Abstract
The comparison of meetings and protocol of the Lions Clubs in a ritual, offers an opportunity to measure the political impact of this community and the effect the meetings have outside the circle. The study also allows us to understand the importance of the Lions Clubs in Africa, where it cannot be reduced to a meeting of wealthy people seduced by the opulence and the opportunity to find new sources of profit. Lions are compared by population to diplomats because of their appearance, wearing uniforms and medals and are received by the highest political authorities from other nations. In the West this behaviour is seen as a caricature of governance but for members the meetings offer occasions for work and friendship. This appears like political religion because of the hidden goal: to conquer the independence of Africa in the Lions Clubs. This objective is facilitated by the explosion in the number of African members showing the social movement that rages at the top levels of society. The African elite, by its transformation of charity into political rally, proposes a new form of pan-Africanism.
Introduction
Ce texte est issu de différentes missions réalisées au Bénin ainsi qu’au Congo Brazzaville entre 2011 et 2015. J’y ai suivi les réunions des Clubs, les séances de travail en cercle restreint et accompagné plusieurs hauts responsables. J’ai également suivi certains membres dans leur activité professionnelle et leur vie familiale. L’observation sur le terrain se fait avec une caméra. Parallèlement à la rédaction de la thèse, je réalise un long métrage documentaire sur le Lions Clubs. La caméra m’a ouvert des portes et m’a placé au cœur de l’organisation. 1 Le film met l’accent sur la dynamique des réunions et l’importance accordée à l’apparence au sein du Lions Clubs. La thèse abordera, au moyen d’archives et de nombreux récits de vies, l’évolution de l’association sur le continent, les objectifs poursuivis et l’interpénétration entre le Lions Clubs et la vie politique du pays. Un bref examen de l’historique du Lions Clubs au Bénin met en évidence ces convergences entre les actions des membres et l’histoire du pays dès 1960. Cette tendance est également visible au travers de leur volonté actuelle d’obtenir leur « indépendance Lionistique » (comme disent les Lions) en recrutant de nouveaux membres: le développement de la branche continentale devenant l’objectif des Lions d’Afrique. La similitude entre la dépendance des clubs d’Afrique à l’association nord Américaine et le contexte géopolitique d’un continent toujours asservi à l’aide internationale permet sans doute de trouver l’origine de l’extraordinaire motivation des Lions Africains. Les réunions, comme nous le verrons, peuvent être qualifiées de « liturgie politique » (Azria et Hervieu-Léger, 2013: 666) et ravivent le débat des sociologues des religions sur les interprétations différentes que faisaient Durkheim et Weber quant à la perméabilité, avérée ou non, entre religion et politique (Tyrell, 2013) et sur ce qu’il y aurait de commun entre ces « sphères de valeur » et ces « ordres de vie » (Weber, 1996: 410).
L’association du Lions Clubs, en tant que Club-Service International, a des pratiques et des usages (œuvres caritatives, formation des jeunes, réunions régulières…) qui en font « une communauté » (Durkheim, 2008: 65) active dans le champ socio-politique. Et cette communauté, en expansion sur le continent africain, a pour principe de favoriser les contacts entre leurs « chefs charismatiques » (Weber, 1995: 289–290) et les hauts responsables des États. Cette proximité engendre une perception très clivée de l’association par ceux qui n’en font pas partie, la comparant soit à une secte (Geschiere, 2000), 2 soit à une religion civile (Rousseau, [1963] 1762 ; Piette, 1993 ; Fath, 2004) faisant le lien entre la société civile et l’État et qui se préoccupe « des phénomènes de piété collective » (Willaime, 1993) via son programme caritatif symbolisé par le slogan « We Serve ».
Les Lions Clubs d’Afrique
Le premier Lions Clubs voit le jour en 1917 aux États-Unis d’Amérique. Le club-service s’internationalisera ensuite de façon significative après la deuxième guerre mondiale. 3 En France, le premier club est créé en 1948. Aujourd’hui, ce pays compte 1230 clubs et 28000 membres. 4 Les pays du Maghreb seront les premiers du continent Africain à accueillir des Clubs (dans la ville de Casablanca en 1953). Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie formeront le District 401 5 à partir de 1968.
