Abstract
The author aims to analyze the experience of wearing the veil in the sporting space in Tunisia. This experience articulates, in effect, two contradictory social practices: the practice of religion that respects Islamic values and the practice of sport characterized by specific ways of presenting the body in a space dominated by men. The qualitative analysis of a corpus of semi-structured interviews reveals a logic of negotiation adopted by veiled women engaging in sport. It can be identified in the way they adjust their movements when engaging in sport and the way they cope with mixed sporting activities. The practices thereby identified reflect the shifting religious attitudes in Tunisia and the plurality of modes of being a veiled woman in Islamic countries.
Introduction
La question du port du voile, avec ses formes différentes comme le niqab ou la burqa, constitue à l’heure actuelle, un objet de réflexion, de prise de position et de réaction multiple. Elle se situe ainsi au cœur des controverses et des luttes idéologiques, politiques et sociales. Cependant, les études critiques n’ont pas manqué de s’intéresser à cet usage vestimentaire en l’appréhendant comme phénomène social (Abdelkhah, 1991 ; Göle, 2003 ; Kerrou, 2010 ; Weibel, 2000). Elles visent à élucider les enjeux du fait religieux de référence islamique dans les sociétés contemporaines, aussi bien celles de culture arabo-musulmane que celles de culture occidentale.
L’espace sportif constitue un terrain favorable pour penser le lien entre religion et société et pour comprendre les enjeux de l’islam en rapport avec la pratique sportive, notamment pour les femmes musulmanes. À juste titre, Jennifer Hargreaves (2000) s’est interrogée sur les tendances des femmes dans le sport en terre d’islam : « Shorts or Veil? » mentionne-t-elle. Son analyse révèle l’existence de deux modèles de femmes qui s’orientent sciemment sur des parcours, jugés antagonistes, conditionnés par des choix idéologiques. Les femmes musulmanes en shorts, que l’auteure qualifie d’« héroïnes », s’affirment sur la scène sportive en tant que pratiquantes et dirigeantes dans les organisations de gestion du sport. Toutefois, les différentes postures des femmes contribuent à ce que le paysage des sociétés arabo-musulmanes se caractérise par l’existence de l’un et de l’autre des modes d’être au féminin.
Par ailleurs, l’étude de Kristin Walseth et Fasting Kari (2003) a pu mettre en évidence un paradoxe majeur dans le rapport que les femmes égyptiennes établissent entre islam et pratique sportive. D’une part, les protagonistes affirment que l’islam incite à la pratique des activités sportives par les femmes. D’autre part, l’investissement sportif féminin s’avère entravé par les valeurs islamiques sous-tendues par le port du voile. Ce dernier renvoie, en effet, à la séparation entre les sexes, à la nécessité d’éviter la provocation de l’autre sexe par la mise en mouvement du corps, à l’obligation de limiter la visibilité sociale des femmes. Il s’agit d’autant de « barrières » évoquées par les femmes égyptiennes qui s’avèrent manifestes dans l’espace sportif et interviennent dans la construction des représentations des acteurs sociaux.
S’agissant de la société tunisienne, l’enquête de Fethi Tlili (2002) portant sur le statut de la femme et son engagement dans la pratique sportive fait également émerger la dimension religieuse comme une limite à l’investissement sportif des femmes. L’auteur montre que le corps découvert, la proximité entre les sexes et la mixité ne relèvent pas des codes de l’éthique musulmane. Ils suscitent l’hostilité des parents des jeunes filles et expliquent leurs réticences à l’égard de leur engagement dans la pratique sportive.
La présente étude s’intéresse, pour sa part, aux modes d’expression du religieux dans un espace social particulier : l’espace sportif. Elle se focalise précisément sur la question du port du voile par des femmes sportives tunisiennes. Le voile (ou hijab en langue arabe), entendu au sens générique, renvoie au port du foulard par les femmes musulmanes et la couverture des formes du corps selon les « prescriptions » du texte sacré. Cette réflexion émane d’un constat informel révélant une visibilité grandissante des femmes voilées dans les différents espaces sociaux en Tunisie : l’univers du travail, l’université, ainsi que les terrains sportifs. Il convient de signaler que l’intérêt pour le port du voile ne tient pas au processus d’élaboration de cette pratique vestimentaire, ni à ses rapports avec les valeurs islamiques. L’attention est plutôt centrée sur le rapport de ce mode d’être vestimentaire lié à une culture religieuse de référence avec le mode d’être sportif, ses exigences et ses formes de socialité singulières.
En effet, il est convenu que les valeurs islamiques « prescrivent » aux femmes le port du hijab comme habit qui vise à couvrir les formes corporelles et leurs significations associées à la féminité. Le hijab limite, par ailleurs, les frontières entre les sexes et rappelle la nécessité de respecter l’interdit (Mernissi, 1987). En tant que telle, la fonction première du hijab est de cacher l’identité sexuée de la femme, laquelle s’exprime, d’abord, par la configuration de son corps. Quand cette femme voilée s’investit dans une pratique sportive, elle affiche sa fidélité aux prescriptions religieuses dans un espace de visibilité manifeste. Aussi, le sport est une mise en jeu spécifique du corps, un lieu d’exhibition de ses formes, ses postures et sa gestuelle. Il constitue, par ailleurs, un univers qui favorise la mixité et renforce les interactions entre les sexes. Ce faisant, le rapport entre pratique sportive et pratique religieuse concrétisé, dans ce cas, par le port du voile dans l’espace sportif, semble antinomique. La question est ainsi de savoir comment ces femmes sportives légitiment le port du voile dans un espace de mise en scène du corps et d’interférence avec l’autre, de sexe masculin. S’agit-il d’un retour à la tradition ou d’une nouvelle définition du religieux ?
