Abstract
Objectifs:
Chez les pères, les symptômes dépressifs vécus pendant la grossesse et après la naissance représentent un facteur de risque de la dépression dans les premiers mois de vie de l’enfant. Puisque celle-ci peut avoir de lourdes conséquences sur leur engagement ultérieur auprès de l’enfant, cette problématique est préoccupante et nécessite qu’on s’y attarde. Or à ce jour, peu d’études ont porté sur la dépression paternelle et sur ses déterminants au-delà de la période périnatale.
Méthode:
Cette étude utilise les données d’une enquête provinciale représentative réalisée auprès de 1342 pères d’enfants âgés de 6 mois à 17 ans. Elle documente la prévalence des symptômes dépressifs modérés et graves à l’aide du CES-D ainsi que leurs facteurs associés.
Résutats:
Les résultats montrent des prévalences variant de 3% à 10% selon la gravité des symptômes dépressifs et l’âge des enfants. Parmi les facteurs associés, on retrouve la consommation problématique d’alcool, l’absence d’un emploi, le stress lié à la conciliation famille-travail, le climat de violence conjugale ainsi que de faibles revenu et soutien social.
Conclusion:
Ces résultats sont interprétés à la lumière du rôle et de l’engagement des pères dans la vie de l’enfant et soulèvent l’importance d’identifier auprès de cette population les symptômes dépressifs au-delà de la période périnatale tout en portant une attention à l’intensité de ces symptômes.
Keywords
Introduction
Dans les sociétés occidentales, le rôle du père s’est transformé au fil des ans, l’amenant à s’impliquer davantage auprès de l’enfant. 1 Les conséquences positives pour l’enfant de cette évolution du rôle paternel sont de plus en plus documentées dans la littérature scientifique. 2 –4 Il est reconnu que l’engagement du père dans les interactions directes avec l’enfant, par le jeu ou les soins physiques, influence positivement son adaptation socio-affective. 5,6 En revanche, l’absence d’investissement du père dans les tâches et les responsabilités liées à l’enfant ou dans la relation qui les unit, est associée à des difficultés développementales importantes telles que l’isolement ou l’anxiété sociale à l’adolescence. 7
Depuis les dernières décennies, plusieurs études ont documenté les déterminants de l’engagement paternel. 8 Par exemple, le stress économique peut entraîner une détresse psychologique chez les pères et affecter, en retour, leur engagement auprès de l’enfant. 9,10 L’étude de Bronte-Tinkew et ses collègues 9 montre aussi que la dépression paternelle est associée à un moins grand engagement des pères dans les activités avec l’enfant et à davantage de stress parental. Or, bien que les études aient mis en évidence les conséquences négatives de la dépression parentale sur l’enfant 11 , elles sont peu nombreuses à porter exclusivement sur les pères. 9 La majorité combine dépression paternelle et maternelle; cette dernière étant reconnue comme l’un des principaux prédicteurs de la dépression chez les pères. 11 –15 Par ailleurs, il a été observé que la dépression vécue par les pères dans les semaines suivant la naissance de l’enfant peut entrainer, indépendamment de la dépression maternelle, des effets néfastes sur la relation d’attachement père-enfant, 9 les conduites parentales, 16,17 le développement à plus long terme de troubles émotifs et comportementaux chez l’enfant, 9,18 et les conflits conjugaux et co-parentaux. 9,13
En plus de combiner dépression paternelle et maternelle, les études ont principalement porté sur les périodes péri- et postnatale dans la mesure des symptômes dépressifs chez les pères, soit pendant la grossesse ou dans les douze mois suivant la naissance de l’enfant. Or, selon Ballard et ses collègues, 19 le tiers des pères ayant des symptômes dépressifs dans les semaines suivant la naissance de l’enfant présentent encore ces symptômes les six mois suivants. D’autres études ont trouvé que les symptômes dépressifs chez les pères vécus pendant la période périnatale représentent un facteur de risque de la dépression vécue dans les mois, voire les années, suivant la naissance de l’enfant. 20,21 En outre, Nath et ses collègues 22 observent une diminution plus marquée des symptômes dépressifs chez les mères comparativement aux pères à mesure que l’enfant avance en âge, suggérant ainsi l’importance de suivre ce problème chez les pères d’enfants plus âgés.