En Afrique sub-Saharienne, le Congo Brazzaville, la Guinée Conakry 6 et la Côte d’Ivoire ouvrent la voie en 1954. Le Cameroun, le Sénégal, le Tchad, la République Centrafricaine, le Togo, l’Île de la Réunion et le Mali suivront entre 1955 et 1958. Le Bénin, le Burkina Faso et le Niger formeront la troisième cohorte en 1961. Ils constitueront le District 403 qui, par la suite, se scindera en District 403 A et B et, plus tard encore, en District 403 A1 et A2, B1 et B2, au gré de l’augmentation du nombre de clubs et de la simplification organisationnelle.
Le premier Lions Clubs est fondé au Bénin le 15 février 1961, peu après son indépendance (1er août 1960). Appelé Dahomey à l’époque, le pays va connaître une décennie tumultueuse, émaillée d’une dizaine de coups d’États. C’est dans cette atmosphère de fragilité politique que le club de Cotonou croîtra pour compter jusqu’à une quarantaine de membres. 7 En 1974, le chef de l’État, le major Kérékou, installe un « Régime militaro marxiste » (Strandsbjerg, 2005: 72) qui influencera le développement du Lions Clubs, le transformant en refuge pour la bourgeoisie. 8 Durant cette période, les membres du Lions Clubs Cotonou tissent 9 des liens avec les clubs des pays voisins. La jeune intelligentsia postcoloniale ouest-africaine se croise, à Lomé (Togo), à Accra (Ghana) ou à Cotonou comme en attestent les photos et procès verbaux des assemblées de l’époque. 10 Toléré par les autorités au début de la période marxiste, le club sera finalement interdit de 1978 à 1981, et disparaîtra des registres du Lions Clubs International. Mais le club renaîtra trois ans plus tard, avec la bénédiction du chef de l’État ; celui-ci recevra même le Président, le félicitant pour les actions sociales menées. À partir de ce moment le « club du Nouveau Départ » (comme le qualifiera son Président fondateur: Johnson, 1982) intégrera des membres du gouvernement. À la chute du régime en février 1990, au terme d’un processus de transition démocratique connu sous le nom de « Conférence Nationale des Forces Vives de la Nation » (Naumann, 1994), le Bénin comptera trois clubs.
À partir des années 1990, l’effectif progresse alors que les États Africains subissent les premiers programmes de décentralisation et d’ajustements structurels (Bierschenk et Olivier de Sardan, 1998 ; Mbembe, 2000). L’État se dilue dans des entités locales, le pouvoir se déplace du centre vers la périphérie 11 et les Lions Clubs épousent le mouvement. Ils s’implantent à l’intérieur du pays, quadrillant le territoire. L’organigramme structurel s’y prête bien. 12 La mécanique qui se met en place à partir de 1990 se perpétue, au point qu’à l’horizon 2020, le Leadership Africain 13 espère compter 30 000 membres. 14 Cette croissance permettra au continent d’être indépendant, c’est-à-dire de devenir, dans la terminologie du Lions Clubs, une « aire géographique et constitutionnelle ». Celle-ci ne comptera que les pays du continent et ne sera plus associée aux pays d’Asie du Sud et au Moyen-Orient. 15
Si le succès du Lions Clubs et l’intérêt d’« être dans un club » sont imputables à la globalisation économique (et aux gagnants qu’elle génère sur le continent africain), il ne faut pas perdre de vue que ce sont des circonstances sociopolitiques (fin du Marxisme, restructurations économiques, Programme d’Ajustements Structurels) qui ont favorisé l’expansion du Lions Clubs. En outre, à présent, c’est l’objectif politique (devenir une aire constitutionnelle) qui constitue la motivation de la hiérarchie africaine. C’est ainsi qu’au Bénin, « la petite famille » d’une quinzaine de notables des années 1960 a pu s’appuyer sur un réseau international pour résister, renaître et créer une structure réorganisant la société civile au lendemain de l’effondrement de la dictature. 16 C’est ce qui lui permet également, depuis le début des années 2000, d’œuvrer de façon remarquée, 17 sous la férule de deux Directeurs Internationaux africains successifs, 18 à l’autonomie de la « branche Afrique ». 19 La famille béninoise a pu ainsi agrandir et compte aujourd’hui près de 40 clubs.
