Abstract
This article focuses on the Catholic Charismatic Renewal. I study its development since 1967 to the current day, in the prism of its relationship with Pentecostalism. I identify four ‘seasons’, in other words four historical periods: the flourishing years (1972–1982 ) during which the Pentecostal experience penetrates into Catholicism; an identity retreat (1982–1997), a period of rapprochement with neo-Pentecostalists in order to resuscitate the Renewal (since 1997); and a final, ‘post-charismatic’ stage corresponding to the broader introduction of characteristic elements of Pentecostalism in Catholicism.
Introduction
Le 3 juin 2017, le Renouveau charismatique fête son jubilée à Rome. Cinquante mille pèlerins en provenance de cent vingt pays sont rassemblés pour la veillée de Pentecôte. Le Cirque Maxime a délibérément été préféré aux basiliques romaines ou à la place Saint-Pierre afin d’y accueillir plusieurs dizaines de représentants de différentes Églises chrétiennes invités pour l’occasion. Ils siègent sur le podium ou dans les premiers rangs. Parmi eux, le pasteur Giovanni Traettino 1 prend la parole durant une quinzaine de minutes. Après avoir rappelé que 2017 est également l’année de la commémoration du 500e anniversaire de la Réforme, il insiste sur le fait que « catholiques et évangéliques partagent une expérience semblable du Saint Esprit ». Il cite alors les différentes initiatives papales ayant favorisé « un développement sans précédent » des relations avec de nombreux pasteurs : « la visite à l’Église évangélique de la Réconciliation à Caserte, la demande de pardon aux pentecôtistes italiens, les encouragements promulgués aux pasteurs étatsuniens et jusqu’à cette rencontre pentecostale historique […] Depuis l’élection du cardinal Bergoglio comme pape, une autre saison s’ouvre ». Lorsque le pape François lui succède au micro, il souligne l’importance des relations interconfessionnelles : « Aujourd’hui, l’unité des chrétiens est plus urgente que jamais […] Nous désirons être une diversité réconciliée ». Le pape poursuit en prêchant la conversion, la vie transformée et le Baptême dans le Saint-Esprit 2 .
Cet événement nous donne l’occasion de revenir sur l’histoire et le développement du Renouveau Charismatique au prisme de ses liens avec le pentecôtisme. Comme les propos du pasteur Traettino le suggèrent, les relations sont anciennes puisque le mouvement catholique charismatique puise ses origines dans le pentecôtisme. Néanmoins, l’Église catholique s’est longtemps montrée méfiante à l’égard des charismatiques catholiques qui furent du reste nombreux à prendre leur distance avec le pentecôtisme. L’événement romain montre à quel point le contexte a évolué.
En cinquante ans, le Renouveau charismatique a connu différentes phases, différentes « saisons » ; pour reprendre l’image du pasteur italien, allant de l’ouverture printanière au repli hivernal sur son identité catholique. L’histoire du mouvement charismatique peut également se diviser en trois grandes périodes 3 : les années d’éclosion (1972–1982) pendant lesquelles l’expérience pentecôtiste pénètre le catholicisme en prenant la forme d’un Renouveau « initial », un repli identitaire (1982–1997) aboutissant à sa routinisation et, pour finir, une période de rapprochement avec les néo pentecôtistes dans le but de réanimer le Renouveau (depuis 1997). Nous ajouterons une quatrième phase dite « post-charismatique » correspondant à l’introduction d’éléments caractéristiques du pentecôtisme dans le catholicisme en dehors du Renouveau charismatique stricto-sensu.
