Abstract
Je décris ma conception et ma pratique de la recherche dans mon domaine d’expertise, l’analyse des comportements politiques. Faire de la recherche est pour moi une œuvre collective qui se réalise en équipe. Cette recherche porte d’abord sur des questions descriptives fondamentales. Pour l’analyse des causes des relations de causalité, on a intérêt à utiliser, lorsque c’est possible, des devis expérimentaux ou quasi-expérimentaux. L’aspect le plus pénible mais aussi le plus crucial est la rédaction des manuscrits, qui est plus facilement supportable à petites doses et à tous les jours. La partie la plus réjouissante est la création de l’instrument de recherche, au moment où on peut encore caresser l’illusion que notre recherche sera « la meilleure au monde ».
J’adore les titres courts qui se terminent avec un point d’interrogation. Alors que je me demandais comment relever ce défi terrifiant de parler de « la problématique de mon œuvre » et que je regardais quelques exemples, je me suis mis à penser au titre éventuel. J’accorde beaucoup d’importance au titre de mes articles ou livres, et je crois avoir développé un certain talent pour des titres à la fois courts, accrocheurs et francs. Par exemple : To Vote or Not to Vote ? (Blais, 2000) ; Losers’ Consent (Anderson et al., 2005) ; How Citizens want their Legislator to Vote ? (Dassonneville et al., à venir) ; Do Voters Benchmark Economic Performance ? (Arel-Bundock et al., 2021) ; Do People want a Fairer Electoral System ? (Plescia et al., 2020) ; Do Women get Fewer Votes ? No (Sevi et al., 2019) ; What is the Cost of Voting ? (Blais et al., 2019) J’ai évidemment une prédilection pour les titres se terminant avec un point d’interrogation, ce qui reflète ma conception de la recherche qui consiste à donner des réponses les plus claires possible (même si souvent nuancées) à des questions les plus simples possible. Cette fois-ci, j’en suis rapidement venu à ce choix : Comment chercher ?
Le premier objectif est évidemment de faire oublier la fameuse commande, à propos de mon œuvre. Je ne crois vraiment pas avoir une « œuvre ». D’abord, pratiquement toutes mes recherches se font en collaboration et je conçois la recherche comme une entreprise collective. Je suis fier de mes réalisations et je veux bien en prendre une part de crédit, mais je suis parfaitement conscient que la contribution de mes co-auteurs et co-autrices a été aussi importante que la mienne. Ensuite je ne vois pas de commun dénominateur dans cette œuvre. Je m’intéresse évidemment à un domaine particulier, l’analyse des comportements politiques, mais je ne crois pas qu’il y ait une question centrale, une perspective théorique ou un projet méthodologique qui animent mes recherches. Certes, je privilégie les méthodes quantitatives, mais j’utilise toutes sortes de données (objectives et subjectives, officielles ou provenant de sondages) et j’ai recours tout autant à l’approche observationnelle qu’aux devis expérimentaux 1 ou quasi-expérimentaux. Surtout, je fais confiance à ma curiosité personnelle ainsi que celle de chercheuses et chercheurs qui m’entourent, et je trouve une inspiration dans les recherches que je lis et que je trouve formidables, soit dans les questions qui y sont posées, soit dans les données qui y sont exploitées, soit dans les approches méthodologiques qui sont adoptées. Finalement, je suis inspiré par l’énergie, l’enthousiasme et l’intelligence des étudiants et étudiantes graduées que je côtoie.
Je ne suis pas plus à l’aise avec l’idée d’envisager les enjeux liés à mes travaux. D’une part je suis un optimiste et j’estime que les chercheurs en sciences sociales mettent trop l’accent sur les « problèmes » et négligent les « succès ». D’autre part, je suis un empiriste quoique je reconnaisse la nécessité de la réflexion théorique. C’est la théorie qui inspire les hypothèses fructueuses et l’objectif ultime de la recherche empirique est d’enrichir ou d’amender les modèles théoriques généraux qui expliquent les comportements humains. Mais mon plus grand plaisir, pervers j’en conviens, est de montrer que les théories auxquelles s’accrochent mes amis les plus chers…sont fausses. J’évite le mot problématique autant que je peux, et il serait surprenant qu’il revienne plus loin dans ce texte.