Bien que non exhaustif, le Tableau 1 présente une synthèse de vingt-trois études réalisées au cours des dix-huit dernières années sur la prévalence de la dépression paternelle suite à la naissance de l’enfant (SN). Seules les études ayant documenté la prévalence des symptômes dépressifs pendant une période donnée plutôt que l’incidence des nouveaux épisodes dépressifs 23 ont été considérées, de même que celles ayant plus d’une centaine de répondants.
Synthèse des Études sur la Prévalence de la Dépression Paternelle (2000-2017).
Notes: CES-D=Center for Epidemiologic Studies Depression Scale; CIDI-SF=Composite International Diagnostic Interview–Short Form; EPDS=Edinburg Postpartum Depression Scale; PHQ-2=Patient Health Questionnaire-2; PHQ-9=Patient Health Questionnaire; SCID=Structured Clinical Interview; LPQ=LSCDQ Parental Depression Questionnaire. AN = avant la naissance de l’enfant; SN = suivant la naissance de l’enfant. *Taille échantillon parents et sexe du parent non spécifié (l’échantillon comprend 49% d’hommes).
La grande majorité des études recensées porte sur la période péri- ou postnatale (deux ans suivant la naissance) et s’intéresse à l’impact de la transition à la parentalité sur la santé mentale des pères. La variabilité des taux de symptômes dépressifs observés dans les études recensées s’explique entre autre en raison des méthodologies très différentes adoptées en regard du moment de la mesure SN (à l’accouchement jusqu’à ce que l’enfant soit âgé de 17 ans), de la mesure elle-même et des points de coupure utilisés pour déterminer ou non la présence de symptômes dépressifs. En effet, dans les études recensées, les symptômes dépressifs sont documentés au moyen de divers instruments dont l’EPDS 24 , le CIDI 25 , le PHQ 26 ou le CES-D 27 . Bien que les taux de prévalence de la dépression paternelle soient estimés entre 5% et 10%, la variété d’instruments utilisés, ainsi que l’étendue de la période couverte pour l’évaluation des symptômes dépressifs variant d’une semaine à un an, rendent difficile la comparaison des résultats. De plus, les points de coupure utilisés pour estimer les symptômes dépressifs modérés ou graves sont souvent variables pour un même outil selon les études.
Les quelques études menées auprès de pères d’enfants plus âgés (plus de deux ans) montrent toutefois des taux similaires de dépression variant entre 5% et 12%, justifiant la pertinence d’étudier les périodes ultérieures à celles de la périnatalité. 21,22,28 Ces taux sont aussi comparables à celui estimé de 8% chez les hommes adultes de la population générale canadienne. 29
Parmi les caractéristiques personnelles associées aux symptômes dépressifs paternels, on retrouve le jeune âge du père 21,30 , bien que ce facteur ne fasse pas consensus dans toutes les études. 9,28,31 Selon Davé et ses collègues, 23 le jeune âge à la naissance de l’enfant serait associé à un risque plus élevé de dépression paternelle seulement chez les pères sans antécédents de dépression. L’origine ethnique a également été associée aux symptômes dépressifs, ceux d’origine hispanique présentant des taux de prévalence plus élevés que ceux d’origine non hispanique (noire ou caucasienne). 9,32 La consommation de drogues et d’alcool a été peu documentée en lien avec la dépression chez les pères. Par contre, on sait qu’elle est associée à la dépression chez les hommes, même si le sens de la relation n’est pas toujours clair. En effet, certaines études montrent que ceux qui présentent des symptômes dépressifs ont tendance à externaliser leur détresse en consommant davantage 9,32,33 alors que d’autres avancent que la consommation peut entraîner des risques d’épisodes dépressifs, bien que cela semble plus fréquent chez les femmes. 