Les deux premières phases ont été largement documentées en Amérique du Nord (Csordas, 2012 ; Côté et Zylberberg, 1990) et en France (Landron, 2004 ; Pina, 2001 ; Cohen, 1990). On bénéficie d’enquêtes précises dans lesquelles plusieurs chercheurs décrivent l’un ou l’autre des aspects du Renouveau charismatique : la guérison (Charuty, 1990), les assemblées de prière (Parasie, 2005), la glossolalie (Aubourg, 2014) la prophétie (McGuire, 1977), l’exercice de l’autorité (Plet, 1990), son sens et sa signification (Vetö, 2012), etc. On bénéficie également d’études quantitatives précises. Elles estiment à 119 millions le nombre de catholiques charismatiques vivants aujourd’hui (Barrett et Johnson, 2005). Elles montrent comment le Renouveau connut une croissance rapide durant ses vingt premières années, correspondant à la première étape de son développement (1ère partie) puis au début de la seconde (2e partie) avant d’observer un déclin dans les pays occidentaux. Pour y faire face, des initiatives interconfessionnelles sont prises dans le but de réanimer l’enthousiasme religieux. Nous les présenterons dans la troisième partie. Enfin, nous terminerons cet article en montrant comment des groupes et des paroisses se présentant comme totalement étrangers au Renouveau charismatique reprennent aujourd’hui à leur compte des pratiques pentecôtistes, manifestant une certaine « évangélicalisation » du christianisme (Willaime, 2011 : 346).
L’éclosion printanière : le Renouveau charismatique s’ouvre au pentecôtisme
En janvier 1967, quatre enseignants laïcs, de l’université de Duquesne à Pittsburgh (Pennsylvanie) font l’expérience du Baptême dans le Saint-Esprit dans un groupe de pentecôtistes épiscopaliens. Rapidement, cette expérience se propage dans les milieux étudiants catholiques avant de se diffuser sur tous les continents. La première phase de ce pentecôtisme catholique se caractérise par « l’entrepreneurship individuel et l’effervescence sacrale » (Côté et Zylbergberg, 1990 : 84). Elle se traduit par le foisonnement d’une grande variété de groupes de prière dont plusieurs donnent naissance à des communautés dites nouvelles : aux États-Unis, The Word of God (1969) ; en France, l’Emmanuel (1972), Le Chemin Neuf (1973), la Théophanie (1972), le Pain de vie (1976), le Puits de Jacob (1977), etc. Groupes de prières et communautés organisent régulièrement des rassemblements communs propices aux relations entre catholiques et pentecôtistes. Cette période se caractérise par un « vécu œcuménique convaincu et vigoureux dont le rassemblement de Pentecôte 82 à Strasbourg fut l’apogée » souligne Guy Lepoutre (2000 : 116).
Les entités charismatiques empruntent au pentecôtisme son insistance sur la Bible, la conversion (ou la reconversion), l’annonce de l’Évangile, l’expérience du Baptême dans l’Esprit-Saint et les manifestations charismatiques qui en découlent (guérison, glossolalie, prophétie). Néanmoins, tout en s’appropriant les traits majeurs du pentecôtisme, les charismatiques conservent leur identité catholique : ils défendent la doctrine catholique, assistent assidument aux offices paroissiaux et respectent la hiérarchie ecclésiale. Se tenant à distance des questions politiques et du progressisme de leurs coreligionnaires catholiques, les charismatiques préfèrent renouer avec des pratiques traditionnelles délaissées dans les années postconciliaires : récitation du chapelet, pèlerinages mariaux, confession individuelle, prosternation, adoration du Saint-Sacrement, etc. Du point de vue de leur insertion ecclésiale, même si le mode de vie à l’intérieur des communautés nouvelles se rapproche de celui des ordres religieux (vœu d’obéissance, mise en commun des biens, vie quotidienne rythmée par la récitation des offices), les communautés charismatiques bénéficient du statut d’associations de fidèles 4 et sont placées sous l’autorité de l’évêque du diocèse dans lequel elles sont érigées 5 .
