Abstract
This article seeks to understand the dynamics of innovation and standardization in the Latin American evangelical world. First, the author presents a narrative review of the academic literature on evangelicalism and social change in the region. Next, she analyses the dynamics of innovation and standardization in the evangelical world on the basis of ethnographic and documentary research on Christian rock. Finally, she proposes a meso-reticular approach combining interactionism and social network analysis to study how religious innovations develop and become institutionalized, thereby providing a theoretical and methodological basis for future research in the sociology of religion.
Introduction
La généalogie du concept de changement social dans les sociétés occidentales, selon Alcañiz Moscardó (2004), remonte à la Grèce antique, où l’observation de la nature a lancé le débat sur la question de savoir si le destin est déterminé ou le produit du hasard, établissant ainsi la dichotomie entre le déterminisme et le possibilisme. Ce débat a été rendu plus complexe par les religions monothéistes du Moyen Âge, qui ont introduit la notion de « providence divine » et une vision fixiste de l’histoire, où tout est considéré comme prédéterminé par la volonté de Dieu. Avec la Renaissance, cependant, est apparue la notion de « progrès », qui a sécularisé l’histoire et positionné l’être humain comme le principal agent du changement social. Au 19e siècle, l’émergence du paradigme évolutionniste et du matérialisme historique ont apporté de nouvelles interprétations sur le changement social, soit en tant que processus naturel et cumulatif, soit en tant que mouvement dialectique induit par la lutte des classes. Ces idées ont non seulement marqué le développement de la sociologie en tant que discipline scientifique, mais ont également ouvert un champ d’étude sur la relation entre la religion et le changement social. Tout cela amène à se demander comment comprendre l’interaction entre religion et changement social et comment intégrer les concepts d’innovation et de religion qui, à première vue, peuvent sembler opposés.
Estruch (1972) identifie deux approches traditionnelles dans la théorie sociologique, issues des postulats de Marx et de Weber : l’une qui considère le changement religieux comme une réponse ou une adaptation au changement sociétal, agissant comme une variable dépendante, et l’autre qui considère la religion comme une force stimulant la transformation sociale, fonctionnant comme une variable indépendante. Ces approches, loin d’être opposées, représentent des extrêmes au sein d’un large éventail de relations entre la religion et la société. La religion peut agir à la fois comme une innovation créative et comme une innovation adaptative, en fonction des différents contextes socio-historiques.
De son côté, Rähme (2021) retrace la littérature actuelle sur l’innovation et la religion en identifiant trois axes de recherche : 1) l’innovation dans la religion, 2) la religion dans l’innovation et 3) la religion de l’innovation. Le premier axe, qui fait l’objet du présent article, se concentre sur les processus d’innovation au sein des communautés et organisations confessionnelles (innovation religieuse). Le deuxième axe comprend des recherches empiriques menées par des économistes et des psychologues sociaux qui analysent l’impact positif ou négatif de la religiosité sur différents types d’innovation (technologique, commerciale, entrepreneuriale). Le troisième explore la manière dont l’innovation elle-même peut devenir une quasi-religion ou une « religion séculière » dans les sociétés d’aujourd’hui.
Les questions suivantes émergent de cette exploration : comment les débats théoriques sur la religion et le changement social interagissent-ils pour comprendre la dynamique du phénomène évangélique en Amérique latine ? Comment les processus d’innovation au sein de ces communautés de foi sont-ils conceptualisés et retracés empiriquement ? Comment les groupes évangéliques sont-ils devenus une porte d’entrée ou une métaphore pour la réflexion sur la transformation sociale dans la région ?
Cet article, qui cherche à comprendre les dynamiques d’innovation et de standardisation dans le monde évangélique latino-américain, est organisé de la manière suivante. Premièrement, nous analyserons de façon critique la production académique sur l’évangélisme et le changement social dans la région. Pour ce faire, nous proposerons une révision narrative de la littérature (Rother, 2007), en mettant l’accent sur les études de la sociologie de la religion en Amérique latine. Cet examen qualitatif nous permettra d’identifier les principaux débats théoriques et constats empiriques sur l’intersection entre le monde évangélique et le changement social au cours des cinquante dernières années dans la région.
Deuxièmement, nous examinerons les dynamiques d’innovation et de standardisation dans le monde évangélique au moyen du cas du rock chrétien, en nous basant principalement sur les résultats d’une recherche ethnographique et documentaire menée dans les communautés de jeunes évangéliques de la banlieue de Buenos Aires entre 2007 et 2013, mise à jour ensuite par une analyse documentaire spécialisée et des entretiens avec des informateurs clés du monde du rock chrétien en 2020 (journalistes spécialisés dans la musique, rockers et leaders de la jeunesse), dans le cadre du projet de recherche PICT-2019-00910, financé par l’Agence Nationale de Promotion Scientifique et Technologique (ANPCyT) d’Argentine. Cette section explorera les réseaux de production, de diffusion et de consommation du rock chrétien des années 1970 à nos jours, ce qui nous permettra de comprendre la place des industries culturelles chrétiennes dans l’innovation et la standardisation des croyances.
Enfin, et en guise de conclusion, une approche méso-réticulaire de l’étude de l’innovation religieuse sera proposée, dans le but de développer une feuille de route théorique et méthodologique pour l’analyse du changement et de l’institutionnalisation dans divers contextes religieux, qui transcendent et incluent le domaine évangélique. Cette approche combinera l’interactionnisme et l’analyse des réseaux sociaux, en utilisant des méthodes quantitatives et qualitatives pour explorer la manière dont les innovations religieuses émergent, se diffusent et se consolident. Plutôt que de nous focaliser sur des conjonctures ou des métaphores de changement, nous chercherons une analyse empirique fondée, en nous concentrant sur la manière dont ces innovations sont institutionnalisées par le biais de réseaux de coopération. La méthodologie proposée permettra de cartographier ces processus en détail, d’explorer leur impact sur les pratiques et les significations religieuses et de fournir une base pratique pour les recherches futures en sociologie de la religion.