Un club-service qui utilise les codes religieux
L’expansion et le succès du Lions Clubs rendent les membres très présents dans l’espace public. Leurs réunions dans les Hôtels sont plus fréquentes et plus visibles. En les décrivant, je vais me livrer à une lecture « sécularisée » du rituel (Remy, 2003: 2). Celle-ci fournira des explications quant aux motivations des membres, lorsque leur engagement associatif déborde le cadre usuel de leur association (lever des fonds pour remplir une mission caritative) et se rapproche des modes d’expressions de faits religieux (Willaime, 2012: 8). En d’autres termes, au cours des réunions et des opérations caritatives les membres « font plus que ce que le règlement demande », comme ils aiment le répéter. Leur motivation dépasse le simple gain d’intérêts matériels et ne peut avoir comme seule explication l’envie de se réunir pour accumuler un capital financier.
Pour analyser cette émulation, il faut s’intéresser à la place accordée aux personnages qui sont célébrés lors des réunions, tel le fondateur du Lions Clubs: Melvin Jones. Riche patron d’une compagnie d’assurance à Chicago, il fonde un club en 1917 qui prendra, quelques années plus tard, le nom de « Lions Clubs ». L’acronyme signifie « Liberté pour la sauvegarde de nos nations ». 20 La mémoire et les actes de ce patron « qui, un jour, a décidé de consacrer sa fortune aux autres » 21 sont rappelés régulièrement et trouvent même une déclinaison à travers un compagnonnage payant de 1000 $. 22 D’autres figures importantes sont également exhumées et ranimées 23 partout dans le monde là où les Lions sont présents. Le rappel des héros du Club n’est donc pas une particularité des réunions d’Afrique ; par contre, leur présence (en tant que héros occidentaux) dans le contexte sociopolitique du continent l’est. Elle transforme la réunion en un rite religieux, par la conjonction des lieux et de la symbolique utilisée (Piette, 1993). Quelques extraits de descriptions ethnographiques vont me permettre de l’expliquer.
Lors des « séances de travail » (terme employé par les membres pour désigner une réunion), il règne une attention très soutenue. Ces rencontres qui suivent invariablement la même chronologie en Occident qu’en Afrique (tel que j’ai pu l’observer partout au Bénin et à Brazzaville), sont répétitives pour ne pas dire ennuyeuses (de l’aveu même des participants). Après avoir observé la minute de silence, la minute de méditation
24
et entonné l’hymne Lions,
25
sont abordées des questions de la vie quotidienne du club: cotisations, état des effectifs, œuvres caritatives en cours, collectes de fonds, accueil de futurs membres. C’est ce qu’Albert Piette décrit comme des gestes qui traduisent le continuum de l’office dans ses errements et ses reprises (1996: 51). Suite à ce volet concernant l’organisation pratique, l’un des membres prodigue « une formation » sous la forme d’un court exposé de quinze minutes. Cet exposé concerne, soit un sujet de société, soit la vie et l’œuvre d’un fondateur, à partir duquel l’orateur tissera des liens avec le projet caritatif de l’association. La fin de la réunion est signalée par le président qui brandit son maillet de commissaire-priseur et fait retentir la cloche. Après cette partie protocolaire, les membres font alors ce qu’ils nomment de « la convivialité »: ils prennent un rafraîchissement ou un repas, avant de se séparer. La réunion s’achève et c’est à ce moment-là que le rite va manifester sa signification particulière sur le continent Africain. Les membres se dispersent dans les rues, regagnent leur véhicule et, visuellement, c’est un groupe d’individus en uniforme qui foulent le sable ou les pavés disjoints. À l’extérieur, le contexte social du pays surgit, les membres deviennent une attraction pour le non-initié, comme me le disait un Lion: … quand quelqu’un nous voit sur le terrain avec nos gilets de travail avec les logos, il peut avoir envie de nous rejoindre. L’un d’entre eux me disait avec obstination qu’il voulait comme moi un gilet. Il répétait « gilet, gilet ». Je crois qu’il pensait que j’étais riche, et que c’était grâce au gilet. (Entretien avec Achille G., Lions Clubs Cotonou les Oliviers, 2014).