Du côté de l’Église catholique, le regard porté sur ce Renouveau est largement dubitatif voire négatif. L’importance accordée aux laïcs dans l’animation du mouvement et leur prétention à agir directement sous l’action de l’Esprit Saint les rend incontrôlables aux yeux d’une partie de la hiérarchie. Le Renouveau charismatique est discrédité en raison de son inclinaison vers un christianisme émotionnel semblant dévaloriser l’engagement dans la société et par l’attitude perçue comme arrogante de ces nouveaux convertis se présentant comme l’avenir de l’Église. Le 22 mai 1975, l’agence Kipa rapporte, entre autres, deux réactions critiques de milieux romains opposés au mouvement. Dom Giovanni Franzoni, ex-abbé bénédictin de Saint-Paul-hors-les-Murs (Rome), accuse les charismatiques de « faire faire à l’Église un très dangereux saut en arrière […] Rejeter aujourd’hui l’engagement dans la vie politique, se réfugier dans un spiritualisme vide, c’est la fin du catholicisme ». Le cardinal Alfredo Ottaviani, ancien préfet du Saint-Office, évoque le risque d’une « fracture provoquée par le spiritualisme agressif des néo-pentecôtistes qui divisera l’Église entre catholiques ordinaires et catholiques charismatiques » 6 .
Mais, au fil du temps, contrairement à ce que les autorités religieuses redoutaient, les charismatiques catholiques ne délaissent pas leur Église. Le théologien jésuite Sullivan constate même la tendance inverse : « Au contraire, les faits permettent d’affirmer que leur expérience pentecôtiste a rendu les catholiques plus fidèles dans leur participation à la vie de l’Église » (Sullivan, 1988 : 87). Cette fidélité à l’Église catholique explique le fait que cette mouvance, après s’être appelée « pentecôtisme catholique », « néo-pentecôtisme » ou « mouvement pentecôtiste dans l’Église » (O’Connor, 1975 : 18), se voit finalement désignée en termes de « Renouveau charismatique » et bientôt de « Renouveau ». Elle explique également le fait que plusieurs responsables ecclésiaux vont progressivement porter un regard bienveillant sur le mouvement charismatique et lui apporter leur soutien. Les 18 et 19 mai 1975, lors de la fête de la Pentecôte, 12.000 personnes venant de plus de soixante pays participent au troisième congrès international du Renouveau charismatique catholique à Rome, le pape Paul VI leur pose cette question : « Comment ce Renouveau ne pourrait-il pas être une chance pour l’Église et pour le monde ? Et comment, en ce cas, ne pas prendre tous les moyens pour qu’il demeure ? » En qualifiant le Renouveau de « chance », non seulement le pape offre au mouvement charismatique la légitimité qu’il espère, mais il encourage le développement de ce « nouveau printemps pour l’Église ». Cet évènement illustre tout à la fois l’ouverture au pentecôtisme et la reprise en main institutionnelle du Renouveau charismatique. Pauline Côté et Jacques Zylberberg soulignent ces deux aspects : une « irradiation et acculturation protestante » d’un côté et l’amorce d’un contrôle exogène étroitement imbriqué à la structuration endogène du Renouveau charismatique de l’autre (Côté et Zylberberg, 1990 : 83–84). Les années qui vont suivre et plus particulièrement la décennie 1980–1990 sera particulièrement marquée par ce second aspect : son intégration au sein de la matrice catholique.