Adoptant une approche socio-anthropologique, l’étude s’interroge précisément sur l’expérience du port du voile dans l’espace sportif en tenant compte de la logique de la situation et de la logique des actrices qui y sont impliquées (Kilani, 2004). L’analyse vise ainsi à rendre compte d’un vécu singulier des sportives voilées, construit sur la base d’un « mode de croire » (Michel, 2003) particulier, et de ses formes de manifestation dans l’espace public, l’espace sportif en l’occurrence. Toutefois, il n’est pas sans intérêt de faire référence aux enjeux multiples qui alimentent les controverses et les polémiques actuelles sur le port du voile dans les sociétés contemporaines.
Le débat sur le port du voile
De prime abord, le voile se situe à l’interface d’une contradiction cruciale entre l’obligation et la non-obligation de sa prescription aux femmes musulmanes. En effet, ce dilemme s’avère éminent et se révèle dans l’opposition marquante entre les interprétations des exégètes et les discours critiques focalisés sur la question. D’une part, les légistes musulmans attribuent au port du voile un caractère obligatoire devant être adopté systématiquement par les femmes. D’autre part, il s’avère que les écrits classiques sur l’islam ne font pas référence à une exigence du port du voile. Le discours sur l’obligation de ce vêtement, nous dit Éric Chaumont (2004 : 126), « est une innovation en islam ». Après interprétation des sourates coraniques, du hadith et de la littérature arabe classique, l’auteur conclut que la question du voile est utilisée pour imposer ce vêtement aux femmes, ou encore pour qu’elles se l’imposent délibérément. Un argumentaire similaire est aussi développé par Mohamed Tahar Mansouri (2007), qui insiste sur les circonstances historiques d’apparition des sourates relatives au port du voile et d’absence de dimension injonctive dans le hadith, sauf pour les épouses du prophète. Au demeurant, les discours des uns et des autres, exégètes et intellectuels, se réfèrent aux mêmes matériaux pour affirmer leurs positions à l’égard du port du voile : le Coran, notamment la sourate Ennour, ou encore Elahzab, et le hadith du prophète, qui bénéficie d’une légitimité incontestable. Ce faisant, ces deux visions demeurent caractéristiques de l’une des « antinomies du port du voile » telles que développées par Abdessamad Dialmy (2008).
Cependant, le débat sur le port du voile suit des directions multiples quand cet habit est appréhendé du point de vue des actrices qui l’adoptent et selon leurs points d’ancrage géographique. Le port du voile s’associe, en effet, à des significations différenciées en terre d’islam et en terre d’immigration, par référence aux modes d’implication de ses adeptes et leurs vécus singuliers. L’interprétation de l’expérience liée à ce vêtement produit ainsi des figures différentes de l’islam.
Dans les pays musulmans, la figure traditionnelle de l’islam donne à voir un modèle de la femme assujettie à l’ordre social établi, alimenté par la domination du patriarcat. Les travaux focalisés sur la question montrent, pour leur part, la participation active des femmes à la transformation de la cité, notamment par l’adoption de stratégies adéquates visant à s’affirmer dans l’espace public. Le voile devient instrumentalisé par ses adeptes dans le cadre de luttes politiques (Abdelkhah, 1991) et de réformes sociales (Göle, 2003) qui œuvrent pour l’instauration d’une modernité islamique. Les femmes voilées revendiquent ainsi leur ouverture sur le monde en affichant leur respect de l’ordre traditionnel. Il en résulte l’émergence d’une nouvelle identité féminine sous le « règne » du voile, qui se manifeste en adéquation avec les exigences de la modernité.
En revanche, en terre d’immigration, la visibilité croissante de l’islam et son irruption dans la sphère publique résultent souvent des mouvements migratoires. L’islam comme religion se voit assimilée à une culture par laquelle les groupes sociaux affirment leur différence culturelle. En tant que tel, l’islam se perçoit progressivement comme une remise en question des valeurs traditionnellement défendues en Occident, notamment la laïcité, mais aussi celle de l’égalité entre les sexes, dont le statut de la femme constitue un pilier principal. À juste titre, les interrogations de Nadine Weibel (2000) sur la quête du port du voile par les femmes musulmanes en Europe occidentale mettent en évidence une dimension identitaire manifeste recherchée par les femmes voilées. Parallèlement, ces femmes se montrent ouvertes aux préceptes de la modernité qui s’accommodent à l’éthique musulmane et donnent à voir une figure particulière de l’islam au féminin. Néanmoins, une hiérarchie de valeurs s’avère aussi fortement affirmée et laisse transparaître les fondements du rapport entre l’islam et l’Occident.
Le port du voile reflète ainsi la diversité des expériences et des aspirations des femmes. Il renvoie, par ailleurs, à des réalités plurielles capables de rendre compte de la complexité du fait religieux, notamment lorsqu’il est appréhendé dans le quotidien des acteurs sociaux. S’agissant des femmes tunisiennes, sportives et voilées, l’intérêt de cette réflexion se situe dans l’éclairage d’un autre aspect de cette expérience, qui articule pratique religieuse et pratique sportive. Une telle expérience permet de rendre compte des nouvelles configurations qui se construisent à travers les interprétations de l’islam et la mise en application de ses principes doctrinaux. Il va sans dire que le port du voile prend une signification particulière selon les conditions ayant favorisé son émergence dans les différentes sociétés. En ce sens, le contexte tunisien se montre riche en données significatives quant à la quête du voilement et du dévoilement des femmes, ainsi qu’au sport comme pratique sociale qu’elles ont aussi investi.