Le port de vêtements distinctifs, visibles dans l’espace public, participe à nourrir la perception des clubs comme sectes, 26 et pour les Lions, il permet de « ne pas être confondu avec les voyous », comme le précisent les responsables. L’uniforme donne l’occasion d’éprouver un entre soi collégial, de se retrouver au sein d’un club de l’élite (Connan, 2014). L’uniforme ou l’insigne sont ce qui rassemble les fans et les joueurs d’un club de sport souligne Philippe Chanson. Il relève des éléments similaires (dans un club de Hockey), tels que: « chants de soutien, (…) présence d’un hymne qui structure le groupe, revues, tee-shirts, écharpes » (Chanson, 2015: 13). Dans les années 1990 déjà, Albert Piette, en parlant des clubs de sport et de leur aptitude à rallier et à fédérer des membres, les décrivait comme étant une des « religiosités séculières » (1993: 44). Cependant les clubs de sport ou de hobby ne soutiennent pas entièrement la comparaison avec les Lions Clubs. Ils ont des « traits perceptibles avec les religions existantes », mais n’entretiennent pas « de relations spécifiques (…) avec « la force du pouvoir (…), une autorité transcendante (…), une forte capacité de légitimation » (1993: 9). En d’autres termes, les clubs de sport n’activent pas de projet politique.
L’importance du contexte Africain
Depuis les années 2000, le Lions Clubs rayonne avec une large amplitude en Afrique, les manifestations internationales (et les programmes caritatifs) qu’il y organise, impressionnent les membres. Rares sont ceux qui accorderaient les mêmes capacités aux États dont ils sont originaires, et dont les performances en termes de services et de respects des règlements sont bien souvent remises en cause (Bierschenk et Olivier de Sardan, 2014). En imposant un mode d’organisation accepté par tous les membres, les Lions créent une « nouvelle famille » (Hervieu-Léger, 1986: 215),
27
les membres africains peuvent espérer y « monter en grade », y exercer des responsabilités continentales voire internationales. Les clubs créent engouement et fierté auprès de chacun, comme le dit l’un des membres lors de la conférence continentale All Africa: Quand je vois qu’au début, quand on appelait les pays africains dans les conventions internationales, puisque j’en ai fait plus de vingt, il n’y avait que un pays ou deux ou bien on était trois ou quatre. Aujourd’hui quand vous voyez le Nigéria arriver et les autres, on voit tous les pays africains qui sont là. Ça veut dire que dans l’avenir, nous allons exploser et ils vont comprendre que vous avez raison et je vous félicite encore. (Jean Baptiste Gouverneur de District Lion, Brazzaville, 2015)
Les Lions Africains qui appartiennent à une famille transnationale
28
sont désormais en train de créer leur propre branche. Ils génèrent ainsi une force d’attraction sans précédent auprès de la classe supérieure, ce que résumera un des leaders Béninois de l’association: Oh oui, nous ne recrutons pas n’importe qui. Tu n’as pas entendu les conditions que j’ai rappelées ? Quelqu’un de bonnes mœurs, de qualité, tu comprends ? Et qui nécessairement doit avoir un temps à consacrer aux autres, aux pauvres. Et qui en plus de cela doit avoir un peu d’argent pour faire fonctionner son club ! 150 à 200 000 francs par an, ce n’est rien, à côté de ce qu’il apporte pour soulager la misère humaine. (…) Parce que ce qu’ils gagnent en entrant… Il y a certaines choses qu’on ne dit pas, mais tu gagnes des relations en or. Tu sais parmi nous tu as des professeurs agrégés, des émérites, des opérateurs économiques très nantis, des hommes d’affaires qui ont beaucoup de relations, des médecins, des avocats, des notaires, des experts comptables. C’est-à-dire que c’est un milieu, où, si tu as un problème, tout le monde t’entoure de compétences utiles pour te sauver la vie. (Entretien filmé, Mourit A., Bénin, 2011)
Revêtus d’uniformes, les Lions appartiennent à une « communauté gagnante » (Abélès, 2002: 58) dont la vigueur est entretenue par les leaders-officiant. Ils mettent en relation leur présence ostentatoire (arborant médailles et plaques mentionnant leur grade), et leur position de chef ou d’entrepreneur local (Saint Lary, 2010 ; Daloz, 2002) avec la famille d’origine nord-américaine. En étant les pivots entre les antennes locales et internationales du Club, les supérieurs de Clubs créent la dimension spirituelle et politique auprès des membres de base. Les réunions du Lions Clubs prennent une double signification en Afrique: elles sont politiques parce qu’il faut recruter des membres, et deviennent religieuses, par le rite de rassemblement de gens de l’élite sur un continent marqué par de fortes différences sociales.
