Abstract
While the Assemblies of God (AoG) in French Polynesia insist on the dimension of choice in their definition of Pentecostal belonging, in contrast with the âhistoricalâ Protestant identity inherited from parents, the conditions under which Pentecostal conversions take place lead us to qualify this simplistic opposition. The institutional recognition of personal conversion (through immersion baptism) by AoG ministers depends, in fact, on the regularisation of the conjugal situation. In so doing, they alter the process of conversion by transforming a supposedly personal decision into a conjugal and family negotiation.
Adopting a gender perspective, the author first shows how the modalities of conversion to Pentecostalism and responsibility for such conversion vary significantly according to the gender and conjugal situation of the individual concerned. She goes on to question the signification of the âautonomyâ and âindividual freedomâ promoted by Pentecostalism in so far as these are associated with a traditional division of gendered roles focused on the upholding of âfamilial valuesâ.
Introduction
En PolynĂ©sie française â collectivitĂ© dâoutre-mer de 260â000 habitants intĂ©grĂ©e au sein de la RĂ©publique française â les AssemblĂ©es de Dieu (ADD) se sont implantĂ©es Ă partir des annĂ©es 1980, essentiellement Ă Tahiti, Ă Moorea et aux Ăźles Sous-le-Vent, en mettant en avant le caractĂšre multiculturel des assemblĂ©es et le bilinguisme des cultes. Dans la grande majoritĂ© des cas, les convertis sont dâanciens membres de lâĂ©glise protestante mÄâohi (EPM), une Ă©glise protestante «âhistoriqueâ» hĂ©ritiĂšre de la London Missionary Society (sociĂ©tĂ© missionnaire implantĂ©e Ă Tahiti Ă la fin du 18e siĂšcle) qui rassemble environ 40â% de la population. La direction des ADD souhaite se dĂ©marquer de lâEPM engagĂ©e depuis les annĂ©es 1980 dans un militantisme politique et culturel â pour la dĂ©fense du peuple mÄâohi, de sa langue et de sa terre â en mettant en avant une dĂ©marche strictement personnelle et religieuse. Pour autant en matiĂšre dâĂ©thique sexuelle, elle adopte une politique disciplinaire relativement proche de celle de lâEPMâ: dans ces deux Ă©glises protestantes, les prises de responsabilitĂ©s restent conditionnĂ©es Ă la rĂ©gularisation de la situation conjugale des individus et cette exigence disciplinaire nâa pas la mĂȘme signification selon que lâon est un homme ou une femme. Tout en insistant sur la dimension individuelle de la conversion, les ADD promeuvent une rĂ©partition traditionnelle des rĂŽles sexuĂ©s centrĂ©e sur la dĂ©fense des «âvaleurs familialesâ».
Cet article a pour objectif, Ă partir de lâĂ©tude de lâADD de Moorea, dâanalyser lâarticulation entre, dâune part, la valorisation, dans le discours de la conversion, de lâautonomie et de la responsabilitĂ© individuelles, et dâautre part, la rĂ©partition sexuĂ©e des responsabilitĂ©s des nouveaux convertis, qui invite Ă une dĂ©finition renouvelĂ©e de lâindividualisme en pentecĂŽtisme. Le processus dâindividualisation des croyances et des pratiques religieuses a profondĂ©ment transformĂ© le paysage contemporain religieux. NĂ©anmoins, comme le souligne DaniĂšle Hervieu-LĂ©ger, ce processus dĂ©fini par un double mouvement de dĂ©sinstitutionalisation des pratiques et de subjectivisation des croyances reste limitĂ© pour au moins deux raisonsâ: lâindividualisme religieux â caractĂ©risĂ©, dans la perspective mystique, par la recherche dâune relation Ă Dieu qui nĂ©cessite un dĂ©pouillement de soi â ne correspond pas Ă la conception moderne de lâindividu et Ă la reconnaissance de lâautonomie du sujet (Hervieu-LĂ©ger, 2010â: 42). Surtout, chaque individu selon ses appartenances sociales et culturelles ne dispose pas des mĂȘmes ressources pour accĂ©der Ă ce processus dâindividualisation (Hervieu-LĂ©ger, 2010). Une approche de genre permet ainsi dâĂȘtre attentif aux modalitĂ©s pratiques dâengagement religieux et de mieux comprendre les contraintes sociales pesant sur les individus.
DiffĂ©rentes Ă©tudes ont montrĂ© que les Ă©glises pentecĂŽtistes dĂ©veloppent des normes de genre complexes basĂ©es sur de nouveaux modĂšles de fĂ©minitĂ© et de masculinitĂ© (Cucchiari, 1990) qui ouvrent un espace de nĂ©gociation possible Ă la transformation des relations de genre, notamment en situation migratoire (Maskens, 2009). Dans dâautres Ă©glises protestantes Ă©vangĂ©liques, lorsque les normes religieuses de genre et la pratique sont en profond dĂ©calage, les membres peuvent nĂ©anmoins rĂ©ussir Ă conjuguer traditionalisme symbolique et pragmatisme Ă©galitaire en donnant par exemple Ă lâactivitĂ© salariĂ©e de lâĂ©pouse (censĂ©e rester Ă la maison) une nouvelle lĂ©gitimitĂ© au service du bien-ĂȘtre familial (Gallagher et Smith, 1999). Les normes de genre promues par les ADD ne constituent pas un ensemble normatif clos sur lui-mĂȘme dans la mesure oĂč elles sâinscrivent, en PolynĂ©sie française, dans un contexte de pluralisation normative et de mobilitĂ© religieuse des nouveaux convertis qui rĂ©investissent, pour certains, des dispositions pratiques hĂ©ritĂ©es de lâEPM (Fer, 2009â: 160). NĂ©anmoins et sans relativiser les possibilitĂ©s de nĂ©gociation et de rĂ©appropriation des normes religieuses de genre, deux rĂšgles viennent rĂ©guliĂšrement rappeler la hiĂ©rarchie des sexes au sein des ADD de PolynĂ©sie françaiseâ: lâobligation de mariage pour les candidats au baptĂȘme qui vivent en concubinage et le non accĂšs des femmes au pastorat. Il sâagira donc de montrer comment les modalitĂ©s de conversion au pentecĂŽtisme et de prise de responsabilitĂ©s diffĂšrent selon le sexe et la situation conjugale des individus et de sâinterroger sur la signification de lâautonomie et de la libertĂ© individuelles promues par le pentecĂŽtisme mais largement encadrĂ©es par des exigences morales et comportementales contraignantes.