34,35 Enfin, le stress parental lié à la perception d’un tempérament difficile chez l’enfant 21,36 ou aux besoins particuliers de ce dernier 28 et le faible sentiment d’efficacité parentale 36 ont aussi été associés à la dépression chez les pères. Concernant les caractéristiques familiales, les études ont documenté le rôle des caractéristiques de la mère (ex.: symptômes dépressifs ou anxieux, consommation d’alcool ou de drogues) et de la grossesse (ex.: stress, grossesse non planifiée) dans l’occurrence de la dépression paternelle. 1,31,34 Également, la qualité de la relation conjugale avant, pendant et suivant la grossesse 22,30,36 a été identifiée comme étant associée aux symptômes dépressifs chez les pères. Enfin, plusieurs caractéristiques socio-économiques liées aux symptômes dépressifs paternels sont identifiées, dont la pauvreté 28 et le faible niveau d’éducation 9,30 , le fait d’être sans emploi 20,22,28,34 , ou de vivre des conditions de travail difficiles (ex.: nombre d’heures élevé). 1,20,30 La perception d’un faible niveau de soutien social a aussi été associée à la dépression paternelle 20,33 bien que ce facteur ne fasse pas toujours consensus. 36
Objectifs
Considérant le peu d’études sur la prévalence de la dépression paternelle et les impacts de celle-ci sur la relation père-enfant, la présente étude vise à explorer cette réalité au-delà de la période périnatale. Plus particulièrement, elle a pour objectif de mieux documenter: a) la prévalence des symptômes dépressifs modérés et graves chez les pères québécois habitant avec au moins un enfant mineur âgé de 6 mois à 17 ans, et b) les caractéristiques associées à ces prévalences.
Méthode
Participants
Cette étude utilise les données d’une enquête téléphonique réalisée par l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ) en 2012 auprès d’un échantillon représentatif de 1 342 pères québécois, que ce soit le père biologique, le beau-père ou le tuteur, habitant au moins 40% du temps avec un enfant âgé entre 6 mois et 17 ans. 37 L’échantillon a été sélectionné à partir de listes de bénéficiaires fournies par la Régie des Rentes du Québec (programme de soutien aux enfants) et pondérés pour représenter l’ensemble des pères de la province en tenant compte des facteurs suivants: âge et sexe des enfants, nombre d’enfants dans le ménage, région administrative du Québec. La base de sondage portait sur un échantillon de 10 515 ménages bénéficiaires du programme de soutien pour enfant mineur. Dans les ménages comprenant plus d’un enfant, un seul était d’abord sélectionné aléatoirement, puis un parent dans le cas des familles biparentales intactes ou recomposées. Du nombre total d’entrevues réalisées auprès d’un parent, 1342 concernent les pères avec un taux de réponse pondéré de 47,8%. 37 Malgré le fait que l’ISQ observe des taux de réponse aux enquêtes populationnelles de plus en plus faibles depuis quelques années, les données demeurent représentatives de l’ensemble des pères du Québec, une fois pondérées. 37 Les comités d’éthique à la recherche de l’ISQ et des universités d’appartenance des chercheurs ont approuvé cette étude. La décision de ne pas sonder les parents d’enfants âgés de moins de six mois a été prise en raison d’une moins bonne couverture de ces enfants par la base de sondage, entre autre en raison des délais d’inscription au programme de soutien aux enfants. 37
Les pères sont en moyenne âgés de 42 ans (ET=7.90) et l’âge moyen de l’enfant sélectionné est de 8.56 ans (ET=5.3); 52.2% sont des garçons et 47.8% des filles. La très grande majorité des pères parlent le français ou l’anglais à la maison (91.4%) alors que 8.6% parlent une autre langue. Ils sont issus de familles biparentales (82.9%), recomposées (10.2%) ou sont monoparentaux (6.8%). Environ les trois quarts ont un niveau d’éducation collégial ou universitaire (74.3%). La plupart occupent un emploi au moment de l’enquête (91.4%) et déclarent leurs revenus suffisants ou sont à l’aise financièrement (94.6%). Enfin, les ménages sont composés d’un seul enfant (38.6%) ou de deux enfants (42.3%); 19.1% des ménages ont trois enfants ou plus.
