Abstract
Since the second decade of the twenty-first century, French and Québécois literary studies have identified a ‘literature of care’, a set of literary works some of whose features converge with the feminist perspective of care. Taking its cue from Larroux (2020), this article examines two of Annie Ernaux's narratives of working-class filiation, La Place (1983) and Une femme (1988), as well as ‘Je ne suis pas sortie de ma nuit’ (1997), to assess their affinities with this perspective. First, I analyse Ernaux's attention to ordinary life. I then explore the relations between the acts of caring and writing, arguing that Ernaux's narratives somehow have the ability to take care not only of her deceased parents, but also of the working class in general. Finally, I show that the poetics at work in La Place bears witness to the author's caring attitude.
Introduction
Depuis la deuxième décennie du 21ème siècle, les études littéraires françaises et québécoises ont identifié une « littérature (du) care » (Gefen and Oberhuber, 2022) : un ensemble d’œuvres, plus qu’un courant littéraire particulier, dont certains traits rejoignent la perspective féministe du care. 1 Développée dans le sillage des travaux fondateurs de Carol Gilligan (1982) et Joan Tronto (1993), cette perspective élabore une réflexion morale et politique fondée sur les concepts de dépendance et de vulnérabilité (Laugier, 2009: 81), en soulignant l’importance du travail de soin et des valeurs qu’il implique. Ainsi, le care fait référence à l’ensemble des activités quotidiennes qui garantissent le maintien et la reproduction de la vie au niveau quotidien et intergénérationnel (Arruzza, 2014) aussi bien qu’à une épistémologie féministe, à une posture éthique et à une politique ancrées dans le relationnel (Bourgault and Perreault, 2015). Les études littéraires qui adoptent ce paradigme, en supposant une conception « transitive » de la littérature, invitent à la considérer « comme une forme d’action, réparatrice ou transformatrice, [qui rapproche] l’action de l’écriture et de la lecture d’une forme de soin » (Gefen and Oberhuber, 2022).
Larroux (2020), dans le tout dernier paragraphe de son essai consacré aux « récits de filiation » (Viart, 1999), défend la pertinence qu’il y a à aborder ces textes à travers le prisme du care. Dans ces œuvres typiquement contemporaines, appelées « récits » plutôt que « romans » parce qu’elles appartiennent au domaine du factuel et refusent le romanesque (Viart, 2019: 20), il est question de restituer l’existence d’un parent, d’un aïeul ou d’une autre figure familiale, souvent dans le but de lui rendre hommage. Les récits de filiation peuvent donc être traversés par le désir de rendre justice aux ancêtres et par des interrogations d’ordre éthique concernant la nécessité de restituer la vie d’autrui de manière « juste » (Gefen, 2023) et respectueuse. La pensée du care, dont l’une des visées consiste à donner plus de visibilité aux individus les plus vulnérables de la société, peut, alors, offrir des perspectives fructueuses pour l’analyse de ces textes. Elle se montre particulièrement pertinente pour l’étude des récits de filiation « ouvrière » ou « laborieuse » (Grenouillet, 2012), c’est-à-dire écrits par des écrivain·e·s venant d’une condition sociale dominée. L’exemple le plus notable est, sans doute, représenté par Annie Ernaux, petite-fille de paysan·ne·s et fille de parents ouvriers devenus petits commerçants – ce qui leur a permis de connaître une élévation sociale plus symbolique qu’économique (Ernaux, 1983: 42, 1988: 41). On adoptera le second adjectif proposé par Grenouillet, « laborieuse », en pensant justement à cette diversité de catégories socio-professionnelles des sujets faiblement, voire nullement rémunérés, occupant des positions subordonnées dans les rapports de production et dans la hiérarchie sociale. De fait, le terme, moins usuel en français que dans d’autres langues, 2 permet de désigner l’ensemble de ces travailleuses et travailleurs vulnérables.
Cet article part de la suggestion de Larroux pour s’intéresser aux deux récits de filiation laborieuse d’Annie Ernaux que sont La Place (1983) et Une femme (1988), ainsi qu’à « Je ne suis pas sortie de ma nuit » (1997), journal intime dans lequel la question de la filiation est centrale et qui, malgré la différence de genre, est complémentaire par rapport aux deux autres œuvres. Dans le sillage de Heck (2021) et Dissler (2022), qui ont déjà abordé, par le prisme du care, respectivement, les « ethnotextes » et les « récits de la démence » de l’autrice, le but sera de réfléchir aux manières dont les trois textes mentionnés rejoignent cette perspective. On s’intéressera d’abord à l’attention qu’Ernaux porte à la vie ordinaire, selon une attitude féministe qui questionne les échelles de valeur qui fondent notre société. On s’interrogera ensuite sur les rapports entre les actes de soigner et d’écrire : sont-ils comparables ? L’écriture peut-elle « soigner » ? On avancera, par la suite, l’hypothèse selon laquelle les récits de filiation d’Ernaux peuvent, d’une certaine manière, « soigner » les parents disparus, mais aussi la classe laborieuse en général. Enfin, on réfléchira à la dimension éthique de la poétique définie dans La Place : elle témoigne du soin qui caractérise l’attitude de l’autrice.