Le genre de la conversion
Lâanalyse de la genĂšse de lâADD de Moorea au cours des annĂ©es 1980 rĂ©vĂšle une proportion importante de femmes ĂągĂ©es confrontĂ©es Ă des problĂšmes de santĂ© et Ă la recherche de la guĂ©rison, parmi les premiers convertis. Les femmes â mĂšres, Ă©pouses ou conjointes â ont par la suite jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans la diffusion du pentecĂŽtisme aux autres membres de la famille. De façon comparable Ă lâanalyse dâAnnelin Eriksen (2006) sur la diffusion du protestantisme au Vanuatu (ex Nouvelles-HĂ©brides), il existe, Ă cĂŽtĂ© de «âlâhistoire officielleâ» qui insiste sur le rĂŽle pionnier des hommes missionnaires et le moment fondateur des premiĂšres campagnes dâĂ©vangĂ©lisation, une «âhistoire officieuseâ», celle de ces femmes qui ont largement contribuĂ© sur le long terme Ă la diffusion du pentecĂŽtisme dans le cadre des relations amicales, de proximitĂ© et surtout familiales. Ă de rares exceptions prĂšs, parmi les couples engagĂ©s dans lâADD de Moorea en 2009, les Ă©pouses ont frĂ©quentĂ© lâĂ©glise pentecĂŽtiste avant leur mari, comme lâillustre le parcours de Ravanui. Originaire de Tautira (Tahiti), et ayant reçu une solide Ă©ducation protestante, Ravanui dĂ©mĂ©nage Ă Maatea (Moorea) aprĂšs son mariage pour sâinstaller sur les terres du beau-pĂšre de son mari et cesse dĂšs lors dâaller Ă lâĂ©glise protestante mÄâohi. Elle explique comment, en 2000, mama Maiere, la voisine de sa belle-mĂšre qui habitait Ă cĂŽtĂ©, venait de temps en temps la voirâ:
⊠et par la suite je voyais ma belle-mĂšre qui allait avec elle Ă des rĂ©unions dâĂ©vangĂ©lisation et moi, ça me manquait⊠donc jây allais dâabord par curiositĂ© et puis bon⊠jâai dĂ©cidĂ© que le Seigneur il peut faire quelque chose pour mon foyer et jâavais aussi mon Ă©poux qui Ă©tait dans lâalcool⊠je voulais quand mĂȘme quâil suive le Seigneur, quâil vienne et puisse entendre quand mĂȘme ce que le Seigneur a pour lui. Et puis donc le Seigneur il a vite rĂ©pondu Ă ma priĂšre, ce qui fait quâun dimanche matin il a dit «âAllez, dĂ©pĂȘchez-vous de vous prĂ©parerâ!â» parce quâil Ă©tait dĂ©jĂ prĂȘt Ă aller au culteâ! (sourires) mais bon je lâai quand mĂȘme averti de prendre un mouchoir parce que lĂ -bas on fait que pleurer (rires)
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.
Le parcours exemplaire de Ravanui permet de souligner deux points importants. Dâune part, lâobjectif prioritaire de ces femmes mariĂ©es, comme dâailleurs dans de nombreuses Ă©glises pentecĂŽtistes au BrĂ©sil (Mariz et Machado, 1997â: 43) et en AmĂ©rique latine (Drogus, 1997â: 62), est de convertir leur mari. Dâautre part, les personnes qui se sont converties au pentecĂŽtisme Ă Moorea Ă©taient dans leur grande majoritĂ© originaires de lâEPM mais ne frĂ©quentaient plus cette Ă©glise au moment de leur conversion. La forte territorialisation des appartenances religieuses au sein de lâEPM (dont les paroisses sont elles-mĂȘmes sous-divisĂ©es en groupes rĂ©unissant les membres par origine familiale et territoriale) constitue un modĂšle organisationnel fragilisĂ© par les migrations internes notamment parce que les Ă©pouses ne savent pas comment sâinsĂ©rer dans une nouvelle paroisse sans lâaide de leur mari, non (ou moins) pratiquant. La conversion au pentecĂŽtisme apparaĂźt dĂšs lors comme une maniĂšre de «âretrouver le chemin de lâĂ©gliseâ»â; elle constitue moins un changement radical du mode de pensĂ©e des convertis quâun rĂ©ajustement plus modeste de lâidentitĂ© personnelle (Hefner, 1993â: 17), «âune appropriation progressive dâun mode de vie⊠une maniĂšre de donner Ă sa vie une nouvelle temporalité⻠(Maskens, 2009â: 75). Dans cette configuration, les convertis inscrivent leurs parcours dans une continuitĂ© historique et familiale en considĂ©rant le pentecĂŽtisme comme le protestantisme «âauthentiqueâ» (Fer, 2009â: 159), celui de leurs parents et surtout de leurs grands-parents, Ă une Ă©poque oĂč lâorthodoxie et lâorthopraxie religieuses rĂ©gissaient idĂ©alement lâensemble des relations familiales et communautaires. Cette justification de la conversion au pentecĂŽtisme se nourrit dâune vision nostalgique de la famille unie autour des priĂšres familiales (pureraâa fÄtiâi) oĂč le respect de la parole des «âanciensâ» allait de pair avec les solidaritĂ©s familiales alors quâaujourdâhui la multiplication des «âproblĂšmes de terreâ» en indivision divise profondĂ©ment les familles polynĂ©siennes sur les modalitĂ©s dâhĂ©ritage.
Les assemblĂ©es se dĂ©finissent elles-mĂȘmes comme «âune vraie familleâ», une famille unie autour des «âfrĂšres et sĆurs en Christâ». Cette mĂ©taphore de la famille idĂ©ale sâinscrit, en PolynĂ©sie française, dans un contexte de profondes mutations Ă©conomiques et sociales (migrations internes, urbanisation, allongement de la scolaritĂ©) qui ont des incidences sur les normes de genre â le dĂ©veloppement du secteur tertiaire a ainsi favorisĂ© la progression rapide de lâactivitĂ© salariĂ©e des femmes â et sur lâorganisation familiale â dĂ©sormais le modĂšle de la famille nuclĂ©aire supplante celui de la famille Ă©largie 2 .â Pour autant les mutations socio-Ă©conomiques nâexpliquent pas Ă elles seules le rappel de normes de genre traditionnelles qui serait lĂ©gitimĂ© par le dĂ©calage grandissant entre la «âfamille idĂ©aleâ» et la «âfamille rĂ©elleâ». En matiĂšre conjugale, la pratique du concubinage est ancienne, comme lâattestent les comptes rendus missionnaires du 19e siĂšcle (Malogne-Fer, 2007â: 31â35). Tout en souhaitant se dĂ©marquer de lâEPM, les ADD ont adoptĂ© une politique disciplinaire comparable Ă celle de lâEPM en matiĂšre dâĂ©thique sexuelle.
