incessante, de facto réductrice, une manière de se réapproprier ses choix : à qui on dit oui, et à qui on accepte de livrer des parts de l’intime.
Conclusion
Les entretiens avec les personnes enquêtées prenant la forme de récits de vie ou d’entretiens biographiques comportent une dimension asymétrique amplement documentée par la littérature existante, notamment lorsque ces personnes sont bénéficiaires de dispositifs d’aide. Le présent article a mis en avant les représentations et contre-représentations qui ont pu être celles de réfugiés anciennement pris en charge dans le cadre des dispositifs d’accueil et d’intégration, à chaque étape du protocole d’enquête élaboré dans le cadre de ma thèse Cifre. Ces personnes n’ont eu de cesse d’essayer de trouver la bonne distance, au regard de l’image qu’elles voulaient donner d’elles-mêmes et de leur projection de mes attentes. Ne saisissant pas nécessairement mon identité professionnelle ni la finalité de notre échange, beaucoup ont voulu « montrer patte blanche » pour se protéger d’un éventuel faux-pas qui aurait pu – à leurs yeux – les mettre en difficulté. Ainsi, elles ont eu tendance à ne pas vouloir critiquer ouvertement les dispositifs ainsi que le travail des équipes sociales en charge de leur mise en œuvre. Par ailleurs, elles ont « donné à entendre » une image policée d’elles-mêmes, se présentant comme des personnes importantes, « intégrées », travailleuses, respecteuses de la loi et peu enclines à solliciter des aides sociales. Le dispositif d’enquête est responsable de cette zone d’inconfort dans laquelle les personnes réfugiées rencontrées ont été placées. Ce protocole a ainsi mis enquêté et enquêteur dans une situation d’« énigme réciproque », pour reprendre une expression de Losonczy, citée par D’Halluin, avec des enquêtés qui ne cessent de s’interroger sur l’enquêteur, et un enquêteur qui se demande les logiques qui permettent d’expliquer les réticences des enquêtés et comment les inciter à s’engager dans une relation d’enquête (D’Halluin, 2005).
Si certaines résistances sont apparues dès le premier échange, ce n’est que lors de la prise de contact pour une seconde rencontre que les personnes ont adopté des formes de fermeture. Aussi, l’un des intérêts du présent article réside-t-il dans son ambition d’analyser ces fermetures alors même qu’elles ne sont pas explicitées. La non-réponse de certains enquêtés aux sollicitations pour un second entretien – envisagée comme un refus – m’a en effet conduit à vouloir saisir les motivations sous-jacentes à l’acceptation d’une première rencontre avec une interlocutrice qu’ils ne connaissaient pas. Elle m’a également poussée à formuler des hypothèses concernant l’impact du dispositif mis en place pour le premier entretien sur l’interaction d’enquête, notamment sur la volonté (ou pas) des personnes rencontrées d’accepter un second échange. Des projections ont également été formulées quant aux effets de cette interaction sur leur ressenti.
Malgré ses imperfections soulignées et assumées, le dispositif d’enquête adopté a permis de recueillir des données fines et pertinentes concernant le vécu – par les réfugiés pris en charge – de dispositifs qui les ciblent. Les personnes rencontrées ont ainsi pu faire part – dans leur langue lorsqu’elles l’ont souhaité – de leur ressenti face aux politiques d’accueil et d’intégration : leur soulagement d’avoir (enfin) un chez-soi après des mois (voire des années) de précarité, mais aussi leur sentiment de contrainte face aux orientations par les pouvoirs publics dans des villes qu’elles n’avaient pas choisies, ou leur fatigue physique et psychique en raison des ruptures résidentielles subies. Au cours de ces échanges souvent longs 14 , les personnes rencontrées ont également pu revenir sur leurs arbitrages résidentiels (effectués ou en cours de réflexion) en vue de trouver un logement dans une ville qui leur convenait à l’issue de la prise en charge. Elles ont pu expliciter leurs aspirations personnelles, mais aussi les contraintes familiales et/ou communautaires dans lesquelles elles se trouvaient de facto insérées.
Entre janvier 2021 et mai 2022, 94 premiers entretiens ont été réalisés (sur un total de plus de 130 rencontres). Ils ont permis de voir comment et dans quelle mesure le profil des personnes enquêtées impacte leur expérience. Il en va de même avec le fait d’avoir conduit ce travail dans trois villes d’une même région administrative : ceci a permis d’analyser comment et dans quelle mesure la localité où les personnes sont orientées compte (Lara-García, 2022), dans leurs perceptions mais aussi leurs choix de mobilité. En outre, quand il a pu avoir lieu, le second temps d’échange a mis en évidence le caractère non figé des arbitrages : ces derniers évoluent en effet en fonction des transformations des contextes dans lesquels les habitants résident, de leurs évolutions biographiques, des rapports que les individus entretiennent avec le lieu (Authier et Lévy, 2021 : 136). Et plus la durée de séjour s’allonge, plus un sentiment de familiarité peut émerger, avec une meilleure connaissance voire une maîtrise de l’environnement, et des liens sociaux qui se tissent (Boccagni et Duyvendak, 2021 ; Lynnebakke, 2021).
De manière générale, le protocole adopté – quel que soit le nombre d’entretiens réalisés – ne peut servir dans le cadre de recherches dont l’ambition serait de mesurer quantitativement l’impact des dispositifs d’accueil et d’intégration sur leurs destinataires. En revanche, il peut être utile dans le cadre de travaux qualitatifs visant à saisir les différentes facettes de l’expérience d’une politique sociale par les bénéficiaires : ce que ces personnes en disent, ce qu’elles s’en disent et ce qu’elles en font. Les données ainsi recueillies donnent ainsi à entendre « l’impact émotionnel » des dispositifs d’aide et d’assistance, ainsi que la manière dont le public destinataire les utilise dans la réalisation de leurs projets de vie. Par ailleurs, ces données ont d’autant plus de valeur qu’elles s’inscrivent dans une recherche présentant une dimension relationnelle cohérente : au cœur de l’objet d’étude, elle est centrale dans les modalités du recueil de la parole des enquêtés, mais aussi dans leur restitution. Cette configuration relationnelle dans la présentation des données permet d’éviter l’écueil de la « cécité logique » ou « restriction » (Guillaumin, 1972, cité par Vitale et al., 2011).
Enfin, ces entretiens – certes asymétriques – ont été des temps d’échange : ils ont permis aux personnes rencontrées de se poser en dehors de cadres institutionnels connus, d’évoquer leur vie quotidienne, notamment leurs difficultés face à l’opacité administrative, leurs sentiments d’isolement voire de solitude mais aussi de déclassement. Ils ont également été l’occasion pour elles de poser des questions. Le fait qu’ils prennent en considération de l’épaisseur temporelle de l’impact des dispositifs a permis de les placer sur le registre du partage.
Footnotes
Remerciements
Je tenais à remercier très sincèrement l’ensemble des personnes rencontrées qui ont accepté de répondre à mes sollicitations, qu’elles soient réfugiées ou salariées de la Fondation COS Alexandre Glasberg. Remerciements également à Virginie Guiraudon, Nisha Kirpalani, Nonna Mayer et Tommaso Vitale pour leurs relectures précieuses et leurs encouragements.
Conflits d’intérêts
L’autrice déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
Cette recherche, conduite dans le cadre d’une thése Cifre, a bénéficié du financement de la Fondation COS Alexandre Glasberg.