La perspective du care : fondements
Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le sens commun, le care constitue une « politique du combat » (Heck, 2021: 11). Il s’agit, en effet, d’une perspective « indissociablement éthique et politique » (Laugier, 2009: 81), pouvant servir à la fois de valeur morale et de base politique à la construction d'une société véritablement démocratique (Tronto, 2009). Dans ses fondements est présente l’idée que tous les individus sont ontologiquement vulnérables et, donc, dépendants les uns des autres : « Ordinary vulnerability is constant, permanent, and shared by all ; it is universal. At no point can we do without the care of others. We would not survive physiologically, and neither would be able to live well » (Hamrouni, 2021: 152). Même ceux qui semblent être les plus indépendants et autonomes sont loin d’être autosuffisants: « not only is the success of the powerful fueled by an invisible army of care laborers (from women to racialized people, to undocumented immigrants), but also their very ordinary vulnerability is daily supported, repaired, and masked by them » (Hamrouni, 2021: 151–152). Ce travail invisible soutient également tout travail intellectuel et artistique : même « la chambre à soi » de Virginia Woolf a été rangée et nettoyée par des domestiques, des femmes venant de la classe laborieuse anglaise (Light, 2009). Cette question émerge, dans Une femme, lorsqu’Ernaux rappelle que sa mère – pendant son enfance, mais aussi pendant son séjour à Annecy – s’assurait que sa fille soit libérée de « toutes les tâches matérielles » (Ernaux, 1988: 79) pour pouvoir se concentrer sur des tâches « intellectuelles » : « “laisse ça, tu as mieux à t'occuper” (c'est-à-dire, apprendre mes leçons quand j'avais dix ans, maintenant préparer mes cours, me conduire en intellectuelle) » (Ernaux, 1988: 78). Alors que la mère considère le travail domestique comme étant inférieur à celui qu’effectue sa fille, Ernaux, de son côté, est consciente d’avoir été soutenue par ce même travail et se sent redevable vis-à-vis de sa mère.
Le degré de vulnérabilité et de dépendance de chaque individu varie tout au long de la vie. Une femme et « Je ne suis pas sortie de ma nuit » l’illustrent : on y voit la femme forte et énergique qu’était la mère d’Ernaux devenir de plus en plus vulnérable et dépendante d’autrui. Il existe, en outre, des variations selon les places sociales que chaque individu occupe dans une société. La vulnérabilité de classe, par exemple, est centrale dès les premières pages de La Place. Si, d’abord, l’image du corps du père renvoie à la fragilité et à la finitude du corps humain, un autre type de vulnérabilité est introduit aussitôt, lorsque l’autrice mentionne que sa mère n’a pas pu fermer son commerce pendant la préparation des funérailles du mari : « Sinon, elle aurait perdu des clients et elle ne pouvait pas se le permettre. Mon père décédé reposait en haut et elle servait des pastis et des rouges en bas » (Ernaux, 1983: 17). Son contexte est celui de la précarité économique, où la subsistance est toujours incertaine. Dans cette situation, prendre son temps pour élaborer la douleur d’une perte devient un « luxe », comme le remarque Ernaux dans Une femme : « Je viens de lire dans un journal, “le désespoir est un luxe”. Ce livre que j’ai le temps et le moyen d'écrire depuis que j’ai perdu ma mère est sans doute aussi du luxe » (Ernaux, 1988: 74). Le travail littéraire et intellectuel est, à ses yeux, un « luxe » parce qu’il est inaccessible aux sujets vivant dans des conditions précaires et qui, souvent, composent « l’armée invisible » de travailleuses et travailleurs du soin.
Néanmoins, selon la perspective du care, la dépendance et la vulnérabilité ne sont pas envisagées comme des problèmes à résoudre, mais simplement comme des réalités incontournables autour desquelles s’organisent les relations sociales. C’est pourquoi les théoriciennes du care soulignent l’importance primordiale des activités du care, qui, dans la définition souvent citée, comprennent « tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible » (Tronto, 2009: 143). Bien qu’invisibilisées et souvent méprisées, ces activités sont essentielles pour le fonctionnement de toute société, puisqu’elles garantissent la satisfaction des besoins humains les plus fondamentaux, d’ordre physiologique et d’ordre psychologique (Bourgault, 2015: 14). Tout aussi essentielles sont les valeurs qu’impliquent ces activités, tels que le souci de l’autre, l’attention et la responsabilité, qui constituent des « qualités nécessaires pour que les citoyens acquis aux valeurs démocratiques vivent ensemble en harmonie dans une société pluraliste » (Tronto, 2009: 211). Ainsi, l’éthique que cette perspective propose n’est pas féminine, mais féministe (Gilligan, 2011: 41), dès lors qu’on envisage le féminisme comme l’« un des grands mouvements de libération de l’histoire humaine » (Gilligan, 2011: 49) qui défend l’ensemble des sujets subissant différentes formes d’exploitation (Brugère, 2021: 44).
L’importance de l’ordinaire
L’objet privilégié de l’œuvre d’Ernaux est « la » vie, « avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle » (Ernaux, 2011: 7). L’une des principales affinités de son entreprise avec la perspective du care concerne justement la place qu’elle accorde à la quotidienneté. L’éthique féministe discutée par Sandra Laugier (2009: 81) propose une réévaluation des échelles de valeur qui fondent notre société : ainsi, d’après elle, « ce qui importe, […] ce qui compte (matters) » vraiment dans notre vie appartient à l’ordinaire. Pourtant, ce qui est important est souvent difficile à identifier car « l’ordinaire n’existe que dans cette difficulté propre d’accès à ce qui est juste sous nos yeux, et qu’il faut apprendre à voir. Il est toujours objet d’enquête […] et d’interrogation, il n’est jamais donné » (Laugier, 2021: 170). Pour cette raison, la philosophe signale la nécessité de porter un regard attentif sur la vie quotidienne, afin de pouvoir comprendre l’importance des détails, des petites choses que l’on tend à ignorer (Laugier, 2021: 176).