Éléments de contextualisation
Poser les jalons du fait religieux en Tunisie revient à l’appréhender dans l’entrecroisement des tensions historiques, politiques et sociales qui l’ont structuré dans la trame de la vie quotidienne. Aussi, le fait sportif bénéficie-t-il du statut de pratique sociale porteuse d’une symbolique signifiante liée aux conditions de développement de la société et de la « modernisation » de la femme tunisienne.
Voilement et dévoilement des femmes : des processus entrelacés
Le port du voile a fait l’objet d’un combat acharné pour le dévoilement des femmes, appuyé par l’action des réformistes musulmans à partir de la fin du 19e siècle, pour l’émancipation de la femme. En Tunisie, ce combat s’inscrit dans une dynamique sociale amorcée à l’époque coloniale (1881–1956) par une jeune élite tunisienne féminine, représentée par Manoubia Ouertani et Habiba Menchari. Le port du voile, considéré comme symbole de la dégradation sociale de la femme, a été appréhendé comme un pilier pour le redressement de sa condition singulière et de la famille dans son ensemble (Marzouki, 1988). Même si cette action féministe a essuyé un échec démesuré, étant jugée comme incompatible avec le souci de la protection des mœurs et l’idée de la défense de l’intégrité nationale, la tendance à l’abandon du voile est restée fortement appuyée par les réformistes musulmans, dont le défenseur de l’émancipation de la femme en Tunisie, Tahar Haddad (1899–1935). L’une de ses propositions mentionnées dans son œuvre Notre femme, la législation islamique et la société 1 a, en effet, porté sur le voile. L’auteur s’affirme comme partisan du rejet du voile, le considérant comme une imposition « dictée par un sentiment égoïste caché sous un argument religieux » (Haddad, 1978 : 208). Le pionnier des droits des femmes en Tunisie se trouve vivement critiqué par les compatriotes de son temps, ceux qui voient dans le port du voile une protection des bonnes mœurs et le maintien de l’ordre social.
Ce n’est qu’au lendemain de l’indépendance de la Tunisie que le voile est progressivement perçu comme une entrave réelle au redressement de la nation et à son développement socioéconomique. La question du voile s’inscrit désormais dans une politique de sécularisation de la société tunisienne soutenue par Habib Bourguiba (Kerrou, 1998). Il se trouve associé au projet de l’émancipation de la femme, concrétisé par la promulgation du Code du Statut Personnel en 1957. Une telle position moderniste de l’État conduit effectivement à l’abandon du voile. Néanmoins, la montée du mouvement islamiste s’est accompagnée d’une lutte contre les avancées politiques bourguibiennes et conduit au retour progressif du vêtement religieux. L’apparition publique d’une jeune femme avec le hijab, Hend Chalbi, à l’occasion d’une conférence religieuse en la présence de Bourguiba, a agi comme déclencheur soutenant la transformation de « ce qui fut évènement » en un « phénomène public » (Belhassen, 1981). Dans le cadre de la bataille politique contre la montée du mouvement islamiste, une circulaire parue en 1981 vient interdire le port du hijab, considéré comme un habit « confessionnel », dans les services administratifs et les établissements de l’enseignement public. En effet, le processus de sécularisation s’avère inachevé et l’usage de ce vêtement se manifeste encore plus remarquablement dans l’espace public, notamment dans l’espace sportif. Pourtant, l’espace sportif était considéré comme un lieu d’expression d’une émancipation de la femme tunisienne et de son accès à la modernité.
Le sport : un vecteur de l’émancipation de la femme
L’accès de la femme tunisienne à la pratique sportive a aussi été initié par les propositions avant-gardistes de Tahar Haddad en 1930. En effet, dans le cadre du programme d’enseignement destiné aux jeunes filles, l’auteur proposa une éducation professionnelle (tissage, couture, etc.), une éducation intellectuelle (étude de la langue arabe, la religion, les mathématiques, etc.) et une éducation corporelle à visée hygiénique et esthétique. « Si nous occupons de son éducation intellectuelle, écrit-il, nous devons penser aussi à l’éducation de son corps, à son développement physique. Le sport n’est-il pas le stimulant de l’activité intellectuelle, autant qu’il entretient la santé et la beauté du corps humain » (Haddad, 1978 : 230). Le sport est ainsi appréhendé comme moyen de renforcement et d’entretien du corps féminin, inévitablement confronté aux problèmes d’obésité, de grossesse et d’accouchements répétés. Toutefois, une telle tendance n’a pu se concrétiser qu’au lendemain de l’indépendance, avec l’appui institutionnel de l’État. Le sport est désormais adopté comme l’un des vecteurs de lutte contre le sous-développement et la pratique sportive féminine se trouve ainsi intégrée dans le projet de modernisation de la société tunisienne à travers l’institution scolaire. L’école a, en effet, constitué un levier crucial de promotion des activités physiques et sportives pour les jeunes filles, depuis les Instructions officielles de l’éducation physique et sportive de 1968. Celles-ci prévoyaient un contenu adapté aux capacités des jeunes filles, dans le but de les préparer à un rôle actif, aussi bien dans le mouvement sportif que dans la société dans son ensemble (Lachheb, 2005).