Mariage et conversionâ: des conversions pas si individuelles
Dans les deux Ă©glises (EPM et ADD), la prise de responsabilitĂ©s nâest autorisĂ©e quâaux personnes mariĂ©es 3 . Les ADD de PolynĂ©sie française obligent les candidats au baptĂȘme par immersion Ă rĂ©gulariser leur vie conjugale, câest-Ă -dire pour ceux et celles qui vivent en concubinage Ă se marier avant de sâengager officiellement dans lâassemblĂ©e. Or en PolynĂ©sie française le concubinage constitue un mode de vie en couple frĂ©quent 4 . Surtout, cette injonction au mariage ne revĂȘt pas la mĂȘme signification selon quâon est un homme ou une femme. Si les hommes nâont gĂ©nĂ©ralement pas Ă convaincre leur conjointe â elles frĂ©quentent dĂ©jĂ les ADD â, il nâen va pas de mĂȘme des femmes, qui sont les premiĂšres Ă rejoindre lâassemblĂ©e.
Justine, qui a une soixantaine dâannĂ©es, rencontre, au dĂ©but des annĂ©es 1990, des membres de lâĂ©glise pentecĂŽtiste de Moorea qui venaient rendre visite Ă sa mĂšre grabataire dont elle avait la charge
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. Elle ne frĂ©quentait plus lâĂ©glise protestante mÄâohi depuis longtemps. MalgrĂ© son dĂ©sir de conversion, Justine ne peut pas passer par les eaux du baptĂȘme parce quâelle nâest pas mariĂ©e et son conjoint, un mĂ©tropolitain non croyant, ne voit pas dâun bon Ćil sa participation aux cultes pentecĂŽtistesâ:
La premiĂšre semaine je voulais aller Ă la rĂ©union et il commençait Ă me dire ceci cela, mais je ne fais[ais] pas cas, jâallais Ă la rĂ©union. - Il disait quoiâ? «âOui, qui câest celui-lĂ â? On tâa fait un lavage de cerveauâŠâ», des mots que tu nâas pas envie dâentendre.
Son conjoint est dâautant moins disposĂ© Ă se marier quâil sait pertinemment quâen se mariant, Justine pourrait enfin «âpasser par les eaux du baptĂȘmeâ» et prendre des responsabilitĂ©s dans lâADD de Moorea.
Moi je la fais toujours [la priĂšre] en silence avant de manger et lui [mon mari] il attaque dĂ©jĂ son assiette et jusquâĂ aujourdâhui⊠jusquâĂ aujourdâhui, il mange et moi je prie, je ne peux pas lâinterdire et quand je demandais Ă mon [futur] mari, Ă lâĂ©poque je veux me marier, pour passer par les eaux du baptĂȘme il faut se marier, câĂ©tait aussi un combat mais alors jâai parlĂ© [priĂ©], jâai parlĂ© [priĂ©]⊠aprĂšs jâai arrĂȘtĂ©, jâai dit Seigneur, «âĂ©coute, jâai dit ce que jâai dit et si vraiment tu veux que jâarrive Ă ce stade, Ă avoir ce but de se marier, je te laisse faire parce que je nây arrive pas, câest toujours non, et ceci et cela câest toujours nĂ©gatif, nĂ©gatif â»âŠâ
Justine se marie pourtant en 2000, 17 ans aprĂšs son entrĂ©e dans lâassemblĂ©e de Dieu de Moorea. Justine voit dans la dĂ©cision de son mari la rĂ©ponse de Dieu Ă ses nombreuses priĂšres tout en se demandant pourquoi Dieu a mis tant de temps Ă rĂ©pondre. Il faut en fait, pour mieux comprendre ce mariage tardif, prendre en compte, Ă lâĂ©poque de ce mariage, le dĂ©sengagement religieux de Justine. Justine nâallait plus Ă lâĂ©glise depuis trois ans suite Ă un conflit avec le pasteur de lâAssemblĂ©e relatif au dĂ©calage grandissant entre son statut (de non baptisĂ©e) et ses activitĂ©s dans lâĂ©glise (ses parlers en langues). Alors quâelle nâĂ©tait toujours pas baptisĂ©e par immersion, Justine avait â au cours dâun rassemblement de PentecĂŽte Ă Tahiti â fait lâexpĂ©rience du baptĂȘme du Saint Esprit (câest-Ă -dire du parler en langues ou glossolalie) quâelle utilisa ensuite lors des cultes Ă Moorea au motif que lorsque «âDieu donne des dons il faut les exercerâ». Mais ce faisant elle remettait en cause la chronologie et la hiĂ©rarchie entre les diffĂ©rents «âdonsâ» et contredisait le pasteur qui estimait que la glossolalie devait ĂȘtre un don «ârĂ©servé⻠aux seuls membres baptisĂ©s. Elle quitte donc lâĂ©glise et câest parce quâelle ne frĂ©quentait plus lâĂ©glise que son mari a acceptĂ© de se marier estimant que le mariage ne revĂȘtait plus dâenjeux religieuxâ; le mariage de Justine suivi dâun retour Ă lâĂ©glise suite Ă un changement de pasteur ne sâest pas accompagnĂ© de la conversion de son mariâ: Câest toujours un combat tous les jours. [Mon mari] il est pas venu [pour mon baptĂȘme]. Je lâai invitĂ© Ă venir et il nâest pas venu⊠Je voulais laisser tomber ce jour lĂ , ce dimanche et puis [pasteur] Gilbert mâa dit, «ânon, continue câest toujours comme ça, Justine, jusquâĂ ce que tu vas passer dans les eaux et encore quand tu auras passĂ© dans les eaux tu auras toujours [des Ă©preuves]â» comme si la vie dans le Seigneur nâest pas en rose, on a dâune maniĂšre ou dâune autre des combats tous les joursâŠâ
Alors que les assemblĂ©es de Dieu de PolynĂ©sie française insistent sur la dimension choisie de lâappartenance au pentecĂŽtisme, par opposition au protestantisme historique hĂ©ritĂ© des parents, les conditions de plausibilitĂ© des conversions au pentecĂŽtisme relativisent cette opposition binaire. Lâexemple de Justine montre comment la discipline de lâĂ©glise a pour consĂ©quence de transformer ce qui est supposĂ© ĂȘtre une dĂ©marche de conversion personnelle en nĂ©gociation familiale et conflit conjugal. Dâautres Ă©tudes soulignent les conflits conjugaux lorsque le mari refuse de se convertir. En Sicile, Salvatore Cucchiari montre ainsi que la conversion de lâĂ©pouse est comprise comme un acte de rĂ©bellion Ă lâĂ©gard du mari â dont lâhonneur dĂ©pend de sa capacitĂ© Ă contrĂŽler son Ă©pouse â qui provoque de violentes divisions familiales (Cucchiari, 1990â: 697â698). Mariz et Machado notent nĂ©anmoins que dans les Ă©glises pentecĂŽtistes au BrĂ©sil ces tensions conjugales sâattĂ©nuent notamment parce que ces Ă©pouses ont fait lâapprentissage dâune gestion non frontale des conflits basĂ©e sur la patience et la tolĂ©rance (Mariz et Machado, 1997â: 44â46). Mais la particularitĂ© des ADD de PolynĂ©sie française est de conditionner la reconnaissance institutionnelle de la conversion individuelle Ă la rĂ©gularisation de la situation conjugale, câest-Ă -dire, dans le cas des couples non mariĂ©s, de conditionner lâengagement religieux dâune personne Ă lâaccord du conjoint. Une femme qui nâarrive pas Ă convertir son conjoint est supposĂ©e ne pas prier ou ne pas croire assez bien ou assez fortâ: en dâautres termes si le conjoint ne se convertit pas, la responsabilitĂ© incombe, au moins en partie, Ă la femme. Ă lâinverse, une femme dont le mari se convertit remercie le Seigneur, elle nâa dans ce cas Ă©tĂ© quâun «âinstrument de Dieuâ».
