Abstract
Objectif :
Cette contribution évalue les migrations matrimoniales en tant que facteurs de risque en santé mentale pour les personnes immigrées et leur entourage.
Méthode :
L’effet des migrations matrimoniales sur la santé mentale des personnes immigrées est approché grâce à l’analyse des données produites par une clinique psychologique située en Belgique. Entre 1997 et 2014, ce centre a accueilli un total de 3265 patients d’origine turque immigrés dans ce pays, dont 41% d’hommes et 59% de femmes. La moitié de ces personnes a migré à la suite d’un mariage.
Résultats :
L’étude montre une incidence prononcée des troubles psychosomatiques et de l’humeur chez les immigrées matrimoniales, alors que les immigrés matrimoniaux atteints de troubles anxieux ou de l’humeur le sont plus gravement. Cette question est peu élaborée dans la littérature bien qu’elle impacte le travail des spécialistes en santé mentale, ainsi que celui des acteurs de l’intégration.
Conclusions :
L’étude devrait être élargie vers d’autres communautés immigrées, dans d’autres pays récepteurs de migrants, notamment en Amérique du Nord. Les observations montrent l’importance de revoir les politiques migratoires et le droit du séjour en fonction des risques psychologiques pris par les migrants matrimoniaux, souvent dépendants de leur belle-famille pour leur subsistance dans le pays d’installation. Si ces personnes avaient d’autres voies d’accès au pays et un droit de séjour, même s’ils ne poursuivent pas leur mariage, cela diminuerait probablement le stress qu’ils vivent.
Keywords
Cette contribution examine les migrations matrimoniales (MM) en tant que facteurs de risque en psychiatrie. Pour les 250 millions de migrants installés dans les pays de l’OCDE, les regroupements familiaux représentent la majorité des entrées. Parmi ces flux, les MM marquent une diversification des canaux 1 . En 2011, 12% des immigrés installés en France déclarent le fait de rejoindre un conjoint comme raison de migrer. Près de 75% des primo-arrivants dans ce pays ont été admis au titre d’une MM 2 . Au Canada, le taux de personnes immigrées à la faveur d’un regroupement familial est de 22% pour les hommes et de 29% pour les femmes 3 .
Les études 4 montrent un différentiel de genre concernant la chronologie mariage/migration. Globalement, les femmes rejoindraient un époux installé au pays d’immigration tandis que les hommes attendraient d’être installés avant de fonder famille. Ce constat n’exclut pas des exceptions liées aux stratégies matrimoniales mises en œuvre par les communautés immigrées 5 .
Selon une revue de la littérature concernant les jeunes immigrés au Canada, les prévalences des maladies mentales observées auprès des immigrés varient selon le sexe, l’origine et le statut d’immigration 6 . Les conflits sociopsychologiques vécus par les migrants sont à mettre en parallèle avec les transformations que subissent l’environnement de la personne et la structure de sa famille 7 .
En effet, l’installation des époux en immigration risque de troubler les règles de mariage, ainsi que les rapports au sein des couples. Ces transformations, ajoutées aux effets des expériences migratoires 8 peuvent avoir des conséquences déstabilisatrices 9 . Les travaux 10 parlent de perte d’autonomie et de repères au sein du nouveau contexte, où manipulation et violence sont possibles. Les probabilités sont importantes de voir les individus immigrés par mariage basculer en souffrance 9 .
Ce risque ne peut uniquement être attribué aux caractéristiques culturelles des populations. Il est nécessaire d’extraire des faits la portée des rapports sociaux et de genre. Certes, les questions culturelles font rejaillir les dimensions liées à la transmission au sein des familles, mais ces fonctions sont compliquées par le fait que les migrants ne sont plus dans leur contexte d’origine et doivent s’adapter à de nouvelles réalités 11 .
Les systèmes de mariage en immigration peuvent suivre des modèles inhabituels pour les pays d’origine parce que fonctionnels dans un contexte juridique étriqué et par rapport à des urgences comme la demande de main-d’œuvre au sein des commerces ethniques 12 . Dans ces situations, les immigrés matrimoniaux (IM) peuvent subir des formes d’exploitation, car elles ne connaissent pas la langue et les institutions du pays d’immigration 9 .
