Abstract
Cambodian society, which is mainly Khmer and Buddhist, faces an inevitable diversification of its religious landscape. With one-third of its population below the poverty line, Cambodia has become a favoured target of Pentecostal churches with their salvation theology. The author will focus on analyzing both the temporary and structural limits of the penetration mode of Foursquare Church into Ratanakiri, a multiethnic and multilinguistic province in north-eastern Cambodia. The socialization, various types of proselytism and conversion trajectories performed by this Pentecostal church all reveal different facets of how to study the individuation process and the adaptation of the initial signs of this religious identity group (speaking in tongues, preaching, etc.).
Depuis 1993, la devise « Nation-Religion-Roi » figure sur le frontispice de tout document cambodgien officiel. L’article 43 de la Constitution précise à ce titre que le bouddhisme est « la religion d’État ». Le bouddhisme theravada est en effet perçu comme la religion majoritaire du royaume (96,4 % de la population) et de ses habitants (90 % sont Khmers, dont 1-2 millions de Sino-Khmers, et 1,2 % de Montagnards). Ce qui laisserait à penser qu’être cambodgien, c’est avant tout être bouddhiste. Cependant, la société cambodgienne contemporaine fait face dans son ensemble à une inévitable diversification de son paysage religieux.
Le protestantisme évangélique a été introduit au Cambodge en 1923 (Anonyme, 1963). Dès ses débuts, il a dû faire face aux réticences de régime colonial français, puis à celles émanant des élites bouddhiques locales, très proches du pouvoir royal (Cormack, 2009). Après avoir subi des contraintes d’ordre politique à l’époque de la guerre civile (1970-1975), du régime des Khmers rouges (1975-1979) puis de la République populaire du Kampuchea instaurée par les Vietnamiens (1979-1989), le protestantisme évangélique connaît, depuis le début des années 1990, une croissance exponentielle de ses fidèles, de ses églises ainsi qu’une diversification des stratégies de conversion dans un pays qui – précisons-le – accorde aux missionnaires étrangers le droit de faire du prosélytisme tout en leur interdisant le colportage.
Selon une étude évangélique (Cruz, 2009), mise en contraste par de récentes données de terrain 1 , le nombre d’évangéliques s’est accru rapidement entre 1995 et 2007, faisant passer le nombre d’églises de 700 (statistiques officielles) à plus de 3 300 (données confessionnelles, Cruz, 2009), et celui des fidèles de 180 000 à 520 000, enfants inclus. Le protestantisme évangélique représenterait ainsi entre 1,3 % et 3,7 % de la population cambodgienne. Aucun chercheur ne peut donc se permettre d’ignorer la rapide propagation du mouvement évangélique sur le territoire cambodgien.
L’une de ses composantes majeures, le pentecôtisme, est issue du mouvement de « Réveil » du protestantisme évangélique américain (1901). Sa conception du temps et du salut universel a ouvert la voie à des tendances millénaristes (croyance en un règne de mille ans du Christ après la défaite du diable), au prosélytisme et à une lutte renforcée contre les « péchés démoniaques » (sexe, alcool, tabac, malhonnêteté, etc.). Cette bataille spirituelle dans laquelle le pentecôtisme s’inscrit a été dès lors présentée comme une condition éthique et sociale sine qua non vers l’accès au salut 2 .
Avec plus d’un tiers de sa population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté, le Cambodge est une cible privilégiée pour les églises pentecôtistes et leur théologie du salut. Les populations visées – minorités ethniques dans le cadre de cet article, mais également les populations socialement déclassées, employées des usines de confection, prostituées, malades atteints du VIH, chômeurs, familles expulsées de leur terre, etc. – sont essentiellement des individus et des groupes de personnes pour ainsi dire négligées par les pouvoirs publics, victimes de la privatisation du système d’assurance sociale, des secteurs de santé et de l’éducation, de la corruption, de l’accaparement des terres, de la dégradation de l’écosystème, etc. qui font l’actualité du Cambodge depuis les années 1990 (Mikaelian, 2013).
Selon le géographe Ian Baird (2009 : 466) – et mon terrain corrobore son analyse – « l’Église pentecôtiste quadrangulaire (Foursquare Church) est, de tous les groupes chrétiens actuellement présents au Ratanakiri, l’église la plus controversée ». Situées dans le nord-est du Cambodge, les provinces du Ratanakiri et du Mondulkiri sont constituées pour deux tiers de minorités ethniques ou de populations « montagnardes » (soit respectivement 50 000 et 22 000 personnes). Implantée au Cambodge en 1998, l’Église quadrangulaire s’est installée dans ce qui ressemble à une Tour de Babel du 20e siècle (quelque vingt langues et dialectes y sont pratiqués) 3 et a réussi à captiver de nouvelles recrues ou à re-convertir une grande partie des chrétiens d’obédience baptistes et presbytériennes.