L’autre raison pour avoir un titre court est qu’il justifie un texte court. J’ai toujours aimé les textes courts et ce biais s’est accentué avec l’âge. Je ne vois pas pourquoi le texte médian en sciences sociales ne serait pas de cinq pages plutôt que de vingt, quels que soient le sujet ou la méthode 2 .
Le titre « Comment chercher ? » me plait parce qu’il reflète mon identité. Je suis d’abord et avant tout un chercheur, qui a découvert à l’âge de 10 ans (je crois) que chercher est le mot le plus précieux de la langue française. Je suis aussi un chercheur qui ressent encore un frisson quand il entame une nouvelle recherche. Un méthodologue dans l’âme, qui est fier d’avoir eu la méthodologie comme champ majeur lors de mon doctorat, mais aussi d’avoir publié dans une revue intitulée Political Science Research and Methods (Bol et al., 2018). J’aime aussi inviter mes étudiants et étudiantes à préciser ce qui fait que la démonstration empirique dans un article est convaincante ou non. Le méthodologue que je suis se demande constamment comment mieux chercher…et peut-être trouver.
Comment chercher ? Avec d’autres (y compris des étudiants)
Le premier élément de réponse le plus évident à mes yeux est que la recherche doit se faire en équipe. J’ai eu mon premier emploi au moment où je venais de terminer mes examens de synthèse 3 et je n’avais qu’esquissé un projet de thèse (oui, c’était une autre époque et j’avais le grand avantage de n’avoir aucune compétition comme méthodologue). Dès mon entrée en poste, j’ai eu l’occasion de me lancer dans un projet excitant avec ma collègue Caroline Andrew à propos de la politique du logement dans la ville de Hull au Québec. C’était mon principal projet, qui occupait beaucoup de mon temps, en plus de mes enseignements. Dans mes moments de loisir, j’essayais de faire progresser un projet secondaire, ma thèse de doctorat, sur le vote dans le monde agricole.
Quand la recherche sur le logement fut terminée (avec publication d’un article et d’une monographie ; cf. Andrew et al., 1976, 1977), j’ai naïvement demandé à l’université où j’étais toujours inscrit comme étudiant au doctorat de reconnaître cette recherche comme thèse et de m’octroyer le diplôme. La réponse fut évidemment un non cinglant. Je compris alors que pour avoir mon diplôme je devais faire une recherche en solo et donc que cet effort en collaboration mené durant mon doctorat n’était pas considéré comme une vraie recherche par l’institution. Les choses ont heureusement changé depuis.
La recherche en équipe n’est pas une panacée non plus. Elle est également semée d’embûches. On est rarement d’accord sur tous les points et il n’y a pas de règle claire sur la façon de régler les points d’achoppement. Comment exprimer (fermement ou pas) son point de vue ? Que faire quand les points de vue semblent inconciliables ? C’est compliqué et je n’ai pas de recette magique sinon le bon sens et l’écoute. Encore plus sensible est la question de la prise en compte de la contribution de chacun. La contribution de l’assistant ou l’assistante de recherche est-elle suffisante pour ajouter son nom à la liste des auteurs ? Quel devrait être l’ordre des noms des co-auteurs ? Dans plusieurs disciplines la tradition est l’ordre alphabétique. Cet ordre me semble tout à fait arbitraire et je suis surpris de constater que plusieurs collègues qui se disent critiques l’acceptent si facilement. L’ordre le plus équitable est l’ordre aléatoire, que j’aime bien dans les cas où il n’y a pas de leader. Sur cette question de l’ordre des auteurs, j’ai une ‘solution’ qui n’est évidemment pas universelle. Si nous sommes plusieurs chercheurs impliqués dans un projet, le mieux est, dans la mesure du possible, que chaque personne prenne l’initiative d’un sous-projet particulier qui aboutira à une publication et aux honneurs d’être au-devant de la liste. Mais même avec toute la bonne volonté du monde, les risques d’échecs sont toujours présents. J’ai eu quelques expériences malheureuses de resquillage et j’en conserve des souvenirs douloureux.