L’élan de la femme sportive tunisienne est certes manifeste et sa visibilité sociale croissante s’inscrit parmi les choix politiques. Néanmoins, l’univers du sport ne peut pas se situer hors du temps et de l’espace. Il est traversé par les déterminants socioculturels qui soulignent potentiellement le fait religieux. L’apparition du voile sur les terrains sportifs, en l’occurrence, rend compte des mutations sociales et des nouveaux modes d’être sportive. Dans cette perspective, des mesures institutionnelles – sous forme de note administrative, en date du 2 novembre 2006 – ont été adressées à toutes les fédérations sportives nationales. Cette note mentionne, sans distinction de genre, la nécessité de respecter les exigences relatives aux tenues sportives homologuées et l’évitement de tout vêtement qui déroge aux règles de la pratique sportive. Elle s’appuie, en effet, sur le règlement sportif international, selon lequel les sportifs et les sportives d’une même équipe doivent porter une tenue uniforme. Ce faisant, le port du voile devient considéré, théoriquement, comme une transgression de la norme sportive. Au demeurant, les sportives et voilées continuent à s’affirmer dans leur pratique et témoignent d’une expérience, certes, contrariée sur le plan institutionnel. Elles tentent d’associer, dans le cadre de leur expérience, deux modèles de pratique d’apparence contradictoire. La question est de savoir comment ces femmes sportives et voilées allient leur fidélité et leur investissement dans la religion à leur passion pour le sport.
La démarche méthodologique
Pour accéder aux données les plus pertinentes, nous avons choisi de procéder par entretien semi-directif, considérant que cette technique accorde une place importante à la parole des sujets, à travers laquelle s’exprime leur vécu singulier. La population interviewée se compose de dix jeunes femmes qui pratiquent différentes disciplines sportives : certaines sont collectives (notamment le hand-ball, le volley-ball et le basket-ball), d’autres individuelles (comme le taekwondo, le karaté, le tennis, l’athlétisme et l’escrime). La majorité se compose d’étudiantes, mais les répondants comptent aussi une enseignante d’éducation physique et une secrétaire de direction. L’investissement sportif de ces jeunes femmes s’inscrit dans une logique de performance. Il s’agit, en effet, de sportives confirmées, membres d’équipes nationales qui participent aux manifestations sportives internationales. L’âge de ces jeunes femmes varie entre 20 et 28 ans. Leur expérience de la pratique sportive se situe en moyenne autour de huit ans. En revanche, le choix du port du voile est survenu quelque temps après l’accès à la pratique sportive. L’expérience du port du voile varie, selon les cas, entre deux et six ans.
Cependant, les parcours de ces jeunes femmes en tant que sportives et voilées se révèlent différents. Certaines continuent à s’affirmer dans l’espace sportif avec leur voile ; d’autres s’investissent toujours dans leur pratique, mais elles sont amenées à enlever leur voile lors des compétitions sportives, selon le règlement sportif en vigueur ; d’autres, enfin, ont opté pour l’abandon de leur passion sportive, ne pouvant s’accommoder avec leur vêtement religieux.
Les entretiens, d’une durée moyenne d’une heure chacun, se sont déroulés dans un espace familier pour la majorité des sportives : le centre d’entraînement multisports (Tunis). Ils ont été structurés autour de trois grands thèmes :
– Le premier se penche sur l’expérience du port du voile dans l’espace de la pratique sportive.
– Le second s’intéresse au corps, saisi entre les exigences de l’investissement sportif et celles liées aux prescriptions religieuses, où l’expérience sensible du regard se trouve remarquablement mise en avant.
– Le dernier concerne les modes de gestion de la mixité dans l’espace sportif qui sous-tend l’existence inévitable d’interactions avec l’autre, de sexe masculin.
Le corpus a été soumis à une grille de lecture thématique destinée à faire émerger une vision du monde particulière à un groupe de femmes musulmanes. Cette lecture repose sur la production du sens à partir des discours recueillis (Bardin, 1977) pour comprendre comment ces femmes pensent la religion musulmane et comment elles mettent en application ses normes et ses valeurs dans l’espace de leur pratique sportive. Dans ce cade, l’approche adoptée est de type qualitatif et vise ainsi à rendre compte des contradictions et des négociations éventuellement adoptées par les protagonistes pour associer pratique religieuse et sportive. Toutefois, afin de respecter le choix de la discrétion et de l’anonymat par les sportives interviewées, nous avons remplacé leurs prénoms par des pseudonymes dans le corps de texte.
Dans un premier temps, il sera question d’éclairer les jeux et les enjeux que les sportives et voilées associent au sport et au port du voile. L’intérêt est de mettre en évidence leurs perceptions singulières relatives à ces deux modèles de pratique. Puis, seront analysés les propos des femmes sur les paradoxes liés à cette expérience, notamment ceux qui se rattachent au corps saisi entre les exigences de l’investissement sportif et les prescriptions des valeurs islamiques. Enfin, au terme de cette analyse, seront rapportés les regards des femmes sur la question de la mixité et leurs modes de gestion de cette réalité incontournable dans l’espace sportif.
Le port du voile et la pratique sportive : une expérience paradoxale
Les perceptions du rapport entre le fait religieux et le fait sportif émergent de l’expérience subjective des femmes sportives et voilées. Un intérêt particulier a été accordé à leurs modes d’interprétation de cette relation qu’elles établissent entre l’une et l’autre des pratiques. Il convient de remarquer, de prime abord, que le port du voile est reconnu par le groupe des femmes interrogées comme une exigence religieuse, sans pour autant que l’une d’entre elles n’affirme être revenue aux sources au moment du choix d’y adhérer. Les processus médiatiques, notamment les chaînes télévisées, constituent les supports ayant participé activement à leur socialisation religieuse.
Le hijab des femmes sportives : un style vestimentaire « moderne »
L’expérience du port du voile dans l’espace sportif incite à un détour par la description de l’habit des femmes sportives et voilées. Cette description permet de mettre en évidence l’ampleur du paradoxe qui se construit entre les prescriptions religieuses admises par les sportives interrogées et leur incorporation dans la vie quotidienne. En effet, les jeunes sportives interrogées se présentent avec des vêtements assez tendance. Elles portent des pantalons, notamment des jeans, avec des robes courtes ou des tuniques bien au dessus des genoux. Les cheveux sont souvent couverts par des foulards qui prennent des formes différentes, celle d’un chignon en l’occurrence. Le bandana ou la casquette peuvent aussi être empruntés pour couvrir la tête. Entre les couleurs à la mode et la diversité des combinaisons adoptées pour styliser leur vêtement, le tout se trouve bien harmonisé et donne à voir une dimension esthétique remarquable. Au demeurant, les sportives ont été interrogées sur la concordance de leur style vestimentaire avec le vêtement religieux qu’elles disent recommandé. Les discours recueillis mettent en évidence une discordance des modes de pensée avec les pratiques.
La djellaba et le foulard constituent notre vêtement convenu en islam. Mais, personnellement, je ne peux pas porter une robe ou une jupe. Je suis très active et je me sens plus légère avec le pantalon. À force d’être habituée au pantalon, j’éprouve beaucoup de mal à porter des robes. (Zeineb, volley-ball) On ne va pas porter des vêtements vieillots à l’âge de 20 ans. Il faut être à la page aussi. Dans la vie quotidienne, la présentation de soi est importante. Il s’agit d’être élégante sans attirer les attentions. La djellaba est certes la tenue prescrite. Mais bon, on ne peut pas aller à l’école avec la djellaba, faire du sport avec la djellaba, on ne peut pas aller travailler avec une djellaba … Cette tenue n’est pas du tout pratique. (Lobna, taekwondo)
Le vêtement de toutes les femmes interrogées est loin de respecter les prescriptions religieuses telles qu’elles sont soulignées dans le texte sacré. Les protagonistes affirment, par ailleurs, que leur habit religieux doit s’adapter à leurs conditions de vie et aux exigences des espaces sociaux auxquels elles accèdent. Ainsi, les voiles de ces femmes correspondent à ce que Mohamed Kerrou (2010) qualifie de « nouveaux voiles ». Les nouveaux voiles sont certes en discordance avec la configuration traditionnelle du vêtement religieux. Ils s’accommodent avec de nouvelles manières d’être en société, qui ne manquent pas de répondre aux impératifs de la mode. En définitive, les propos des femmes laissent transparaître un ajustement du vêtement religieux à leur univers, dans lequel le sport occupe une place considérable. Leurs regards portés sur la pratique sportive féminine en islam s’inscriraient aussi dans une logique de négociation.
Pratique sportive et prescriptions religieuses : un montage difficile
La place du sport et de l’activité physique en islam ne semble pas fortement soulignée. Selon Sami Aldeeb (1997), la figure du sport en islam est formellement limitée, considérant qu’il n’existe que très peu de référence au sport dans les textes sacrés. Ce sont les récits du prophète qui fondent la position des activités physiques en islam. Celles traditionnellement recommandées pour les croyants sont la course, la chevalerie et le tir à l’arc. Il s’agit bien de pratiques utilitaires utilisées dans les combats guerriers et réservés aux hommes.
Concernant l’investissement sportif au féminin, les jeunes femmes interrogées font référence, de prime abord, à la participation de Aïcha à la course à pied avec son époux, le prophète Mohamed, pour justifier la reconnaissance de l’activité physique féminine en islam. Elles enchaînent, néanmoins, en déclarant que la pratique religieuse et la pratique sportive, dans sa forme actuelle, sont vraisemblablement incompatibles.
La religion n’encourage pas la pratique sportive pour la femme. La femme doit être réservée et rester à la maison. Dans le sport, la femme devient très visible parce que le sport est une forme d’exhibition. Participer à des compétitions, surtout internationales, être soumise aux regards et aux discours médiatiques n’est pas un fait acceptable. (Haïfa, karaté) Il est vrai que le sport n’a pas été conseillé pour la femme. Mais les discours savants soulignent que l’islam encourage la pratique physique dans des espaces réservés aux femmes, et ce, pour ne pas provoquer les regards des hommes : pratique entre femmes, salle de sport, parcours de santé. À mon avis, la femme doit faire du sport, ne serait-ce que pour agir contre l’obésité et le sédentarisme. (Nefissa, basket-ball) L’islam ne favorise pas la pratique sportive pour les femmes. Mais, il n’est pas stipulé, à ma connaissance, une interdiction explicite concernant le sport pour les femmes. Rien n’est mentionné dans le texte sacré. D’après ce que j’entends dire, la femme musulmane doit s’intégrer dans la société et il n’est pas question qu’elle reste isolée. À ce titre, je pense qu’elle peut se permettre de s’investir dans le sport. (Sonia, athlétisme)
Les jeunes femmes interrogées reconnaissent que la religion musulmane n’admet pas le sport comme forme de pratique féminine. Le sport génère la visibilité de la femme et relève des espaces publics, alors que l’espace qui lui est traditionnellement recommandé est privé. Néanmoins, leurs propos donnent à lire une manière singulière d’interpréter les prescriptions religieuses qui sous-tend de multiples formes d’arrangement. Les sportives et voilées admettent l’accès au monde du sport comme espace de socialité qui favorise l’intégration sociale de la femme. Aussi, leur passion pour le sport semble influencer leurs perceptions. En effet, une donnée significative émerge de leurs discours et exprime leur fort attachement pour le sport et l’amour de cette pratique. Cet état de fait s’expliquerait par leur accès précoce à la pratique sportive, comparativement à l’adoption du voile comme éthique vestimentaire.
Pour moi le sport c’est ma vie, je suis droguée de sport. J’essaye de me couvrir et de continuer ma carrière sportive. Même si je suis contradictoire et je suis appelée à ôter mon voile le jour du match officiel, je ne me vois pas en dehors du terrain de volley-ball. (Zeineb, volley-ball) Porter le voile est un pas vers Allah. Maintenant si on est un peu contradictoire, c’est possible. On ne peut pas être parfaite et adhérer complètement aux prescriptions religieuses en tant que femme sportive. Je fais de mon mieux pour me rapprocher de Dieu et garder, en même temps, ma passion pour le sport. (Salma, karaté) Sur le plan religieux, le hijab c’est un foulard qui cache la tête, un vêtement long qui ne montre pas les formes du corps et l’entre-jambes. Il n’y a aucun rapport avec la tenue sportive. Il s’agit simplement d’un effort personnel à faire pour pouvoir s’investir dans le sport, ma passion. J’essaye de trouver un équilibre pour pouvoir répondre aux exigences religieuses et continuer à jouer au hand-ball. (Faiza, hand-ball)
Le goût de l’effort, les enjeux de la compétition et de l’exploit sportif sont certes fortement présents dans les propos des femmes interviewées. Elles reconnaissent, toutefois, leurs tendances contradictoires et les formes de négociation qui leur permettent de s’arranger pour cumuler deux modèles de pratiques reconnus comme antinomiques. La contradiction se montre ainsi atténuée par la recherche continue et inlassable de compromis. Une telle attitude s’avère encore plus prononcée sur le terrain de la pratique, où le corps se trouve inévitablement impliqué comme support principal du mouvement et du mode d’être sportive.
Du code vestimentaire à la mise en jeu sportive du corps
En parlant de l’expérience des femmes voilées dans le contexte iranien, Fariba Abdelkhah (1991 : 203) rapporte que « le hijab est donc le moyen par excellence qui permet aux deux sexes de travailler côte à côte sans que l’attrait physique de la femme ne vienne troubler cette collaboration ». Ceci apparaît moins évident dans un espace où les corps se montrent dans leurs formes et leurs densités, leur beauté ou leur disgrâce. Quand les corps sont mis en mouvement, ils bougent, s’étirent et s’allongent, se cambrent et se plient, se donnent à voir dans des postures souvent connotées symboliquement. En tant que tels, ils sont soumis à l’emprise du regard dans leurs postures, leur gestualité et leurs silhouettes.
Le paradoxe de l’expérience des femmes sportives et voilées dépasse le cadre de la non-conformité de leur vêtement et de leur pratique sportive aux prescriptions religieuses. Ces femmes s’investissent dans une activité de mise en jeu du corps qui l’exhibe selon toutes les modalités de son existence. Au demeurant, cette expérience repose sur une autre figure paradoxale majeure. D’une part, le corps est l’enjeu principal de la pratique sportive. D’autre part, le hijab est conçu pour voiler le corps et le caractériser par une extrême neutralité. En effet, le port du voile marque initialement la sortie de la période de l’enfance, qui se marque par la métamorphose du corps, l’apparition de signes de féminité et la fonctionnalité sexuelle. À ce stade, le corps féminin devient la cible principale visée par le port du voile et toute l’éthique religieuse – le voile en l’occurrence – se focalise sur la nécessité de son effacement et de sa neutralisation. En revanche, la mise en jeu du corps dans le sport favorise sa soumission à l’emprise du regard, cette expérience sensible qui situe la corporéité à l’interface de l’intime et du partagé. Cette affirmation est confirmée par les discours recueillis parmi les femmes sportives et voilées.
Dans le sport, on se retrouve souvent dans des positions un peu connotées. En ce qui me concerne, je ne fais pas tout ce qui est demandé. Quand la posture me gêne, je la dépasse. L’entraîneur comprend bien la situation et ne me fait pas de remarques. Ces postures posent problème sur le plan religieux, d’autant plus que l’entraîneur est un homme. (Sonia, athlétisme) Dans le sport, on est appelée à s’engager pleinement dans la pratique. En même temps, on doit faire attention à nos comportements, nos vêtements, aux mouvements du corps qui attirent l’attention … Dans certains sports, l’exhibition des formes corporelles est un peu exagérée. Il est vrai que l’équation est difficile à gérer. (Najoua, escrime) Le sport est une mise en scène du corps de la femme. Il est certain que je ne suis pas conforme aux prescriptions religieuses. Je fais de mon mieux pour couvrir mon corps. Quoi qu’il en soit, dans le sport, il y a toujours des détails qui poseront problème du point de vue religieux. En tout cas, la tenue sportive et le mouvement mettent en valeur les formes du corps de la femme. (Hejer, athlétisme)
Les propos des jeunes femmes montrent effectivement que la mise en mouvement du corps est la plus gênante, du fait que c’est le corps qui est censé être discipliné, contrôlé, caché et neutralisé. Ainsi, elles ont été interrogées sur ce dilemme inhérent à leur vécu, en tant que sportives et voilées, ainsi que sur les stratégies qu’elles adoptent pour le contourner.