Comme l’affirme Heck (2021: 9), Ernaux semble observer sa vie quotidienne d’une manière analogue à celle décrite par Laugier. En effet, pour écrire La Place, ce n’est pas dans « la couleur du ciel, les reflets des peupliers dans l’Oise » (Ernaux, 1983: 100) qu’elle va puiser sa matière, mais plutôt dans « la manière dont les gens s’assoient et s’ennuient dans les salles d’attente, interpellent leurs enfants, font au revoir sur les quais de gare […] dans des êtres anonymes rencontrés n’importe où » (Ernaux, 1983: 100). Ces petits gestes deviennent, à travers son regard attentif, « des signes de force ou d’humiliation » (Ernaux, 1983: 101), capables de rendre compte d’une condition sociale partagée. Ce même regard attentif est apporté à la vie partagée avec ses parents. D’ailleurs, dans La Place, elle semble exprimer une idée similaire à celle de Laugier lorsqu’elle fait mention de la nécessité d’opérer un « déchiffrement » (Ernaux, 1983: 72) de certains détails de son passé que, jusque-là, elle avait considérés comme insignifiants. Alors que, pendant son adolescence, sa tendance était d’en « détourner les yeux » (Ernaux, 1988: 63), dans ses récits, au contraire, elle ose les regarder vraiment et leur accorde une « importance différentielle » (Zenetti, 2014: 91). À travers des techniques comme la « notation » de petites scènes auxquelles elle a assisté et la « transcription » de phrases entendues (Zenetti, 2014: 36), elle fait ressortir des détails qui pourraient passer inaperçus, effacés par « la masse des faits qui les entourent et les masquent ordinairement » (Zenetti, 2014: 91). Ainsi, dans une scène banale comme celle de son père qui lave la salade (Ernaux, 1983: 81), ou dans la manière dont sa mère manipule les objets (Ernaux, 1988: 50), elle observe leur condition de classe. Un autre exemple significatif dans La Place est le passage qui clôt le livre : la scène de la rencontre fortuite d’une ancienne élève travaillant à la caisse du supermarché rend visible, dans la platitude de la quotidienneté, la répétition de l’injustice sociale. De fait, comme l’observe Laugier (2009: 86), l’injustice n’est pas cachée, « elle est là, et crève les yeux », n’exigeant qu’une « volonté simple de voir, par une attention nouvelle, ce qui est devant nous, tous les jours ». L’œuvre d’Ernaux, et en particulier ses récits de filiation, semble témoigner de cette volonté.
Lorsqu’elle traite de la maladie de sa mère, la situation est différente : il n’est plus question de « déchiffrer » les détails négligés de la vie ordinaire, mais d’affronter et d’assimiler l’ordinaire qui se révèle brutalement sous ses yeux. Car les visites à la maison de retraite la confrontent à l’existence humaine dans toute sa cruauté, dans son état le plus primitif et élémentaire, dépouillée de toute contrainte sociale : pour les femmes « démentes » qu’elle rencontre, la vie est réduite aux actes de manger, dormir, uriner, déféquer ; mais aussi aux désirs primordiaux d’être heureuse, d’être caressée et touchée, d’être en contact avec les autres, d’aimer et d’être aimée (Ernaux, 1988: 97, 100–101, 1997 : 85, 88). Leur condition d’extrême vulnérabilité ne fait que souligner la vulnérabilité potentielle de toute l’humanité – et cela constitue, peut-être, l’une des raisons qui expliquent notre « horreur » devant les scènes décrites. De fait, paradoxalement, c’est face à la figure désormais « sauvage » (Ernaux, 1988: 97) et « inhumaine » (Ernaux, 1997: 13, 68) de sa mère que l’autrice arrive à renouer « avec l’humanité » (Ernaux, 1997: 52). Alors que, aux yeux des gens qui avaient connu sa mère en bonne santé, elle est « déjà morte » (Ernaux, 1988: 100), pour Ernaux, il devient de plus en plus évident qu’elle a, en réalité, un désir ardent de vivre. Malgré la situation traumatique, traversée par des émotions comme la rage, le désespoir, la tristesse, le dégoût, elle met en scène, à travers le regard empathique qui lui est propre, des éléments normalement considérés comme abjects, tels que le corps malade et vieillissant, les odeurs et les fluides corporels, en cherchant à les montrer tout simplement comme des composantes de la vie humaine, qui ne sont pas toujours belles, mais pas répugnantes non plus : « Ce n’est pas l’horreur. Ce sont des femmes » (Ernaux, 1997: 25). Cette manière d’écrire, à la fois crue et sensible, sur des questions taboues (Montfort, 1996: 353) correspond à une posture conforme à la perspective du care, ainsi qu’à d’autres approches féministes. 3
Care de la « vie » et du « monde »
Ernaux observe les questions sociales « dans leur inscription la plus banale dans l’ordinaire » (Gefen, 2022) et, tout comme la perspective du care, elle politise la vie quotidienne, en la plaçant au centre de ses préoccupations. Mais ce n’est pas uniquement son attitude face à la réalité qui relève de la perspective du care : chez Ernaux, l’écriture elle-même pourrait être rapprochée du travail de soin. Dans les premières pages de La Place, avec sa mère et d’autres membres de sa famille, l’autrice soigne le corps récemment éteint de son père : on fait sa toilette, on le rase, on change ses vêtements, on le veille pour qu’il soit propre et « gentil » (Ernaux, 1983: 15). Il est intéressant de noter que ces activités font écho à la tonalité qu’Ernaux emploie dans le reste du récit : « Toute cette scène se déroulait très simplement, sans cris, ni sanglots. […] Les gestes s’accomplissaient tranquillement, sans désordre, avec des paroles ordinaires » (Ernaux, 1983: 14). L’« écriture plate », mentionnée quelques pages plus tard, est, elle aussi, dépouillée de pathos et d’affectation, répugnant au « passionnant » et à l’« émouvant » (Ernaux, 1983: 24) : ce fait non-négligeable suggère un prolongement entre le travail de soin et le travail de l’écriture, comme si cette dernière poursuivait en quelque sorte les soins au père décédé.
Dans les livres sur sa mère, ce rapport est encore plus étroit. Pendant ses visites à la maison de retraite, Ernaux s’occupe de sa mère comme d’une petite fille. Certes, elle ne la soigne pas quotidiennement : ce travail est délégué à des professionnels de la santé, pour la plupart des femmes, qui, du matin au soir, s’occupent de toutes les tâches socialement considérées comme dégradantes, impliquant un contact direct avec les déchets corporels. Pour Ernaux, observer le corps souffrant de sa mère constitue un véritable traumatisme, comme le montre Montfort (1996: 353). Elle n’a donc ni les compétences professionnelles ni les compétences émotionnelles pour la soigner de la manière la plus adéquate. Parfois, elle exprime dans son journal une certaine rage (Ernaux, 1997: 102) ou même un déséquilibre émotionnel face à la condition de sa mère. Tout de même, elle lui offre le type de soin dont elle est capable : elle lui apporte des sucreries, la lave, coiffe ses cheveux, coupe ses ongles. Elle sent, alors, que les rôles maternel et filial se trouvent renversés : « maintenant, elle est ma petite fille » (Ernaux, 1997: 29). Comme une mère peut l’être avec son bébé (Montfort, 1996: 359), l’autrice se trouve en contact avec sa génitrice, pour « la nourrir, la toucher, l’entendre » (Ernaux, 1988: 101). Elle raconte dans son journal que, une fois rentrée de ces visites, elle est prise par la nécessité d’écrire, comme si l’écriture lui permettait de maintenir ce contact : Quand je revenais de la voir à l’hôpital de Pontoise, il me fallait à toute force écrire sur elle, ses paroles, son corps, qui m’était de plus en plus proche. J’écrivais très vite, dans la violence des sensations, sans réfléchir ni chercher d’ordre. (Ernaux, 1997: 11)
Contrairement à La Place qui a été écrit quinze ans après la disparition paternelle, cette écriture « à chaud » enregistre des émotions qu’elle s’était efforcée de supprimer dans le récit sur son père. En outre, le fait d’écrire « dans la violence des sensations », sans le scrupule et la recherche d’objectivité qui lui sont habituels, montre son désir désespéré de conserver ses liens avec sa mère, comme on le verra par la suite. De toute façon, l’écriture semble, encore une fois, et ici de manière presque ininterrompue, prolonger en quelque sorte le soin qu’elle essaie d’apporter à sa mère pendant ses visites. Puisque ce soin est limité, insuffisant même, l’écriture est aussi une sorte de compensation, une manière d’« expier » sa culpabilité (Dissler, 2022), de continuer à s’occuper de sa mère à travers les moyens à sa disposition.
Mais l’écriture peut-elle soigner ? Les travaux du care et de l’écriture sont-ils comparables ? Tronto (2009: 145) est de l’avis que « créer une œuvre d’art ne relève pas du care ». Toutefois, des travaux récents ont contesté cette affirmation de manière assez convaincante. Caroline Ibos (2019: 209), par exemple, considère que Tronto y exprime une conception limitée de l’art : « lorsqu’elle écrit cela, Joan Tronto reste […] prisonnière du stéréotype de l’artiste démiurgique dont l’art, autonome et autotélique, exclurait toute préoccupation éthique ». Ibos et Marjolaine Deschênes (2015, 2016) sont d’avis que l’art peut agir sur la réalité, puisque, en mobilisant notre imaginaire et nos cadres de perception, il contribue à envisager de nouvelles manières de l’organiser. En effet, pour Deschênes (2016: 78), la vie politique se fonde sur « le fonds symbolique de la culture », de manière à ce que poursuivre la justice ou transformer la société devienne impossible « sans repenser ce fonds ». Elle soutient que la notion de « monde » utilisée par Tronto est « très pauvre » et qu’« un monde est par définition existentiellement habitable si l’on reconnaît en son cœur langagier le rôle d’innovation qu’y joue l’imagination productive, dont le lieu d’expression privilégié, mais non exclusif, est l’art » (Deschênes, 2016: 74). Ainsi, en empruntant à Fœssel 4 la distinction entre « vie » et « monde », elle propose d’envisager le care « à la fois comme maintien de la vie (matérielle) et du monde (culturel, politique) » (Deschênes, 2016: 77).
Ces considérations sur le rôle de l’art ne sont pas loin de la conception ernausienne de la littérature. L’autrice accorde en effet à celle-ci « un pouvoir d’intervention dans le monde » (Ernaux, 2022) à travers l’action sur l’imaginaire du lectorat : Je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société, comme l’action politique, bien que différemment. […]. Elle peut, sur le long terme, imprégnant l’imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible à des réalités qu’il ignorait, ou l’amener à voir autrement ce qu’il considérait toujours sous le même angle. (Ernaux, 2011: 550)
Selon cette perspective, la littérature peut être considérée comme une activité qui contribue à « maintenir, perpétuer et réparer », sinon la « vie » matérielle, du moins le « monde » culturel et politique. En recourant à la perspective du care, Gefen va dans ce même sens dans Réparer le monde (2017). Il montre que la littérature française contemporaine a une vocation à prendre soin des sujets oubliés de la grande histoire, en s’appuyant souvent sur « une conception réparatrice » de la parole (Gefen, 2017: 14).
À la lumière de ces interrogations, on peut émettre l’hypothèse que les récits de filiation laborieuse, dont La Place et Une femme sont parmi les précurseurs, produisent une forme de « soin » scriptural, adressée aux ascendant·e·s, dont la vie est restituée, mais aussi aux sujets de la classe laborieuse en général. Victimes d’injustices sociales et symboliques, exclus de la politique, des médias et de l’art, ces « vaincus » (Benjamin, 2003: 454) de l’Histoire disparaissent en silence. Écrire sur leur existence minuscule et l’inscrire dans la littérature, devient, ainsi, un important « outil de remédiation sociale » (Gefen, 2017: 206) introduisant des voix dissonantes généralement tenues comme non légitimes (Servoise, 2017: 85).