La recherche en équipe n’est pas non plus une condition nécessaire. J’ai lu plusieurs recherches formidables qui ont été menées en solo. Je suis en admiration devant de telles performances. Mais pour moi ce n’est pas « normal ». C’est l’œuvre de génies ou encore du pur hasard. La « vraie » science se fait en équipe. À chaque étape d’une recherche, sinon à chaque jour, j’ai des doutes quant à mes choix, à ma façon de procéder. Je ne sais jamais si je saurai convaincre les évaluateurs de la validité de mes conclusions. J’ai besoin de parler à quelqu’un au courant du projet, de lui communiquer mes doutes ou encore de le convaincre que j’ai (probablement) raison, et aussi de l’écouter, de bien comprendre le raisonnement de celui qui a une perspective différente. Pour moi la recherche est une activité sociale et ce n’est qu’en discutant constamment avec mes co-auteurs et co-autrices que je peux espérer faire de la recherche de qualité.
Parmi ces collaborations précieuses, les étudiantes et étudiants occupent une place spéciale. J’estime que c’est d’abord et surtout en faisant de la recherche qu’on apprend le métier. Travailler avec quelqu’un toujours en formation est un énorme plaisir. J’ai l’impression (et parfois la conviction) qu’ils et elles apprennent avec moi, et que je suis donc utile à quelque chose. J’aime bien échanger sur les objectifs de la recherche, sur les raisons pour lesquelles on procédera de telle ou telle façon, insister sur la nécessité de commencer par des analyses univariées et bivariées avant de se lancer dans des analyses plus complexes. Il n’y a rien de plus gratifiant pour un chercheur « sénior » que de voir un ou une jeune étudiante découvrir cette profonde vérité : il n’y a pas de plus beau métier dans la vie que celui de chercheur…
Comment chercher ? Vive la méthode expérimentale !
On m’a demandé un jour quel livre m’avait le plus influencé, j’ai répondu sans hésitation : Hubert M. Blalock, Causal Inferences in Nonexperimental Research (1964, Chapel Hill : University of North Carolina Press). Ce fut mon livre de chevet pendant plusieurs mois au cours de ma première année du programme de doctorat. Ce livre a trois messages importants. Premièrement, la démarche idéale pour démontrer des effets causaux est le devis expérimental, autrement dit, l’approche qui consiste à manipuler aléatoirement une variable indépendante pour mesurer son effet sur la variable dépendante. Le second est que l’approche expérimentale est rarement applicable en sciences sociales. Le troisième est qu’on a intérêt à s’inspirer de la logique de l’approche expérimentale pour mener à bien la recherche non-expérimentale. Je trouve ces messages convaincants et ils m’ont inspiré dans ma quête de mener des recherches de haute qualité.
Je suis devenu le chercheur que je suis en partie grâce à Blalock. J’ai appris de lui qu’on ne peut inférer des liens de causalité à partir de données observationnelles que si on est prêt à faire des postulats sur l’ordre de causalité entre les variables. C’est ce qui m’a amené à proposer d’examiner les déterminants du vote à l’élection canadienne de 2000 à partir d’une séquence de variables, des plus lointaines (telles les caractéristiques sociodémographiques) aux plus rapprochées (telle l’évaluation des chefs de partis) du choix de vote (Blais et al., 2002).
C’est aussi la lecture de Blalock qui m’a enseigné que le devis expérimental est l’étalon or de la recherche lorsqu’on veut examiner des relations de causalité. Je sais qu’il y a controverse en sciences sociales sur le sujet, mais, pour ma part, je demeure convaincu que c’est le cas. J’ai donc toujours eu beaucoup d’admiration (et de jalousie) pour la recherche en psychologie, qui était, tout au moins au début de ma carrière, la discipline qui avait le plus recours au devis expérimental (c’est tout au moins ce que me révélaient mes lectures libres du vendredi après-midi !). Mais j’ai conclu, un peu trop rapidement, que le devis expérimental était peu applicable à l’analyse des phénomènes sociaux. Ceci a fait que je n’ai pas été parmi les pionniers qui ont fait la révolution expérimentale en science politique ; cette méthode est maintenant mobilisée dans un grand nombre d’articles publiés dans les meilleures revues de la discipline (Druckman et al., 2006). L’approche expérimentale n’est toujours pas dominante, mais elle n’est plus marginale, grâce en particulier aux efforts incessants du professeur Donald Green à NYU.