Les évangéliques comme « métaphore » du changement social
Des statistiques récentes montrent que l’Amérique latine concentre environ 54 % de catholiques, 25 % d’évangéliques et 17 % d’indifférents (Latinobarómetro, 2023). Diverses études indiquent également qu’au cours des dernières décennies, le catholicisme a perdu près de la moitié de ses fidèles, tandis que les groupes évangéliques ont connu une croissance fulgurante pour devenir la plus grande minorité religieuse de la région (Pew Research Center, 2014), atteignant même 40 % de la population en Amérique centrale (M&R Consultores, 2023).
Cette augmentation du nombre de fidèles évangéliques a été favorisée par l’essor du mouvement pentecôtiste, d’abord parmi les secteurs les plus défavorisés des zones rurales et des périphéries urbaines (paysans, migrants, travailleurs non qualifiés), puis parmi les classes moyennes inférieures. Apparu au début du 20e siècle, le pentecôtisme met l’accent théologique sur la figure de l’Esprit Saint et l’actualité de ses manifestations surnaturelles dans la vie quotidienne. Ses maximes sont les suivantes : Jésus-Christ – ici et maintenant – sauve, guérit, sanctifie et revient en tant que roi. Ces caractéristiques théologiques lui ont conféré un grand dynamisme et une grande flexibilité tant sur le plan discursif qu’organisationnel, ce qui en a fait le mouvement le plus important de l’univers évangélique. En fait, aujourd’hui, la grande majorité de la population évangélique latino-américaine est pentecôtiste.
Dans ce qui suit, nous passerons en revue les principales lignes de la recherche académique sur l’intersection entre le monde évangélique et le changement social en Amérique latine, en nous concentrant sur la construction de trois représentations de l’évangélisme en tant que : 1) métaphore de la modernisation, 2) métaphore de la démocratisation et 3) métaphore de la globalisation.
Métaphore de la modernisation
Les premières recherches sociales sur le monde évangélique – en particulier sur le pentecôtisme – en Amérique latine sont apparues entre le milieu des années 1960 et la fin des années 1970. L’étude la plus remarquable pour son impact académique est celle réalisée par le sociologue suisse Lalive d’Epinay (1968), intitulée El refugio de las masas. Estudio sociológico del protestantismo chileno.
Au cours de cette période, l’étude théorique du phénomène évangélique a été abordée dans une perspective « fonctionnaliste » et « modernisatrice ». En d’autres termes, il s’agissait de comprendre les fonctions – adaptabilité, intégration, développement – du système de croyances et la manière dont il permettait ou non « l’évolution » d’une société traditionnelle vers une société moderne. La question centrale était d’élucider la « fonction » de l’évangélisme dans le « développement » ou la « modernisation » de l’Amérique latine.
Comme le soulignent Mariano (2008) et Algranti (2021), dans ces études pionnières le monde évangélique – principalement pentecôtiste – était considéré comme une réponse adaptative aux changements macro-structurels dérivés des transitions rurales-urbaines et traditionnelles-modernes qui se sont déroulées à partir des années 1930. Selon la production sociologique de cette période, le processus de modernisation latino-américain, qui s’est traduit par une industrialisation accélérée, a transformé les bases économiques, sociales et culturelles en reconfigurant le système agraire et en provoquant d’importants mouvements migratoires de la campagne vers la ville. Ces mutations ont principalement touché la population rurale, contrainte de se prolétariser et de vivre dans un environnement urbain éloigné de ses traditions. Dans ce contexte anomique, l’évangélisme est apparu comme un système de croyances efficace qui offrait un sens, une identité et des mécanismes d’intégration à ces sujets en transition. Avec ce diagnostic de « modernisation latino-américaine », les études de l’époque ont débattu du changement religieux et de son articulation avec la transformation sociale, analysant les continuités et les ruptures avec le catholicisme populaire et le protestantisme historique, la fonctionnalité de l’éthique évangélique par rapport au capitalisme émergent, et les limites de la protestation symbolique et sa relation avec la politique.
Métaphore de la démocratisation
Dans la période de transition des dictatures aux démocraties en Amérique latine (1980-2000), l’évangélisme a de nouveau été remis en question en tant que catalyseur du changement social. Dans ce contexte, des sociologues principalement anglo-saxons (Bastian, 1997 ; Brusco, 1994 ; Martin, 1990 ; Stoll, 1990) ont poursuivi une perspective wébérienne, explorant la possibilité que l’évangélisme agisse comme un moteur de « modernisation » et de « démocratisation » en Amérique latine. Selon cette perspective, le phénomène évangélique pourrait (ou non) représenter une opportunité de « progresser » vers une Amérique latine démocratique, développée et égalitaire, en surmontant des problèmes considérés comme archaïques tels que le machisme, l’alcoolisme et la pauvreté.
En dialogue critique avec ces approches, un champ d’études locales s’est consolidé, remettant en question la perspective externe et la thèse de la modernisation, et proposant de nouvelles perspectives et questions sur le phénomène (Mansilla et Mosqueira, 2020). Dans un contexte d’ouverture politique et culturelle après des années de terrorisme d’État, la recherche locale sur le monde évangélique s’est concentrée sur deux aspects principaux : la visibilité des groupes évangéliques en tant que minorité religieuse et l’impact socio-politique de l’évangélisme dans la région. Ces questions soulèvent à nouveau le problème du rôle du phénomène évangélique dans les processus de changement en Amérique latine, mais à partir de perspectives théoriques différentes de celles utilisées au cours des décennies précédentes.