Dans les passages mentionnés, où l’écriture semble prolonger les activités de soin proprement dites, on observe que la personne soignée est souvent comparée à un enfant et que le care est lié à l’idée de maternité. La mère d’Ernaux s’adresse à son mari décédé comme s’il était « habité par une forme spéciale de vie, semblable à celle des nouveau-nés » (Ernaux, 1983: 14) et le berce « de mots gentils comme un petit enfant qu'on nettoie et qu'on endort » (Ernaux, 1988: 73). Et Ernaux, on l’a vu, assume, d’une certaine façon, le rôle de mère de sa propre mère, redevenue enfant : « Je la touche comme un petit enfant pour la première fois, dans son sommeil » (Ernaux, 1997: 31), « Elle était à nouveau une enfant mais elle ne grandira pas » (Ernaux, 1997: 105). La relation mère-enfant est en effet l’un des modèles qui structure l’attitude du care, mais ce n’est pas, bien sûr, le seul modèle possible (Brugère, 2021: 10–15). On verra par la suite que le soin présenté par les récits de filiation ernausiens, bien que lié au soin proprement dit, dépasse la dimension affective du rapport filial et acquiert une dimension politique. Les deux dimensions, d’ailleurs, ne sont pas incompatibles : il suffit de rappeler avec bell hooks (2022) que l’amour est une puissance d’agir éthique et politique. De fait, introduire les affections et l’éthique dans le politique, sans pour autant les réduire à des stéréotypes de genre, est aussi une attitude féministe conforme à la perspective du care, qui prend le contre-pied de la tradition philosophique rationaliste (Brugère, 2021: 10–15).
« Sauver » la mémoire
Si l’on prend en considération certains gestes d’écriture propres aux récits de filiation et que l’on les associe aux finalités des activités du care – « maintenir, perpétuer, réparer » –, il est possible d’établir certaines correspondances entre les travaux de l’écriture et du soin. Le récit de filiation réalise, avant tout, une « restitution », dans le sens « d’établir ce qui a eu lieu, de reconstituer ce qui s’est défait » (Viart, 2011: 210) et demeurait « mue[t] et informe » (Ernaux, 2011: 8), risquant de disparaître définitivement avec le passage du temps. Selon Viart (2019: 14), il ne s’agit pas d’un travail de création ou d’invention délibérées, mais plutôt d’un travail « archéologique » consacré à recueillir et préserver des traces laissées par les ascendant·e·s. Ainsi, la restitution renvoie aux actes de « maintenir » et de « perpétuer ». C’est une manière de lutter contre l’amnésie, de conserver ce qui reste de la personne disparue, de « sauver » la mémoire, comme le dit souvent Ernaux (2014: 74). Dans « Je ne suis pas sortie de ma nuit », elle réfléchit à ce pouvoir de l’écriture : « Quand j’écrivais sur elle après les visites, est-ce que ce n’était pas pour retenir la vie ? » (Ernaux, 1997: 110). Face à sa mère malade, qui s’éloigne progressivement de la femme qu’elle a été autrefois, l’autrice veut « recenser toutes ses phrases », dans une « tentative éperdue de les fixer » (Ernaux, 1997: 80). Dans ce journal, en outre, elle synthétise la finalité de son écriture dans l'acte de « sauver » : « je ne sais pas en faire qui ne soient pas cela, ce désir de sauver, de comprendre, mais sauver d’abord » (Ernaux, 1997: 108).
Contrairement au long processus de dégénérescence mentale et physique vécu par sa mère, la disparition de son père est soudaine et rapide. La désintégration de sa « figure » a lieu de manière accélérée : « En quelques heures, la figure de mon père est devenue méconnaissable. […] Son visage d’homme aux yeux grands ouverts et fixes de l’heure suivant sa mort avait déjà disparu » (Ernaux, 1983: 16). La séquence dont fait partie ce passage aboutit à l’image du « trou dans l’oreiller sur lequel sa tête avait reposé » (Ernaux, 1983: 19) depuis sa mort. Cette image d’une présence-absence rend le caractère insaisissable, éphémère et fragile de la mémoire. La sensation de cette présence-absence fugace apparaît encore dans l’image du temps « froid et pluvieux » (Ernaux, 1988: 21) qui donne à Ernaux la sensation d’être encore « dans le temps » où sa mère était vivante. Consciente du fait que « toutes les images disparaîtront », comme elle l’écrira plus tard dans Les Années (2008: 11), elle ressent l’urgence de les saisir, de les enregistrer. Dans La Place et Une femme, l’écriture accomplit cette tâche de « perpétuation » : elle seule semble être capable d’éviter que l’existence des parents disparaisse pour toujours. Elle compense même l’insuffisance des rites funéraires, qui, dans les deux récits, n’assurent pas la préservation de la mémoire. Les préparatifs funèbres pour l’enterrement du père de l’autrice semblent déconnectés de sa personne : « J’avais l’impression que ces préparatifs n’avaient pas de lien avec mon père. Une cérémonie dont il serait absent pour une raison quelconque » (Ernaux, 1983: 16). La messe dédiée à sa mère semble trop brève, incomplète : « J’aurais voulu que cela dure toujours, qu’on fasse encore quelque chose pour ma mère, des gestes, des chants » (Ernaux, 1988: 17). Même la promesse de « la vie éternelle » et de la « résurrection » évoquée par le prêtre (Ernaux, 1988: 17) n’est pas capable de la rassurer. L’écriture s’impose, alors, comme un besoin impérieux : « il faudra que j’explique tout cela » (Ernaux, 1983: 23) ; « je ne suis pas capable en ce moment de faire autre chose » (Ernaux, 1988: 22). À travers elle, le père qui était absent est rendu présent, et la remémoration de la mère, trop brève, devient permanente.