Je n’ai heureusement pas complètement manqué le bateau. Dès les années 90, Robert Young et moi avions pensé à faire une petite expérience pour évaluer l’impact d’un court exposé sur la théorie du choix rationnel sur l’abstention électorale. Cette théorie stipule que le citoyen rationnel va s’abstenir parce qu’il estime que la probabilité que son vote décide de l’issue d’une élection (avec des millions d’électeurs) est nulle. Par conséquent, le bénéfice anticipé de son vote est plus faible que le coût (le temps que cela prend de voter et de s’informer pour décider pour qui voter). Le taux de participation dans les classes qui ont été exposées à cette théorie a été un peu plus faible que dans les classes qui ne furent pas exposées à la courte présentation (Blais et Young, 1999). Mais ce n’était qu’une excursion exceptionnelle sur le terrain de mes rêves.
Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai réalisé que le devis expérimental avait un bel avenir en science politique. J’ai vu apparaître des recherches expérimentales dans les meilleures revues de la discipline ainsi qu’en économie. J’ai vu apparaître les premiers laboratoires expérimentaux, surtout dirigés par des économistes. J’ai aussi eu le grand bonheur de diriger la thèse de doctorat d’un étudiant exceptionnel (Peter Loewen, maintenant à l’Université de Toronto) qui a décidé de faire une thèse par articles intitulée « Experimentation and Political Science : Six Applications ». Je suis donc revenu à mes premières amours. J’invite maintenant les étudiants et étudiantes que je dirige à se demander si les questions de recherche qui les animent se prêtent à un devis expérimental, et à peu près le tiers de mes récentes publications sont fondées sur des études expérimentales. C’est énorme. Je rappelle aussi à tous ceux qui veulent bien l’entendre que c’est grâce au devis expérimental qu’on peut savoir avec quasi-certitude qu’un vaccin est efficace et sécuritaire, et je donne maintenant un cours au premier cycle universitaire sur les méthodes expérimentales. Le chemin a été sinueux, mais Blalock avait raison : Vive les expériences !
Comment chercher : vive la bonne vieille description !
Si le devis expérimental est l’étalon or pour examiner les liens de causalité, il ne faut pas oublier que toute explication repose nécessairement sur une solide description. Cette vérité de La Palice est souvent négligée. L’explication d’un phénomène commence toujours par une description rigoureuse.
Le meilleur exemple de cette façon de penser se trouve dans To Vote or Not to Vote ? The Merits and Limits of Rational Choice Theory (Blais, 2000). Le livre se veut une évaluation systématique de la capacité de la théorie du choix rationnel à expliquer la participation électorale. Les titres des différents chapitres (à l’exclusion de l’introduction et de la conclusion) prennent tous la forme de questions : When and where are people more likely to vote? Who votes? Do people believe that their vote could be decisive? What is the cost of voting? Is it a duty to vote? Do people free ride? On reconnaît évidemment mon affection pour les points d’interrogation, mais ce qui est le plus frappant c’est que toutes ces questions sont avant tout descriptives.
L’idée est que répondre à ces questions descriptives est crucial avant de passer à l’étape suivante qui est de comprendre ce qui pousse les gens à participer ou à s’abstenir, et à apprécier la contribution de la théorie du choix rationnel à cet égard. La question du coût du vote est ici particulièrement révélatrice. Plusieurs théories partent du postulat que voter est coûteux. C’est le cas en particulier de la théorie des ressources (Verba et al., 1995).
