Abstract
Objectifs:
La présente étude dresse le profil clinique des adolescents ayant consulté un centre de traitement de la dépendance (CTD) au Québec en raison d’une utilisation problématique d’Internet (UPI) afin de développer les connaissances sur cette clientèle spécifique et de cibler avec justesse leurs besoins par rapport au traitement.
Méthode:
L’étude est réalisée auprès de 80 adolescents âgés entre 14 et 17 ans (M = 15,59) ayant consulté un CTD pour une UPI. Les adolescents ont pris part à une entrevue qui documente les habitudes d’utilisation d’Internet et leurs conséquences, la concomitance de troubles de santé mentale, ainsi que les relations familiales et sociales.
Résultats:
L’échantillon est composé de 75 garçons (93,8%) et de 5 filles (6,3%), qui passaient en moyenne 55,8 heures (ET = 27,22) par semaine sur Internet pour des activités non-scolaires ou professionnelle. Près de la totalité de ces jeunes (97,5%) présente un trouble de santé mentale en concomitance et plus de 70% ont consulté dans la dernière année pour un problème psychologique. Les résultats indiquent que 92,6% estiment que leur utilisation d’internet nuit significativement à leur relation familiale et 50% à leurs relations sociales.
Conclusions:
Cette étude révèle les nombreuses difficultés vécues par les adolescents requérants un traitement pour leur UPI. La présence de troubles de santé mentale concomitants et de difficultés relationnelles chez ceux-ci renvoie à la nécessité de développer et implanter dans les CTD des évaluations et traitements intégrés qui ciblent non seulement les activités en ligne, mais également l’ensemble des sphères de vie pouvant être affectée par l’UPI.
Implications Cliniques:
– Les adolescents consultants pour l’UPI sont principalement des garçons qui rapportent une utilisation problématique des jeux vidéo. – La quasi-totalité des jeunes qui consultent pour l’UPI a en concomitance de problèmes de santé mentale et des difficultés sur le plan relationnel – L’étude met en évidence la nécessité d’offrir à cette clientèle des services d’évaluation et de traitement intégrés qui ciblent toutes les sphères de leur vie sont susceptibles d’être affectée, de contribuer ou de maintenir l’UPI.
Limites:
– Cette étude est réalisée auprès d’un échantillon de convenance et les résultats sont représentatifs des jeunes ayant consulté un centre de traitement pour la dépendance; la généralisation des résultats à l’ensemble des adolescents présentant une UPI est limitée. – Considérant que les manifestations de l’UPI sont sujettes à une influence culturelle, la portée de la présente étude se limite aux populations qui vivent dans une culture similaire à celle du Québec et du Canada.
L’Internet est désormais partie prenante du quotidien d’une majorité de personnes de sorte que près de 90% des foyers en Amérique du Nord et en Europe occidentale possèdent une connexion Internet. 1,2 De manière générale dans les pays occidentaux, ce sont les jeunes qui font l’utilisation la plus importante de l’Internet. 3 –5 Bien qu’il s’agisse d’une utilisation récréative pour la plupart d’entre eux, il semble que certains adolescents font un usage problématique de l’Internet ce qui les mène à vivre des conséquences sur les plans personnels, professionnels ou scolaires. 6 Malgré l’absence d’un consensus par rapport à sa définition et même quant à sa nomenclature, certains auteurs indiquent que l’utilisation problématique d’Internet (UPI) se caractérise par un état de préoccupation démesuré pour l’utilisation d’Internet et un usage excessif qui peut se traduire par une perte de la notion du temps ainsi qu’au besoin d’être en ligne plus fréquemment ou plus longuement que ce qui était initialement envisagé. 6,7 Ces difficultés en lien avec l’utilisation d’Internet peuvent engendrer une détresse ou des troubles significatifs pouvant nécessiter le recours à une aide professionnelle afin de retrouver une utilisation saine. 6 Les études populationnelles européennes évaluent qu’environ 0,9% des adolescentes et 1,6% des adolescents auraient une UPI. 8 Au Québec, une étude de prévalence indique que 1,4% des adolescents en milieu scolaire seraient potentiellement aux prises avec une UPI. 9
À ce jour, la controverse sur la définition et l’évaluation de l’utilisation problématique d’Internet n’est pas encore résolue. 10,11 Le débat chez les chercheurs porte à la fois sur les applications potentiellement problématiques et sur la sévérité des problèmes présentés. Malgré ces controverses théoriques, de nombreuses personnes se présentent dans les centres de traitement et s’auto-déclarent UPI. 9 S’il est important de documenter les méfaits d’Internet dans la population générale, s’intéresser à ceux qui demandent de l’aide permet de poser un regard en profondeur sur cette problématique. 12