Maintenir, perpétuer et réparer des liens
Selon Viart (2007: 56), la restitution est aussi une « attitude littéraire » qui s’organise « autour de la reconstruction d’un lien ». Ainsi, si elle « sauve » des traces, elle « maintient », « perpétue » et « répare » des liens. Car le travail de la restitution implique « une mise en relation active, un soin du présent, au présent, de ce qui continue de la personne, de la relation, porté par ceux qui restent » (Snauwaert, 2022). Ce « care in absentia » remplace l’idée de la « liquidation des morts », propre à la notion traditionnelle de deuil, par celle de la « continuation des liens » (Snauwaert, 2022). En effet, Ernaux n’écrit pas ses récits de filiation pour inhumer ses parents une deuxième fois, 5 mais plutôt pour « les mettre au monde », 6 pour garder leur existence dans la dimension plus durable de la littérature. Il s’agit de faire un deuil, de surmonter une douleur (Ernaux, 1997: 110), tout en réparant et en préservant les liens affectifs : Vilain (1998) montre bien comment les récits d’Ernaux deviennent un lieu de rencontre posthume avec les parents, ainsi que celui de la restauration d’un dialogue interrompu non seulement par leur mort, mais aussi par la distance sociale qui les sépare de leur fille. Lorsqu’Ernaux écrit, submergée par la mort de sa mère, que « ‘sortir’ un livre n’a pas de signification, sinon celle de [sa] mort définitive » (Ernaux, 1988: 69), ce n’est pas tant parce qu’elle va faire de son livre une sépulture et, ainsi, couper tout contact avec elle, mais parce qu’écrire sur sa vie la poussera à se confronter, une fois de plus, au moment douloureux de la perte. L’écriture est, pour l’autrice, un « acte puissant et permanent » (Montfort, 1996: 360), capable de donner forme à ce qui est informe, dissolu dans la marée des complexités de la réalité : de ce fait, écrire sur la mort de sa mère ne la rendrait que plus réelle encore.
C’est surtout dans « Je ne suis pas sortie de ma nuit » que l’écriture aide Ernaux à maintenir le lien avec sa mère, dans un moment où l’autrice a la sensation de le perdre inéluctablement. Plusieurs moments vécus à la maison de retraite la ramènent à des souvenirs d’enfance (Ernaux, 1997: 16, 18, passim) et la poussent à s’identifier avec sa mère (Ernaux, 1997: 20, 23, passim) : l’écriture lui permet alors d’enregistrer ces recoupements. Mais puisque le journal est écrit de manière spontanée, irréfléchie, Ernaux demeure encore dans la « disjonction » : « Je suis dans la disjonction. Un jour, ce sera fini peut-être, tout sera lié, comme une histoire » (Ernaux, 1997: 112). À la fin d’Une femme, en effet, elle écrit que « tout est lié » (Ernaux, 1988: 103), comme si la mise en forme, et en ordre, des choses vécues avait pu achever cette mise en rapport de temps disjoints. En outre, comme le montre Montfort (1996: 357, 360), l’écriture de ce récit lui permet également de réparer le lien brisé qui unissait toutes les femmes qu’a été sa mère : son héroïne de l’enfance, le monstre de son adolescence, la « femme démente » (Ernaux, 1988: 89), la femme en pleine santé, la malade, la veuve, la vivante, la morte.
Réparer : soin de la classe laborieuse
La perspective alternative au deuil évoquée ci-dessus considère que les personnes ont beau disparaître physiquement, elles « continuent à habiter le monde des vivants » (Delga-Leleu, 2022), dans des objets qu’elles laissent derrière elles, par exemple, mais aussi dans les souvenirs, le corps, les gestes, les manières de parler et de penser de leurs descendant·e·s. Elles continuent à vivre, en outre, dans « des êtres anonymes rencontrés n’importe où » (Ernaux, 1983: 100), avec qui elles partagent un même habitus ou une histoire semblable. Cette permanence dans le monde social indique qu’elles ont encore besoin d’être soignées après leur disparition – et particulièrement lorsqu’elles ont été victimes d’injustices sociales et symboliques, n’ayant pas assez reçu d’attention et de reconnaissance lorsqu’elles étaient en vie. Puisque le projet d’Ernaux est de « type ethnographique » (Vilain, 1998: 66), le care dans ses récits est étendu à une collectivité. En écrivant de manière « transpersonnalisée » (Vilain, 1998: 66) sur ses parents, à l’aide d’outils sociologiques, l’autrice écrit également sur la vie des sujets de la classe laborieuse en général, vis-à-vis de laquelle elle ressent un devoir (McIlvanney, 2000: 116). Au-delà du devoir, il y a aussi le sentiment d’une dette envers les ancêtres, 7 qui est particulièrement aigu chez les transclasses (Jaquet, 2014: 159). Lorsque les parents disparaissent, la dette demeure toujours et, dans cette situation, l’écriture offre une possibilité de l’acquitter, même si cela ne se fait que de façon partielle (Ernaux, 2003: 137).