29
Ces Gouverneurs et Directeurs Internationaux ont un « charisme Weberien », de l’ordre de l’injonction, qui n’est pas strictement religieux, mais aussi politique (Ouedraogo, 1993: 145). L’art oratoire est enseigné au sein des « Instituts Lions »
30
afin que les Présidents de Club puissent s’assurer de la présence de tous leurs membres aux réunions hebdomadaires. Celles-ci sont la clé de voûte du Club, comme le signale un Gouverneur (responsable de six pays) à un président dont le club est déserté: Les membres, c’est comme ton fonds de commerce Président, si les gens ne viennent plus tu dois te poser des questions ! (André G. Bénin, 2011)
L’organisation efficace repose sur un contrôle par les « mentors, ou Lions-Guides » (pour reprendre leur vocable) que sont les Gouverneurs de District ; ils notent positivement ou négativement les présidents des clubs. Ces sanctions et ces récompenses sont source de la « grande émulation » (comme le disent les formateurs Lions) qui sert le projet politique. Chaque Lion ainsi que son club peuvent décrocher un trophée qui va les distinguer: Président de Club 100%, Secrétaire 100%, Meilleur club au concours de District…. 31 Les distinctions renforcent la symbolique du Lions Clubs auprès des membres, les plaques commémoratives sont exposées dans les salons, et le sentiment de satisfaction personnelle vécu par chacun consolide la communauté.
L’apparition des figures panafricaines remarquables
Les Lions Africains, aguerris et les plus titrés, qui ont gravi les échelons hiérarchiques jusqu’à être Gouverneurs ou Directeurs Internationaux, sont souvent de hautes figures politiques ou économiques.