Questionnaire
Symptômes dépressifs
Les symptômes dépressifs sont évalués par le biais de la version courte (12 items) du CES-D, 27 qui mesure la fréquence des symptômes au cours de la dernière semaine à l’aide d’une échelle en quatre points (0=jamais à 3=presque toujours) (ex.: « J’ai eu de la difficulté à me concentrer sur ce que je faisais », « Je n’ai pas eu envie de manger, je n’avais pas d’appétit »). 38,39 À l’instar d’autres études ayant eu recours à cet instrument, deux seuils ont été utilisés pour établir la présence de symptômes dépressifs, soit modérés (scores de 13 et 14) et graves (score ≥15). 16,40,41 À noter que le seuil de symptômes modérés demeure conservateur considérant que plusieurs études réalisées avec le CES-D ont utilisé des seuils variables allant de 9 42 , 10 16,43 ou 12. 44 Dans la présente étude, la cohérence interne est jugée acceptable (α = 0.60).
Consommation d’alcool
Le Alcohol Use Disorders Identification Test (AUDIT) a été utilisé pour identifier les individus qui présentent, ou qui sont à risque de présenter, des problèmes de consommation d’alcool (incluant la dépendance). 45,46 Développé et validé par l’Organisation mondiale de la santé, cet outil comporte 10 items de fréquence de situations rencontrées au cours des 12 derniers mois. La présence de problème de consommation d’alcool a été établie à partir du seuil de 8, tel que proposé par Conigrave et ses collègues. 47 Dans la présente étude, la cohérence interne est acceptable (α = 0.60).
Stress parental
Cinq questions évaluent le stress engendré par le tempérament de l’enfant perçu étant comme difficile par le père. Elles sont issues de la sous-échelle « Enfant difficile » de la version abrégée française du Parenting Stress Index développé et validé par Abidin 48 , puis traduit au Québec par Lacharité. 49 Pour chaque item, les pères devaient indiquer leur degré d’accord avec diverses caractéristiques liées au tempérament de l’enfant, à l’aide d’une échelle en quatre points (1=Fortement d’accord à 4=Fortement en désaccord) (ex: « Votre enfant semble pleurer ou pleurnicher plus souvent que la plupart des enfants de son âge »). Le seuil du 80e centile a été utilisé comme point de coupure. La cohérence interne de cette mesure est bonne (α = 0.72).
Conciliation famille-travail
Les quatre items sur la conciliation des obligations familiales et extrafamiliales concernent la manière dont les pères se sont sentis au cours de l’année dans le cadre de la conciliation de leurs activités quotidiennes (ex.: « J’ai eu l’impression que je devais courir toute la journée pour faire ce que j’avais à faire »). L’échelle de réponse proposée varie de 1 (jamais) à 5 (toujours) et le 80e centile a été utilisé comme point de coupure pour établir la présence de difficultés associées à la conciliation famille-travail, avec une cohérence interne jugée acceptable (α =0.60). 50
Climat de violence conjugale
Le climat de violence au sein de la relation conjugale du père (12 derniers mois) a été mesuré par le biais de l’exposition de l’enfant à des conduites violentes entre conjoints (peu importe le sexe de l’agresseur). Les conduites violentes peuvent être de nature verbale (ex: ridiculiser ou humilier verbalement), psychologique (menacer de blesser l’autre) ou physique (ex: frapper ou bousculer l’autre). La présence de l’une ou l’autre de ses trois conduites est mesurée à partir de trois items adaptés du Juvenile Victimization Questionnaire. 51
Soutien social
Le soutien social perçu par le père est évalué au moyen d’items tirés de la version française de l’Échelle de provisions sociales, 52 utilisée dans le cadre de l’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, 53 et validée auprès d’une population québécoise par Caron. 54 L’instrument comporte cinq items (ex.: « Je n’ai personne avec qui je me sens à l’aise pour parler de mes problèmes ») et l’échelle de réponse varie de 1 (Fortement d’accord) à 4 (Fortement en désaccord) avec une bonne cohérence interne (α = 0.74). Le 80e centile a été utilisé comme point de coupure, tout comme ce fut le cas dans une enquête précédente similaire. 55
Variables socioéconomiques
Parmi les autres variables documentées, on retrouve: l’âge du père, son niveau de scolarité (primaire/secondaire versus collégiale/universitaire), l’occupation d’un emploi rémunéré (présence versus absence), l’âge et le sexe de l’enfant sélectionné, le type de famille (monoparentale versus biparentale/recomposée), le nombre d’enfants mineurs habitant dans le ménage ainsi que la perception du revenu familial (pauvre/très pauvre versus revenu suffisant/à l’aise financièrement).