Les personnes qui demandent de l’aide en raison de leur UPI ont été peu étudiées. 9,13 –15 Moins d’une dizaine d’études se sont intéressées spécifiquement aux adolescents en traitement. 16 Ces études dressent un portrait complexe des jeunes aux prises avec une UPI. Majoritairement de sexe masculin, ces participants présentent généralement un problème de santé mentale concomitant à l’UPI, notamment un trouble de l’humeur, un trouble anxieux ou un trouble déficitaire de l’attention. Une faible estime de soi ainsi que des relations conflictuelles avec les parents sont également identifiées comme des facteurs associés à la présence d’UPI chez les adolescents en traitement. 16
Par ailleurs, les rares études réalisées auprès des adolescents ont principalement été réalisées en Asie, en Inde ou en Australie auprès de groupes d’adolescents aux intervalles d’âge irréguliers. 16 Ces études s’appuient donc sur des réalités culturelles et sociales différentes de celle des adolescents de 14 à 17 ans du Québec et du Canada. De fait, de nombreuses études soulignent les différences culturelles en ce qui a trait à l’UPI. 17 Considérant l’augmentation des demandes de services par des adolescents canadiens s’autodéclarant cyberdépendants, il apparaît nécessaire de développer les connaissances sur ces clientèles afin de cibler avec justesse leurs besoins par rapport au traitement de l’UPI et de répondre adéquatement à ceux-ci. C’est à cet effet que la présente étude documente le profil clinique des adolescents de 14 à 17 ans ayant consulté dans des centres de traitement en dépendance à travers le Québec.
Méthode
Participants
L’étude est réalisée auprès d’un échantillon de 80 adolescents âgés entre 14 et 17 ans (M = 15,59, ET= 1,17) ayant fait une demande de service pour une UPI dans l’un des 14 centres de traitements collaborateurs, soit 13 centres de réadaptation en dépendance et un centre d’hébergement et de traitement interne réservé aux adolescents.
Instruments
Afin de répondre aux objectifs de la recherche, une entrevue d’évaluation clinique a été élaborée. 7 Cette évaluation, nommé Virtuado, est composée de questions ouvertes et fermées qui visent à documenter: 1) la nature des activités en ligne, 2) le nombre d’heures consacrées à ces activités, 3) la relation à l’Avatar, 4) la satisfaction par rapport aux relations sociales en ligne et hors ligne et 5) les bienfaits et les méfaits associés aux habitudes d’utilisation de l’Internet.
Les outils d’évaluation standardisés suivants sont également inclus dans l’évaluation clinique.
Version française de l’internet addiction test (IAT)
L’UPI a été mesurée à l’aide de la version française de l’IAT, 18,19 un questionnaire de 20 items cotés sur une échelle de Likert en cinq points (1= jamais, 5 = toujours). La consistance interne de l’instrument est de 0,93 (alpha de Cronbach). Les scores possibles à l’IAT varient entre 20 et 100. Les scores de 20 à 49 indiquent l’absence de problématique, les scores de 50 et + indiquent une utilisation potentiellement problématique d’Internet. 18
Center for epidemiologic studies depression scale/CES-D
La version française du Center for Epidemiologic Studies-Depression Scale (CES-D) 20 a été utilisée afin d’évaluer la symptomatologie dépressive des adolescents à l’étude. Cette échelle est composée de 20 items cotés sur une échelle de Likert en 4 points qui mesurent la fréquence d’apparition des symptômes dépressifs au cours de la dernière semaine (0 = jamais; 3 = presque tout le temps). L’intervalle de score varie de 0 à 60, les scores les plus élevés correspondant à la présence d’une symptomatologie dépressive plus sévère. Un score de 19 et plus définit une symptomatologie dépressive modérée à sévère. 20 Le CES-D présente une bonne consistance interne (alpha de Chronbach = 0,83). 21
Beck anxiety inventory (BAI)
L’inventaire d’anxiété de Beck, 22 dans sa version française validée 23 a été utilisé afin d’évaluer la symptomatologie anxieuse des adolescents. Il contient 21 items mesurant l’intensité des symptômes cognitifs, affectifs et somatiques vécus au cours de la dernière semaine. Le BAI permet de discriminer les personnes anxieuses dépassant le seuil clinique des personnes non anxieuses et présente une très bonne consistance interne (alpha de Chronbach = 0,92).