L’Église quadrangulaire est apparue aux États-Unis dans les années 1920 à l’initiative de plusieurs figures charismatiques. Les signes identitaires de ce groupe religieux sont similaires à ceux d’autres groupes pentecôtistes : le parler en langues, la prédication et la guérison. Le terme « quadrangulaire » (« Foursquare ») spécifie les quatre principes fondateurs de cette Église : « le Christ Sauveur, Baptiseur avec le Saint-Esprit, Guérisseur, Futur Roi » 4 .
Alors qu’à Banlung, chef-lieu de la province du Ratanakiri, cette Église avait parrainé jusqu’en 2009 entre 20 et 25 orphelins (et entre 60 et 80 de plus dans le reste de la province), ce nombre a chuté deux ans plus tard à 10 orphelins (Église de Banlung) et plus aucun pour le reste de la province. L’Église quadrangulaire a ainsi suscité un engouement et des (re-) conversions massives au pentecôtisme jusqu’en 2009-2010, date à laquelle elle a quasiment disparu de la sphère publique religieuse de la province en laissant dans son sillon des néo-convertis sceptiques et voués à eux-mêmes. Ayant été témoin à la fois de ce « chant du cygne » d’une Église pentecôtiste et de la réaction des habitants de ces contreforts montagneux, il m’a semblé nécessaire d’analyser les transformations provoquées par cette conversion pentecôtiste fulgurante et éphémère.
La socialisation, le mode d’organisation et les formes de prosélytisme se révèlent autant d’angles pertinents pour étudier les modes d’approche et de pénétration de ces populations cibles. Prolongeant la réflexion d’O Salemink (2009) sur ce « succès historique de conversion » des Montagnards au protestantisme, il s’agit d’en comprendre les mécanismes, les impacts sociologiques induits ainsi que les limites conjoncturelles et structurelles d’un tel « succès ». L’épisode de l’Église quadrangulaire au Ratanakiri est en tout point éloquent.
L’Église quadrangulaire : de la pollinisation sociale à l’éclipse
Dès la fin des années 1990, Foursquare s’est répandue dans tout le Cambodge, en partie grâce aux compétences organisationnelles de son pasteur américain, Ted Olbrich. Ce dernier se présente également comme le « conseiller national » (country advisor) de l’Église, tandis que son épouse, Mak Sou (membre de la famille royale laotienne, selon ses propres dires non vérifiés), en est la trésorière. En 1999, tous deux ont fondé la filiale cambodgienne de l’Église quadrangulaire sous le nom de Quadrangulaire – Les Enfants de la Promesse (Foursquare – Children of Promise), relevant du statut d’Organisation non gouvernementale (ONG). Ce nom a tout d’abord agglutiné les deux premiers bailleurs de fonds : l’Église quadrangulaire (Foursquare Church) et Les Enfants de la Promesse (Children of Promise) avant de se transformer en acronyme : FCOP.
Children of Promise est une organisation interconfessionnelle et missionnaire d’obédience évangélique fondée par Linn Haitz (ancien révérend de l’Église Holy Trinity Lutheran dans l’Illinois)
5
. Son objectif premier est de :
Fournir des soins physiques et spirituels aux orphelins et aux enfants démunis dans des orphelinats centrés sur le Christ et la foi ; s’occuper de ces enfants nécessiteux en les nourrissant gratuitement, en les éduquant dans des écoles gratuites, en leur permettant d’obtenir des aides familiales ainsi que des bourses pour accéder à l’université. (cité dans www.promise.org, 2010)
La mission des Enfants de la Promesse a débuté en 1968 dans le village de Bello, en Colombie, avant d’étendre ses activités aux jungles et bidonvilles d’Amérique du Sud – terres de prédilection de l’Église quadrangulaire – au sein desquels le révérend Linn Haitz a rapidement ouvert des cours d’enseignement de la Bible et d’alphabétisation pour adultes (Bible and Literacy Leagues) ainsi que des écoles pour les enfants. En décembre 1973, cette organisation religieuse basée au Missouri est devenue officiellement société à but non lucratif. Elle a pris son nom actuel le 19 août 1998, tout en développant au niveau international une série de collaboration avec des églises et des missionnaires. En 2006, l’organisation comptait près de 80 programmes de parrainage d’orphelins à travers 19 pays (www.promise.org, 2011).
Au Cambodge, le siège national de FCOP se situe dans la banlieue de Phnom Penh, au-delà de l’aéroport (à Sang Tra, région de Chai Chom). Petros (Pierre) Uonchhayvra, un pasteur khmer et père de cinq enfants, en est le président depuis 2001. Grâce à un don personnel de 11 000 dollars fait en 2004, Mme Sou a donné un nouvel élan au programme et à ses différents projets. Depuis lors, FCOP-international (Foursquare Missions International) et FCOP-Cambodge sont devenus :
Un ministère holistique qui cherche à apporter la santé spirituelle, sociale et économique aux pays qu’il dessert à travers des églises centrées sur le Christ… FCOP est d’ailleurs passé de 22 orphelinats religieux à 108, qui s’occupent actuellement de plus de 3 000 orphelins, enfants séparés [de leur famille] et de veuves. En outre, FCOP a établi 3 262 églises à travers le Cambodge. (FCOP, 2011 : 3)
Selon la biographie officielle du couple, Ted Olbrich a rencontré et épousé Sou alors que le premier travaillait pour l’ambassade des États-Unis au Laos durant la guerre du Viêt Nam. Le mari avait une formation en gestion et en agriculture. Les deux époux ont ensuite séjourné 12 ans à Woodstock (Illinois), où Ted Olbrich a exercé la fonction de pasteur, avant de venir s’installer au Cambodge. Leurs quatre enfants vivent aux États-Unis. Parmi le personnel occidental et cambodgien de FCOP-Cambodge, ils sont les seuls à percevoir une rémunération de Foursquare Missions International. Les sept autres membres occidentaux exercent bénévolement leur activité de missionnaire et de « travailleur social » en devant régulièrement lever des fonds ou rendre des comptes écrits à leurs mécènes (généralement par le truchement de différentes églises, de leurs familles et d’amis aux États-Unis).