Loin des macro-théorisations, la recherche a privilégié durant cette période des approches qualitatives permettant une compréhension locale, native et situationnelle du monde évangélique. Ce tournant anthropologique a également facilité la création de connexions originales avec des concepts tels que « champ religieux », « marché des biens spirituels », « syncrétisme », « religiosité populaire », et avec les théories des mouvements sociaux et de l’action collective (Mansilla et Orellana Urtubia, 2022). Ces innovations théoriques et méthodologiques ont permis des caractérisations plus larges de l’évangélisme, transcendant les études de cas individuelles.
À partir de ces nouvelles perspectives, la littérature locale de l’époque s’est concentrée sur : a) la caractérisation du monde évangélique et la mesure de sa croissance dans un contexte de diversification et/ou de pluralisation du champ religieux latino-américain (Frigerio, 1994 ; Garma Navarro, 1988) et b) la mesure et la compréhension de son potentiel politique et de sa capacité à contenir le déclin social dérivé de l’implantation néolibérale (Corten, 1996 ; Mariz, 1993 ; Miguez, 1997).
Métaphore de la globalisation
Depuis le début du nouveau millénaire jusqu’à aujourd’hui, les évangéliques continuent de constituer un point d’observation clé pour la réflexion sur l’innovation religieuse et la transformation sociale en Amérique latine. Les questions et les approches théoriques et méthodologiques se sont diversifiées et complexifiées en raison de la consolidation du phénomène dans la région et de la consolidation d’une discipline académique qui en a fait son objet d’étude depuis plus d’un demi-siècle.
Au cours de cette période, les groupes évangéliques ont été au centre de la réflexion d’innombrables groupes de travail et de tables rondes lors d’événements académiques importants, tels que ceux organisés par l’association latino-américaine des sciences sociales de la religion (Asociación de Ciencias Sociales de las Religiones de América Latina ACSRAL), qui en est à sa trentième année d’existence et qui est devenue la principale société scientifique régionale sur le phénomène religieux. Les évangéliques ont également été le thème central d’innombrables articles et dossiers dans des revues scientifiques spécialisées. Cet intérêt académique croissant a franchi une étape importante en 2021 avec la publication du numéro un de Protesta y Carisma, la première revue consacrée aux études sociales du protestantisme et du pentecôtisme en Amérique latine et dans les Caraïbes. 1
À l’ère de la mondialisation, les débats et les approches changent à la fois dans la macro-conversation des sciences sociales et dans les micro-conversations des disciplines. Dans ce nouveau scénario, une imagerie théorique abondante diagnostique le développement d’une métamorphose sociale totale, avec l’émergence de nouvelles manières d’habiter les territoires et les temporalités, la dissolution des frontières et des catégorisations, et la configuration de contextes d’interaction caractérisés par la fluidité, l’incertitude et une grande complexité. Cette vision paradigmatique des sciences sociales a des répercussions dans les études des religions, consolidant la « théorie de la désinstitutionnalisation religieuse » qui soutient que la spiritualité actuelle serait influencée par quatre processus fondamentaux : a) le retrait des dispositifs institutionnels d’autorité ; b) la dérégulation et l’individualisation religieuse ; c) la revitalisation des communautarismes ; et d) l’essor d’une culture matérielle spirituellement marquée (Algranti, Mosqueira et Setton, 2018).
Cette façon de comprendre les dynamiques du phénomène religieux en Amérique latine, tout en continuant à privilégier les méthodes qualitatives et la production de connaissances locales comme dans la période précédente, se concentre désormais davantage sur les pratiques, les subjectivités et les corporéités des croyants que sur les organisations religieuses, et s’intéresse également à l’exploration de la production de matérialités et à l’émergence de nouveaux leaderships spirituels.
Conformément à ces tendances, une diversification thématique et analytique est évidente dans les études sur l’évangélisme latino-américain, examinant à la fois les processus continus de transformation interne de ce groupe religieux, ainsi que son influence sociopolitique dans un contexte de consolidation. Les recherches vont de la participation des évangéliques aux processus électoraux à leurs interventions dans les débats publics sur la morale sexuelle, les drogues et la violence, les politiques publiques, la gestion des conflits et la gouvernance locale (Algranti et Mosqueira, 2018 ; Barrera, 2006; Carbonelli, 2020 ; da Cunha, 2008 ; Odgers, 2022 ; Pinheiro Teixeira, 2014 ; Perez Guadalupe, 2017 ; Semán et García Bossio, 2021 ; Wynarczyk, 2009). En outre, les études sur la production de subjectivités et la construction du leadership à l’intérieur et à l’extérieur des églises se multiplient (Correa, 2013 ; Mazariegos, 2020 ; Mosqueira, 2022 ; Mosqueira et Algranti, 2019).
Enfin, au cours de cette période, deux nouvelles lignes de recherche se sont développées. D’une part, des études sur les processus de mobilité et d’expansion transnationale des organisations, des leaders et des congrégations évangéliques (Espinosa, 2014; Jaimes, 2007 ; Mansilla et Orellana Urtubia, 2021 ; Odgers, 2006 ; Oro, 2010). D’autre part, la recherche sur la culture matérielle évangélique (Algranti, 2013 ; Garma Navarro, 2000 ; Miguel, 2013).
En définitive, l’analyse de l’évangélisme en Amérique latine a parcouru un long chemin depuis ses premières approches dans les années 1960 jusqu’à aujourd’hui, consolidant le monde évangélique comme une porte d’entrée ou une métaphore pour réfléchir sur les principaux processus de changement social dans la région. Dans un premier temps, il a été interprété comme un refuge adaptatif dans le processus de modernisation. Puis, lors des transitions politiques entre 1980 et 2000, il a été perçu comme un catalyseur de la démocratisation. Plus récemment, dans le contexte de la mondialisation, les études sur l’évangélisme ont intégré des approches théoriques qui mettent en avant la désinstitutionnalisation religieuse et l’émergence de nouvelles formes de spiritualité. Au cours de cette période, les recherches se sont concentrées sur les pratiques, les subjectivités et les matérialités de l’évangélisme, ainsi que sur son influence politique et sociale.