Échelle de l’estime de soi de Rosenberg
L’échelle d’estime de soi de Rosenberg, 24 traduite et validée par Vallières et Vallerand (1990), est composée de 10 questions cotées sur une échelle Likert en 4 points (1= Tout à fait en désaccord; 4 = Tout à fait en accord). Elle évalue la perception globale des répondants quant à leur propre valeur et possède une consistance interne de 0,83 et une fidélité test-retest de 0,84. 25
Échelle d’impulsivité d’Eysenck
La version française abrégée de l’échelle d’impulsivité d’Eysenck 26,27 est utilisée afin d’évaluer l’impulsivité et la recherche de sensation forte. Ce questionnaire présente 5 questions se répondant par Oui ou Non et le score maximal possible est de 5.
Grille de dépistage de la consommation problématique d’alcool et d’autres drogues chez les adolescents (DEP-ADO)
Les habitudes de consommation d’alcool ou de drogues ont été évaluées à l’aide du DEP-ADO, 28 une évaluation élaborée pour les jeunes de 11 à 18 ans qui permet un premier dépistage des problèmes de consommation. L’échelle présente une bonne cohérence interne (alpha de Cronbach = 0,85) et un coefficient de fidélité test-retest élevé (r = 0,94). 29
Version française du juvenile multiple-response version of the DSM-IV criteria for pathological gambling (DSM-IV-MR-J)
Les habitudes de jeux de hasard et d’argent ont été évaluées à partir d’une version adaptée des critères diagnostiques du DSM-IV-TR, le DSM-IV-MR-J pour les adolescents. 30 Ce questionnaire contient 12 items décrivant les 9 critères diagnostiques du jeu pathologique. En se référant aux 12 derniers mois, les répondants indiquent s’ils sont affectés par chacun des items en indiquant leur fréquence d’apparition sur une échelle de type Likert en 4 points (1= jamais; 4 = souvent). Le DSM-IV-MR-J présente une bonne validité de construit selon les travaux de Fisher (2000) et discrimine bien les joueurs non problématiques des joueurs pathologiques probables dans une population adolescente. 30 Le questionnaire présente de plus une bonne consistance interne (alpha de Cronbach = 0,75).
Parental bonding instrument (PBI)
Le PBI 31,32 est un questionnaire validé en français évaluant la perception de la qualité des soins et du niveau de contrôle venant des parents au cours de l’enfance et de l’adolescence. Le PBI permet entre autres d’identifier les styles parentaux perçus par l’enfant ou l’adolescent à savoir un style optimal, surprotecteur, sans affection ou négligent. La cohérence interne des échelles du PBI est excellente: les alphas de Cronbach des échelles soins et contrôle de la version père sont respectivement de 0,90 et 0,84 et ceux de la version française sont de 0,90 et 0,81. 33
Procédure
D’abord, 30 cliniciens oeuvrant dans l’un des 14 centres de traitement ont reçu une formation d’une journée sur les fondements de l’UPI ainsi qu’à l’outil d’évaluation de cette étude, le Virtuado. 7 Les cliniciens étaient ensuite responsables du recrutement des participants: tous les clients âgés entre 14 et 17 ans se présentant pour une UPI étaient informés par les cliniciens du projet de recherche. Les cliniciens leur proposaient de participer sur une base volontaire à la recherche. Advenant leur accord, le clinicien procédait à l’évaluation Virtuado, qui durait entre deux à trois heures. Des séances de supervision clinique avec l’une des co-chercheures de l’équipe étaient offertes aux cliniciens tout au long du processus de recrutement et d’évaluation. Le projet a reçu l’approbation éthique du Comité d’éthique de la recherche en dépendance (CERD).