L’organisation FCOP-Cambodge possède 12 conseillers actifs qui opèrent à travers tout le pays sous la direction du pasteur khmer, Petros Uonchhayvra, véritable épine dorsale de l’opération. Dans le nord-est du Cambodge, des personnalités notables ont joué un rôle actif pour Foursquare jusqu’en 2011. L’une d’entre elles est le pasteur khmer Moni, originaire de Kampong Cham, qui exerça la fonction de pasteur dans les deux capitales provinciales du nord-est : Stung Treng puis Banlung, où il fut accompagné par son frère, le pasteur Mut. Ce dernier, âgé de près de 35 ans, appartient à la police militaire (gradé trois galons, autrement dit détenteur d’un pouvoir réel sur place). Après avoir été missionnaire au Laos, il a épousé une femme d’origine tampuon, dont la sœur était mariée au Khmer Em Sharon (alias Be Ka ou Ka). Ka, 29 ans, est né à Kampong Trom dans la province de Kampong Cham, où sévit la plus forte pression démographique du pays et qui est donc sujette à une grande mobilité géographique et sectorielle de ses habitants. Ka est devenu l’assistant de son beau-frère (Mut) et travaille comme professeur d’informatique pour Foursquare. Ka est aussi à l’initiative de cours intensifs de catéchisme et de « cours de gestion d’église » (church management courses) qu’il a donnés au futur pasteur Yuon, lequel a ensuite transmis le contenu de ces cours à son ami Ly. Selon la même logique, ce dernier a formé le pasteur Plang, qui a de même donné des cours de catéchisme à son voisin, le pasteur Twang (d’origine jorai), et ainsi de suite.
Ce processus d’évangélisation, basé sur l’affinité et les liens de parenté, est une illustration ethnographique du principe de l’unité homogène qu’avait développé en 1970 le missiologue et spécialiste de l’expansion des églises Donald McGavran. On peut analyser ce principe comme un processus naturel de diffusion clientéliste des croyances religieuses ou comme un ferment sociologique qui façonne les efforts d’évangélisation.
Le prosélytisme est une activité primordiale dans le pentecôtisme qui accepte différentes formes. Dans le village de Kalai 2, par exemple, l’assistant pasteur, Kon Ka Nnu, 34 ans, n’hésite pas à aller prêcher (en 2009) :
Pendant les périodes d’entraide villageoise sur des rizières qui appartiennent à des non-croyants… C’est alors une excellente occasion pour aller répandre la Bonne Nouvelle. Il y a aussi ces douze livrets [posés sur la table], sous forme de bandes dessinées, qui deviennent d’utiles brochures ou tracts évangéliques illustrés. Ils nous expliquent en langue khmère l’histoire du monde, de ses origines jusqu’à sa fin. Les croyants apprécient beaucoup ces livres parce qu’ils contiennent de nombreuses photos et qu’ils sont faciles à comprendre. Dans le village, près de la moitié des habitants sont capables de lire, ce qui est très pratique car je peux ainsi leur donner des bibles et des livrets. Nous avons aussi des cours d’enseignement à la langue khmère [pour les personnes d’origine ethnique] organisés à Foursquare pour environ 100 000 riel [25 dollars] par mois.
Afin d’améliorer ses compétences missiologiques, ce même dirigeant s’est rendu à des cours de « gestion d’église » et a suivi des cours de catéchisme à Phnom Penh, qui sont normalement organisés sous la forme d’un stage annuel de sept jours. Il se rend aussi régulièrement à Banlung pour suivre ce même type de formation.