Le gel hivernal : le Renouveau se replie sur son identité catholique
Les années 80 correspondent à une seconde étape dans le développement du Renouveau. Après des commencements problématiques entre la mouvance charismatique et l’Église catholique, les relations s’apaisent. Comme le signale Christine Pina, ces rapports pacifiés sont la « preuve d’un double mouvement, d’assagissement du Renouveau lui-même et de modération de l’Église catholique qui désire tout la fois utiliser la vigueur et le potentiel de mobilisation de ce courant et ancrer définitivement le Renouveau dans l’Église universelle en amoindrissant son caractère protestataire » (Pina, 2001 : 29). Il est vrai que certaines innovations du Renouveau étaient « potentiellement déstabilisatrices du système institutionnel » (Cohen, 1990 : 144). Alors, pour sortir de la marginalité et rassurer l’Église, le mouvement charismatique donne à l’institution romaine un certain nombre de gages : recours à des figures emblématiques (saints, mystiques, papes), réappropriation de l’histoire de la tradition ecclésiale, remise au goût du jour de dévotions tombées en désuétude. Des pratiques pentecôtistes sont délaissées. Les prophéties - et en particulier celles qui sont liées à la fin des temps - se raréfient. Les guérisons sont moins nombreuses et moins visibles. Leur conception évolue, comme « conversion » ou « guérison intérieure ». L’institution ecclésiale, qui cherche à les réguler, prononce des mises en garde à leur égard. Cette évolution entraine, selon Martine Cohen, une nette diminution de leur caractère spectaculaire (Cohen, 1986 : 69). Les pratiques de délivrance se font plus prudentes. Le dominicain Jean-Claude Sagne, exorciste dans le diocèse de Lyon et membre d’une communauté charismatique, incite les croyants à se méfier des « mises en scène grandiloquentes, bruyantes et violentes » afin de privilégier « le détachement, le silence et l’adoration ». Il insiste sur le « discernement » qui a pour objectif de distinguer les troubles psychiques des éléments surnaturels (Sagne, 1994 : 124). Par ailleurs, l’idée de conversion associée au Baptême dans le Saint-Esprit est quant à elle, euphémisée : des groupes comme la communauté de l’Emmanuel lui substituent la dénomination d’ « effusion de l’Esprit » pour bien la distinguer de l’expérience pentecôtiste. Le déroulement des réunions de prière observe une forme de plus en plus répétitive. Dans plusieurs groupes de prière français, nous observons combien, au fil du temps, ces rencontres se transforment en de véritables assemblées paraliturgiques. Force est donc de constater un processus de « routinisation du charisme » (Weber, 1947).
La régulation du Renouveau charismatique s’accompagne d’une structuration du mouvement. Le paysage charismatique catholique s’organise autour de deux grands types de formations religieuses : les communautés d’un côté et les groupes de prière de l’autre. Les premières sont plus visibles et leur organisation est davantage formelles : les membres prononcent un engagement solennel, ils sont soumis aux obligations que leur impose une règle de vie, ils se rendent réciproquement des services. Dans ces communautés, le fondateur joue un rôle de premier plan. Au sein des groupes de prière en revanche, le rôle du responsable – appelé « berger » – n’est pas primordial. Ce second type d’assemblée n’exige pas de ses membres un engagement intensif. Cependant, même si leur clientèle est davantage fluide et mobile, les groupes de prière accomplissent un effort de structuration en créant des instances nationales de coordination. En France, elle prend le nom de la Fraternité Pentecôte 7 . Localement, des délégués pour le Renouveau sont nommés, avec pour objectif de « se situer en dépendance de l’Évêque » 8 . Un « sous-système ecclésial » est ainsi mis en place. Cette évolution institutionnelle du Renouveau charismatique est critiquée par les protestants qui constatent simultanément une nette prise de distance du Renouveau envers l’œcuménisme. « A quelques exception près, ce sont toujours les protestants qui eurent l’initiative des grandes rencontres interconfessionnelles. Les autorités catholiques n’eurent de cesse d’inciter les charismatiques issus de leurs confessions à s’organiser entre eux et à inviter leurs responsables à Rome », note Olivier Landron (2004 : 251).
Sur le plan de sa gouvernance du Renouveau, Ralph Martin avait créé un premier Bureau International de Communications (ICO) à Ann Arbor (États-Unis) en 1972. Soucieux du lien entre cette entité et les autorités catholiques, le cardinal Suenens transfère l’ICO à l’évêché de Malines-Bruxelles en 1976 et le transforme en ICCRO (Bureau international du Renouveau Charismatique Catholique) en 1978. Les années 80–90 sont celles durant lesquelles ce bureau s’institutionnalise et ses liens avec les autorités romaines se consolident. Il déménage tout d’abord à Rome en 1981 avant de s’installer au Vatican en 1985. En 1993, le Conseil Pontifical pour les Laïcs lui accorde une reconnaissance pontificale 9 et son nom est changé en ICCRS 10 , « soulignant ainsi son ministère de service pastoral plutôt que de simple bureau administratif » 11 . L’organisme se donne pour but de promouvoir les relations entre les entités charismatiques catholiques et de faire le lien avec le Saint-Siège.