32
Ils détiennent un pouvoir matériel (économique) qui devient spirituel (Durkheim, 2008: 65). Dès lors, depuis les années 2000, malgré le respect d’un protocole très strict, ce n’est plus le Président International qui est la personne la plus puissante pour les Lions d’Afrique. S’il recueille un certain succès de foule devant des Lions transformés en fans,
33
le successeur du fondateur (Melvin Jones) n’est qu’un président d’association et, en 2015, ce n’était qu’un vendeur de voitures Ford à la retraite,
34
doublé d’un prêcheur malhabile. Lors de ses discours, il cherchait à transcender une audience qui ne lui prêtait qu’une attention déférente. Pour convaincre, il devait « mouiller sa chemise ». En tant que chanteur amateur, il a traduit son programme en une courte chanson: « Renforçons la Fierté », composée afin qu’elle soit reprise dans chaque club. Lors d’une rencontre à Brazzaville, à laquelle j’assiste, il l’interprète en direct. Le public se lève et écoute, lorsqu’il empoigne le micro: Renforçons notre fierté. À travers le service, l’engagement pour des causes dignes et justes, construire nos clubs pour montrer au monde de quel bois nous sommes faits. Dig down deep, let it go, and roar like a Lion, tell the whole world, we’ll never stop tryin. We are the Lions Clubs, we can’t be denied, no, no, no. (Strenghten The Pride, Music and Lyrics by Joe Preston)
Les quelques cris, sifflets, voire les pas de danse, cessent aussitôt la chanson achevée. Dans ce cénacle sérieux, parce qu’il chante et se dandine d’une façon inhabituelle, il crée un instant la surprise, mais, in fine, ce qu’il en restera, c’est un souvenir cocasse sans plus. À ses côtés, le Directeur International Africain est un richissime avocat d’affaire, mécène et propriétaire de galeries d’art. Il s’exprime d’un ton calme, enthousiasme les fidèles par une parole d’or, qui est synonyme d’emploi et de réussite en dehors du Lions Clubs. Dans le salon de sa villa, il parle de ses motivations, quelques Lions l’écoutent: Au demeurant, tout être humain devrait d’abord connaître sa raison d’être. Quelle est ma mission sur terre ? Pourquoi Dieu maintient en moi le souffle de vie ? Nous parlons ce matin, d’autres se sont éteints depuis que nous parlons, et d’autres aussi naissent. Notre seule satisfaction, c’est d’être utile à l’autre et, dans ce sens, celui qui gagne aux élections, ou celui qui n’a pas obtenu les suffrages attendus pour être élu n’a pas pour autant perdu puisque nous servons d’abord nos communautés et nous servons Dieu au demeurant (il lève la main au ciel) (Entretien filmé avec Alexis V., Brazzaville, 2015).
Son « corps-Dieu » (Malamoud et Vernant, 1986) en impose tant par son calme que par le carnet d’adresse dont il dispose. Il est « la surabondance d’être et de vitalité (…) le corps divin (…) énergie, action, éclat, luminosité, gloire, splendeur » (Malamoud et Vernant 1986: 14–15).
Sa trajectoire faite de luttes qui l’ont finalement mené à la victoire, 35 en on fait un symbole auprès de la population. En menant des actions philanthropiques, non pas en son nom, auquel cas, il serait un évergète, 36 mais au nom du continent, il incarne littéralement le peuple des « Lions noirs » et devient l’homme capable de porter le combat pour l’Indépendance. JP Warnier décrit un phénomène contemporain de « corps-Dieu » au Cameroun, où le corps du roi est redevenu incontournable. C’est sa présence corporelle, dit-il, « à la mesure de la corpulence qu’il cultive », qui crédibilise sa capacité politique « à mettre en réseaux des élites urbaines, des opérateurs économiques locaux et expatriés, (…) » (2007: 24). Ces corps d’exception concrétisent un pouvoir politique (la réunion du Lions Clubs ou de la cour Royale) et un pouvoir économique, dans l’espace politique du Royaume ou du continent.
En invoquant le fondateur Melvin Jones, et prenant conscience de l’influence qu’ils ont auprès de leurs Lions, les leaders africains du Lions Clubs éprouvent à chaque prestation leur puissance, mais aussi leurs faiblesses, dont la plus patente est la dépendance à l’égard des États-Unis.
37
Lors des grandes manifestations panafricaines, c’est précisément cet aveu de dépendance qui est utilisé par les plus hauts responsables africains pour motiver les membres et en attirer de nouveaux. Comme le dit un adjoint du Directeur International, responsable du Groupe Mondial de l’Effectif: Si nous sommes aire constitutionnelle en Afrique, nous n’irons pas négocier en Inde (pays qui abrite la représentation permanente pour l’Afrique). Nous négocierons entre nous, créons beaucoup de clubs, faisons la croissance, allons à l’aire géographique. Vous rêvez oui ou non d’aller à l’aire géographique jeunes gens ? Moi je veux vous entendre dire oui (Norbert B., Brazzaville, 2015).