Le parcours de Rah Chem, 47 ans et pasteur jusqu’en 2011 au village Team Krom (peuplé surtout d’ethnies brao-lun), est emblématique d’une grande partie des pasteurs de Foursquare. Doués en comptabilité-gestion et sachant lire et écrire – compétences acquises généralement par les militaires du temps de l’occupation vietnamienne – ces pasteurs exercent souvent l’activité de policiers ou de soldats. Rah Chem est d’origine kreung et est marié à une femme brao ; ils n’ont pas d’enfants (pour cause de stérilité). Il prêche chaque dimanche devant 70 familles. La moitié du village est déjà converti au pentecôtisme (environ 150 adeptes). Il explique :
Lors de l’occupation vietnamienne du Cambodge, dans les années 1980, j’ai travaillé comme soldat pour l’armée cambodgienne de Hun Sen. […] L’armée m’a appris beaucoup de choses : comment organiser et fournir une équipe, comment gérer des armes. […] Je connais plusieurs dialectes de la région, et cela m’a été très utile pour aider l’armée à organiser et à unir les différents habitants de la province contre les Khmers rouges. Fin 1994, j’ai découvert la « Bonne Nouvelle » après qu’un vieux « compagnon d’armes » d’origine kreung comme moi, un certain Yo Tu Pha, m’en ait parlé alors que j’étais de retour dans ma ville natale [Kre Buon, Commune de Po, Ochum]. Lui, il s’est converti en 1993. Il m’a convaincu en quelques phrases prononcées, comme « Jésus seul peut connaître ton âme et l’envoyer au Paradis »… Mais vous savez [rires], je ne peux pas gérer les membres de mon église comme des soldats disciplinés. Et le communisme [qu’il dit bien connaître] et le christianisme sont très différents. J’ai dû étudier le christianisme pendant quatre ou cinq ans [et donc plus difficilement que le communisme]. En 2004, Foursquare est arrivée [dans mon village] et a arrêté le culte des démons [paganisme] et a bien discipliné la vie quotidienne des habitants. (Entretien, septembre 2011)
L’histoire du pasteur Rochom Sot Koong du village Koh (près de Veun Sai), qui dirige une église de plus de trente personnes (soit deux familles et une femme kreung-lao), est aussi très instructive pour comprendre la dynamique identitaire qui s’opère lors des conversions. De père lao et de mère jorai (du village de Oyadao Xon), ce pasteur, né en 1965, a quitté le Laos avec son père après trois années de sécheresse et sur ordre du roi. Il se décrit comme un « homme sans cesse déraciné », mais qui a trouvé un but et une nouvelle identité dans sa fonction pastorale :
Entre 1979 et 1985, je suis allé travailler au Viêt Nam comme chauffeur dans l’armée. Là, j’ai appris à lire et à écrire le khmer et le vietnamien [mais pas le jorai] en 1982. Vous savez, avant [ma conversion], j’étais quelqu’un de malsain et j’ai causé beaucoup d’ennuis autour de moi. Maintenant que je suis chrétien, je me sens très fort et je ne sens que très peu de douleur… Avant de rencontrer Jésus, je n’avais pas de racines, j’errais ici et là sans savoir où j’étais ni qui j’étais. Depuis ma rencontre avec Jésus en 2003, je sais que ma vocation est d’aider les autres. En effet, c’est en cette année-là que j’ai rencontré Dang, un croyant lao de Foursquare de Banlung, qui m’a donné une Bible en langue khmère. Jusque-là, j’avais l’habitude de pratiquer le bouddhisme lao [theravada], mais je ne réussissais pas à trouver un moyen d’atteindre le Paradis. Et c’est exactement ce que j’ai trouvé en Jésus… et puis j’ai été fasciné par la phrase « Je suis le Créateur de toute chose et je t’aime ». Je me suis senti en danger si je ne me convertissais pas. (Entretien, août 2011)
Bien entendu, ces entretiens donnent surtout aux adeptes l’occasion de raconter leur propre cheminement et renaissance spirituelle, somme toute exemplaire. De manière plus ou moins prolixes, mes interlocuteurs nouvellement convertis font une lecture religieuse de leurs vies en expliquant comment celles-ci ont été transformées grâce, non pas au baptême, mais au Verbe, à une phrase tirée de la Bible. Ce phénomène se conforme ainsi pleinement à la rhétorique performative liée aux récits de conversion, ces derniers offrant « une opportunité de célébrer et de réaffirmer l’effet duel de la conversion, le renforcement de leur foi et la transformation de leurs vies. » (Stromberg, 1993 : 3).
Chacun de ces récits de conversion nourrit ainsi l’idée de l’émergence d’un « homme nouveau », un concept directement dérivé des écrits de l’Apôtre Paul 6 . La conversion est supposée inculquer au croyant un sens des principes chrétiens, qu’il devra ensuite respecter dans sa vie quotidienne, supplantant par là les normes sociales traditionnelles (comme le sacrifice animal, le culte des génies et la consommation d’alcool dans la culture montagnarde), ce qui peut être source de tensions au sein de la communauté villageoise ou familiale étudiée.