Si des revues systématiques 6 ont montré que les réfugiés courent un plus grand risque que la population générale pour plusieurs troubles psychiatriques, en lien avec leur exposition à la violence et l’exil forcé, peu d’études comparent les problèmes de santé mentale entre différents sous-groupes d’immigrants (réfugiés, bénéficiaires de regroupement familial, migrants économiques). Il semble important de sensibiliser les praticiens à l’importance du soutien psychologique et social pour les immigrants matrimoniaux, qui pourraient parfois être plus à risque de problèmes de santé mentale que d’autres groupes immigrés.
Méthode
L’effet des MM sur la santé mentale est approché grâce à l’analyse des données d’une clinique psychologique située en Belgique. Entre 1997 et 2014, ce centre a accueilli un total de 3265 patients d’origine turque immigrés dans ce pays, dont 41% d’hommes et 59% de femmes.
La Belgique a attiré une importante immigration turque dès les années 1960. Cette main-d’œuvre insérée dans les charbonnages a beaucoup souffert de la transition économique du pays. Développant un taux de chômage important, on voit, depuis les années 2000, cette population se faire une place dans le domaine de la restauration et de la distribution, à travers le truchement d’entreprises familiales 13 . La population turque immigrée en Europe est particulièrement concernée par la question des MM. Ainsi, 23% des personnes d’origine turque vivant en Belgique (250 000 résidents) y ont immigré à la suite d’un mariage. Une étude fait état de 5142 conjoints turcs (hommes et femmes, en parité) arrivés dans le pays entre 2008 et 2010, soit 75% des migrations en provenance de ce pays 14 .
L’institution clinique qui sert de terrain d’observation compte près d’un patient sur deux qui soit présent en Belgique à la faveur d’un mariage. Ce taux est de 60% parmi les hommes et de 43% parmi les femmes qui y consultent un psychologue. Au total, 1386 personnes (654 hommes et 732 femmes, de plus de 20 ans) sont des patients IM. Nous disposons pour chacune d’une cinquantaine d’informations sociodémographiques (sexe, niveau de scolarisation…).
L’étude permet de comparer les caractéristiques des IM souffrant de divers troubles psychologiques (diagnostics en référence à l’axe I du DSM-IV) aux autres consultants de la clinique, soit des personnes d’origine turque présentes en Belgique pour d’autres raisons que le mariage: migration de travail, demande d’asile. Le test du khi-2 est utilisé pour comparer des pourcentages sur des échantillons non appariés afin d’éprouver l’hypothèse d’une différence significative entre l’observation effectuée dans le groupe cible et la distribution de référence (patients immigrés non matrimoniaux).
Résultats
Le Tableau 1 résume les risques psychologiques encourus par les patients IM en regard des autres consultants. La vulnérabilité psychologique des personnes immigrées par mariage est renforcée par leur surexposition à des risques comme le chômage et le manque de reconnaissance 15 (Tableau 2). La conséquence directe de cette situation est la dépendance économique des sujets en souffrance vis-à-vis de leur (belle-) famille 16 . La plupart des patients ne bénéficient pas d’indemnités sociales parce qu’ils ne sont pas dans les conditions administratives requises. La dépendance par rapport au cercle familial amène les IM à s’y replier davantage (Tableau 3). Par ailleurs, sept patientes immigrées par mariage sur dix font ménage avec leurs beaux-parents, cette proportion est de 3/10 pour leurs homologues masculins. En revanche, à peine 14% de la population turque de Belgique vit dans un ménage regroupant trois générations 14 . Les MM augmentent les risques de conflits entre les femmes immigrées et leur famille. Bien que dans une moindre mesure, les hommes IM sont également nombreux à évoquer des situations conflictuelles au sein de leur famille ou couple. De fait, un tiers des patients des deux sexes IM sont divorcés. Ce taux est de 18% auprès de la patientèle dont la raison de la présence en Belgique n’est pas le mariage. Le taux de divorce est de 9% parmi les Turcs de Belgique 17 .