Pourtant, pour l’autrice, récompenser les sacrifices des parents signifie dépasser l’expérience individuelle pour atteindre une dimension collective (Ernaux, 2003: 57). Car si les parents meurent, les souffrances et les injustices subies par la classe laborieuse restent bien vivantes dans le monde social et demandent à être prises en charge. Pour Larroux (2020: 20), « le récit de filiation est peut-être l’illustration la plus forte » du projet « esthético-moral » de la littérature française contemporaine, celui de « réparer le monde », comme l’a défini Gefen (2017). Écrire pour ceux et celles qui vivent « au-dessous de la littérature » (Ernaux, 1988 cité dans McIlvanney, 2000: 116) est, en effet, un acte de réparation symbolique qui cherche à combler le déficit de représentation de la classe laborieuse et, ainsi, la rendre digne d’être « sauvée » et intégrée dans l’imaginaire collectif. C’est un geste qui, dans sa modestie, aide à élever la classe laborieuse « au rang de collectivité ‘mémorable’ » (Servoise, 2017: 84) et qui accomplit également une réparation historique. C’est là une visée politique commune à la perspective féministe du care : offrir un espace à des voix révolues, « ainsi qu’un véritable statut de sujet » à celles et ceux qui n’ont pas eu le droit à la parole est parmi ses principales revendications (Delga-Leleu, 2022). L’éthique du care est, en effet, très attentive « à la voix (à ce que chacun ait une voix et soit écouté et entendu) » (Gilligan, 2011: 37). Ernaux devient, elle aussi, particulièrement sensible à la voix de sa mère lorsque celle-ci est malade, comme si seule sa voix pouvait encore exprimer son identité : « Il y a pour moi, toujours, sa voix. Tout est dans la voix. La mort, c’est l’absence de voix par-dessus tout » (Ernaux, 1997: 85). La belle formule de cette dernière phrase pourrait être étendue au domaine politique : ne pas prendre en considération toutes les voix signifie nier leur existence. Entendre la voix des femmes, ainsi que celle de tous les sujets minuscules et invisibilisés, signifie donner « voix aux aspects de l’expérience humaine qui n’étaient pour la plupart ni parlés ni vus » (Gilligan, 2011: 48). La littérature peut, sans doute, aider les théoriciennes du care dans cette tâche.
Le geste de la réparation est inséparable d’un désir de faire justice. Celle-ci, pourtant, n’est qu’une « justice de papier », comme l’écrit Aurélie Filippetti (2003: 155) à propos de son propre récit de filiation. La justice que la littérature accomplit est, en effet, modeste et partielle. Néanmoins, Gefen (2023: 1) observe que la littérature est capable d’agir justement là « où la justice ne peut plus intervenir, n’a pas voulu intervenir, n’a pas réussi à intervenir » : dans l’imaginaire collectif, par exemple. Montfort (1996: 360) affirme que, en écrivant l’histoire de sa mère, Ernaux, d’une part, la transforme en une figure historique, et, d’autre part, « transforme le monde », car, lorsqu’elle intègre cette histoire au répertoire culturel de la société, elle enrichit la « tradition » (« lore ») de cette même société. S’il est vrai que l’expression « transformer le monde » peut sembler bien naïve, il est tout aussi vrai que donner voix à l’expérience de la classe laborieuse représente un geste de résistance contre la « tempête » du progrès (Benjamin, 2003: 438) qui pousse l’humanité vers un avenir toujours plus incertain, ne laissant derrière soi que des ruines. C’est un geste qui, isolé, « ne peut rien » (Ernaux, 1997: 106), ou très peu ; mais qui, considéré dans un ensemble de discours et d’actions sociales qui convergent tous dans la défense des individus fragiles et invisibilisés, prend aussi sa part à la transformation de la société. Dans tous les cas, le fait de « définir d’abord une œuvre par rapport au devenir du monde plutôt qu’à celui de la littérature » est une option littéraire « très marquée » (Gefen, 2016) qui engage l’œuvre dans un horizon politique.
Souci de l’autre et responsabilité : une poétique du care
Si la littérature a le pouvoir de prolonger l’existence des disparu·e·s sur le plan de l’écriture, il est indispensable de soigner la manière dont leur vie est traitée dans le texte. De fait, le care in absentia se réalise également à travers les « décisions artistiques » (Delga-Leleu, 2022) d’un·e écrivain·e. Ces considérations sont particulièrement pertinentes pour l’œuvre d’Ernaux. Comme l’observe Aurélie Adler (2012: 190–191), l’autrice a une « conception double » de la littérature, car elle la voit à la fois comme un outil de domination et « la seule ‘voie’ possible ». Les réflexions méta-littéraires de La Place, qui sont devenues si emblématiques, ont été développées justement au moment où l’autrice prenait conscience du « caractère politique de l’écriture et de la gravité de ce qui est en jeu » (Ernaux, 2003: 72) dans l’entreprise d’écrire sur un milieu dominé à partir d’une place sociale dominante (par rapport à ce milieu). En établissant un rapport direct entre forme littéraire et positionnement politique (Ernaux, 2003: 72), l’autrice se rend compte qu’elle courait le risque de reproduire la domination qu’elle voulait dénoncer, pouvant devenir, ainsi, « une ennemie de classe » (Ernaux, 1988: 65). Pour cette raison, il était indispensable, pour elle, de trouver « une juste forme qui soit aussi une forme juste » (Blanckeman 2013), sans avoir recours à des artifices poétiques qui rendraient le texte plus agréable à la consommation bourgeoise (McIlvanney, 2000: 93). Ce faisant, Ernaux s’oppose à la manière dont la classe laborieuse a été traditionnellement représentée en littérature : « du populisme au misérabilisme, la classe dite ‘inférieure’ n’accède à la description littéraire qu’en s’annulant dans l’exagération, l’hyperbolisation et l’exotisme social, déformée dans un trop Beau ou un trop Laid » (Vilain, 1998: 70).
Bien qu’Ernaux mette en avant le « caractère politique » de son écriture dans La Place, cette dernière suppose également au moins deux « éléments éthiques » (Tronto 2009: 147) du care : le souci de l’autre et la prise de responsabilité. Selon Brugère (2021: 37), l’activité qui consiste à « prendre soin » suppose l’« attention à la vulnérabilité et aux chaînes de vulnérabilité ». La poétique définie dans La Place suit cette éthique du soin, car elle suppose aussi la reconnaissance de la vulnérabilité de l’autre : Ernaux sait que l’écriture peut être blessante lorsqu’elle traite d’un groupe socialement et symboliquement vulnérable d’une manière injuste et irrespectueuse. Elle décide alors d’écrire le récit de la vie de son père en adoptant le même style qu’elle utilisait autrefois pour écrire à ses parents, « dans le ton du constat » (Ernaux, 1983: 89–90). Le choix de l’« écriture plate » dans ses lettres était motivé par un souci de ne pas les blesser, de ne pas les faire se sentir inférieurs, déplacés par rapport à leur propre fille (Ernaux, 1983: 90). Le fait de prendre en considération d’abord les besoins et les sentiments des parents témoigne d’une attitude attentionnée (caring). Cette même attitude qui, à partir du souci d’autrui, la fait agir « de la manière la plus appropriée » (Brugère, 2021: 37), se prolongera dans son processus d’écriture littéraire : L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art. (Ernaux, 1983: 24)
Le passage, devenu la synthèse de sa poétique dans La Place, met l’accent sur la condition de vulnérabilité de son père : cette condition devient le point de départ de ses prises de décision stylistiques. Son écriture est, de cette manière, « mise au service des besoins narratifs d’autrui » (Gefen, 2017: 163).