Je me mets dans un petit coin et je me cache pour faire mes exercices tranquillement. Je ne peux pas faire des exercices provocants, qui soulèvent mon tee-shirt ou attirent l’attention. Honnêtement, si je vais appliquer les prescriptions religieuses à la lettre, je ne vais pas pouvoir faire du sport. (Faiza, hand-ball) Moi je ne fais pas certains exercices. Je les évite. Le sport exhibe le corps. Des fois, je me sens gênée lorsque je me retrouve dans des positions qui peuvent être suggestives. Même si les gens ne me regardent pas, je les évite, c’est plus reposant pour moi et ça me pose moins de contradictions à gérer. (Aïcha, tennis) Les exercices d’étirement et de relâchement sont ceux qui me posent plus de difficultés. Je ne vais jamais jusqu’au bout lors des séances d’entraînement. Par contre je prends mon temps à la fin des entraînements, dès que je me retrouve toute seule ou entre filles. (Nefissa, basket-ball)
Le sport donne inévitablement le corps en spectacle. Une telle réalité constitue une autre figure du vécu paradoxal des femmes sportives et voilées qu’elles tentent de manœuvrer par des agissements divers. Leurs stratégies laissent entrevoir que la pudeur représente une valeur fortement associée au corps et une vertu liée à la foi. En effet, il est admis que le corps de la femme en islam doit être marqué « par des signes de pudeur, de retenue, de fragilité et de faiblesse » (Tlili, 2002 : 56). Il va sans dire que ces attributs socialement construits de la féminité sont loin d’être en vigueur dans les pratiques sportives compétitives, notamment celles de tradition masculine. Les femmes s’investissant dans des sports dits masculins voient leur configuration corporelle se transformer et deviennent ainsi fortement masculinisées (Lachheb, 2008). Une des sportives interviewées a fait allusion à cette indisposition liée au genre, considérant que la ressemblance à l’autre sexe est formellement incommode en islam.
Mais il y a des sports où la femme n’a pas vraiment de place, tels que les sports d’hommes, comme le football. Le football féminin, c’est bien, mais c’est plutôt un sport d’homme. À voir leurs musculatures, leurs manières d’être, elles ressemblent à des hommes. C’est une disposition indésirable en islam. (Lobna, taekwondo)
La mise en jeu du corps dans le sport cause, certes, des contrariétés multiples pour les sportives et voilées. Il va sans dire que l’investissement corporel se déroule dans un contexte de mixité. Les modes de gestion de la mixité sportive adoptés par les femmes interviewées apportent de nouveaux éclairages sur cette expérience du port du voile dans l’espace sportif et sur les nouveaux modes d’appréhension du religieux.
Des regards multiples sur la mixité de l’espace sportif
Si l’une des fonctions du hijab renvoie initialement à la séparation entre les sexes, il est aujourd’hui admis que le port du hijab constitue, pour les femmes, un moyen d’accéder à l’espace public et d’assurer une meilleure gestion de la mixité sociale (Göle, 2003). En ce sens, la mixité devient, comme le souligne pertinemment Abdessamad Dialmy (2008 : 574), une « mixité légale parce que non excitante, prémunie contre la séduction ». Elle repose sur des interactions entre les sexes codées et normées, grâce au hijab.
Dans l’espace de la pratique sportive, la mixité constitue un dispositif incontournable, puisque l’espace est, d’abord, à dominante masculine et favorise, d’autre part, l’interaction entre les sexes. Cette mixité sportive se manifeste sur le terrain de la pratique, entre entraîneur et entraînée, entre sportives et sportifs, ainsi que dans les tribunes de spectateurs. Dans cette perspective, les sportives et voilées ont été interrogées sur leurs attitudes à l’égard de la mixité dans le sport et sur les modes de sa gestion. La mixité est, certes, reconnue par les sportives comme indésirable selon les prescriptions religieuses. Toutefois, les discours recueillis révèlent des tendances différentes – qui oscillent entre l’indisposition et l’acceptation de la réalité des faits.
Les femmes qui reconnaissent que la mixité leur pose des difficultés inévitables sont certes rares parmi les sportives interviewées. Elles affirment que, dans le sport, il n’est pas aisé d’esquiver la mixité, caractéristique distinctive de cet espace.
La mixité me dérange. La présence des hommes qui regardent me dérange. Mais que faire ? … Moi je préfère être entre femmes dans une salle couverte, mais je suis obligée de m’adapter à la situation. De toute façon, en volley-ball, les gens dans les tribunes regardent de loin, ils ne peuvent pas voir les détails de la taille et/ou la grosseur des parties du corps. On s’y fait. L’homme le plus proche est l’entraîneur. (Zeineb, volley-ball) La présence des hommes est assurément très gênante. Ce qui me réconforte c’est que mon corps est bien couvert. Qu’est ce qu’ils vont regarder ? Une femme qui court. À mon avis, il n’y a rien de si extravagant. (Sonia, athlétisme)
D’autres sportives se trouvent inévitablement dans des situations d’entraînement mixtes. La mixité des entraînements constitue, en effet, une disposition assez fréquente visant à inciter les sportives à égaler les sportifs et à améliorer leurs performances face à des athlètes de niveaux supérieurs – les jeunes hommes, en l’occurrence. Ces sportives s’adaptent à la mixité et justifient leurs positions par l’absence de contact entre les corps féminins et masculins dans le cadre de leur pratique, ou encore, par le fait que femmes et hommes se concentrent sur la recherche de l’exploit sportif, faisant que les unes et les autres ne se centrent plus sur le genre de l’adversaire.