Pour les femmes cette exigence de rĂ©gularisation du concubinage peut apparaĂźtre paradoxale dans la mesure oĂč elle entre en conflit avec une autre norme valorisĂ©e dans les ADD qui veut que la femme doit obĂ©issance et respect Ă son mari. Et les femmes qui vivent avec des hommes non-chrĂ©tiens peuvent ainsi mettre en avant la non conversion de leur conjoint pour remettre en cause lâautoritĂ© de ce dernier au sein du couple. Mama Maiere (ĂągĂ©e de 70 ans), qui a longtemps frĂ©quentĂ© les ADD avant de rejoindre le groupe dissident dâun ancien pasteur pentecĂŽtiste, exige de son conjoint quâil se convertisse ou quâil quitte la maisonâ:
Si vraiment tu acceptes que le Seigneur va te diriger et si tu acceptes [que] le Seigneur est ton sauveur et tu descends par lâeau du baptĂȘme pour accepter le service que le Seigneur tâa dit, lĂ je peux tâaccepter de revenir avec moi. Sinon non, câest pas conseillĂ© pour nous et je remercie le Seigneur
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Mais dans le mĂȘme temps, elle reconnaĂźt que le mari a lâautoritĂ© au sein du coupleâ:
Je sais maintenant que la femme doit [se] soumettre Ă son Ă©poux, la femme va respecter son Ă©poux, [alors que] pour moi avant je ne respect[ais] pas mon mari, câest moi qui dirige[ais] mon mari. Si je dis Ă mon mari, «âFais ça, fais çaâ» et bien il le fai[sai]tâ! Non, câest aprĂšs, aujourdâhui, [que] jâai dit, «âPardonne-moi Seigneur, jâai pas respectĂ© mon Ă©pouxâ». - Mais en mĂȘme temps tu lui as dit de partir⊠Oui, il est parti, ça fait une semaine maintenant⊠VoilĂ jâai dit Ă mon mari, «âTu vas aller, tu vas bien rĂ©flĂ©chir, je peux pas te forcer de venir servir le Seigneur, tu rĂ©flĂ©chis, ben câest trĂšs difficile pour toi de laisser ce qui sâest passĂ©, pas dâalcool, pas de cigarettes, pas dâaller partoutâ», non, ça je lâai bien expliquĂ© Ă mon mari.
Si les motivations de Mama Maiere â permettre par tous les moyens Ă un mari dâarrĂȘter lâalcool, les cigarettes et les soirĂ©es entre copains â sont frĂ©quentes, le cas de Mama Maiere qui demande Ă son mari de partir reste cependant isolĂ© 7 . En revanche, les exemples de femmes qui attendent pendant de nombreuses annĂ©es que leur conjoint se convertisse ou des Ă©pouses qui refusent de divorcer de peur de ne plus avoir de position sociale au sein des ADD sont plus frĂ©quents.
En PolynĂ©sie française, cette obligation de rĂ©gularisation de la vie conjugale repose sur une condamnation des relations sexuelles hors mariage considĂ©rĂ©es comme un pĂ©chĂ©. EugĂšne Lemaire, pasteur de lâADD de Papeete, propose ainsi aux concubins soit le mariage soit, en attendant, la chastetĂ©â; il regrette quâau sein de lâĂ©glise protestante mÄâohi les fiançailles soient considĂ©rĂ©es, Ă tort, comme une approbation par lâĂ©glise de cette pĂ©riode de concubinage. Cette obligation de rĂ©gularisation repose Ă©galement sur une exigence dâexemplaritĂ©â: les futurs membres dâĂ©glise doivent montrer, par un comportement exemplaire, la profondeur de leur foi chrĂ©tienne et la sincĂ©ritĂ© de leur conversion. Enfin la rĂ©gularisation de la vie conjugale repose sur la comprĂ©hension selon laquelle la croissance spirituelle des membres dâĂ©glise et la croissance numĂ©rique de lâĂ©glise dĂ©pendent fortement de lâĂ©tat «âassainiâ» des relations sociales. La rĂ©solution des conflits et les demandes de pardon entre membres sont ainsi considĂ©rĂ©s comme des prĂ©alables indispensables aux campagnes dâĂ©vangĂ©lisation. Mais en liant lâĂ©tat spirituel Ă lâĂ©tat des relations sociales lâinstitution autorise, en interne, des «âmontĂ©es en gĂ©nĂ©ralité⻠qui ne favorisent pas toujours la rĂ©solution des conflits, un diffĂ©rend pouvant ĂȘtre attribuĂ© aux mauvais caractĂšres des membres dâĂ©glise ou ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme lâĆuvre du diable qui Ă travers la mĂ©sentente entre deux membres vise lâassemblĂ©e dans son ensemble, incitant Ă une comprĂ©hension imbriquĂ©e des diffĂ©rents conflits «âen attente de rĂ©solutionâ». De mĂȘme lâimbrication entre conversion et mariage incite les personnes dans lâincapacitĂ© de rĂ©pondre aux exigences disciplinaires Ă mettre en avant des «âdonsâ» personnels reçus de Dieu (ici la glossolalie) pour compenser ou contrecarrer leur position marginale au sein de lâassemblĂ©e. Dans les deux cas, lâassemblĂ©e de Dieu crĂ©e les conditions de contestation en interne de lâinstitution ecclĂ©siale.