Pourtant, d’après la perspective du care, le souci de l’autre doit être accompagné de la reconnaissance du fait que tous les rapports humains ne sont pas immédiatement horizontaux (Brugère, 2021: 38). Sans la conscience de cette asymétrie, le soin peut se transformer en une forme d’oppression dans le cas où la personne soignée est entièrement soumise à la personne qui la soigne. La situation de plus grand pouvoir de cette dernière lui impose ainsi des responsabilités à l’égard de la première. Ce principe éthique est également présent dans la poétique d’Ernaux, étant donné que, de façon analogue, écrire sur un groupe social dominé impose des responsabilités. On l’a vu, il existe bien des risques. Lorsque l’autrice parle de la « gravité » de sa démarche, elle reconnaît l’inégalité de pouvoir existant entre elle et les sujets sur lesquels elle écrit, et elle assume avoir une responsabilité. Elle s’efforce alors d’adopter une perspective moins surplombante, sans oublier que l’asymétrie de ce rapport est incontournable. Dans La Place, elle rappelle ce fait dès l’incipit : « J’ai passé les épreuves pratiques du Capes dans un lycée de Lyon, à la Croix-Rousse » (Ernaux, 1983: 11) ; et juste avant la mention de l’« écriture plate » : « D’un seul coup, avec stupeur, ‘maintenant, je suis vraiment une bourgeoise’ » (Ernaux, 1983: 23). Elle le rappelle encore à chaque fois qu’elle questionne son propre projet d’écriture et exprime son scrupule extrême au moment d’écrire. Peut-être est-ce justement sa condition de transclasse – la faisant toujours rester un peu en retrait, « sur les bords » (Jaquet, 2014: 146), la renvoyant perpétuellement à sa classe origine – qui lui permet de soulever de telles questions et de rester vigilante face à sa responsabilité d’écrivaine.
Ernaux écrit ainsi avec le souci d’être juste et respectueuse. Cependant, cela ne revient pas à dire qu’elle veut être simplement élogieuse : elle ne souhaite pas faire une « hagiographie » de ses parents, un portrait idéalisé ou héroïsé, qui se focaliserait sur les « plaisirs simples » de la vie de la classe laborieuse (McIlvanney, 2000: 96) – ce qui serait aussi déformant que le « misérabilisme » et le « populisme ». Elle cherche, tout au contraire, à rendre le réel dans sa complexité, avec ses contradictions. Elle veut écrire « à la fois le bonheur et l’aliénation » (Ernaux, 1983: 55) de son milieu d’origine et lui donner de la reconnaissance et de la dignité pour ce qu’il est. C’est là la seule manière « de ne pas trahir » (Ernaux 2003: 33–34). Son écriture est éthique aussi en raison de cet effort consistant à toujours chercher le réel, ce qui la pousse à éviter de le défigurer et de le juger le moins possible.
On rappelle, avec Brugère (2021: 25), que « l’attention aux autres et la responsabilité face aux besoins du monde » sont des actes politiques, car ils mettent en évidence l’importance d’écouter toutes les voix, particulièrement celles qui sont toujours exclues des processus de décision. De manière analogue, l’attention à autrui et la responsabilité face à son milieu d’origine amènent Ernaux à inclure la voix des dominé·e·s dans la conception même de son écriture : elle n’écrit pas seulement sur l’autre, mais aussi avec l’autre, en prenant en considération son point de vue, son expérience. Le fait d’établir un pacte factuel avec le lectorat et de dire « je » renforce plus encore cette posture à la fois éthique et politique (Ernaux, 1997 cité dans Thomas and Webb, 1999: 33).
Conclusion
On s’est proposé de montrer ici dans quelle mesure la perspective du care peut aider à préciser la teneur éthique et politique des récits de filiation d’Annie Ernaux et, surtout, à les qualifier comme foncièrement féministes. En effet, puisque l’autrice établit un rapport éthique au monde, se soucie des besoins de l’autre, assume sa responsabilité face aux individus vulnérables et valorise la vie ordinaire, elle montre que la combativité politique n’est aucunement incompatible avec une attitude « caring » – ce qui, d’ailleurs, constitue l’un des aspects les plus radicaux de la perspective du care elle-même. Ces réflexions pourraient être poursuivies en examinant le rapport de La Place et d’Une femme avec l’« engagement littéraire » (Servoise, 2023) contemporain. Gefen (2022), par exemple, observe qu’une part de la littérature « engagée » actuelle est plus rétrospective que prospective, plus réparatrice qu’émancipatrice, en ne s’organisant plus autour de doctrines politiques. L’engagement en question n’est donc pas un engagement en faveur d’une idéologie, mais « pour autrui » (Gefen, 2005: 82). C’est aussi une caractéristique des écritures du care, qui, selon Deschênes (2015), sont toujours engagées, parce qu’elles « critiquent les injustices et réclament réparation pour les dominé·e·s ». On pourrait, alors, s’interroger sur l’existence d’un engagement relevant du care dans la littérature, et sur la manière dont il pourrait contribuer à l’essor des luttes féministes.