De façon significative, le pasteur khmer Boria définit son action auprès des montagnards chrétiens comme le vecteur d’une « modernité » que le christianisme leur permettrait à la fois de découvrir et de disséminer. Il étaye son argumentation en confrontant le christianisme à sa propre expérience, en tant que Khmer, du bouddhisme :
Il y a beaucoup de problèmes de traduction [dans le bouddhisme] et trouver des livres reste difficile. De plus, quel intérêt d’en apprendre plus sur Bouddha et sur ses idées qui restent, au fond, limitées. Les bouddhistes croient aux fantômes, aux revenants, aux esprits ancestraux qui hantent les gens, ainsi qu’aux esprits des arbres, etc. Quand quelqu’un tombe malade ou est possédé, ils adorent vénérer ces esprits plutôt que d’aller à l’hôpital
7
. À l’inverse, le christianisme encourage l’éducation, la santé, l’hygiène, ainsi que la médecine. (Entretien, août 2010)
Dans le village Kalai 2, à environ douze kilomètres au nord de Banlung, l’assistant pasteur Kon Ka Nnu explique sa conversion :
En 2003, j’ai appris l’existence de la Bonne Nouvelle, mais je n’aimais pas ça au début. Et puis j’ai un jour décidé d’abandonner toutes mes vieilles croyances [animistes ou idolâtres], parce que je devais sacrifier trop d’animaux pour prendre soin de moi et cela me coûtait trop cher. Ce n’était vraiment pas une vie de devoir toujours trouver de l’argent pour sacrifier ensuite des animaux. J’ai d’abord commencé par prier à la maison, puis en 2006 je suis devenu l’assistant de Monsieur Prang, un pasteur du village kreung d’Ochum. Les membres de Foursquare sont venus nous voir au village plusieurs fois en équipe, et à chaque fois ma foi a augmenté. (Entretien, août 2011)
La décision de « suivre Jésus » ou de « répandre la Bonne Nouvelle » est ici décrite comme une sorte d’auto-émancipation visant l’incorporation de pratiques modernes dans la culture religieuse d’origine (Van der Veer, 1996), en contredisant les conceptions et pratiques bouddhiques (explicite dans le cas de Boria), ou en s’éloignant des pratiques animistes et du mode de vie ancestral des minorités ethniques du Ratanakiri. De fait, le Dieu chrétien est présenté comme le « Dieu créateur de l’univers et de toutes choses » dont « les pouvoirs sont beaucoup plus puissants que ceux des esprits locaux » (leitmotiv).
Avant d’analyser les diverses activités sociales et religieuses de l’Église Foursquare au Ratanakiri, expliquons brièvement pourquoi celle-ci a étonnamment disparu du paysage religieux de la province en 2011, après pourtant sept ans d’actives et « rentables » campagnes de conversion.
La situation s’est en fait aggravée lors du printemps-été 2011 lorsque le dirigeant de l’Église locale a été accusé de corruption par les autorités provinciales. Les pasteurs et dirigeants de la province que j’ai rencontrés se sont en effet exprimés sur les activités du pasteur Mut : ce dernier utilisait comme caution le nom de Foursquare lors de ses achats de terres. Au Ratanakiri, la construction de lieux de culte en dur, « en béton » et avec « un toit en tuiles », exige l’obtention de deux types de permis de construire de la part des autorités, sans quoi ils ne peuvent obtenir le statut de lieu de culte. M. Mut n’en ayant pas demandé l’autorisation officielle, le culte dominical a été interdit du jour au lendemain et les nouveaux bâtiments, jugés profanes, ont dû être abandonnés. Lors de ma mission en août 2011, de nouveaux migrants khmers de Kampong Cham avaient élu domicile, de manière illégale, dans ces grandes « églises » très modernes laissées à l’abandon au milieu de plantations d’hévéas ou de forêts.
Les pasteurs et leurs ouailles n’ont eu alors que trois options : 1) aller prier dans la seule Église quadrangulaire du Ratanakiri (à Banlung) ; 2) rejoindre une autre église évangélique (soit indépendante soit affiliée à la Christian & Missionary Alliance évangélique) ; 3) se retirer de tout culte organisé. Une partie des adhérents de Foursquare ont choisi la première option. Un nombre important d’anciennes Églises quadrangulaires se sont transformées en Kromchumnum Ikereach ou « églises indépendantes » en khmer. Mais la plupart des pasteurs et des fidèles ou bien sont revenus au culte des esprits, ou bien continuent-ils (individuellement ou en famille) leur pratique de rites chrétiens en dehors de tout cadre institutionnel.
Croire, faire croire et transformer son quotidien
La lecture pentecôtiste de la Bible est caractérisée par la lutte entre Dieu et Satan, une lutte qui se manifeste aux niveaux de la théologie, de l’action sociale et des rituels de guérison. Selon le même ethos, Foursquare se réclame d’une évangélisation et d’un programme d’action « holistique » du fidèle, organisant à la fois son enseignement de la Bible (via des cours d’alphabétisation), sa vie familiale (via l’ouverture d’orphelinats) et son rassemblement régulier (au sein de lieux de culte).
Je ne peux ici qu’évoquer le rôle joué par le prosélytisme actif des églises lors des réunions dominicales et des assemblées hebdomadaires. Là, les fidèles alternent entre des chants à la gloire de Dieu, leurs récits de conversion et leurs expériences du « don du Saint-Esprit » ou des miracles dont ils auraient été témoins. Des extraits de la Bible sont lus, discutés. Des sermons sont attentivement écoutés. Des prières sont chantées à l’attention des fidèles et de leur entourage, chrétiens et non-croyants…
L’enseignement de la Bible et les campagnes de soins aux « orphelins »
Au niveau national, les pasteurs de Foursquare se réunissent généralement à Phnom Penh au moins une fois par an, parfois une fois par trimestre, pour y étudier collectivement (avec des théologiens khmers ou étrangers) la Bible pendant trois jours. Les initiatives locales sont encouragées : qui enseigne la Bible dans son village, s’inventant prêcheur dans les villages voisins, qui enseigne le khmer, qui se fait le champion des normes d’hygiène occidentales, etc.