Au delĂ de ce caractĂšre potentiellement contre-productif, la politique disciplinaire liant mariage et conversion relativise fortement la dimension individuelle du salut et de la conversion. Comment dĂšs lors dĂ©finir lâindividu pentecĂŽtisteâ?
Lâindividualisme en pentecĂŽtisme
Comment comprendre lâinsistance dans le discours pentecĂŽtiste sur le caractĂšre individuel de la conversionâ? Comment expliquer, alors que les femmes constituent la grande majoritĂ© des membres des ADD, que la figure idĂ©al-typique de la conversion reste implicitement une conversion masculineâ?
Dans les discours et les dispositifs pentecĂŽtistes, lâinsistance sur la dimension personnelle de la conversion rĂ©side en premier lieu dans la mise en scĂšne â lors des campagnes dâĂ©vangĂ©lisation et Ă la fin des cultes pentecĂŽtistes â de la dĂ©cision personnelle que chaque individu doit faire, en sâavançant devant lâestrade, de choisir le bon chemin, celui «âdâĂȘtre guidĂ© par le Seigneurâ» et «âdâaccepter JĂ©sus dans son cĆurâ». Lâenregistrement filmĂ© dâune semaine dâĂ©vangĂ©lisation Ă Moorea en juillet 2009 montre pourtant, outre la proportion importante des membres de lâassemblĂ©e Ă cĂŽtĂ© des «ânouvelles Ăąmesâ», les logiques conjugales et familiales Ă lâĆuvre dĂšs ce moment clĂ© symbolisant le choix individuelâ: Ă cĂŽtĂ© de personnes qui sâavancent seules, dâautres avancent en famille ou en couple, ou finissent par rejoindre un membre de la famille au moment de lâappel final. Le pasteur Eric Barber qui anime cette soirĂ©e dâĂ©vangĂ©lisation dit aux personnes prĂ©sentes devant luiâ:
La prĂ©sence de Dieu qui est sur vous va commencer Ă se rĂ©pandre sur les membres de votre famille, sur votre mari, sur votre femme, sur vos enfants, sur celui qui fume le paka [cannabis] ou celui qui boit. La prĂ©sence de Dieu se rĂ©pand sur vos vies parce que vous avez obĂ©i, parce que vous avez cru. La Bible dit «âtoi et ta famille, vous serez sauvĂ©s⊠â».
Ă cĂŽtĂ© dâune comprĂ©hension «âofficielleâ» dâun salut strictement individuel rĂ©servĂ© aux seuls membres des assemblĂ©es Ă la conduite exemplaire, les membres de lâassemblĂ©e dĂ©veloppent Ă©galement une approche plus nuancĂ©e et inclusive et se refusent Ă croire que leurs parents ou grands-parents dĂ©cĂ©dĂ©s puissent ne pas avoir Ă©tĂ© sauvĂ©s :
Parce que, pour ma part, je suis convaincu que ma grand-mĂšre, elle est sauvĂ©e parce quâavec toute lâĂ©ducation quâelle nous a donnĂ©e, que jâai retrouvĂ©e au travers des enseignements de la parole de Dieu du pasteur Gilbert, je suis convaincu quâelle est sauvĂ©e, et pourtant elle est protestante mais elle vivait sa vie qui concordait avec la parole de Dieu, moi je suis convaincu⊠pourtant elle nâĂ©tait pas dans les ADD
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Cette comprĂ©hension inclusive du salut sâappuie sur des versets bibliques qui insistent sur le respect des parents, lâinjonction Ă ne pas juger autrui mais aussi sur la figure du «âbrigand Ă la croixâ». Cette derniĂšre, frĂ©quemment citĂ©e comme exemple-type de salut in extremis dissociĂ© du comportement amoral, permet aux pasteurs de rappeler quâil nâest jamais trop tard pour changer de vie, elle permet surtout aux membres des assemblĂ©es dâinclure potentiellement tout le monde dans le royaume de Dieu.
Lâindividualisme pentecĂŽtiste apparaĂźt donc largement relativisĂ© par la conception polynĂ©sienne de la personne â dĂ©finie prioritairement comme un individu relationnel (Levy, 1973â: 487â491) â et par lâimportance accordĂ©e dans les Ă©glises pentecĂŽtistes aux «âvaleurs familialesâ». Les comprĂ©hensions traditionnelles de la maladie lient ainsi Ă©troitement la dĂ©gradation physique ou morale dâune personne Ă lâĂ©tat dĂ©gradĂ© des relations sociales et familiales (jalousies, conflits dâhĂ©ritage, problĂšmes de terres, etc.). Les dirigeants des ADD entretiennent partiellement ces interprĂ©tations traditionnelles en invitant les membres des assemblĂ©es Ă se demander mutuellement pardon avant la sainte cĂšne et les Ă©vangĂ©lisations, afin de mettre un terme, au moins temporairement, aux tensions sociales prĂ©sentĂ©es comme des «âportes dâentrĂ©eâ» pour le diable.
Mais lâindividualisme pentecĂŽtiste est aussi et surtout relativisĂ© par lâinsistance sur la mise en ordre des vies conjugales et familiales, ce qui suppose un strict respect de la morale sexuelle et de normes comportementales contraignantes. Comme le soulignent Mariz et Machadoâ(1997 : 44) :
Pentecostal individualism stresses individual freedom in relation to natural passions and instincts but not to social or moral codes. Because it considers strict obedience to moral codes not as a source of oppression but rather as proof of the liberation of the individual, Pentecostalism limits individualism by articulating it with holistic principles.
Le converti au pentecĂŽtisme est prioritairement un individu libre de ses choix, câest Ă dire responsable de ses actes car libĂ©rĂ© de ses passions et de ses dĂ©monsâ:
La vie que je menais, jâĂ©tais pratiquement comme un sauvage, je faisais ce que je voulais, personne ne me disait ce que je devais faire, je menais ma vie de bagarre, de voyou⊠personnellement je pensais que jâĂ©tais quelquâun de libre mais spirituellement, jâĂ©tais captif de mes passions, que ce soit la tristesse, que ce soit beaucoup de chosesâŠ
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Et cette nouvelle responsabilitĂ© individuelle impose de nouveaux devoirs. Ce qui explique pourquoi ceux qui ont «âchutĂ©â», se sont «ârefroidisâ» ou ont «ârĂ©trogradé⻠ont plus de mal Ă revenir une seconde fois Ă lâĂ©gliseâ: ils ne peuvent plus invoquer «âle temps de lâignoranceâ», celui dâavant la conversion oĂč inconscience rimait avec irresponsabilitĂ©.
Lâinsistance dans le discours pentecĂŽtiste sur le caractĂšre individuel de la conversion trouve un Ă©cho dans certaines analyses sociologiques qui en posant implicitement la conversion masculine comme figure idĂ©al-typique de la conversion, privilĂ©gient la comprĂ©hension dâune conversion comme changement radical. En effet, le processus dâindividualisation Ă lâĆuvre dans la conversion est lui-mĂȘme sexuĂ©â: la conversion au masculin peut apparaĂźtre plus radicale â et donc dâune certaine maniĂšre plus «âindividuelleâ» â en ce sens quâelle rompt de façon plus visible avec le mode de vie antĂ©rieure. En PolynĂ©sie française la pĂ©riode adolescente caractĂ©risĂ©e par la socialisation entre amis du mĂȘme Ăąge, la recherche des plaisirs sexuels et la non frĂ©quentation dâune Ă©glise est plus longue et plus intense chez les jeunes hommes que chez les jeunes filles. Robert Levy note ainsi que le mariage, et avec lui la pratique polynĂ©sienne dâimposition dâun nouveau nom, constitue une rupture plus forte avec la vie antĂ©rieure pour les hommes que pour les femmes (1973â: 222). Les hommes qui se convertissent au pentecĂŽtisme alors que leurs parents ou grands-parents Ă©taient diacres de lâEPM ont Ă©galement plus de difficultĂ©s Ă faire accepter cette conversion dans la mesure oĂč on attendait dâeux, une fois le chemin de lâĂ©glise retrouvĂ©, quâils reprennent la charge diaconale longtemps hĂ©ritĂ©e de pĂšre en fils dans lâĂ©glise protestante historique. Yannick Fer note lâexemple dâun mari qui a attendu que sa mĂšre dĂ©cĂšde pour se convertir et suivre son Ă©pouse par respect des siens et de la mĂ©moire familiale (2005â: 382). Ă lâinverse, et sans minimiser pour autant les rĂ©actions parfois violentes des parents des femmes converties, ces derniĂšres ont plus de chances, surtout si elles sont soutenues par leur mari, dâobtenir par lĂ mĂȘme lâapprobation parentale dans la mesure oĂč comme le prĂ©cise Ravanui «âDe mon cĂŽtĂ©, vu que jâĂ©tais mariĂ©e, que jâĂ©tais majeure et vaccinĂ©e⊠mes parents ils ont pas mal prisâ». La conversion au pentecĂŽtisme constitue Ă©galement une «âvolte faceâ» pour tous ces maris qui ont critiquĂ© ouvertement lâassemblĂ©e de Dieu au moment oĂč seules leurs Ă©pouses frĂ©quentaient cette Ă©glise en dĂ©crivant cette derniĂšre comme un «âpureraâa [culte] diaboliqueâ» et leurs membres comme «âdes pas bien dans leurs tĂȘtesâ». Enfin la conversion au pentecĂŽtisme apparaĂźt pour les hommes plus radicale dans la mesure oĂč dans les assemblĂ©es Ă faibles effectifs comme celle de Moorea, elle se traduit trĂšs rapidement par des prises de responsabilitĂ©s officielles dans lâassemblĂ©e.
En prenant comme exemple-type de la conversion celle des hommes, les analyses sociologiques courent ainsi le risque de trop insister sur le caractĂšre radical de la conversion, et sur la coupure biographique entre le mode de vie passĂ© et prĂ©sent que la conversion idĂ©alise, au dĂ©triment dâune approche processuelle des modes dâengagement (la conversion individuelle ne suffit pas, elle nĂ©cessite celle du conjoint et de famille) mais aussi des modes de dĂ©sengagement. La rĂ©partition sexuĂ©e des tĂąches et des responsabilitĂ©s au sein des ADD nâest pas Ă©trangĂšre Ă ces modalitĂ©s variĂ©es dâengagement et de dĂ©sengagement religieux.
Une répartition asymétrique des activités et des responsabilités
La rĂ©partition des activitĂ©s et des responsabilitĂ©s rĂ©pond Ă une double exigenceâ: le principe dâĂ©galitĂ© individuelle devant Dieu et celui de hiĂ©rarchie des sexes (notamment au sein du couple). Le mode dâexercice du pastorat rĂ©servĂ© aux hommes mariĂ©s souligne de façon exemplaire la tension entre la dimension personnelle de la vocation ministĂ©rielle et le respect des normes maritales.
Dans les ADD de PolynĂ©sie française, les femmes reprĂ©sentent les deux tiers des membres. Ă Moorea, elles sâinvestissent essentiellement dans les activitĂ©s suivantesâ: lâaccueil, la chorale, les louanges, le club des enfants, le rĂ©troprojecteur, la dĂ©coration (la fabrication des colliers de fleurs), la collecteâ; elles participent Ă©galement aux sĂ©minaires des femmes ou de couples organisĂ©s ponctuellement. En revanche les femmes accĂšdent rarement aux positions dâautoritĂ© et ne sont jamais reconnues pasteurs. Les hommes, quant Ă eux, sont chargĂ©s de la distribution de la sainte cĂšne, de la traduction (français-tahitien)â; ils font partie des Ă©quipes de louange le plus souvent en tant que musiciens, et lors des campagnes dâĂ©vangĂ©lisation, ils montent et dĂ©montent le chapiteau et sâoccupent de la surveillance du matĂ©rielâ; la plupart des membres du comitĂ© de lâĂ©glise â lâinstance dirigeante au niveau local â et des responsables de cellules de maisons sont des hommes. Pour autant, la valorisation de la diffĂ©rence entre les sexes et de la complĂ©mentaritĂ© des rĂŽles masculins et fĂ©minins ne signifie pas que toutes les activitĂ©s sont sĂ©parĂ©es selon le sexe. Certaines activitĂ©s sont mixtes, comme le mĂ©nage ou la prĂ©paration des repas, ou sont accessibles aux femmes lors des rĂ©unions en semaine mais pas lors du culte dominical. La frontiĂšre entre le registre du tĂ©moignage personnel et de la prĂ©dication est parfois difficile Ă Ă©tablir et lors des campagnes dâĂ©vangĂ©lisation, des cultes en semaine ou Ă lâoccasion de la venue de pasteurs Ă©trangers (notamment canadiens) les femmes peuvent assurer la prĂ©dication censĂ©e ĂȘtre rĂ©servĂ©e au pasteur. Surtout les femmes sont beaucoup plus nombreuses Ă parler en langues ou Ă prier Ă haute voix pendant les cultes. La dynamique de cette rĂ©partition sexuĂ©e des responsabilitĂ©s qui attribue aux femmes des dons (temporaires) et aux hommes des ministĂšres (institutionnalisĂ©s) a bien Ă©tĂ© mise en Ă©vidence par Cucchiari (1990â: 693â695)â: «âWhile women are denied formal authority, they are far from powerless or without prestige in the community, and their role is by no means a passive one. Perhaps the most important way that women exercise influence over their communities is as prophetsâ». La valorisation de normes de genre traditionnelles peut Ă©galement se traduire par une capacitĂ© plus grande dâaction et dâautonomie des femmes dans la mesure oĂč le recentrement autour des prĂ©occupations familiales permet aux femmes de valoriser leur rĂŽle dâĂ©pouse et de mĂšre et oblige les hommes Ă se dĂ©tourner «âdu mondeâ» ou de «âla rueâ», câest-Ă -dire de lieux dâincitation Ă des comportements prĂ©judiciables Ă lâobjectif dĂ©sormais prioritaire du bien-ĂȘtre familial. Comme le souligne Bernice Martinâ: «âIn an entirely literal sense, Pentecostal men have been âdomesticatedâ, returned to the home⊠The implicit deal seems to be that a substantive shift towards greater gender equality will be tolerated so long as women are not seen to be publicly exercising formal authority over menâ» (Martin, 2003â: 54). Au niveau du ministĂšre pastoral, la double exigence â dâĂ©galitĂ© individuelle devant Dieu et de hiĂ©rarchie des sexes dans les assemblĂ©es â se traduit par la volontĂ© dâĂ©mancipation de lâĂ©pouse du pasteur â au nom du caractĂšre individuel de la vocation du mari â et par la non reconnaissance des femmes pasteures â au motif quâelle remettrait en cause la hiĂ©rarchie des sexes au sein du couple.
La direction des ADD souhaite se dĂ©marquer du modĂšle traditionnel de lâĂ©pouse du pasteur en vigueur dans lâEPM, en prĂŽnant pour lâĂ©pouse lâĂ©mancipation par le travail ou le recentrement autour des occupations familiales. Au sein de lâEPM, le rĂŽle traditionnel de lâĂ©pouse du pasteur est institutionnalisĂ©â: elle exerce un ministĂšre dĂ©rivĂ©, de façon bĂ©nĂ©vole mais obligatoire, en encadrant notamment les activitĂ©s des femmes de la paroisse (Malogne-Fer, 2007â: 108â121). Au sein des ADD, les Ă©pouses de pasteurs peuvent exercer un mĂ©tier rĂ©munĂ©rĂ© Ă lâextĂ©rieur de lâĂ©glise (elles sont quelques unes Ă ĂȘtre infirmiĂšres ou institutrices), elles ne sont pas soumises aux mĂȘmes exigences vestimentaires. Surtout les activitĂ©s des femmes ne sont pas institutionnalisĂ©es comme dans lâEPM notamment parce que ces activitĂ©s sâorganiseraient au dĂ©triment du temps que les femmes doivent consacrer Ă leur foyer en tant que mĂšre et Ă©pouse modĂšles. Mais au sein de lâEPM lâinstitutionnalisation des activitĂ©s des femmes et lâimportance accordĂ©e au niveau scolaire Ă lâentrĂ©e Ă lâĂ©cole pastorale ont créé, Ă la diffĂ©rence des ADD, une configuration favorable Ă la lĂ©gitimitĂ© de la revendication dâĂ©gal accĂšs des femmes au pastorat 10 . Si les Ă©pouses de pasteurs pentecĂŽtistes peuvent exercer un travail salariĂ© sans rapport avec lâactivitĂ© de leur mari, en revanche, elles ne peuvent pas devenir pasteurs.
La question de lâaccĂšs des femmes au pastorat nĂ©cessite dâanalyser les mĂ©canismes de sĂ©lection et de formation des futurs pasteurs. Contrairement Ă lâEPM qui dispose dâune Ă©cole pastorale, les ADD de PolynĂ©sie française privilĂ©gient «âla formation sur le tasâ». Ce mode de recrutement signifie que ce sont les pasteurs en exercice qui repĂšrent les personnes selon eux «âappelĂ©esâ», leur donnent des responsabilitĂ©s et leur dispensent quelques heures dâĂ©tudes bibliques. La mise en place progressive en 2002-2004 dâune Ă©cole biblique Esdras, dispensant une formation de type acadĂ©mique, aurait pu constituer une opportunitĂ© pour des femmes de devenir pasteures, dans la mesure oĂč cette Ă©cole nâĂ©tant pas rĂ©servĂ©e aux futurs pasteurs, elle Ă©tait de fait accessible aux femmes. Mais si lâĂ©cole ne devait pas fonctionner comme un lieu de «âfabrication des pasteursâ» â lâenseignement thĂ©orique nâĂ©tant quâune partie de la formation pastorale â elle constituait nĂ©anmoins une Ă©tape importante dans le processus de validation de la vocation pastorale des candidats. En 2005, les pasteurs interrogĂ©s sur lâavenir des femmes qui suivaient les cours Esdras envisageaient trois options possiblesâ: une accession progressive des femmes au ministĂšre dâancien ou de responsable de cellule puis Ă©ventuellement dans un second temps au pastoratâ; une accession diffĂ©renciĂ©e en proposant des ministĂšres spĂ©cialisĂ©s auprĂšs des femmes et des jeunes de lâĂ©glise ; enfin une accession sans restriction.
Une crise de leadership au sein des ADD en 2006 a entraĂźnĂ© la fermeture de lâĂ©cole biblique suite au dĂ©part de son directeur, le missionnaire amĂ©ricain Gary Ellison. La question de lâaccĂšs des femmes au pastorat ne semble plus dâactualitĂ©. Que sont devenus ces Ă©tudiants qui nâont pas pu finir leur formation diplĂŽmanteâ? Sur sept Ă©tudiants, les deux femmes auraient souhaitĂ© prendre des responsabilitĂ©s dans lâassemblĂ©e mais constatent quâelles sont «ârevenues au point de dĂ©partâ» alors que les collĂšgues masculins qui le souhaitaient sont devenus responsables de cellulesâ:
Beaucoup ont Ă©tĂ© voir pasteur [pour lui dire quâelles avaient reçu lâappel pastoral]. Oui, beaucoup de femmes ont Ă©tĂ© voir pasteur mais lui, quand elles vont le voir pour lui dire ça, lui il les tourne plutĂŽt vers autre chose, quoi. Câest plutĂŽt le prĂȘche individuel, [le tĂ©moignage] vers ton voisin ou ta voisine⊠VoilĂ âŠToutes les femmes qui vont le voir il les dirige dans ce sens-là ⊠mais jamais vers le pupitre⊠(sourires) je sais pas pourquoiâŠ
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La configuration au sein des ADD laisse peu de place aux revendications dâĂ©gal accĂšs au pastorat, qui sont prises en Ă©tau entre deux affirmations contrairesâ: lâĂ©galitĂ© des sexes devant Dieu et la relĂ©gation au second plan de lâidentitĂ© sexuĂ©e â voire le dĂ©passement de lâidentitĂ© sexuĂ©e (Galates 3â: 27â28) â qui rend les conditions dâĂ©mergence des femmes en tant que catĂ©gorie sociale spĂ©cifique (exclue des positions de pouvoir au sein de lâĂ©glise) particuliĂšrement difficile. Lâargumentation qui leur est opposĂ©e consiste alors Ă accepter par principe que des femmes puissent devenir pasteures sans jamais reconnaĂźtre en pratique leur vocation. Lâindividualisme pentecĂŽtiste diffĂšre ainsi sensiblement de celui dĂ©fini par le fĂ©minisme libĂ©ral nord-amĂ©ricain (Mariz et Machado, 1997).
Alors que la rhĂ©torique pentecĂŽtiste insiste sur lâindividu comme sujet autonome seul responsable de ses choix et de ses actes, lâanalyse du fonctionnement dâune assemblĂ©e de Dieu suggĂšre une comprĂ©hension de lâorganisation ecclĂ©siale davantage structurĂ©e par la hiĂ©rarchie des sexes que par lâĂ©galitĂ© des individus. La difficile articulation entre ces deux valeurs â hiĂ©rarchie versus Ă©galitĂ© â sâexplique notamment par une diffĂ©rence entre la rhĂ©torique pentecĂŽtiste dâune part et les pratiques sociales au sein de lâĂ©glise dâautre part. Cette dissonance peut ainsi se comprendre en termes de niveaux relationnels diffĂ©rentsâ: lâĂ©galitĂ© des individus se construit par rĂ©fĂ©rence Ă Dieu (dans le cadre dâune relation verticale personnelle Ă Dieu) alors que la hiĂ©rarchie entre les sexes se donne dâabord Ă voir dans la rĂ©partition horizontale des activitĂ©s au sein de lâassemblĂ©e. Pour autant ces deux niveaux relationnels â lâun vertical, lâautre horizontal â ne sont jamais complĂštement autonomesâ: ainsi lors des prĂ©paratifs des campagnes dâĂ©vangĂ©lisation les demandes de pardon entre membres dâĂ©glise visent Ă assainir les relations sociales afin dâĂ©viter que des «âfailles relationnellesâ» puissent devenir des «âportes dâentrĂ©eâ» Ă lâĆuvre du diable. De façon comparable, Ă partir de lâĂ©tude des Urapmin de Papouasie Nouvelle-GuinĂ©e, Joel Robbins a montrĂ© que le christianisme avait certes jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant en termes de changement social et culturel en introduisant comme valeur fondamentale lâindividualisme (le salut est individuel) au lieu du relationnisme (lâimportance primordiale accordĂ©e aux relations sociales) (Robbins, 2004). Cet individualisme reste nĂ©anmoins limitĂ© dans la mesure oĂč le salut individuel dĂ©pend de lâĂ©tat de la congrĂ©gationâ: en dâautres termes le salut individuel reste Ă©troitement associĂ© Ă une forme de salut relationnel (Robbins, 2002â: 202). Surtout, les interactions entre ces deux niveaux relationnels, vertical et horizontal, sont elles mĂȘmes genrĂ©es. Lorsquâune femme a la conviction dâĂȘtre appelĂ©e Ă exercer un ministĂšre pastoral, cet appel personnel nâest pas reconnu socialement. Et lorsque quâun mari se convertit, cette conversion est le rĂ©sultat deâ«âlâĆuvre de Dieuâ», contribuant par lĂ mĂȘme Ă Ă©clipser le travail de mise en relations et de persuasion de lâĂ©pouse. En dâautres termes, le dispositif organisationnel contribue Ă crĂ©er des individus socialement inĂ©gaux, en rendant invisibles Ă la fois les mĂ©canismes dâaccĂšs aux responsabilitĂ©s (qui avantagent les hommes) et les contributions «âinformellesâ» des femmes (notamment par le biais de lâĂ©vangĂ©lisation familiale).
Conclusion
La perspective de genre permet de montrer que la conversion au pentecĂŽtisme nâemprunte pas toujours les mĂȘmes chemins et nâentraĂźne pas les mĂȘmes engagements et responsabilitĂ©s selon le sexe et la situation conjugale des individus. En liant la reconnaissance institutionnelle de la conversion Ă la rĂ©gularisation conjugale, la discipline des AssemblĂ©es de Dieu de PolynĂ©sie française relativise fortement le caractĂšre individuel de la dĂ©marche de conversion. Le processus dâindividualisation au cĆur de la conversion entendu comme une Ă©mancipation des structures traditionnelles dâencadrement apparaĂźt plus fortement marquĂ© chez les hommes mariĂ©s que chez les femmes. Pour ces derniĂšres, la conversion ne se traduit pas par une autonomisation plus grande Ă lâĂ©gard du conjoint ni par lâexercice de ministĂšres officiels dans lâĂ©glise. Si donc la conversion sâenracine dans une comprĂ©hension dâun individu libre de ses choix et capable de transformer le cours de sa vie, dans la pratique, le sexe du converti oriente sa trajectoire et dĂ©termine son statut social au sein de lâassemblĂ©e.
Supplemental Material
English_Translation â Supplemental material for Genre, conversion personnelle et individualisme en pentecĂŽtisme: les AssemblĂ©es de Dieu de PolynĂ©sie française
Supplemental material, English_Translation for Genre, conversion personnelle et individualisme en pentecÎtisme: les Assemblées de Dieu de Polynésie française by Gwendoline Malogne-Fer in Social Compass
Footnotes
Financement
Les enquĂȘtes de terrain sur lesquelles sâappuie cet article ont Ă©tĂ© en partie financĂ©es par le GSRL dans le cadre dâune mission de recherche en juin-septembre 2009.
Notes
Biographie de lâauteure
Adresseâ: G.S.R.L. EPHE-CNRS (UMR 8582), 59-61, rue Pouchet, 75849 Paris Cedex 17, France.
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References
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