Le propos, qui vise très concrètement à recruter, trouve une légitimité politique dans le combat panafricain. La combinaison entre un discours politique et une situation de faiblesse est pour Houseman le « rite en soi » (1998: 88): il est « socialement important pour le groupe » et est « retranscription d’un état d’être d’une société » (2008: 1). La gestuelle qui se conjugue au propos est également pour Bourdieu, qui l’évoque dans « Langage et pouvoir symbolique » (2001), constitutive d’un discours qu’il qualifie de performatif. Pour lui, il trouve son fondement dans un contexte inégal, qu’il qualifie de régionaliste et que je pourrais ici qualifier de panafricaniste. Il vise à « faire connaître et reconnaître la région ainsi délimitée contre la définition dominante » (2001: 285).
Ainsi, par la façon dont les supérieurs du Club portent leur message, par des corps puissants qui s’expriment dans un contexte pauvre, les Lions d’Afrique créent un contenu politique. Non seulement, ils profitent de « la canonisation des héros », ce que Piette souligne comme étant un des critères d’une religion civile (1997: 20), mais ils y accolent leur revendication fondée sur une inégalité (leur faible effectif). La branche Africaine profite ainsi d’un réseau caritatif mondial pour créer un panafricanisme d’élite. 38
Conclusion
Le Lions Clubs en Afrique est une association qui devient une religiosité séculière à caractère politique, par le rite observé et la place attribuée aux leaders. Les Lions ont un objectif interne, recruter 10 000 membres, qui génère une motivation importante dans l’ensemble des clubs du continent. L’expansion du Lions Clubs trouve paradoxalement un écho auprès de la population, parce qu’elle revêt une charge symbolique qui dépasse le giron associatif, celle de rendre le « continent indépendant ». Les Lions d’Afrique font ainsi du projet caritatif du Club un prétexte pour regrouper et motiver leurs affiliés, les réunions deviennent un rituel par la ferveur et le respect strict des règles et codes. Considérer les réunions comme un rite permet d’interpréter comme une attitude rusée (Laurent, 1998), l’apparent mimétisme des leaders africains qui s’affilient à une association occidentale. Lorsque les Lions Africains se réunissent et se soumettent aux règles et préceptes émanant d’une direction basée aux États-Unis, c’est finalement pour s’en affranchir. Se réunissant « entre eux », ils constituent une élite locale d’envergure internationale dont les leaders sont connus et respectés au-delà du continent. L’expansion africaine du Lions Clubs exprime l’importance et le désir d’une réflexion politique pour ses membres qui la mettent en pratique dans les actes et les gestes d’une association transnationale. La question de l’extraversion, chère à Bayart, 39 se trouve ainsi ravivée dans le monde associatif de l’élite par un biais politique plutôt qu’économique. 40 Grâce à leurs opérations caritatives de haut niveau, les Lions africains se substituent à leurs propres États. À travers leurs réunions visibles mais considérées comme secrètes et opaques par un public non initié, ils créent une liturgie dans un contexte économique instable. Cela peut être considéré comme un opportunisme économique, dont le rituel se limite à une réunion tenue dans un hôtel de luxe. Mais lorsque l’on prend la mesure du déploiement du rite à l’échelle continentale, il s’agit d’une dynamique politique qui permet à l’élite de se fédérer, par-delà les frontières de l’État-Nation.
Footnotes
Financement
Jean-Frédéric de Hasque est doctorant et est Research Fellow of the Fonds de la Recherche Scientifique – FNRS.
Remerciement
Je remercie Jacinthe Mazzocchetti (UCL) qui a effectué une relecture et enrichi par ses commentaires le présent texte, ainsi qu’Anne-Marie Vuillemenot (UCL) qui lors de la 33ème Conférence de la SISR « Sensing Religious » m’a permis de participer au panel « Sentir, éprouver, expérimenter: Quel avenir pour le religieux en anthropologie? » qu’elle co-organisait avec S. Mesturini (UCL) et T. Fontanari (UCL), et qui est à l’origine du texte.
Notes
Biographie de l’auteur
Adresse: Laboratoire d’Anthropologie Prospective –Université Catholique de Louvain, 1 Place Montesquieu bte L2.08.01, 1348 Louvain-La-Neuve, Belgique.
Email:
