Abstract
Résumé
Objectif
Même si l’estime de soi est un concept relativement récent, développé d’abord dans le domaine de la psychologie sociale, elle a pris de plus en plus d’importance en psychiatrie, en particulier en tant que critères diagnostiques. Cependant, elle est peu évaluée en pratique clinique. L’absence d’instrument en permettant une évaluation globale aisée en est peut-être la raison. Il s’agit donc de valider en langue francophone une échelle brève, unidimensionnelle, d’Estime de Soi (ESD), autorisant éventuellement un suivi évolutif par autocorrection.
Méthode
L’étude a porté sur 106 patients présentant différents troubles psychiatriques, à l’exception de trouble psychotique, stabilisés ou de niveau de gravité variable. La création de l’outil initial comprenait 10 items. Il a été soumis à la sélection d’items suivie d’une analyse factorielle exploratoire. La corrélation entre les items ainsi que la mesure de la cohérence et de la validité convergente ont été ensuite réalisées.
Résultats
L’évaluation de l’acceptabilité et de la distribution des résultats a conduit à la sélection de 6 items. L’analyse factorielle exploratoire révèle une dimension unique et une bonne fiabilité (Tucker-Lewis Index =0.89). Aucun item n’affiche des corrélations avec un score total inférieur à 0.50 et la notion du construit est cohérente. On note également une bonne consistance interne ce qui confirme que la version ESD à 6 items est optimale.
Conclusion
Cette nouvelle échelle validée pourra permettre aux thérapeutes d’investiguer de façon plus précise la notion d’estime de soi en clinique ou dans un cadre de recherche.
Introduction
Depuis Socrate, les philosophes s’intéressent au Soi. Mais, le concept d’Estime de soi n’est proposé qu’en 1890 par William James, 1 un des pères de la psychologie sociale. De manière diverse, d’autres psychologues sociaux vont suivre cette démarche : C. H. Cooley, 2 A. H. Maslow 3 … Certains psychanalystes s’y intéresseront également comme S Freud, 4 H Kohut. 5
Mais comment définir l’estime de soiLa réponse à cette question est complexe car de nombreuses propositions existent. Le plus simple est donc de revenir à la racine du mot. En Latin, « aestimare » peut se traduire par déterminer la valeur de quelque chose. On pourrait donc définir l’estime de soi comme l’appréciation favorable de soi, le sentiment de dévalorisation correspondant alors à une estime de soi défavorable.
Dans le domaine psychiatrique, l’échelle de dépression d’Hamilton 6 (HDRS) parait en 1960. Son premier item évoque l’estime de soi en évaluant l’autodépréciation avec la tristesse. Par la suite, plusieurs versions 7 sont proposées. Dans celle à 26 items, 8 un lui est entièrement consacré.
Beck l’évoque également dans ses échelles9,10 de dépression à 21 et 13 items à travers la recherche d’un sentiment de déception, de dégout, de non amour de soi-même. De plus, il accorde un rôle majeur à une vision négative de l'estime de soi dans ce qu’il appelle la triade cognitive dépressive. 11
Le DSM III 12 donne une place encore plus importante à ce concept, en particulier en ce qui concerne l’épisode maniaque (item 1 : augmentation de l’estime de soi ou idées de grandeur). En 1994, le DSM IV 13 modifie l’item 7 caractérisant un épisode dépressif majeur. Le sentiment de dévalorisation remplace celui plus fort d’indignité qui signe davantage un trouble mélancolique.
Ainsi, dans le DSM-5, 14 l’altération sous une forme ou une autre de l’estime de soi est le seul symptôme appartenant aux critères diagnostiques de tous les troubles de l’humeur : épisode dépressif caractérisé (sentiment de dévalorisation), dysthymie (faible estime de soi), épisode maniaque – hypomaniaque –mixte (augmentation de l’estime de soi ou idées de grandeur).
La perte d’estime de soi se rencontre aussi fréquemment chez ceux qui présentent un trouble anxieux. Un sentiment de dévalorisation est souvent associé à la peur de donner une mauvaise image de soi (anxiété sociale), à l’idée de ne pas pouvoir vivre sans se faire du souci pour tout et rien (anxiété généralisée), à celle de ne pas être capable de maitriser ses rituels (trouble obsessionnel-compulsif) ou ses comportements addictifs.
Il a été démontré aussi que l’estime de soi se reflète dans le contenu des idées délirantes et contribue à leur ressenti sécurisant ou non. 15
Face à l’importance de l’altération de l’estime de soi dans les troubles psychiatriques, on peut s’étonner de l’intérêt relatif qui lui est porté en pratique clinique psychiatrique courante, ne serait-ce que pour le suivi de l’évolution d’un trouble, bipolaire ou autre.
Ceci est peut-être en rapport avec les difficultés de son évaluation. Un certain nombre d’instruments psychométriques16–18 a été proposé. Parmi eux, on peut citer particulièrement l’échelle de Coopersmith, 19 faite de 58 items, et l’échelle de Rosenberg.19,20 Cette dernière reste la plus connue et la plus utilisée aujourd’hui. Mais, comme pour beaucoup d’auto-questionnaires conçus dans les années 1960–80 (échelle d’affirmation de soi de Rathus.21,22..), son principal problème est la cotation inversée de certains items. Cela empêche une correction aisée ou une auto-évaluation qui pourrait faciliter le suivi évolutif de pathologie comme les troubles de l’humeur. De plus, de nos jours, l’utilisation fréquente d’Internet ou d’applications sur smartphone rend cette pratique peu efficace, le « piège » étant vite découvert.
Dans ce contexte, il nous a donc semblé utile de développer un outil d’auto-évaluation globale de l’estime de soi (ESD), rapide dans sa passation, simple dans son autocorrection, permettant à tout un chacun, en particulier à des patients atteint de troubles de l’humeur, de pouvoir évaluer et suivre l’évolution de son estime personnelle.
Methode
Construction de l’ESD
Création D’une Version Expérimentale
Une première étape a consisté à effectuer une recherche dans la base de données Pubmed® et génériques pour trouver des articles pertinents sur l’estime de soi et des stratégies d’auto-évaluation (langue française). Suite aux articles générés par cette recherche, deux échelles ont été retenues : l’échelle de Coopersmith19,20 et l’échelle de Rosenberg.21,22 Elles ont été examinées par un groupe consensuel de cinq professionnels (deux psychiatres universitaires, deux psychiatres libéraux, un spécialiste en métrologie). Ils ont estimé la nécessité de construire un nouvel instrument d’évaluation globale de l’estime de soi, sans cotation inversée afin d’autoriser une auto-évaluation rapide et aisée, ainsi qu’un suivi de l’état clinique.
Les items proposés doivent permettre une appréciation globale de l’estime de soi, c’est-à-dire ne pas se référer à des définitions théoriques, à des situations particulières, socio-professionnelles, relationnelles ou autres, ni à des critères diagnostiques psychiatriques. Cette évaluation ne doit pas non plus être comparative, que ce soit par rapport à d’autres personnes ou à d’autres moments de la vie, afin de pouvoir être répétée quotidiennement, voire plusieurs fois dans une journée. Ceci peut se révéler particulièrement intéressant dans le suivi de patients atteints par exemple de dépression résistante et recevant certains protocoles de prise en charge.
La validité de contenu sera évaluée de manière qualitative par la méthode Delphi des accords. Elle consistera en une approche structurée et itérative permettant, à partir d’une revue de la littérature, de générer une première liste de proposition d’items. Plusieurs tours pourront être réalisé afin d’atteindre un niveau de consensus des experts de 80% au final. Le degré d’accord des experts sera mesuré à chaque tour par une échelle de Likert en 5 points.
Pré-Test de la Version Expérimentale
Le pré-test de la version expérimentale sera réalisé par la méthode du sondage aléatoire simple sur 20 sujets sélectionnés issus de la population étudiée et selon une méthode aléatoire. Entre pré-test et test de l’échelle, 6 mois se seront écoulés. Les sujets rempliront l’échelle et commenteront par écrit toutes leurs impressions ressenties sur les items y compris leur compréhensibilité.
Réduction du Nombre D’items
Dans un troisième temps, une réduction d’items en trois étapes sera testée:
Suppression des items pour lesquels les patients éprouvent le plus de difficultés de compréhension Suppression des items à fort effet plancher ou plafond en faisant l’hypothèse que les autres puissent posséder une plus grande répartition des cotations et donc une meilleure sensibilité au changement, ce qui est fort précieux dans une démarche de suivi thérapeutique. Cette étape sera validée par le comité d’experts selon la méthode Delphi. En cas d’inefficacité des démarches ci-dessus, essai d’autres modes de calcul de réduction d'items (théorie des réponses aux items …)
Analyse de L’échelle Définitive
L’analyse statistique suivra le modèle habituellement utilisé pour valider une échelle. 23 Elle sera réalisée à l’aide du logiciel SAS (version 9.4 for Windows, SAS Institute Inc., Cary, NC, USA).
En plus des statistiques descriptives, les propriétés psychométriques suivantes de l’échelle ESD seront explorées : (i) Acceptabilité : la qualité des données sera jugée acceptable si plus de 95% du score total de l’ESD est entièrement calculable ainsi que les effets d'atténuation de l’échelle et de ses items. (ii) Une analyse factorielle exploratoire sera réalisée pour déterminer la structure de l’échelle (approche PROMAX) ainsi que la corrélation entre les items. (iii) La cohérence interne sera déterminée à l’aide du coefficient alpha de Kuder-Richardson et la validité convergente de la structure finale de l’ESD comparée à l’échelle de Rosenberg.19,20
Nombre de Sujets à Inclure
Le nombre de sujets à inclure sera de 106. Il a été calculé sur la base des règles empiriques décrites par Terwee et al. 2007, 24 10 sujets par item soit un total de 100 sujets. Six sujets supplémentaires ont été prévus pour pallier d’éventuels dossiers incomplets.
Recrutement
La validation de l’échelle ESD a été réalisée à partir d’une étude mono-centrique sur une période de 2 mois dans une population de sujets français consultant en psychiatrie. La phase de prétest a également été faite sur cette population 6 mois avant la phase de validation. Le Comité d’éthique du conseil scientifique du GCS Ramsay santé a donné son approbation pour ce protocole sous le code IRB COS-RGDS-2017-11-004.
Participants
L’échantillon sera composé de 106 consultants en psychiatrie recrutés en salle d’attente. Les participants devront avoir 18 ans ou plus, comprendre aisément le français et présenter un trouble psychiatrique non psychotique, stabilisé ou non, de niveau de gravité indifférent.
Mesures
Ils devront remplir un questionnaire papier en précisant un certain nombre de données sociodémographiques et en complétant deux questionnaires d’estime de soi : l’échelle de Rosenberg19,20 utilisé comme gold-standard et l’échelle ESD. Une question concernant leurs difficultés éventuelles de compréhension de certains items de l’ESD devra être également renseignée. Le trouble psychiatrique sera précisé par le spécialiste selon les critères du DSM-5. 14
Les effets plancher / plafond seront classés comme significatifs si ≥ 15%, modérés si ≥10% à < 15%, mineurs si ≥5% à < 10% et négligeables si <5%.24,25
Resultats
Nombre D’items Retenu
Les items retenus ont été inclus lorsqu’il y avait consensus sur le respect des critères de sélection après 3 tours à la méthode de Delphi à l’étape de création d’une version expérimentale. Dix items ont été générés à ce stade pour un niveau de consensus d’experts de 90% (consensus sur la pertinence de l’énoncé par rapport au construit théorique, sur la clarté de l’énoncé ainsi que sur le mode de cotation). Une cotation de 0 (pas du tout vrai) à 4 (tout à fait vrai) a donc été établie. Le score total en sommant chaque item varie de 0 à 40, les scores plus élevés indiquant une meilleure estime de soi.
L’étape de pré-test auprès de 20 sujets n’a pas induite de modification de contenu ou de nombre d’items. Elle a donc maintenu une échelle à 10 items (ESD10), qui a servi à l’étape de test de grande envergure sur 106 sujets. Après application des étapes A et B de réduction d’items prévues, une échelle à 6 items a pu être sélectionnée (ESD6), sans nécessité d’avoir recours à l’étape C au vu des résultats.
Population étudiée
Des données entièrement utilisables ont été obtenues pour tous les sujets. Les statistiques descriptives sont présentées dans le Tableau 1. Sur les 106 sujets analysés, la majorité appartient au genre féminin (77.4%), l’âge moyen est de 44 ans, 55.7% sont en couple (marié-pacsé ou en concubinage), 22.6% ne travaillent pas. Parmi les troubles psychiatriques observés, on retrouve majoritairement des troubles anxieux (52, 49.1%). Les sujets inclus pouvaient être en rémission. C’était le cas pour 14 (13.2%) d’entre eux dont 3 atteints de trouble bipolaire et 11 de trouble dépressif. Plus de 14% des sujets avaient une forte estime d’eux au regard des scores à l’échelle de Rosenberg.19,20
Description de la Population de L’étude (n = 106).
Acceptabilité et Description de L’échelle
Acceptabilité / Compréhension
Scores Moyens, Effet Plancher, Effet Plafond, Asymétrie et Aplatissement Items de l’ESD (n = 106).
Items supprimés post analyse.
Description
Réduction
Analyse factorielle exploratoire et corrélation entre items de l’échelle ESD à 6 items

Analyse factorielle de l'échelle ESD (n = 106).
La valeur propre préliminaire pour ce facteur est de 7.69. Le coefficient de fiabilité de Tucker et Lewis indique une bonne fiabilité de 0,89. En outre, la part de variance des items 1, 2, 4, 5, 6 et 8 correspondant à ce facteur est respectivement de 0.84, 0.74, 0.66, 0.67, 0.73, 0.84.
Corrélation des Items et Significativité (n = 106).
significatif à p < 0.0001.
Cohérence interne et validité convergente
Consistance Interne et Validité Convergente de l’ESD 6 Items (n = 106).
significatif à p < 0.0001.
La validité convergente (Tableau 4) de la nouvelle échelle à 6 items est établie puisque celle-ci dépasse le score de 0.5.
Sur un plan statistique, les caractéristiques psychométriques de l’échelle ESD 6 items sont très satisfaisantes. De plus, sur un plan conceptuel, cette échelle mesure véritablement l’estime de soi et aucun item ne mesure d’autres concepts.
Discussion
Cette étude est la première à valider les propriétés psychométriques d’une nouvelle échelle francophone de mesure globale de l’estime de soi (ESD).
Après analyse, la structure optimale de cette échelle correspond à une sélection de 6 items. Elle présente de très bonnes propriétés psychométriques. On peut particulièrement noter l'indice de cohérence interne qui atteint un niveau plus que satisfaisant (0.88) ainsi que la structure.
L’estime de soi étant un concept important en pathologie psychiatrique, son utilisation pourrait faire avancer nos connaissances cliniques, en particulier dans les troubles de l’humeur, addictifs ….
La conception de cette échelle non basée sur des définitions théoriques, ni sur des situations ou des critères diagnostiques particuliers, peut permettre son utilisation dans d’autres populations que psychiatriques en particulier, en population étudiante, de sportifs, dans le cadre professionnel…
Certaines limites sont cependant à préciser. En premier lieu, le fait que cette validation s’est faite dans une population présentant un trouble psychiatrique (à l’exclusion de tout trouble psychotique). D’autres études devront être développées pour permettre de valider nos résultats en population générale.
Nous n’avons pas évalué la sensibilité au changement de l’ESD. Ceci pourra faire l’objet d’une étude spécifique ultérieure et montrer l’intérêt de l’utilisation de cet auto-questionnaire dans le suivi longitudinal de patients, en particulier dans le cadre de troubles de l’humeur uni ou bipolaires.
D’autres limites peuvent être évoqués comme l’absence de certaines étapes habituellement utilisées dans le développement d’échelles comme la théorie des réponses aux items.
Développer des instruments d’évaluation d’estime de soi pouvant être facilement utilisés tant en psychiatrie qu’en psychologie sociale représente une nécessité dans notre société actuelle. La State Self-Esteem Scale 26 en est un bel exemple. Il s’agit d’une échelle anglophone à 20 items, avec cotation inversée pour certains, plutôt développée pour des populations jeunes. Son évaluation est basée sur trois dimensions : l’estime de soi liée aux relations sociales, aux performances et à l’apparence. Une version à 6 items vient d’être validée en population étudiante (SSES-6 27 ).
Mieux définir l’estime de soi d’une manière globale, sans faire référence à des situations particulières, socio-professionnelles, relationnelles ou autres, ni à des critères diagnostiques psychiatriques représente aussi une nécessité importante. Une échelle d’évaluation unidimensionnelle d’estime de soi comme l’ESD devrait favoriser cette démarche.
Conclusions
Grace à sa brièveté de passation (moins de 2 min - 6 items), à sa possibilité d’hétéro ou d’auto cotation en raison de l’absence d’items inversés, l’ESD est un instrument facile à utiliser. Il devrait être un outil intéressant pour le diagnostic ou le suivi de sujets ayant certaines pathologies psychiatriques, stabilisées (prévention de rechute par exemple) ou évolutives.
Supplemental Material
sj-docx-1-cpa-10.1177_07067437241301712 - Supplemental material for Validation de L’échelle Unidimensionnelle D’Estime de Soi de Ducher (ESD)
Supplemental material, sj-docx-1-cpa-10.1177_07067437241301712 for Validation de L’échelle Unidimensionnelle D’Estime de Soi de Ducher (ESD) by I. de Chazeron, J.-L. Ducher, M. Renoux, G. Brousse and P.-M. Llorca in The Canadian Journal of Psychiatry
Footnotes
Authors Note
Pour chacun des auteurs, il n’existe aucun lien d’intérêt en rapport avec le texte publié. CHU Clermont-Ferrand, Psychiatrie B, Clermont-Ferrand F-63003, France; Université Clermont Auvergne, EA7280, F-63000 Clermont-Ferrand, France;
Financement
Cette recherche n’a reçu aucune subvention spécifique de toute agence subventionnée de secteurs public, commercial, ou sans but lucratif.
Declaration of Conflicting Interests
The authors declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The authors received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
Supplemental Material
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References
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