Résultats
Analyses
Cette étude se veut essentiellement descriptive. Conséquemment, des fréquences ainsi que des pourcentages ont été tirés des analyses. Les analyses ont été réalisées à l’aide du logiciel SPSS 23,0.
Caractéristiques des Participants
L’échantillon est composé de 75 garçons (93,8%) et 5 filles (6,3%). La majorité d’entre eux (67,5%; n=54), sont inscrits en programme régulier au niveau secondaire, 7,5% (n=6) en adaptation scolaire, et 6,3% (n=5) ont accédé au niveau collégial. Le plus souvent, ces adolescents vivent avec leurs deux parents (36,3%), avec un de leurs parents (37,5%) ou en garde partagée (12,5%).
Motif de Consultation
Les difficultés relationnelles entre l’adolescent et ses parents générées ou amplifiée par l’UPI sont le motif de consultation le plus fréquemment nommé par les participants (53,8%). L’expérience de perte de contrôle sur l’utilisation d’Internet (47,5%) et la baisse de rendement académique (41,3%) rattachée à l’UPI sont également deux motifs de consultation évoqués.
Habitudes d’Utilisation d’Internet, Utilisation Problématique et Applications Problématiques
Au moment de l’évaluation, les participants passent en moyenne 55,8 heures (ET = 27,22) par semaine à l’écran à des fins personnelles.
Le score moyen obtenu à l’IAT par les participants est de 55,79 (ET= 14,62), ce qui correspond à une utilisation à risque. En fonction des résultats de l’IAT, 68,8% des participants sont considérés comme ayant potentiellement une UPI.
Le tableau 1 liste les activités en ligne ayant été identifiées comme problématique par les jeunes évalués.
Activités en Ligne Perçues Comme Problématique par les Participants.
Méfaits Associés à l’Utilisation d’Internet
La quasi-totalité des participants (98,8%) rencontrés rapportent que leur utilisation d’Internet a été nuisible à au moins une des dimensions évaluée. Les participants indiquent qu’au cours des 12 derniers mois, leur utilisation d’Internet a été nuisible sur les plans de leurs relations familiales (92,5%), de leur rendement scolaire (68,7%), de la qualité de leur sommeil (67,5%) et sur leur humeur (61,2%) (voir tableau 2).
Évaluation de la Gravité des Méfaits Associés à l’Utilisation d’Internet Vécus au Cours des 12 Derniers Mois et Quantité de Sphères de vie Affectées par l’Utilisation d’Internet.
Santé Mentale et Troubles Concomitants
Le tableau 3 présente les difficultés vécues par les participants telles qu’évaluées lors de l’entretien Virtuado, les informations concernant leur utilisation de services en santé mentale au cours des 12 derniers ainsi que les diagnostics reçus au cours de la vie.
Problématiques Concomitantes à l’UPI.
(1) Score de plus de 19 au CES-D (2) Score de plus de 20 au BAI (3) Score indiquant une consommation à risque ou problématique (4) Scores de 30 et moins à l’échelle d’estime de soi de Rosenberg (5)Scores supérieurs à 2 à l’échelle d’Impulsivité d’Esynck
Les analyses par rapport à l’impulsivité indiquent des scores moyens de 2,5 (ET= 1,3) sur un total maximal de 5.
Relations Familiales et Sociales
Les résultats obtenus au PBI classifient le lien unissant leur mère (49,3%) ou à leur père (52,8%) dans les catégories Contrôle sans affection ou Lien faible. Sur le plan des relations amicales, les répondants ont affirmé avoir sept amitiés proches hors lignes (ET = 6,9) et en moyenne 15 amitiés proches en ligne (ET= 35). Parmi les relations en ligne, 57,5% des participants indiquent n’avoir jamais rencontré ces amis hors du monde virtuel. Ils indiquent passer leur temps libre majoritairement seuls (48,1%), avec des amis (30,4%) ou en famille (17,7%).
Relativement à la satisfaction quant aux relations sociales, 19,5% des participants qui estiment leurs relations en ligne plus satisfaisantes que leurs relations hors ligne, 40,3% considèrent les relations en ligne comme moins satisfaisantes que les relations hors ligne. Enfin, un pourcentage égal de participants (40,3%) affirme que leurs relations en ligne sont tout autant satisfaisantes que leurs relations hors ligne.
Discussion
Cette étude dresse le profil clinique d’adolescents de 14 à 17 ans ayant consulté en lien avec une UPI. D’abord, comme ce qui a été observé dans les études cliniques ailleurs dans le monde, 16 ce sont surtout des garçons qui consultent en raison d’une UPI. Les résultats indiquent que ces derniers consultent majoritairement en raison de difficultés avec leurs parents, notamment de conflits en lien avec le temps passé en ligne ainsi qu’en raison d’une perte de contrôle par rapport à l’utilisation d’Internet. Les motifs de consultation sont rarement détaillés dans les études cliniques portant sur l’UPI. Toutefois, il apparait que les motifs rapportés par les jeunes de notre échantillon s’apparentent à ceux observés auprès d’une cohorte de jeunes adultes ayant consulté auprès d’un service d’aide téléphonique en raison de leur UPI. 34
Alors que ces jeunes consultent tous pour un problème UPI, l’IAT indique que les deux tiers présentent uniquement un UPI potentiel ou à risque, donc un résultat en deçà du seuil clinique. Ce résultat est peut-être attribuable à une minimisation des effets délétères de l’utilisation d’Internet. 35 En outre, certains jeunes ont peut-être consulté en raison des craintes de leurs parents. D’autres études prenant en compte les perceptions subjectives des jeunes et de leurs parents ainsi que l’évaluation du clinicien permettraient de mieux comprendre le tableau clinique du jeune et de sa famille de même que les critères permettant de déterminer le seuil clinique des UPI. 36
En ce qui a trait à leur utilisation d’Internet, les adolescents demandant un traitement rapportent une moyenne de 55 heures passées en ligne, ce qui est trois fois supérieur à la moyenne de 17 heures obtenue en moyenne chez les adolescents québécois. 9 Bien que l’utilisation des réseaux sociaux soit jugée problématique par certains des adolescents rencontrés et que des auteurs observent une corrélation entre l’utilisation des réseaux sociaux et l’UPI, 8 l’utilisation des jeux en ligne est l’activité sur Internet la plus problématique chez notre échantillon, renforçant ainsi les constats soulignant le potentiel particulièrement addictogène de cette activité en ligne. 35,37,38
Sur le plan de la santé mentale, les adolescents à l’étude sont nombreux à rapporter des difficultés psychologiques concomitantes à leur UPI. Dans leur recension des écrits, Kuss et Lopez-Fernandez 16 mentionnent que les comorbidités psychiatriques semblent être la norme plutôt que l’exception chez les personnes en traitement pour l’UPI. De fait, près de 35% des jeunes de l’échantillon rapportent des symptômes dépressifs importants, ce qui s’éloigne des taux observés dans la population générale (4,9%) 39 mais également de taux rapportés dans les études réalisées auprès d’étudiants et d’adultes en traitement pour l’UPI (5-10%). 12,40,41 De plus, plus de la moitié de l’échantillon a reçu un diagnostic de TDAH par leur médecin au cours de leur vie. Ce pourcentage est une fois de plus nettement supérieur aux taux rapportés chez les adolescents de la population générale (13%) 39 et dans les études réalisées auprès de personnes consultant pour leur UPI (7,1%-14%). 12,13 La présence élevée de TDAH est susceptible d’expliquer l’impulsivité importante rapportée par les participants. En effet, ceux-ci présentent des scores d’impulsivité supérieurs à ceux retrouvés dans un échantillon d’adolescents québécois consommateurs de substances psychoactives 1,9 et d’adolescents présentant une problématique de jeux de hasard et d’argent (2,04) 27 , alors que ces deux populations sont reconnues pour leur haut niveau d’impulsivité. Considérant que l’impulsivité constitue une caractéristique du TDAH, la prévalence importante de ce trouble pourrait expliquer les taux d’impulsivité observés.