Analyses statistiques
Des analyses de Khi-carré ont d’abord été réalisées afin de documenter les liens entre le niveau de symptômes dépressifs chez les pères (symptômes absents ou faibles, symptômes modérés, symptômes graves) et les divers facteurs individuels, familiaux et sociaux documentés dans l’enquête. Les analyses de Khi-carré incluent une comparaison des proportions des trois groupes de pères (test-z) avec ajustement des valeurs selon la méthode Bonferroni. Enfin, des analyses de régression logistique ont été effectuées pour estimer la présence de symptômes dépressifs chez le père selon l’ensemble des variables ayant présenté un lien significatif lors des analyses bivariées. Les analyses permettent ainsi de comparer les deux groupes de pères ayant des symptômes dépressifs, qu’ils soient modérés (CES=13,14) ou graves (CESD≥15), aux pères ayant des symptômes faibles/absents (CESD<13). Les rapports de cotes avec un intervalle de confiance fixé à 95% (IC) sont présentés.
Résultats
Prévalence des Symptômes Dépressifs
Au total, 7% des pères obtiennent un score de symptômes dépressifs modérés (CESD=13,14) et 5% obtiennent un score de symptômes dépressifs graves (CESD≥15). Il importe de rappeler que le CES-D n’est pas une mesure diagnostique, les scores reflètent davantage une gamme de symptômes dépressifs qui, lorsqu’ils dépassent un seuil déterminé empiriquement, sont fortement associés à un diagnostic de dépression. 16,56 Par ailleurs, bien que non significative, l’analyse montre que les scores varient légèrement selon l’âge des enfants (Figure 1). Par exemple, les pères qui présentent des symptômes dépressifs modérés habitent moins souvent avec un enfant âgé entre 7 et 10 ans (3%) et plus souvent avec un enfant âgé de 2 ans ou moins (10.3%) ou de plus de 11 ans (8%). La tendance contraire est observée chez les pères qui présentent des symptômes dépressifs graves: ils habitent plus souvent avec un enfant âgé entre 7 et 10 ans (6.8%) et moins souvent avec un enfant âgé de 2 ans et moins (3.4%) et de 15-17 ans (2.7%).

Prévalence des symptômes dépressifs modérés et graves selon la catégorie d’âge de l’enfant.
Facteurs Associés aux Symptômes Dépressifs
Les analyses de khi carré montrent que les pères ayant des symptômes dépressifs graves présentent davantage de vulnérabilités psychosociales que ceux qui présentent des symptômes dépressifs modérés ou absents/faibles (Tableau 2). D’une part, ils se démarquent du groupe de pères ayant des symptômes absent/faibles en regard de leur stress parental plus élevé, de leur consommation problématique d’alcool et de leur statut d’emploi (sans emploi). D’autre part, ils se démarquent aussi du groupe de pères ayant des symptômes dépressifs modérés en regard de leur niveau de pauvreté perçue (pauvre ou très pauvre) et de leur plus faible soutien social. Enfin, ils partagent seulement deux caractéristiques similaires avec le groupe de pères ayant des symptômes modérés, soit un stress élevé lié à la conciliation travail-famille et un climat de violence conjugale au sein du couple; ces caractéristiques étant statistiquement différentes du groupe de pères avec symptômes dépressifs absents/faibles. À noter que les corrélations entre les différents facteurs varient de 0.01 à 0.33 (résultats non présentés). La multicolinéarité a été vérifiée à l’aide de la statistique VIF (Variance Inflation Factor). Les valeurs obtenues pour chaque paire de prédicteurs étant près de 1, aucun problème de multicolinéarité n’est détecté.