Outre les outils classiques de la formation théologique (livres de chant et enseignement à l’aide d’une guitare et des chants), Foursquare a instauré l’utilisation d’un cube à 16 faces sur lesquelles figure un symbole coloré ou un épisode de la vie de Jésus-Christ. Cet outil pédagogique et ludique s’avère très efficace pour la prédication en servant de support visuel et mnémotechnique. Chaque pasteur de Foursquare reçoit cette représentation illustrée, véritable « scénarimage » (storyboard) d’éléments bibliques abstraits ou historiques.
Selon son site officiel (http://fcopi.org, 2012), Foursquare vise à répondre aux « besoins spirituels des orphelins et du peuple cambodgien » par l’évangélisation, la formation à la gestion d’église ou au pastorat. Dès 1999, l’Église fut particulièrement proactive en nourrissant, logeant, éduquant plus de 8 000 orphelins et veuves démunies. Des orphelinats, limités à quarante enfants, ont été construits tout en permettant aux enfants de demeurer dans leur région d’origine, « à proximité de leurs amis et de leurs parents éloignés ». Des parrainages en provenance principalement des États-Unis, financèrent les soins quotidiens et la nourriture pour un coût de 1 500 dollars par mois et par orphelinat.
À l’origine « laïques », ces orphelinats sont progressivement passés sous la gestion de dirigeants de Foursquare qui donnèrent une teinte plus religieuse et militante à leur action sociale. Chaque orphelinat religieux (church orphan home) :
Est sous la supervision du pasteur qui choisit lui-même le personnel local. Généralement, le personnel de ces établissements est composé de veuves et de membres de l’église locale et est vu comme une extension directe de cette dernière. Dans ces orphelinats religieux, on compte un membre du personnel pour cinq orphelins
8
.
Comme partout ailleurs dans la province, le pasteur Rochom a ouvert un orphelinat. En 2009, son église comptait 16 « orphelins », tandis que l’église du village Kraom en comptait 10, l’église du village Ta Veng 20, et celle du village La Lai 8. Selon le même pasteur, le parrainage d’un enfant apportait environ 15 dollars par mois : l’argent était généralement confié directement à la famille montagnarde adoptive (pour l’achat de nourriture, les frais de scolarité, etc.) ou bien il était conservé et distribué par le pasteur après parfois ponction d’une commission (Entretien, septembre 2009).
Le terme « orphelin », dont le concept est un impensé en contexte montagnard, est à lui seul problématique. Interrogé sur la perception de ce terme en anglais et en khmer, le pasteur Rochom englobe sous le générique d’ « orphelin » « tous ceux dont les parents ou bien un seul est décédé ou alors trop pauvre pour le nourrir et lui donner une éducation ».
« Un invité raconte » : glossolalie et guérison au Ratanakiri
De manière significative, le parler en langues (ou glossolalie) est considéré au sein du mouvement pentecôtiste comme un baptême direct du Saint-Esprit. Sa pratique constitue depuis les origines du mouvement à Topéka, aux États-Unis (Blumhofer, 1993 : 2) un de ses points névralgiques. La puissance de l’Esprit-Saint, présent à travers ses « miracles » et « guérisons surnaturelles », demeure un élément crucial de la vision du dirigeant de Foursquare-Cambodge :
Il est essentiel que si vous souhaitez des résultats surnaturels (supernatural results) vous deviez vous tourner vers un ministère surnaturel (supernatural ministry)… Il y a eu une femme instantanément guérie d’un cancer du sein à Tumnup, un bébé avec des problèmes de rétention d’eau guéri à Khampong Long, un autre boiteux guéri à Preh Toat, et une folle affranchie de sa maladie à Phdau Penh. (Ted Olbrich, essai sur « Supernatural Ministry », 4 juillet 2011)
La guérison miraculeuse et le parler en langues sont couramment pratiqués par les pasteurs Foursquare au Ratanakiri, avec néanmoins de sérieux écarts d’interprétations entre eux. Ainsi pour le pasteur Sot Koong, la glossolalie ne doit pas être considérée comme une preuve d’un baptême du Saint-Esprit, mais plutôt comme un signe de folie :
[Les gens sont fous] parce que nous ne comprenons pas ce qu’ils disent. Ce que nous faisons dans une telle situation est de lier la personne folle avec des chaînes aux piliers de sa maison, puis de prier ensemble pour sa libération. (Entretien, août 2009)
Ces cas de « possession démoniaque » (demon-possession), de « diabolisation » (demonization), de « diablophanie » 9 , peuvent être compris comme des « démonstrations de force » par les forces maléfiques du diable et/ou des démons. Selon le pasteur Rah Chem, un état de conscience modifié peut être interprété comme un signe négatif de possession par un « esprit maléfique » (Arak tehi). Ce phénomène se traduit en effet dans la langue kreung de ce pasteur par une situation durant laquelle « le corps est contrôlé à la fois par le Génie ou le Malin » (Poh-Yang Arak-nam phang). Toujours pour ce pasteur, cette « possession démoniaque » serait caractéristique d’une situation préchrétienne qui ne se produirait plus maintenant qu’est instaurée la tradition pentecôtiste du « corps dirigé par Dieu » (Poh-Yang Krei-nam dei-phang, littéralement « Esprit-Dieu-guider »).