Cet itinéraire de recherche reflète non seulement la richesse et la dynamique du phénomène évangélique dans la région, mais aussi la capacité des sciences sociales à trouver des pistes de réflexion sur les transformations de l’environnement social. Ainsi, le monde évangélique s’est révélé être un observatoire précieux pour comprendre les dynamiques complexes du changement social en Amérique latine.
Les évangéliques en tant qu’« agents » du changement social
Après avoir établi ce panorama de la construction académique de l’évangélisme comme métaphore du changement social, nous allons, dans cette deuxième partie, avancer dans deux directions. D’une part, nous reconstruirons brièvement la manière dont les évangéliques se construisent en tant qu’agents du changement social au niveau cosmologique. D’autre part, nous analyserons les processus d’innovation et de standardisation religieuse dans le monde évangélique latino-américain à partir du cas du rock chrétien.
Cosmologies évangéliques du changement social
Comme indiqué plus haut, le champ évangélique latino-américain est un phénomène en pleine croissance qui a été dynamisé par le pôle pentecôtiste des années 1960 à nos jours. Parallèlement à cette expansion, un tournant cosmologique dans le lien Église-monde s’est opéré au sein des communautés de foi, ce qui a permis à la figure de l’évangélique de devenir un agent du changement social.
Ce virement évangélique vers le monde est devenu visible dans les années 1980. Il ne s’est pas produit dans un vide socio-historique, mais s’est inséré dans le contexte de trois processus : (a) la reconfiguration de la scène politique régionale et mondiale avec la fin de la guerre froide, l’ouverture du cycle démocratique latino-américain et l’émergence de nouveaux acteurs sociopolitiques ; b) la stabilisation du leadership évangélique et des congrégations après la période de forte croissance, qui a permis des débats internes sur le rôle social et civique que les églises devaient jouer ; et c) le remaniement de l’eschatologie de la « seconde venue de Jésus », qui a impliqué le passage du prémillénarisme au postmillénarisme (Perez Guadalupe, 2017).
Pendant des décennies, les groupes évangéliques – en particulier les pentecôtistes – ont prêché que la seconde venue du Sauveur était imminente et que, par conséquent, le croyant devait adopter une attitude d’« attente isolée » et de rejet des choses du monde. La participation à la vie politique, à la culture ou à toute activité sociale visant à améliorer le « monde » était considérée comme contre-productive par rapport au retour de Jésus-Christ. La théologie du « Royaume actuel », apparue dans le nouveau contexte post-millénaire, propose au contraire la nécessité d’un travail actif de la part du croyant et de l’Église pour la construction du Royaume de Dieu en ce temps et dans ce monde, afin de « hâter » le retour du Christ. De cette manière, la société dans son ensemble est reconfigurée cosmologiquement comme un espace à racheter, à transformer et à conquérir pour Dieu.
Ce contexte symbolique génère donc la production d’un texte religieux actualisé, flexible et polyphonique, capable de s’adresser et d’interpeller les différentes catégories socioculturelles (jeunes, femmes, migrants, artistes, entrepreneurs) à partir de la reconnaissance et de la réinscription de leurs significations et de leurs pratiques dans un registre religieux. Ainsi, l’ensemble de ces processus sociaux, politiques et théologiques a servi de toile de fond au débarquement évangélique dans différents domaines de la société : la politique, les médias, les entreprises, les universités et les industries culturelles.
Cette transformation de l’attitude évangélique envers le monde et ses diverses expériences de rédemption ou de changement a impliqué des processus complexes et denses d’invention et d’innovation évangéliques à différents niveaux : cosmologique, institutionnel, interactionnel et biographique.
Dans la section suivante, nous nous concentrerons sur les résultats généraux d’une recherche ethnographique et documentaire qui nous permettra d’illustrer l’un des processus d’innovation – standardisation religieuse dans le monde évangélique latino-américain – : le rock chrétien. Sur la base de ce cas empirique, nous présenterons ensuite une proposition théorique et méthodologique qui nous permettra de comprendre les processus de changement dans les environnements religieux au-delà des métaphores.
Innovation-standardisation évangélique. Le cas du rock chrétien
Le rock chrétien, comme tout objet artistique, est un phénomène social et historique. Ses formes et ses contenus sont le résultat du déploiement de réseaux récurrents d’activité collective qui, au fil du temps, ont sédimenté des circuits de production, de distribution et de consommation, des consensus esthétiques et des hiérarchies. Dans une perspective interactionniste (Becker, 2008), le monde social du rock chrétien implique un vaste ensemble de personnes qui agissent ensemble de manière récurrente et coordonnée dans la production d’un large éventail d’événements et d’objets qui le caractérisent. La routinisation de l’activité collective permet donc l’émergence et la diffusion d’une série de conventions qui facilitent la coordination des différentes lignes d’action parce qu’il s’agit d’accords partagés sur la manière de faire les choses.
Quelles sont les conventions esthético-religieuses qui sous-tendent l’activité rock dans les contextes chrétiens ? Dans l’univers évangélique, les groupes de rock sont conçus comme des ministères destinés à l’évangélisation des jeunes. En tant que « ministres », les musiciens doivent donc démontrer à la communauté religieuse l’ « appel divin » à la tâche évangélique par le biais de « signes », de « preuves » et de « fruits ». Les « signes » sont des confirmations divines, les « épreuves » sont des obstacles à surmonter et les « fruits » sont des résultats spirituels, tels que des conversions ou des succès commerciaux.