Caractéristiques Personnelles, Familiales et Socio-Économiques des Pères Selon le Niveau de Symptômes Dépressifs.
1 Présence de données manquantes; Les lettres différentes (a, b) indiquent les catégories dont les proportions diffèrent de manière significative au niveau 0.05; *p≤0.05, **p≤0.01, ***p≤0.001.
Le Tableau 3 regroupe les résultats significatifs obtenus aux analyses de régression logistique. Ceux-ci montrent que seuls le stress lié à la conciliation travail-famille et la présence d’un climat de violence entre conjoints permet de prédire les symptômes dépressifs modérés chez les pères. Par ailleurs, plusieurs facteurs sont prédicteurs de symptômes dépressifs graves. Ainsi, la consommation problématique d’alcool augmente de près de deux fois (RC=1.88) le risque que les pères manifestent des symptômes dépressifs graves. Les risques de présenter ces symptômes augmentent aussi de façon importante selon les facteurs liés à l’emploi et au revenu. Les pères étant 4.27 fois plus susceptibles d’avoir des symptômes dépressifs graves lorsqu’ils considèrent leur revenu familial pauvre ou très pauvre et deux fois plus susceptibles de présenter ces symptômes lorsqu’ils sont sans emploi (RC=2.61) et qu’ils perçoivent un stress élevé relatif à la conciliation travail-famille (RC=2.26). Également, le fait de vivre dans un climat de violence conjugale augmente également les risques de présenter des symptômes dépressifs graves, de même qu’un faible soutien social.
Facteurs Associés aux Symptômes Dépressifs Modérés et Graves Chez Les Pères Québécois.
Discussion
À notre connaissance, il s’agit de la première étude populationnelle qui a permis de documenter les symptômes dépressifs dans la population des pères québécois d’enfants âgés entre 6 mois et 17 ans, répondant ainsi aux lacunes observées dans la littérature scientifique. Elle a contribué à mieux identifier de nombreux facteurs associés aux symptômes dépressifs, dont les problèmes de consommation d’alcool et un climat de violence conjugale, ce qui a rarement été étudiée auprès de cette population.
De manière générale, les prévalences obtenues en regard des symptômes dépressifs modérés (7%) et graves (5%) concordent avec celles relevées dans les méta-analyses de Cameron et al. 31 et Paulson et al. 11 ainsi qu’avec celles d’études antérieures ayant utilisé le même instrument 16,32 , et ce, malgré les points de coupure très conservateurs utilisés dans l’étude. Aussi, bien que non significative, on observe une tendance à l’effet que les symptômes dépressifs graves apparaissent plus tardivement (lorsque l’enfant est âgé de 3-6 ans et 7-10 ans) alors que les symptômes modérés sont plus élevés dans les deux premières années suivant la naissance, puis à l’adolescence (11-17 ans). À cet effet, on pourrait penser que les pères, en agissant comme source de soutien immédiat auprès des mères, expriment plus tardivement leur propre détresse. Des études ont d’ailleurs montré qu’il peut y avoir un décalage entre les réactions des mères et des pères en lien avec l’expression de la dépression. 57 Puisque les mères demeurent encore les plus engagées auprès des tout-petits, l’implication plus tardive des pères pourrait entraîner un sentiment de détresse lorsqu’ils se retrouvent confrontés aux exigences du rôle parental. 58 Par ailleurs, la politique familiale québécoise favorise l’engagement précoce des pères en offrant le congé de paternité suivant la naissance, ce qui pourrait diminuer les risques de dépression postpartum sévère. Cameron et al. 31 l’ont d’ailleurs observé chez les pères en Europe, en Nouvelle Zélande et en Australie. Enfin, bien que les hypothèses soulevées ici mettent en lumières les rôles complémentaires des pères et des mères et des liens possibles avec l’expression de symptômes dépressifs, il importe de rappeler que cette étude concerne un seul enfant ciblé et que les pères peuvent avoir d’autres enfants vivant ou non à la maison, soit plus jeunes ou plus âgés. L’étude ne permet pas non plus de connaître le partage des tâches et des responsabilités parentales qui pourraient influencer l’expression des symptômes dépressifs à mesure que l’enfant vieillit. Or, sachant que l’engagement des pères auprès des enfants peut jouer un rôle protecteur contre le développement de difficultés développementales, et ce même à l’adolescence 7 , ces résultats réaffirment l’importance de les soutenir tout au long des différentes périodes développementales de l’enfant, de la naissance à l’âge adulte. 3