C’est le cas aussi de l’étude, par ailleurs fascinante, de Holbein et Hillygus (2020) : “Our perspective starts from the well-established premise that the costs of voting are high, and especially so for young people” (2020 : 14). Je ne suis pas convaincu par cette conclusion. Quand on demande aux gens s’ils trouvent cela facile de voter, environ 40 pourcent disent que c’est très facile et un autre 40 % que c’est assez facile (Blais et Daoust, 2020 : 67). Dans To Vote or Not to Vote ? je conclus au contraire le quatrième chapitre de cette manière : « For most people most of the time the subjective cost of voting is extremely small » (2020 : 91). Puisque je juge cette ‘simple’ question descriptive fondamentale, j’y ai ensuite consacré tout un article (Blais et al., 2019) et un chapitre dans un ouvrage récent intitulé The Motivation to Vote (Blais et Daoust, 2020 : 70). Le chapitre se termine ainsi : « The bottom line, however, is that for a great majority of people, the cost of voting is small. The turnout decision boils down to whether the person is sufficiently motivated to take a little time to cast a vote. »
J’ai été il y a bien longtemps coordonnateur de recherche pour la Commission royale sur l’union économique et les perspectives de développement du Canada. Ce fut une expérience extraordinaire, qui m’a permis d’échanger et d’apprendre au contact des meilleurs chercheurs du Canada en science économique, en science politique et en droit. L’une des choses qui m’a le plus frappé est que les questions qui étaient jugées les plus pressantes étaient des questions descriptives : L’aide directe et indirecte à l’industrie a-t-elle augmenté dans le temps ? L’aide directe est-elle plus grande ou petite que l’aide indirecte ? Quelle est l’ampleur relative du commerce intérieur (entre les provinces) et du commerce avec les États-Unis ? Le rôle des gouvernements provinciaux est-il plus ou moins important que celui du gouvernement fédéral ? Les choses ont-elles changé dans le temps ?
J’en ai retenu que le rôle des chercheurs en sciences sociales est d’abord d’observer les comportements et attitudes des citoyens à l’aide d’instruments rigoureux et d’ensuite mesurer les changements qui peuvent survenir dans le temps. Vient ensuite, mais ensuite seulement, le temps de cerner les causes et les conséquences du changement (ou de la stabilité). On veut aussi évidemment expliquer les phénomènes, mais l’idée qu’une recherche serait de moindre qualité parce qu’elle est ‘seulement’ descriptive me désole. Il devrait y avoir de la place pour la recherche descriptive comme pour la recherche explicative. C’est pourquoi j’appelle de mes vœux la création d’une nouvelle revue dévouée exclusivement à la recherche descriptive en science politique : The Journal of Descriptive Politics.
Comment chercher : poser les bonnes questions
Les moments de recherche les plus intenses que j’ai vécus se sont produits alors que j’étais membre de l’équipe menant l’Étude électorale canadienne. J’ai été impliqué dans cette étude pendant près de 20 ans, de 1988 à 2006, pour six élections et un référendum (sur l’Accord de Charlottetown). Ce fut toute une aventure. Encore une fois, j’ai eu la chance de côtoyer des collègues brillants, avec qui j’ai appris des tas de choses sur les élections, la science politique, et la vie.
A chaque fois, le plus beau moment de cette expérience fut la rédaction du questionnaire qui allait être administré pendant l’une des campagnes électorales en question, et encore davantage la finalisation de ce questionnaire dans les jours précédant le lancement de la campagne électorale. J’ai eu le privilège de participer à cette merveilleuse innovation qu’est le sondage transversal roulant (rolling cross-sectional survey) qui consiste à interviewer un nouveau petit échantillon chaque jour, de façon à mieux comprendre la dynamique de la campagne électorale. Tout le crédit pour cette innovation revient à Henry Brady de l’Université UC Berkeley et Richard Johnston de l’Université de la Colombie-Britannique. Pour ma part, j’ai rejoint cette aventure avec enthousiasme.
Nous prenions très au sérieux la délicate tâche de construire le questionnaire qui nous permettrait par la suite de mieux comprendre et expliquer le comportement des électeurs. J’ai toujours pris pour acquis que les électeurs canadiens (ou québécois) ne sont pas très différents des électeurs américains, européens ou australiens. Il était donc essentiel de consulter les questionnaires construits par les chercheurs des autres pays et de lire les recherches publiées par ces chercheurs de manière à produire ce qui nous semblerait être le ‘meilleur questionnaire au monde’. Ce souci de garder contact avec la recherche faite ailleurs m’a très bien servi. Je ne suis pas certain que l’Étude électorale canadienne soit la ‘meilleure au monde’ mais je suis convaincu que de poursuivre cet objectif a contribué à en améliorer la qualité. C’est d’ailleurs pour cette raison que mon implication dans le projet Comparative Study of Electoral Systems (CSES) est une grande source de satisfaction et de fierté. En effet, dans le cadre de cette initiative, des chercheurs d’une cinquantaine de pays s’entendent pour créer un module commun de questions qui est administré dans tous les pays impliqués.