Les rockers chrétiens, en tant que ministres évangéliques, doivent témoigner d’un style de vie conforme aux principes chrétiens, ce qui implique la construction d’un personnage artistique syncrétique qui combine l’esthétique du musicien de rock « séculier » et l’éthique religieuse. Cette même logique guide la production de l’objet artistique qui, dans sa forme, maintient le rythme du rock mais qui, dans son contenu lyrique, communique l’empreinte religieuse.
Comment est né cet amalgame entre le rock et le monde évangélique ? Comment la même activité musicale est-elle passée d’un statut de musique satanique à celui de canal de communion avec le sacré et d’outil d’évangélisation ? Comment le processus de développement et de transnationalisation de toute une industrie culturelle et religieuse destinée aux jeunes s’est-il déroulé ? Comment cette innovation évangélique a-t-elle été possible ?
Les premières expressions du rock chrétien sont apparues aux États-Unis dans les années 1960 dans le cadre du « Jesus Movement », un phénomène contre-culturel composé de jeunes hippies convertis au christianisme et cherchant à fusionner les principes religieux avec la sensibilité hippie. Ce mouvement a donné naissance à la « Jesus Music », qui combinait des rythmes jeunes avec des messages évangéliques, et a généré un nouveau marché pour la jeunesse chrétienne avec la production de disques et l’ouverture de lieux de rencontre pour la jeunesse chrétienne, tels que des cafés et des bars.
En Amérique latine, le rock chrétien a commencé à gagner en influence dans les années 1970, en particulier parmi les jeunes chrétiens qui, stimulés par le tournant théologique post-millénaire, cherchaient un moyen d’exprimer leur foi d’une manière culturellement actualisée. Les premières innovations des jeunes dans le domaine musical se sont caractérisées par l’inclusion d’éléments harmoniques et rythmiques du pop et du rock dans les anciennes chorales, ou ont directement opté pour l’interprétation de reprises en espagnol de hits de groupes chrétiens américains dans les cultes ou les festivals d’évangélisation. Les pionniers de la scène locale sont : Profecías et Pueblo de Dios en Argentine; La Tierra Prometida et Generación de Jesús au Mexique ; Palavra da Vida et Comunidade S8 au Brésil.
Durant cette première phase, l’activité rock se déroule en marge du milieu chrétien en raison de l’intense opposition qu’elle reçoit de la part des pasteurs et des leaders. Alors que les nouvelles sonorités se répandent parmi les jeunes évangéliques, toute une série de prédications, d’articles journalistiques, de livres, de cours et de spécialistes consacrés à la démonstration de l’origine démoniaque supposée du style rock se déploient en sens inverse. Cette marginalité du rock chrétien naissant a donné lieu à des réseaux coopératifs désarticulés des hiérarchies religieuses et caractérisés par l’amateurisme. Sans division claire du travail, la production et la diffusion des phonogrammes sont rares et irrégulières durant cette première étape.
Dans les années 1980, la musique juvénile gagne du terrain dans les églises latines à vocation réformiste et devient un outil d’évangélisation des jeunes. Certains groupes et solistes ont commencé à enregistrer leurs premiers albums avec de petites maisons de disques chrétiennes, ce qui leur a permis de se faire connaître et d’acquérir une renommée dans la région. Cette impulsion a généré un circuit de sociabilité exclusivement juvénile autour de ces figures artistiques. Les groupes et les solistes, à l’esthétique clairement juvénile, proposaient des concerts dans des églises de diverses confessions, en plein air, dans des petits théâtres, des pubs et des campagnes d’évangélisation, attirant un grand nombre de jeunes qui devenaient leurs fans. Ces espaces de loisir, de consommation et de divertissement ont constitué un terrain fertile pour l’émergence de nouvelles manières de vivre et d’exprimer la foi dans une perspective jeune, en promouvant un style chrétien qui proposait une relation « authentique », « intense » et « personnelle » avec Dieu.
La scène rock latino-américaine a progressé grâce à une industrie culturelle chrétienne naissante, créant des circuits de sociabilité qui ont fonctionné comme : a) des espaces de consommation et de divertissement pour les jeunes adeptes, b) des stratégies d’évangélisation pour les jeunes non convertis, et c) des marqueurs d’âge qui revendiquaient un nouveau type d’expérience religieuse.
Au cours des années 1990, le rock chrétien a connu un essor en Amérique latine grâce à l’émergence de nombreux groupes, à une meilleure accessibilité aux enregistrements et à une plus grande diffusion dans les médias confessionnels. Cette croissance a été possible grâce au climat de renouveau et d’ouverture culturelle qui régnait dans la sphère évangélique régionale. Des groupes comme Kyosko et RESCATE en Argentine, Rojo et Strike 3 au Mexique, Rebanhão et Oficina G3 au Brésil se sont distingués.
Cette période a également marqué le début d’une hiérarchisation de l’activité rock chrétienne, avec la création d’un courant mainstream et d’un courant underground. Les styles plus conformistes, comme le rock fusionné avec la pop, ont été intégrés dans le circuit de la jeunesse chrétienne, tandis que les styles plus rebelles, comme le heavy metal ou le punk, ont été marginalisés. En Argentine, des groupes comme RESCATE et Kyosko se sont établis dans le courant mainstream avec un soutien religieux et un large public, tandis que des groupes disruptifs comme Boanerges opéraient de manière autonome dans les circuits underground séculiers. Cette distribution inégale du soutien et des ressources dans le monde du rock chrétien a contribué, au fil du temps, à dissocier l’activité rock dans l’underground séculier des réseaux conventionnels de coopération dans le milieu chrétien.
Par conséquent, au cours des années 1990 et de la décennie suivante, les modèles d’activité du monde du rock chrétien ont eu tendance à se concentrer et à se stabiliser dans des zones centrales de l’espace de la jeunesse chrétienne. Bien que l’activité conventionnelle du rock ait continué à soutenir explicitement sa volonté d’évangélisation, dans la pratique, la production, la distribution, la diffusion, les concerts et le public ont été localisés en territoire chrétien, transformant le rock en un objet artistico-religieux destiné à la consommation et au divertissement des jeunes croyants.
Ce processus de syncrétisation du rock trouvera ses limites, car certaines expériences musicales générées par la jeunesse évangélique entameront un processus d’institutionnalisation basé sur l’industrie culturelle qu’elles ont elles-mêmes contribué à construire et à consolider, tandis que d’autres – les plus disruptives – seront reléguées à la périphérie, devenant des noyaux agglutinants de sociabilités juvéniles évangéliques hétérodoxes qui, dans certains cas, deviendront des communautés esthétiques juvéniles « alternatives » aux églises. Parmi les précurseurs, on peut citer la « Communauté Zadoque » au Brésil, le « Mouvement des Méprisés et des Rejetés » au Chili et le « Réseau des Chrétiens Extrêmes » en Argentine.
Cette hiérarchisation de l’activité rock peut être visualisée dans le graphique suivant, qui illustre le centre et la périphérie du monde jeune-chrétien que j’ai enregistré lors de mon travail ethnographique dans la banlieue de Buenos Aires au cours de la période 2007-2013. 2 L’analyse des réseaux sociaux (ARS), 3 a permis de montrer les nœuds étudiés et leurs liens, ce qui montre qu’au centre du réseau se trouvent les nœuds ayant des connexions plus nombreuses et plus variées, tandis qu’à la périphérie se trouvent ceux qui sont moins connectés (voir schéma 1) : au centre se trouvent les deux leaders des groupes mainstream RESCATE et Kyosko en vert, tandis qu’à la périphérie se trouve la communauté punk évangélique « Red Cristianos Extremos » (Réseau Chrétiens Extrêmes) encerclée en bleu.

Analyse de réseaux sociaux : centre et périphérie du monde de la jeunesse chrétienne.
Enfin, à mesure que le nouveau millénaire avançait, le rock mainstream latino-américain s’est intégré dans les réseaux transnationaux de musique gospel. Ce processus doit être compris dans le cadre de l’expansion et de la dynamisation de l’industrie musicale chrétienne dans les pays latino-américains et aux États-Unis, marquées par la mondialisation des agences évangéliques. Ainsi, le développement de nouvelles technologies de communication, comme Internet, a favorisé l’interconnexion des mondes musicaux chrétiens, ouvrant des passerelles pour la diffusion et la translocalisation de sons rock latino-américains établis.
Cette dynamisation et cette consolidation du rock chrétien sur la scène mondiale ont également attiré l’attention des médias séculiers et des maisons de disques multinationales, ce qui a permis à certains groupes de rock chrétiens latino-américains de pénétrer le marché commercial séculier. Bien que les groupes chrétiens sponsorisés par des labels séculiers n’aient pas gagné de nouveaux publics en dehors des églises, ce fait a représenté pour les sociétés discographiques l’intégration d’une nouvelle catégorie de consommateurs (la jeunesse chrétienne) et pour la scène rock, l’intégration d’un nouveau style (le rock chrétien).
Le parcours tracé par l’activité rock dans des contextes évangéliques a connu des cycles d’innovation et de standardisation qui ont sédimenté une cartographie complexe, concentrant un noyau dense de réseaux conventionnels de coopération situés dans l’espace transnationalisé de la jeunesse chrétienne, que nous appelons circuit mainstream, et une constellation de réseaux non conventionnels, autonomes et imbriqués de manière complexe, situés aux marges du milieu de la jeunesse évangélique, qui constituent une scène underground.
Suivant l’approche de Becker (2008), je considère que ces circuits configurent deux positions au sein du monde du rock chrétien par rapport aux structures conventionnelles qui organisent l’activité musicale. Ainsi, alors que dans le mainstream les manières standardisées et institutionnalisées de mener l’activité rock chrétienne sont condensées, dans l’underground ces manières expérimentales, non-conformistes ou non-conventionnelles se reproduisent. Ainsi, les artistes mainstream connaissent et acceptent les conventions, limitent leur travail à celles-ci et bénéficient donc d’un réseau de coopération bien huilé pour la production, la distribution et la consommation de leurs objets artistico-religieux. En revanche, les artistes underground sont ceux qui, connaissant les conventions, décident d’y renoncer totalement ou partiellement et de s’engager dans l’expérimentation artistique. Bien qu’ils obtiennent une plus grande liberté créative en s’éloignant des schémas conventionnels, ils ne bénéficient pas du soutien des réseaux de production et de distribution habituels, devant les créer personnellement ou de manière autonome, ce qui rend l’activité musicale plus coûteuse. Néanmoins, l’existence même de ces manières de faire non conventionnelles laisse entrevoir la possibilité que certaines de ces inventions soient finalement incorporées ou institutionnalisées, ouvrant la voie à des changements subtils ou révolutionnaires au sein du monde du rock chrétien.
Ces deux positions ne sont ni étrangères l’une à l’autre ni horizontales. Au contraire, les réseaux coopératifs, malgré leurs sections disloquées, présentent des passages et témoignent aussi d’un scénario de disputes. Dans ce contexte, ce ne sont pas seulement les objectifs ou les modalités de réalisation de l’activité rock à partir de la marque évangélique qui sont remis en question, mais fondamentalement le modèle de « jeunesse évangélique » que le monde du rock chrétien lui-même a contribué à institutionnaliser et à diffuser, un modèle qui repousse à la périphérie les variantes les plus contestées de la synthèse entre culture évangélique et culture jeune.