L’étude évaluait également les relations familiales et sociales des jeunes consultants pour une UPI. Les résultats obtenus indiquent que plus de 90% des jeunes ont indiqué que leur utilisation d’Internet nuit à leurs relations familiales et l’évaluation du lien parental témoigne de la perception d’un style parental plutôt froid, indifférent et négligent. De manière générale, les études s’intéressant aux adolescents en traitement pour l’UPI ne rapportent pas d’indicateurs de lien parental alors que des recherches antérieures ont pourtant démontré que les difficultés sur le plan des relations avec les parents, que ce soit dans la communication ou le sentiment de proximité (closeness), sont des facteurs contribuant au développement et au maintien de l’UPI. 42 En effet, une relation conflictuelle entre les parents et l’enfant peut engendrer un surinvestissement des relations virtuelles qui permettent, d’une part, de se retirer de cette dynamique familiale et, d’autre part, de recevoir l’attention et la valorisation non obtenue au sein de la famille. 43 Sur le plan clinique, il apparait essentiel d’évaluer et d’intervenir sur le plan de la relation familiale, et ce, dans l’intention de diminuer l’influence de ce facteur de maintien sur l’UPI. Sur le plan des relations sociales, notre échantillon rapporte que leurs relations hors ligne sont tout autant, sinon plus satisfaisantes que leurs relations en ligne. Ce résultat apparait surprenant dans la mesure où l’UPI a été associé à un surinvestissement dans les relations en ligne et que les études réalisées auprès d’adolescents UPI de la population générale indiquent que ces derniers préfèrent les relations en ligne en raison notamment de la satisfaction qu’elles procurent. 44,45 Cette relation est toutefois observée dans les études chez des jeunes qui ne sont pas à la recherche d’aide pour leur UPI. Il est possible que l’intérêt pour les relations hors ligne propres à notre échantillon ait pu constituer une motivation à la demande d’aide afin de se défaire de ces problèmes relationnels qui conduisent à de l’isolement et au désinvestissement des relations hors ligne. 44
La présente étude est sujette à certaines limites. L’échantillon demeure un échantillon de convenance. Les résultats ne sont représentatifs que des jeunes ayant consulté un centre de traitement pour la dépendance, qui ont été approché par un clinicien pour participer et qui ont accepté de prendre part à l’étude. Ainsi, la généralisation des résultats à l’ensemble des adolescents présentant une UPI demeure limitée. Considérant que les manifestations de l’UPI sont sujettes à une influence culturelle, la portée de la présente étude se limite aux populations qui vivent dans une culture similaire à celle du Québec et du Canada.
Somme toute, cette étude constitue la première étude clinique portant sur les adolescents en traitement pour une UPI au Canada. Les résultats de l’étude témoignent des nombreuses difficultés que vivent, en plus de leur UPI, les adolescents requérants des services spécialisés en dépendance en lien avec l’UPI. La prévalence élevée de difficultés psychologiques et relationnelles concomitantes met en évidence la nécessité d’offrir à ces jeunes des services intégrés qui ciblent non seulement leurs difficultés par rapport aux activités en ligne, mais toutes les sphères de leur vie qui présentent des problèmes. Une évaluation clinique qui aborde toutes les sphères de vie de manière exhaustive est l’une des premières recommandations qui découlent de cette étude; un traitement efficace des difficultés passe par une reconnaissance de celles-ci. Cette évaluation de l’UPI et des difficultés associées permettrait de cerner avec justesse les éléments qui sont affectés par l’UPI et les éléments qui ont pu contribuer à la survenue et au maintien de l’UPI. Nous manquons de données probantes pour développer et valider ce type d’évaluation complète de l’UPI, mais elle serait nécessaire pour fournir aux cliniciens un outil pour intervenir plus efficacement avec ces adolescents dont le nombre ne devrait pas diminuer dans les années à venir.
Footnotes
Remerciements
L’équipe de recherche VIRTUADO tient à exprimer sa profonde reconnaissance aux 80 adolescents qui ont accepté de partager leur expérience bien singulière. Votre générosité est l’assise même de cette étude et de l’avancement de nos connaissances en cyberdépendance. Nous remercions personnellement chacun des 29 cliniciens chercheurs des quatorze centres de traitement partenaire de l’étude. Votre engagement, votre intérêt et la qualité de votre collaboration ont fait de cette expérience de co-construction de savoir un franc succès et un réel plaisir 1 .
Declaration of Conflicting Interests
The author(s) declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Financement
The author(s) disclosed receipt of the following financial support for the research, authorship, and/or publication of this article: Ce projet a été financé par le ministère de la Santé et des Services sociaux et le Centre de réadaptation en dépendance de Lanaudière, constituante du Centre Intégré de Santé et des Services sociaux du Nord de Lanaudière.