En ce qui concerne les facteurs liés aux symptômes dépressifs, on note d’une part, que le modèle de prédiction des symptômes dépressifs graves chez les pères se distingue que celui qui permet de prédire la présence de symptômes modérés. En effet, plusieurs facteurs permettent de prédire les symptômes dépressifs graves, dont les problèmes de consommation d’alcool, l’absence d’un emploi, la perception d’un faible revenu familial et d’un faible niveau de soutien social. Le stress lié à la conciliation travail-famille et le climat de violence conjugale sont les seuls facteurs tous deux associés aux symptômes modérés et graves. Ce constat appuie la pertinence de faire des analyses selon les deux points de coupure. D’un point de vue clinique, cela pourrait permettre aux intervenants en santé mentale d’utiliser ces critères soit à l’accueil psychosocial ou dans le cadre de suivis individuels, lorsqu’ils rencontrent des pères en difficulté et qu’ils désirent établir le niveau de risque.
Bien que les facteurs associés aux symptômes dépressifs chez les pères soient similaires à ceux documentés dans la littérature scientifique chez les mères, 59 certains semblent être plus spécifiques aux réalités paternelles. Premièrement, les résultats montrent l’importance des caractéristiques socioéconomiques (absence d’un emploi rémunéré, stress lié à la conciliation famille-travail et faible revenu familial) dans la prévalence des symptômes dépressifs chez les pères, rejoignant les constats de plusieurs études antérieures. 9,20,28 Ces résultats appuient l’hypothèse selon laquelle, malgré une diversification des rôles joués par les pères (dans les soins, les jeux, l’éducation, etc.), celui de pourvoyeur qui leur a été longtemps reconnu demeure un aspect fondamental de leur identité. Les recherches suggèrent que le sentiment d’impuissance des pères de ne pas être en mesure de subvenir aux besoins de leur famille pourrait se traduire en détresse et se manifester sous une forme de symptomatologie dépressive. 9,60,61 Ainsi, si la situation économique est précaire, ils peuvent se percevoir impuissants face au rôle attendu, ce qui peut générer en retour du stress, des insatisfactions et mener à la dépression. 62 S’ils sont en emploi, il est possible aussi que les tensions vécues sur le plan de la conciliation famille-travail génèrent aussi un sentiment de détresse, surtout dans un contexte où les conditions de travail ne sont pas adaptées aux exigences de la vie familiale et où les attentes d’engagement dans les activités et les soins à donner à l’enfant sont élevées. 63
À l’instar des travaux de Bronte-Tinkew et ses collègues, 9 on note que les pères qui manifestent des symptômes dépressifs graves sont aussi plus nombreux à présenter aussi une consommation problématique d’alcool. D’une part, il est possible que la dépression résulte des problèmes de consommation; ce qui semble d’ailleurs plus souvent le cas chez les hommes. 64 D’autre part, il est possible que les habitudes de consommations soient des stratégies d’adaptation négatives adoptées par les pères pour composer avec la dépression. Cette consommation pourrait agir de façon à masquer la dépression, rendant ainsi plus difficile la reconnaissance de ce problème de santé mentale. Certains chercheurs ont d’ailleurs suggéré que les personnes souffrant de dépression peuvent utiliser des substances comme une forme d’automédication dans le but d’atténuer les symptômes. 64 Cette avenue est préoccupante, d’autant plus que les pères dépressifs perçoivent un plus faible soutien de leur réseau social dans la présente étude. Sachant que les hommes qui éprouvent des difficultés demandent moins fréquemment de l’aide que les femmes, attendent plus souvent avant de le faire et arrivent dans les services en état de crise, 65 il importe de mettre en place des mécanismes de dépistage des symptômes dépressifs et de références chez les pères qui présentent une consommation d’alcool.