Nos entraînements sont souvent mixtes. Mais avec les garçons, on n’a pas de contact de corps à corps. En cas de toucher, c’est avec le protège-tibia ou les gants. Personnellement, ceci ne me dérange pas. (Haïfa, karaté) Je m’entraîne tout le temps avec des hommes et ça ne pose pas de problème, même si ce n’est pas autorisé sur le plan religieux. En taekwondo, il n’y a pas de contact physique, ni d’attouchement. Tout se fait à distance. (Lobna, taekwondo) M’entraîner avec les garçons ne me gêne pas. Nous sommes concentrés sur le jeu et la performance, nous avons la tête dans le match. En plus, en tant qu’ailière, je n’ai pas de contact physique avec eux. (Faiza, hand-ball)
Enfin, la plupart des sportives interviewées font abstraction de la question de la mixité et de ses conséquences morales. Elles estiment que la mixité est une réalité incontournable dans toute la société tunisienne et dans le sport, en particulier. La visibilité de la femme et la mixité sociale, notamment dans les espaces citadins, relèvent de l’évidence et rendent aussi la mixité dans le sport facilement acceptable par les femmes voilées. Ce faisant, les situations de mixité deviennent incorporées et ne causent plus d’embarras.
Même si la religion ne tolère pas la mixité, et même si nous sommes mixtes, la mixité est un fait inévitable. Toute notre vie se déroule dans la mixité, il n’y a pas un seul espace où on ne retrouve pas des hommes. C’est l’ère du temps et les choses évoluent. (Najoua, escrime) Du point de vue religieux, il faut de préférence séparer les sexes : les femmes d’un côté et les hommes de l’autre. Mais tous les espaces sociaux sont mixtes, notamment dans le sport. Il suffit de savoir se comporter et surtout de se respecter, il n’y aura pas de dépassements. (Aïcha, tennis) Moi j’ai adopté pleinement la religion et elle est certes en contradiction avec le sport. En tant que sportive, je ne gère pas et je ne peux pas gérer la mixité. Elle s’impose comme un fait inévitable. Sur le plan religieux, je ne sens pas que je suis en train de faire une transgression, parce que je vais au sport pour faire du sport. (Nefissa, basket-ball)
Une des sportives interrogées, karatéka classée 5e à l’échelle mondiale et instigatrice du port du voile dans l’espace sportif en Tunisie, a été jusqu’à la responsabilisation de l’autre, de sexe masculin, du désordre susceptible de se créer dans le contexte de la mixité sportive.
Il est vrai qu’avec le voile, il y a des choses qu’on ne peut plus se permettre. Toujours est-il, je fais du karaté dans un cadre précis et j’adopte une technique homologuée. Toi, en tant que spectateur, tu dois respecter le sport que tu regardes. Si en tant que spectateur tu n’arrives pas à faire la part des choses, c’est ton problème. (Salma, karaté)
L’espace public en Tunisie est investi aussi bien par les hommes que par les femmes. Les jeunes femmes interrogées vivent la mixité au quotidien, faisant que la mixité sportive passe ainsi comme un fait de nature. Cet état de fait laisse transparaître une figure particulière de la religiosité des sportives et voilées.
Conclusion
À partir d’un corpus d’entretiens avec un groupe de femmes tunisiennes sportives et voilées, nous avons tenté d’éclairer cette expérience fondée sur deux pratiques sociales antinomiques. Les femmes s’affirment avec leur identité religieuse signifiée par le port du voile et se montrent entreprenantes dans un espace de visibilité manifeste à dominante masculine. Dans le cadre de cette expérience, le corps constitue bien l’enjeu primordial de la pratique sportive et se trouve ciblé par l’option de voilement. La mixité sportive, pour sa part, ne semble pas restreinte à un quelconque investissement sportif, même si la présence de l’autre, de sexe masculin, est assez remarquable. La pratique sportive et la pratique religieuse se montrent ainsi combinées dans le cadre d’une expérience singulière, construite par des agencements multiples. En effet, les matériaux discursifs donnent sens à une conduite typique qui repose sur des techniques de bricolage et qui se caractérise par une logique de négociation marquante. Ces conciliations se manifestent précisément dans les stratégies adoptées pour articuler ce que les femmes reconnaissent comme prescrit par la doctrine musulmane et leurs pratiques concrètes. En ce sens, le « mode de croire » du groupe des sportives et voilées interrogées s’avère construit sur des pratiques hybrides, révélatrices d’une dynamique entre un modèle religieux idéal et une pratique religieuse effective.
Il va sans dire que l’expérience subjective des sportives et voilées, aussi paradoxale soit-elle, se montre authentique à plusieurs titres. D’abord, ces femmes ont accédé à l’espace public, l’espace sportif en l’occurrence, avant même d’adhérer au port du voile. À ce titre, le voile n’est pas ce vêtement qui a facilité leur manifestation dans les différents espaces sociaux. Aussi, les sportives et voilées montrent une marge d’autonomie dans l’exercice de leur foi. Leur vécu repose sur l’assimilation aussi bien de l’un que de l’autre des modes d’être et caractérise leur pratique religieuse par un aspect ambivalent. La religiosité des sportives et voilées repose ainsi sur un modèle qui semble s’inscrire dans la logique d’un islam culturel. Elle renseigne sur le brouillage des valeurs communautaires et constitue, par ailleurs, une revendication à l’égard de la société. Les usages relevés expriment la mouvance religieuse en Tunisie et témoignent de la pluralité des modes d’être femmes voilées en terre d’islam.
Footnotes
Je tiens à remercier vivement les sportives tunisiennes impliquées dans cette enquête pour leur enthousiasme et leur disponibilité.