Formuler un « bon » questionnaire demande de se mettre dans la peau des répondants et des répondantes, en particulier les moins politisé.es. Les questions doivent avoir un sens partagé par (presque) tout le monde. Cela exige de l’empathie pour le « monde ordinaire », quoiqu’il serait plutôt approprié de parler « des mondes ordinaires », étant donné la grande variété des réalités sociales.
Construire un « bon » questionnaire pour un sondage roulant de campagne électorale, comme c’était le cas pour l’Étude électorale canadienne, demande également de se mettre à la place des partis politiques. Nous devions tenter d’anticiper ce que seraient les principaux enjeux de la campagne électorale et ce que seraient les principaux arguments avancés à propos de ces enjeux mais aussi à propos des qualités et défauts des différents chefs pour convaincre les électeurs de voter pour un parti et pas l’autre. Il fallait donc avoir de l’empathie pour chacun des acteurs partisans et pas seulement pour les différents groupes de l’électorat. J’ai adoré faire cet exercice. Bien comprendre et respecter la perspective des partis et des électeurs alors que plusieurs de ces derniers n’ont que peu de respect pour les premiers est un beau défi.
Mais le grand moment de l’Étude électorale canadienne survenait dans les deux ou trois jours précédant le début de la campagne électorale. Nous avions déjà élaboré la version quasi-définitive du questionnaire de campagne, nous savions que la campagne serait lancée à une date précise, et les quatre ou cinq membres de l’équipe se rencontraient pour quelques jours intenses à l’Université York (Toronto) au cours desquels nous procédions aux pré-tests (des versions anglaise et française) et à la finalisation du questionnaire. Nous avions deux tâches importantes : d’abord réduire la durée du questionnaire et ensuite améliorer la formulation des différentes questions.
Nous nous mettions donc à écouter le plus grand nombre d’entrevues-tests possibles. J’ai énormément appris de cette écoute et des échanges que nous avons eus au sein de l’équipe : un grand exercice d’humilité. On s’apercevait que des questions que nous trouvions parfaites et sur lesquelles nous avions consacré énormément de temps et d’effort ne fonctionnaient tout simplement pas. Les personnes interrogées ne savaient alors pas comment y répondre ou bien demandaient qu’on répète la question. Ces prétests donnaient l’occasion à chacun et chacune d’entre nous de mettre en doute des questions suggérées par les autres, dans une atmosphère de camaraderie. C’était le moment où on devait toutes et tous renoncer à des questions, souvent chères à ses yeux, en reconnaissant qu’il y avait probablement plus de sagesse dans le collectif que dans l’individuel…
Conclusion
Au bout du compte, on doit juger la qualité d’une recherche à l’aune des publications qui en résultent. Même si la recherche est une entreprise collective, l’écriture est une opération individuelle. Mais elle fait suite à des échanges constants avec les autres. De plus, la présence de plusieurs co-auteurs et co-auteures signifie que le texte sera révisé successivement par chacun, suivi par un autre échange collectif, suivi par une autre séquence de révisions successives. Écrire est la partie la plus difficile de la recherche. C’est pour cela que j’essaie d’écrire un peu à chaque jour (le matin) et que je recommande chaudement à mes étudiants et étudiantes (avec un succès mitigé, je dois dire) d’en faire de même.
En somme, faire de la recherche est pour moi une œuvre collective qui se réalise en équipe. Cette recherche porte d’abord sur des questions descriptives fondamentales sur ce qui change et ne change pas dans les comportements sociaux et ensuite sur l’explication de ces changements (ou absence de changements). Pour l’analyse des causes des changements, on a intérêt à utiliser, lorsque c’est possible, des devis expérimentaux ou quasi-expérimentaux. L’aspect le plus pénible mais aussi le plus crucial est la rédaction des manuscrits, qui est plus facilement supportable à petites doses et à tous les jours. La partie la plus réjouissante est la création de l’instrument de recherche, au moment où on peut encore caresser l’illusion que notre recherche sera « la meilleure au monde ».
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
L’auteurs n’a bénéficié d’aucun soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à ses droits d’auteur et/ou à la publication de cet article.
Remerciements
Je remercie chaleureusement Marc André Bodet pour l’invitation à écrire ce texte et pour les nombreux commentaires et suggestions sur des versions préliminaires ainsi que Sophie Duchesne pour sa lecture attentive et toutes ses questions pertinentes.