Par conséquent, l’itinéraire du rock chrétien, avec sa variabilité dans le temps et sa cartographie actuelle de condensation et de dispersion, nous permet de réfléchir aux dynamiques d’innovation et de standardisation du monde évangélique latino-américain. En effet, si nous adoptons une vision panoramique, nous pourrions dire que le rock chrétien, à ses débuts (1970-1990), a été un élément hautement innovant et disruptif qui a stimulé l’hétérogénéité de l’expérience évangélique, permettant de nouvelles manières de vivre l’évangile pour les jeunes et ouvrant la voie à des formes syncrétiques d’évangélisation et de leadership religieux. Plus tard, comme nous l’avons vu, cette effervescence a laissé place à un cycle d’homogénéisation et d’institutionnalisation du rock chrétien qui a contribué à stabiliser dans le milieu évangélique tout un monde de sociabilités, de consommations et d’expériences de foi exclusivement juvéniles qui ont permis de retenir dans les églises de nouvelles générations de croyants. Ainsi, ce qui, à un moment donné, était ouverture, innovation et pluralisation des formes de croyance évangélique, s’est configuré, dans le cycle suivant, comme densification, standardisation et même encapsulation socioculturelle.
En conclusion, la trajectoire du rock chrétien au cours des décennies révèle un processus dynamique d’innovation et de standardisation dans le contexte évangélique latino-américain. Depuis ses débuts disruptifs jusqu’à sa consolidation dans les circuits mainstream et underground, il a joué un rôle clé dans la diversification et l’éventuelle homogénéisation de l’expérience des jeunes évangéliques. Grâce à la musique, des espaces ont été créés pour l’expression de diverses identités religieuses, reflétant les tensions et les négociations autour de la culture et de la pratique évangéliques. Ce processus a non seulement influencé la vie religieuse des jeunes évangéliques, mais a également servi de catalyseur aux changements de perception de la musique religieuse, en remettant en question et en élargissant les frontières entre les mondes profane et sacré. Son influence a dynamisé la transnationalisation des expressions culturelles chrétiennes, en reliant les expériences locales aux tendances mondiales et en soulignant le rôle dynamique joué par les pratiques et la consommation religieuses dans la formation des identités et des cultures contemporaines.
Coda : une proposition d’approche méso-réticulaire pour l’étude des processus d’innovation religieuse
Le processus d’innovation religieuse, reconstruit à partir du cas du rock chrétien, nous conduit au dernier mouvement que nous voulons faire dans cet article : avancer dans la construction d’une feuille de route théorique et méthodologique pour l’analyse des dynamiques de changement et d’institutionnalisation dans des contextes religieux.
Tout d’abord, nous considérons qu’il est nécessaire de mettre fin aux « métaphores » du changement et d’adopter une analyse empiriquement fondée. La perspective interactionniste de Becker (2008), comme nous l’avons vu, offre une voie d’accès aux processus d’innovation et de standardisation dans n’importe quel monde social en se concentrant sur les activités collectives concrètes qui les rendent possibles. En d’autres termes, les processus de changement et d’institutionnalisation des mondes religieux peuvent être retracés empiriquement en suivant le réseau de liens coopératifs qui les génèrent. L’innovation religieuse est donc toujours un processus collectif qui peut être reconstruit par la recherche.
La perspective proposée par Becker et une grande partie de l’interactionnisme contemporain ne prétend pas générer des théories de portée globale ou des analyses limitées aux seules relations interpersonnelles. Elle vise plutôt la production d’un type de connaissance intermédiaire ou méso (meso-domain analysis) capable de jeter des ponts entre le micro et le macro, et richement informée par le matériel empirique.
Cette approche méso-réticulaire des processus d’innovation et de standarisation permet de combiner des stratégies méthodologiques quantitatives et qualitatives. Crossley (2010) propose d’intégrer l’approche interactionniste à l’analyse des réseaux sociaux (ARS) pour retracer les structures, les positions et les relations entre les positions dans les mondes sociaux, en explorant systématiquement les interactions empiriquement identifiables. L’objectif n’est pas de remplacer l’interactionnisme par l’ARS, mais de les intégrer, en utilisant les outils quantitatifs de l’analyse des réseaux en même temps que la recherche qualitative. Cela permet non seulement de mesurer les réseaux, mais aussi de comprendre les significations, les conventions et les processus historiques.
Comme le montre le graphique « Centre et périphérie du monde de la jeunesse chrétienne », l’ARS a la capacité de simplifier les mondes sociaux en une cartographie formelle, abstraite et structurelle. Toutefois, cette simplification nécessite des données qualitatives pour saisir la profondeur et le contexte des interactions sociales. Par conséquent, une stratégie d’analyse mixte (quali-quantitative) nous permet non seulement de mesurer et de cartographier les réseaux sociaux, mais aussi de comprendre les significations et les processus sous-jacents, offrant ainsi une vision holistique des processus d’innovation et de standardisation au sein de n’importe quel monde social étudié.
Après avoir établi les fondements de l’approche méso-réticulaire, je voudrais enfin esquisser quelques réflexions sur le concept d’ « innovation religieuse » afin d’éclairer théoriquement un futur programme de recherche sur ces dynamiques.
À l’instar de Rähme (2021), les études académiques sur la religion et l’innovation se concentrent généralement sur les changements au sein de traditions religieuses établies, sur la création de nouveaux mouvements religieux ou sur l’introduction de nouvelles pratiques et croyances. Cependant, peu de travaux détaillent les conditions qui définissent un processus d’innovation religieuse.
Une exception est l’approche de Bélanger et Bonenfant qui, s’appuyant sur les développements théoriques de la sociologie de l’innovation et en phase avec l’approche méso-réticulaire que nous proposons, définissent l’innovation religieuse comme un « processus collectif qui, à partir d’un désir et/ou d’une volonté de changement face à une situation considérée comme ne satisfaisant pas ou plus les besoins ou aspirations actuels, introduit une nouveauté religieuse et qui conduit, par négociation ou par imposition, à travers un réseau de communication, à un changement socio-religieux significatif, effectif et durable dans les pratiques et/ou le système de significations » (Bélanger et Bonenfant, 2016: 403). Cette conceptualisation, bien qu’elle mérite d’être affinée et débattue, présente des éléments intéressants et compatibles avec l’approche méso-réticulaire proposée dans cet article.
Premièrement, l’accent est mis sur le caractère processuel de l’innovation religieuse. Il s’agit d’un processus continu et non d’un résultat, d’une substance ou d’une essence. Elle se réfère donc à une multiplicité de phénomènes se produisant sur une période spatio-temporelle considérable, compréhensible analytiquement par la définition d’une série de phases.
Deuxièmement, l’innovation religieuse est un processus collectif qui ne dépend pas de la créativité d’un innovateur individuel, mais implique l’activité d’une pluralité de personnes qui forment un groupe ou un environnement autour de la nouveauté. Il est également souligné que ce processus peut émerger aussi bien du centre (élites, avant-gardes) que de la périphérie d’une communauté religieuse.
Troisièmement, l’intentionnalité et la motivation du processus d’innovation religieuse sont mises en évidence. D’une part, on affirme qu’il existe une volonté et un désir de changement afin de distinguer l’innovation du changement occasionnel. D’autre part, on postule que la perception de besoins ou d’aspirations non satisfaits motive l’innovation.
Quatrièmement, l’innovation religieuse est un processus réticulaire. L’invention circule à travers des réseaux qui facilitent (ou entravent) sa diffusion et son adoption. L’institutionnalisation d’une innovation implique des réseaux d’influence, d’autorité et/ou de communication qui permettent à une nouveauté d’être adoptée, négociée ou imposée.
Enfin, cinquièmement, un processus de transformation qui répond à ces exigences n’est considéré comme une innovation religieuse que s’il produit des changements significatifs et durables dans la sphère sociale religieuse.
La proposition théorique de Bélanger et Bonenfant (2016) avance en décrivant quatre phases interconnectées qui caractérisent le processus d’innovation religieuse : a) proposition d’une nouveauté, b) diffusion de la nouveauté, c) réception et appropriation de la nouveauté et d) établissement effectif de la nouveauté en changeant les pratiques et/ou le système de significations. Chacune de ces étapes représente un aspect essentiel du processus d’innovation religieuse, depuis son émergence jusqu’à son intégration éventuelle et son institutionnalisation. Il est important de préciser que ces étapes ne se déroulent pas nécessairement de manière linéaire et qu’elles peuvent faire l’objet de marches arrière, de chevauchements ou d’ajustements au fil du temps, compte tenu du dynamisme et de la complexité des phénomènes socio-religieux.
Enfin, Bélanger et Bonenfant (2016) explorent comment les processus d’innovation religieuse sont intrinsèquement liés à la reconstruction de l’identité. Selon eux, toute innovation religieuse implique une transformation du système de significations ou de pratiques d’un groupe, ce qui affecte profondément sa rhétorique identitaire. Ces innovations peuvent générer des tensions au sein du groupe, conduisant à des crises d’identité, voire à des schismes. L’innovation religieuse ne modifie donc pas seulement les pratiques et les significations religieuses, mais redéfinit également l’identité collective et les relations avec d’autres groupes et avec la société dans son ensemble.
En conclusion, l’analyse méso-réticulaire des processus d’innovation religieuse offre un outil intéressant pour comprendre la dynamique complexe de ces changements dans les contextes religieux. L’intégration d’approches quantitatives et qualitatives, telle que proposée par la combinaison de l’interactionnisme et de l’analyse des réseaux sociaux, permet une vision holistique et détaillée de la manière dont les innovations religieuses sont générées, diffusées et institutionnalisées. En considérant l’innovation comme un processus continu, collectif, intentionnel et réticulaire, et en suivant les phases proposées par Bélanger et Bonenfant, nous pouvons cartographier empiriquement les changements significatifs et durables dans les pratiques et croyances religieuses. Cette approche facilite non seulement la compréhension des transformations au sein des mondes religieux, mais fournit également un point de départ pour de futures recherches dans le domaine de la sociologie de la religion, en nous permettant d’explorer les implications identitaires et rhétoriques de telles innovations. En fin de compte, l’approche méso-réticulaire nous permet d’apprécier la richesse et la profondeur des processus de changement religieux, en soulignant leur pertinence à la fois pour la théorie et la pratique sociologiques.
Footnotes
Acknowledgements
Je tiens à exprimer ma reconnaissance spéciale à Irene Brousse, du CEIL-CONICET, pour l’excellente traduction de ce texte en français. Son engagement a été fondamental pour donner vie à mes idées dans une autre langue. Je remercie également les évaluateurs anonymes pour leurs précieux apports. J’étends ma gratitude aux coordinateurs du dossier, Pilar García Bossio et Hugo Suárez, pour leur soutien constant, ainsi qu’à l’ACSRAL pour être un espace fécond d’échanges académiques et d’amitiés.
Financement
Cet article présente l’avancement du projet PICT-2019-00910, financé par l’Agence nationale pour la promotion scientifique et technologique (ANPCyT), Argentine.
Notes
Biographie de l’autrice
Adresse : Saavedra 15, 4to Piso, Ciudad Autonoma de Buenos Aires, Argentine.
CP 1083
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