Durant l’ensemble de son pontificat (1978–2005), Jean Paul II n’a de cesse d’apporter un soutien ferme au Renouveau charismatique tout en lui enjoignant perpétuellement de « s’enraciner dans cette unité catholique de foi dont le centre visible est le siège de Pierre » 12 . Il donne aux responsables du mouvement charismatique « pour première tâche, de sauvegarder l’identité catholique des communautés charismatiques » 13 .
Dans les deux décennies qui suivent, le processus d’intégration de la mouvance charismatique au sein du catholicisme se poursuivra. Les communautés nouvelles prendront de plus en plus leur place dans l’Église en se voyant confiées des paroisses, des abbayes et des responsabilités ecclésiales 14 . Mais simultanément, une autre tendance voit le jour, cherchant à inverser le cours des choses.
Le réchauffement estival : la recharge néopentecôtiste du Renouveau charismatique
Une troisième période s’ouvre dans les années 1990 et se poursuit en 2000. Le Renouveau voit ses membres vieillir et le nombre de ses groupes de prière commence à diminuer (Barrett et Johnson, 2005) 15 . Pourtant, un nouvel élan se manifeste sous l’influence de la « troisième vague » pentecôtiste qui met l’accent sur la force d’un Saint-Esprit sensé se manifester avec davantage de puissance par « des signes, des prodiges, des guérisons, des miracles » 16 et des délivrances d’entités démoniaques. De nouvelles initiatives, prises en marges du Renouveau catholique, viennent réactiver l’émotion pento-charismatique. Elles provoquent une effervescence transconfessionnelle que l’institution ecclésiale tente péniblement de contrôler. En France, la Conférence des Évêques y consacre un séminaire 17 et un ouvrage (CEF, 2010). Avec le « Toronto Blessing », un courant néo-pentecôtiste canadien introduit en France fin 1997, d’anciennes pratiques charismatiques sont réactualisées et de nouveaux phénomènes corporels sont promus : repos dans l’Esprit, rires prolongés, cris voire comportements simulant des animaux (Poloma, 2003). Ces phénomènes apparaissent essentiellement lors de réunions collectives de grande taille organisées par différentes Églises chrétiennes (catholique, protestantes, évangéliques, pentecôtistes) : conférences « Embrase nos cœurs » (depuis 1996), rassemblements de Charlety (1998) et de Villefranche sur Saône (1998). S’en suit la création de groupes et instances réunissant des charismatiques de différentes confessions.
À partir de 1997, l’initiative du « Buisson ardent » initié par Kim Kollins se propage dans le Renouveau italien, puis en Europe au cours de l’année 1999, à la poursuite de trois objectifs : l’unité des chrétiens, l’évangélisation, et le renouveau de l’Église. L’année suivante nait l’association interconfessionnelle « Intercession France » qui propose de jeûner et prier pour la France. Au même moment, le courant « Dans la Gloire » est introduit en France par Deborah Kendrick, une disciple de Ruth Ward Helfin. À partir de 2002, une symbiose s’opère entre les réseaux d’intercession, le « Toronto Blessing », les conventions annuelles « Embrase nos cœurs » et la promotion de l’évangélisation entre chrétiens de différentes confessions (Chieux, 2010 : 65). La nouvelle manière de conduire une assemblée de prière, en mettant l’accent sur la guérison et la louange, fait école, même si les réserves demeurent importantes. Les pratiques de guérison poussent l’Église catholique à réagir en publiant en 2000, le texte « Instruction sur les prières pour obtenir la guérison de Dieu », signé par le Cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi.
L’ensemble de ces nouvelles pratiques et initiatives rassemble des prédicateurs intervenant au sein de réseaux interconfessionnels. L’association « Paris tout est possible », initiée par le pasteur Carlos Payan en fournit un exemple probant. Elle met en place des formations, rencontres de prière et journées d’évangélisation s’articulant autour de trois pôles : « Unité, Onction, Guérison » 18 . Les dispositifs de guérison mis en place à Lyon en sont une autre illustration. Ils réunissent des charismatiques catholiques et évangéliques dans des chambres de guérison et pour des soirées mensuelles Miracles et Guérison. Ces dispositifs sont soutenus par la Consultation charismatique œcuménique lyonnaise (CCOL) dont les activités prennent également place dans la mouvance « troisième vague ». Depuis 2004, cette association lyonnaise propose des réunions mensuelles d’intercession pour la ville en petit comité et des soirées trimestrielles de plus grande taille. Ces dernières commencent par un long temps de louange dans le style « neopentecôtiste » et se poursuivent par une prédication à deux voix, catholique et évangélique.
Au-delà des groupes de prière et des communautés nouvelles dont les membres sont en partie actifs au sein de ces réseaux, ce nouvel élan charismatique dépasse largement le cadre du Renouveau catholique. Il concerne plus largement la mouvance évangélique. Le terme « charismatique » va même, dans certains contextes, jusqu’à désigner une mouvance interconfessionnelle (et même transconfessionnelle) qui ne se réfère plus aux « frontières » des institutions.
La transition automnale, vers une période « post-charismatique » ?
Alors que le Renouveau charismatique se limite aux membres d’une organisation bien circonscrite, de nombreux éléments évangéliques et pentecôtistes se diffusent dans l’Église catholique au-delà de sa seule composante charismatique. Ils prennent la forme de groupes d’oraison, d’assemblées de guérison, de formations, de dispositifs individualisés, de supports musicaux, d’ouvrages, de techniques du corps, d’objets, etc. Comme le note Henri Couraye : « une certaine sensibilité charismatique au sens large a gagné l’Église sans que tous les fidèles en soient toujours conscients, par capillarité » (Couraye, 2011 : 38). Il s’agit par exemple des groupes de Prière des Mères, fondés par l’anglaise charismatique Veronica Williams 19 , qui rassemblent des femmes pour des séances d’oraison hebdomadaires (Aubourg, 2016). Contrairement aux groupes de prière du Renouveau, les charismes ne sont pas exprimés et les prières sont extrêmement formalistes. Les gestes pouvant apparaitre incongrus et surprenant dans le contexte culturel européen (mains levées, jointes, ouvertes), les aspects les plus menaçants pour la respectabilité des membres de ces groupes ont été écartés. Néanmoins, des traits pentecôtistes s’observent à travers plusieurs éléments. En premier lieu, ces réunions favorisent la prière spontanée et insistent sur la louange. Lorsque le texte biblique est abordé, il ne s’ensuit pas des discussions théologiques mais des commentaires en lien avec le vécu et le ressenti des participantes. En second lieu, comme en milieu pentocharismatique, la rhétorique du Salut est favorisée et le « kerygme 20 » constitue le cœur du message contenu dans les prières. En troisième lieu, l’entité du diable est réintroduite. Signalons enfin la place accordée aux laïcs pouvant s’adresser directement à Dieu, en dehors de la présence d’un prêtre et hors des locaux paroissiaux.
Les paroisses sont également un lieu privilégié d’observation de cette « pentecôtisation » du catholicisme. De Baltimore (Mallon, 2016) à Halifax (White et Corcoran, 2015), en passant par Lyon, Hyères, Senlis et Sofia-Antipolis, plusieurs paroisses catholiques reprennent à leur compte les éléments assurant le succès des megachurches. Elles sont nombreuses à s’engager dans une démarche de « conversion pastorale » afin de susciter des « disciples missionnaires ». En leur sein, l’accent est mis sur l’expérience individuelle et l’appropriation personnelle de la foi chrétienne. Le terme même d’Église se substitue à celui de « paroisse ». Ce glissement sémantique traduit une représentation particulière de l’Église, conçue comme le regroupement de convertis évoluant au sein de réseaux constitués de chrétiens convaincus, à l’instar d’Amazing Parish 21 , un réseau international réunissant plus de 200 paroisses engagées le renouvellement de leur projet pastoral.
Depuis ses débuts en France en 1998, les Parcours Alpha jouent un rôle capital dans la diffusion de pratiques et d’outils pentecôtistes en milieu catholique, dans la constitution d’un réseau interconfessionnel et international de leaders et dans la mise en œuvre d’un nouveau modèle d’organisation paroissial. Nés dans une paroisse anglicane de Londres, les Parcours Alpha, qui s’organisent autour d’un diner, « se présentent comme un outil d’évangélisation caractérisé par la convivialité qu’il cherche à instaurer et son organisation logistique bien rodée » (Rigou-Chemin, 2011 : 355). Avec Alpha, c’est tout un vocabulaire (lié à la conversion et à l’évangélisation), un ensemble de pratiques (prière des frères voire Baptême dans le Saint-Esprit, lecture de la Bible, petits groupes de discussion, témoignages, accueil), un type d’animation (centrée sur l’usager, valorisant l’implication des laïcs, présentant la foi avec humour et de manière décomplexée), auxquels les paroisses catholiques se sont familiarisées depuis vingt ans. Depuis 2012, Alpha s’est associé à l’association de coaches chrétiens « Talenthéo » pour proposer les parcours « Des pasteurs selon Mon cœur ». Ces formations se donnent pour objectifs d’obtenir le soutien des autorités ecclésiales et d’impliquer l’ensemble des paroissiens dans une nouvelle dynamique évangélisatrice. Dans notre pays, à l’heure actuelle, « Des pasteurs selon mon cœur » ont déjà réuni 710 prêtres et vicaires généraux, 29 évêques et 2 cardinaux engagés dans une démarche de « rénovation pastorale ».
Pendant ce temps, les groupes de prière diocésains du Renouveau charismatique - réunis au sein de la fraternité Pentecôte - continuent à perdre du terrain : leurs membres vieillissent, leurs effectifs diminuent alors que les milieux sociaux à fort capital socio culturel (qui avaient précédemment fournit les cadres du mouvement) les délaissent.
De leur côté, les communautés nouvelles poursuivent leur développement à l’échelle mondiale tout en affichant un dynamisme réel. Lieu majeur de vocations sacerdotales et religieuses, elles construisent une offre pastorale attrayante pour la jeunesse catholique. L’Institution ecclésiale leur reconnait cet atout, allant jusqu’à nommer un prêtre appartenant à l’une d’elles à la tête de la pastorale des jeunes de France, après avoir eu de cesse d’accorder une place toujours plus importante aux communautés charismatiques lors des rassemblements de jeunes – les journées mondiales de la jeunesse en particulier.
Pour autant, les communautés charismatiques ne restent pas en marge des initiatives mentionnées précédemment. Elles sont même les premières à promouvoir le Parcours Alpha. Le premier cours en milieu catholique français est mis en œuvre dans la paroisse de Saint Denys de la Chapelle (Paris 18e) par la communauté du Chemin Neuf (1998). L’année suivante, Marc et Florence de Leyritz, responsables du Parcours en France, forment des animateurs Alpha à Paray-le-Monial avec la communauté de L’Emmanuel. « C’est un projet fédérateur dans lequel beaucoup de communautés charismatiques se retrouvent », affirme de son côté un membre des Fondations du monde nouveau 22 . De plus, les communautés charismatiques engagent les paroisses dont elles ont la charge dans des projets de « conversion pastorale » en s’inspirant directement du modèle des megachurches nord-américaines 23 ou en participant aux formations proposées par « Des pasteurs selon mon cœur ». Dans cette dernière association, notons du reste le fait que plusieurs coachs sont par ailleurs membres de l’une ou l’autre des communautés du Renouveau implanté. Ainsi, tout en conservant une place importante et bien délimitée dans le catholicisme, les communautés charismatiques prennent part à cette « fabrique d’un christianisme transconfessionnel centré sur l’individu et sa conversion personnelle ». Elles ont intégré le vaste champ d’un « œcuménisme évangélisateur » (Willaime, 2011 : 349).