Risques Psychologiques.
Risques Sociaux.
Risques Familiaux.
Discussion et Conclusions
Pour les communautés immigrées, le mariage avec des ressortissants du pays d’origine permet à des jeunes de s’installer dans le pays d’accueil 12 . Les Turcs de Belgique évoquent la nécessite de renforcer la transmission de la culture d’origine aux jeunes générations 18 . Les pratiques matrimoniales se transforment également au gré des politiques migratoires qui rendent possibles ou non d’autres voies d’accès au pays d’installation 12 . Dans ce contexte, les représentations liées aux mariages peuvent être modifiées 19 . L’instrumentalisation du mariage engendre toutefois une souffrance tant pour les jeunes que leur famille 9 . Au sein de la population turque, la résidence des jeunes couples est traditionnellement patrilocale. Or, pour moitié, les IM, ce sont les hommes qui immigrent dans la famille de leur épouse. Les règles de résidence sont renversées et transforment les rapports entre époux 9 .
Les MM poussent les familles vers des recompositions. Elles renforcent la rupture avec la culture d’origine et déforcent l’adaptation à la société d’installation. Elles se trouvent souvent à l’origine de dépressions, de deuils, de sentiments d’angoisse, voire de traumas et de perturbations identitaires 20 . Dans ce contexte, les facteurs de fragilisation sont, notamment, les difficultés socio-économiques et la perte de confiance 21 . La méconnaissance de la langue du pays d’accueil représente un autre impact négatif sur l’équilibre du couple 9 . Facteur d’isolement, cette question associée à un manque de ressources rend difficile l’autonomie et donne lieu à des formes d’infantilisation du partenaire — dont le droit de séjour dans le pays d’immigration dépend de la poursuite de son mariage…Or, les épisodes de dépression se développent en rapport dialogique avec des difficultés dans les relations conjugales ou familiales. Elles peuvent persister pendant plusieurs années et se terminer par une séparation. À son tour, le stress généré par le divorce peut également prédisposer à la survenue d’une dépression 22 .
Les facteurs de fragilisation familiaux se cristallisent autour du lieu de résidence des patients. La localisation des couples chez les beaux-parents contribue à attiser des conflits intrafamiliaux. Toutefois, l’étiologie des troubles qui en dérivent est complexe à déterminer. La même difficulté peut être, dans un cas, à l’origine d’un trouble dépressif et, dans un autre, à l’origine d’un trouble anxieux. Par exemple, la perte du statut social dont bénéficiait le migrant avant de quitter son pays d’origine peut occasionner un deuil dans un cas et causer un trauma dans l’autre, voire une combinaison de troubles. D’autant plus que les hommes et les femmes ne sont pas atteints de la même manière. L’étude montre une incidence plus prononcée des troubles psychosomatiques et de l’humeur chez les immigrées matrimoniales, alors que les hommes atteints de troubles anxieux ou de l’humeur le sont plus gravement.
La présente étude devrait être complétée. Il s’agira d’élargir la démarche vers d’autres communautés immigrées, dans d’autres pays. Par ailleurs, l’analyse des facteurs de vulnérabilité ne comprend pas des éléments tels que le rapport au religieux, la fréquentation d’associations ou de proches qui peuvent servir de soutien aux IM 23 . Enfin, les observations étayées montrent l’importance de revoir les politiques migratoires et le droit du séjour en fonction des risques psychologiques pris par les IM, souvent dépendants de leur belle-famille pour leur subsistance dans le pays d’installation. Si ces personnes avaient d’autres voies d’accès au pays et un droit de séjour, même s’ils ne poursuivent pas leur mariage, cela diminuerait probablement le stress qu’ils vivent.
Les auteurs déclarent qu’il n’y a pas de conflit d’intérêts.
Cette recherche n’a reçu aucune subvention spécifique de toute agence subventionnaire des secteurs public, commercial ou sans but lucratif.
Footnotes
Declaration of Conflicting Interests
The author(s) declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author(s) received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