Dans un village jorai (Lawm), il est dit qu’ « un invité parle » (po nam toei) lorsque le Diable « pénètre » dans le corps d’un croyant (c’est-à-dire le locus physique du Saint-Esprit), tandis qu’il est dit que « le Saint-Esprit demeure avec [quelqu’un] » (yang pongat hnniam to-hong pit) lorsqu’on veut accentuer l’idée d’une incarnation qui se produirait à ce moment. Pour le pasteur Chum Poleo :
Souvent quelqu’un est malade, il a de la fièvre [généralement paludéenne]. Nous [la communauté de croyants] mettons nos mains sur sa tête et lorsque nous prions, notre langage devient de plus en plus rapide et c’est alors le parler en langues complet (brah-mang me-kheng, littéralement « langage-différent »). Seul Dieu peut comprendre [ce qui est dit], mais sûrement pas les mauvais esprits [ou génies] ! Nous aimons quand cela arrive parce que cela montre que Dieu est ici, avec nous ; c’est comme sa prière personnelle pour nous. (Entretien, août 2009)
Lors de son témoignage, le pasteur khmer Em Saron (alias Ka) explique son expérience personnelle de glossolalie :
En 2002, à la fin d’une leçon donnée par Foursquare, […] j’ai soudainement senti des ailes sur mon dos et ma bouche s’est mise à dire des choses sans que je puisse les maîtriser. J’ai été ainsi pendant une heure assis, les yeux fermés. Je désirais tant parler en langues (pisar do-têi/chom lei/tan sur, littéralement « langage/étrange/céleste »], et c’est arrivé ! J’ai d’abord senti une force me toucher de la tête aux pieds, comme de l’électricité. (Entretien, septembre 2011)
Recension des termes chrétiens utilisés en diverses langues et localités du Ratanakiri (2009).
Penser la glossolalie au Ratanakiri pose plus qu’ailleurs des questions d’ordre linguistique. L’illettrisme en langue khmère demeure très élevé dans cette province éloignée et les missionnaires (à la fois étrangers et khmers) doivent affronter un pluralisme ethnique et l’autonomisation très forte des Églises. Ce décalage entre le discours universaliste missionnaire et les nécessaires adaptations locales se retrouvent pleinement dans l’action centrale de l’activité évangélique qu’est la traduction de la Bible. Participer à une « tournée d’évangélisation », un prêche ou une séance de catéchisme dans un village voisin soulève inévitablement des défis linguistiques. Le tableau ci-dessus décrit le degré d’autonomisation dont font preuve les pasteurs montagnards dans leurs efforts de traduction.
Cette terminologie reflète la non-concertation entre les différents pasteurs (parfois distants de quelques kilomètres) et une non-régulation des traductions par les missionnaires de Foursquare. L’adhésion au christianisme se produit donc en fonction du substrat culturel et plurilinguistique montagnard, sans directive d’harmonisation de la maison-mère à Phnom Penh.
Conclusion
D’évidence, Foursquare propose (ou a essayé de proposer) une alternative sociale dans la province du Ratanakiri en réorganisant et en restructurant les échanges et le comportement des croyants, en donnant une coloration sociologique singulière à sa mission première de propager le message d’un salut religieux. Nous reconnaissons là une variante locale d’une réflexion plus large, voire universelle, sur les défis missionnaires dans la communication et la transmission du sens du message chrétien. Une série de facteurs locaux économiques, sociaux et démographiques ont d’un certain point de vue rendu les communautés ethniques du Ratanakiri particulièrement réceptives à sa théologie pentecôtiste et au modèle de réorganisation sociale proposé.