Sur le plan organisationnel, le pape François érige CHARIS 24 en lieu et place de l’ICCRS. Les statuts de ce nouveau service commencent par rappeler dans leurs préambules la dimension œcuménique du Renouveau charismatique. Ils insistent ensuite sur « l’expérience fondamentale du Baptême dans l’Esprit Saint » partagée par tous ceux qui se rattachent à cette mouvance. Enfin, ils traduisent une volonté de redonner de la souplesse à son organisation 25 et de favoriser une pluralité d’expressions charismatiques 26 .
Conclusion
Le Renouveau charismatique est « un enfant du pentecôtisme nord-américain » (Pina, 2001 : 26). Aussi, dans sa forme initiale, il se caractérisait par l’importance accordée aux émotions religieuses et la proximité qu’il entretenait avec les milieux pentecôtistes. Dans un second temps, lorsqu’il s’institutionnalisa, le Renouveau perdit de son effervescence et quitta les marges de l’Église. En réaction à cette institutionnalisation du Renouveau, des initiatives furent prises dans le but d’inverser le cours des choses. Elles renouèrent, dans un troisième temps, avec le monde évangélique et favorisèrent des expressions émotionnelles intenses. Actuellement, s’observe une introduction de pratiques pentecôtistes en milieu catholique par des groupes qui ne souhaitent pas se voir identifiés au Renouveau charismatique et qui veillent à en atténuer les aspects les plus déroutants. Cette quatrième étape pourrait être celle du « post-charismatisme ».
Les prises de positions du pape François accréditent la thèse selon laquelle « l’évangélicalisation » du catholicisme ne se réduit pas aux 10% de catholiques réunis sous le label du « Renouveau charismatique ». Une vidéo en ligne 27 montre le cardinal Bergoglio recevant le Baptême dans l’Esprit-Saint en Argentine, lors d’un rassemblement réunissant des catholiques et des évangéliques. Devenu pape, il encourage l’ensemble des catholiques à vivre « la grâce du Baptême dans le Saint Esprit » 28 employant à dessein ce vocable pour souligner ce qui unit les différentes confessions chrétiennes (catholiques et pentecôtistes notamment). Car, pour le pape, « il y a là un problème qui est un scandale : c’est le problème de la division des chrétiens » 29 . Aussi, le pape François place-t-il son pontificat sous le signe du rapprochement catholiques-évangéliques. Il « impose un nouveau paradigme. Après la condescendance et la méfiance, voici le temps venu du dialogue d’égal à égal et de l’influence réciproque », écrit Sébastien Fath (2016 : 52). Ces injonctions en provenance du sommet de la hiérarchie catholique nous invitent à nous demander dans quelle mesure la culture ecclésiale n’est-elle pas en train de se transformer ? En se diffusant largement au sein du catholicisme, les éléments pentecôtistes ne sont-ils pas en train favoriser un mouvement de rupture profondément rénovateur ? Quoiqu’il en soit, elles manifestent la prise de conscience par Rome du fait que les forces vives du catholicisme sont hors d’Europe et en particulier là où les pentecôtismes rayonnent. Favoriser le Renouveau charismatique et encourager l’ensemble des catholiques à imiter les évangéliques dans leur zèle « missionnaires », c’est aussi, pour l’institution ecclésiale, le moyen par lequel elle entend conserver une certaine influence.
Footnotes
Financement
Aucun soutien financier spécifique émanant d’un organisme de financement public, d’une société commerciale ou du secteur non-marchand n’a été attribué à cette recherche.
Notes
Biographie de l’auteure
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