Les résultats montrent que la présence d’un climat de violence conjugale est associée aux symptômes dépressifs à la fois modérés et graves chez les pères. À ce jour, peu d’études ont documenté ce facteur dans l’occurrence de la dépression chez les pères après la naissance de l’enfant. On sait toutefois que les risques de dépression paternelle sont plus élevés en cas de séparation postnatale 34 et de difficultés dans la relation conjugale. 22 Pour sa part, l’étude populationnelle de Tajima 66 a montré que dans les familles où les pères sont auteurs à la fois de violence envers la conjointe et l’enfant, ceux-ci sont plus nombreux à présenter des problèmes dépressifs et de consommation que dans les familles où ils sont uniquement auteurs de la violence conjugale ou de violence envers l’enfant. Dans l’étude de Lee et ses collègues, 67 les pratiques paternelles de punition corporelle envers les enfants sont aussi associées à la présence de symptômes dépressifs. Il faut toutefois être prudent, puisque dans cette étude, on ne peut savoir qui est l’auteur des épisodes de violence. Les résultats incitent toutefois à accorder une attention particulière aux dimensions conjugales. Des recherches longitudinales aideraient à clarifier le lien causal entre la dépression paternelle, les problèmes de consommation d’alcool et la violence familiale. 66,67
En somme, malgré l’apport de cette étude au domaine de la dépression chez les pères d’enfants âgés de 6 mois à 17 ans, elle présente quelques limites qu’il importe de considérer. D’abord, les pères qui ont participé à l’enquête devaient répondre aux critères de sélection et ainsi habiter au moins 40% du temps avec un enfant mineur. Ainsi, l’étude ne permet pas de connaître l’ampleur, ni les facteurs associés aux symptômes dépressifs chez les pères qui n’habitent pas avec leur enfant. Cette lacune avait d’ailleurs déjà été soulevée par Bronte-Tinkew et ses collègues 9 . Une autre limite de l’étude concerne sa nature transversale qui ne permet pas d’établir des liens de causalité entre les symptômes dépressifs et les divers facteurs documentés au cours de l’année, tels que la consommation ou le climat de violence conjugale. En outre, elle contribue peu à établir des liens directs entre les symptômes dépressifs et l’âge des enfants car plusieurs enfants pouvaient habiter dans le ménage au moment de l’enquête et, bien qu’elle ait permis de documenter le climat de violence conjugale, elle ne permet pas de savoir qui est l’auteur des épisodes de violence déclarés. Les outils utilisés présentent aussi certaines limites; certains sont des adaptations de mesures plus générales et comportent peu d’items (ex.: soutien social) et dans quelques cas, une faible cohérence interne est observée (ex.: conciliation famille-travail). Enfin, une autre lacune qu’il faudrait adresser ultérieurement concerne l’absence de mesure de troubles de santé mentale chez les pères (ex.: antécédents de dépression ou d’anxiété), de même que les symptômes dépressifs chez les conjointes ainsi que d’autres dimensions associées à la parentalité (ex.: partage des tâches et responsabilités familiales) ou à la qualité de la relation conjugale. Ces facteurs sont connus pour être fortement associés à la dépression chez les pères 22,31,34 ainsi qu’à l’exercice du rôle paternel. 68 Ensemble, tous ces facteurs devraient constituer un axe d’investigation dans une prochaine étude.
Footnotes
Declaration of Conflicting Interests
The author(s) declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author(s) received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