Cependant, le mode opératoire de cette évangélisation pentecôtiste est localement sujet à polémique dans mon « ethnographie de la culture chrétienne » locale, pour reprendre l’expression de J Robbins (2004 : 27). En effet, de nombreux missionnaires évangéliques locaux sont « remontés » contre les activités de Foursquare au Ratanakiri. La vision des deux missionnaires ci-après est représentative du type de discours critique généré. Pour le missionnaire indépendant américain JD Crowley
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par exemple, qui revient sur les altérations du message chrétien générées par ce prosélytisme pentecôtiste :
Les pasteurs de Foursquare mettent l’accent sur les relations surnaturelles avec Dieu. Leurs orphelinats sont surtout une méthode de collecte de fonds et, très souvent, les orphelins ne sont même pas de vrais orphelins et ont de la famille parmi les croyants. [De plus], ils baptisent des milliers de personnes par semaine, ils sont de vrais entrepreneurs. Ils croient que le baptême a le pouvoir de donner la foi aux gens. (Entretien, août 2009)
Quant à Gordon Paterson, fondateur de l’Église de Banlung, il estime que dans Foursquare
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Le don du Saint-Esprit est accentué… lequel montre une relation très affective et émotionnelle avec les esprits. Leur façon d’utiliser la puissance du Saint-Esprit est une véritable stratégie, tout comme leur ouverture systématique de ces orphelinats. […] Il est clair que leur siège, situé à Los Angeles, n’arrive plus à maintenir un contrôle strict de leurs Églises locales… [Le pasteur] Ka est leur véritable chef de file au Ratanakiri, parce qu’il est policier et parce qu’il lui est facile d’obtenir l’autorisation de faire ce qu’il veut, que ce soit pour lui ou pour autrui… Ils [les dirigeants de Foursquare] devraient être plus prudents dans leur usage du parler en langues, [qui] est un magnifique don si et seulement si il est utilisé à bon escient. En effet, le don extatique peut devenir un problème si on en perd le contrôle. (Entretien, août 2009)
Tous mes interlocuteurs, pasteurs et missionnaires non pentecôtistes au Ratanakiri voient dans Foursquare un concurrent religieux usant de méthodes qu’ils jugent, ce qui peut paraître sévère, comme « peu dignes » et éloigné du message chrétien (nécessairement unique du point de vue théologique). Cette critique génère en retour des pratiques d’exclusion intra-chrétiennes, car certaines personnes qui ont quitté Foursquare n’ont pas été autorisées à rejoindre de nouvelles dénominations. C’est par exemple le cas (très exceptionnel néanmoins) dans le village jorai Lawm où les dirigeants de la Christian & Missionary Alliance ont refusé de « réhabiliter » d’anciens membres de Foursquare après le départ de l’Église pentecôtiste. Bien sûr, ce refus reflète aussi les animosités personnelles, les querelles familiales ou villageoises et les compétions clientélistes. On peut même dire que ces tensions préexistantes trouvent un espace d’expression dans ces refontes structurelles de nature religieuse.
Au regard de ces récits de conversion, la conversion se présente clairement comme un processus polymorphe. Parmi les facteurs initiateurs, le jeu relationnel entre les motivations personnelles et les causes sociales, culturelles et historiques est indéniable ; il se combine à une rupture ontologique qui s’opère par la conversion – et via la « performance du récit de conversion » (Stromberg, 1993 : 14) – dans la relation de l’individu avec le monde des esprits. Cette rupture implique notamment une série de mécanismes de transfert, influant sur la crainte des génies/de Dieu, sur les dépenses pour la propitiation des génies/pour les médicaments occidentaux, etc. De manière significative, lors de leurs conversions, les croyants ont la possibilité de se voir comme sujets, et les séries de trajectoires de conversion illustrent parfaitement cette individualisation en cours, qui tranche avec les modes familiaux, communautaires ou claniques qui prévalaient jusqu’alors parmi les groupes montagnards.
En deçà de cette émergence plurielle d’une conscience de soi, les phénomènes de conversion (communiquer et transmettre une foi) montrent des pistes de recherche intéressantes par analogie avec les phénomènes de traduction (communiquer et transmettre une langue). Une telle approche – brillamment explorée par Vincente Rafael (1993) dans la société Tagalog des Philippines par exemple – doit prendre systématiquement en compte les nouvelles expériences linguistiques (prêches, traduction de la Bible, invention de termes, d’expressions voire de syntaxes dans la langue vernaculaire, etc.) et les expériences spirituelles (glossolalie, miracles, rituels, etc.) stimulées par la présence missionnaire et le mode opératoire existentiel de la conversion.
Le pentecôtisme semble en effet offrir aux montagnards une appropriation personnelle et spontanée de la religion et du contenu de la Bible, qui trouve un support et un écho paradigmatique original dans la pratique systématique de la traduction. La conversion peut en effet être appréhendée à la fois comme une rupture avec un ancien mode de vie religieux (paradigme religieux), mais également comme un mode de transformation de la langue (paradigme linguistique) et, en retour pourrait-on dire, comme un ferment de la doctrine chrétienne missionnaire (paradigme théologique). Le missionnaire devient alors à la fois le sujet et l’objet même de son discours et de sa pratique, offrant l’image d’un cercle à la fois paradoxal et vertueux de son action.
Footnotes
Financement
Cette étude a bénéficié d’une allocation de recherche de la Fondation Singer-Polignac et de missions de recherche financées par l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec, MAEE-CNRS).
Remerciements
Je suis particulièrement redevable au Professeur Oscar Salemink ainsi qu’à plusieurs interlocuteurs du Ratanakiri – laïcs, pasteurs et missionnaires – pour leur disponibilité et leurs conseils dans les phases initiales de cette étude.
Notes
Biographie de l’auteur
Adresse : IRASEC, Bangkok 10120, Thaïlande.
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