Abstract
Objectif :
La mesure de la négligence parentale pose de nombreux défis et il existe encore peu d’outil capable de la documenter auprès des parents. L’étude vise à documenter les propriétés psychométriques de la traduction française de la version brève de l’Échelle multidimensionnelle des conduites de négligence parentale dans la population générale.
Méthode :
Cette étude utilise les données d’une enquête téléphonique réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 3584 mères et 1202 pères d’enfants âgés entre 6 mois-4 ans, 5-9 ans et 10-15 ans. Des liens sont établis entre la négligence et plusieurs autres facteurs connus pour leurs liens avec la problématique, dont les conduites parentales à caractère violent, le stress lié au tempérament perçu difficile de l’enfant et à la conciliation travail-famille, la consommation d’alcool et de drogues, les symptômes de dépression, la pauvreté, et le soutien social.
Résultats :
Les analyses factorielles exploratoires montrent la présence de diverses dimensions de la négligence concernant les besoins affectifs/cognitifs, physiques (soins de base) et de supervision des enfants. Bien que les dimensions soient étroitement associées aux facteurs de vulnérabilité psychosociale des enfants et des familles, les coefficients de cohérence interne sont faibles, variant entre 0,20 et 0,64.
Conclusion :
Des recommandations sont émises pour améliorer la mesure dans la population générale, et notamment la dimension de supervision parentale qui pose des défis particuliers.
La négligence parentale représente un important problème de santé publique au Canada.
1,2
Définie comme une absence de réponse aux besoins d’un enfant au plan cognitif, affectif, physique ou de surveillance, elle résulte à la fois de la non-disponibilité psychologique du parent à investir la relation parent-enfant et d’une perturbation du rapport entre les parents et la communauté dans laquelle la famille se retrouve isolée.
3
Au Canada, la négligence est considérée depuis longtemps comme l’une des formes de maltraitance les plus souvent signalées et corroborées dans les services de protection de l’enfance.
4
–8
Elle touche surtout les jeunes enfants et entraine des risques importants pour leur développement. À court terme, les enfants victimes de négligence sont plus à risque de présenter divers problèmes tels que des symptômes de dépression, des difficultés relationnelles avec leurs pairs
En recherche, la négligence demeure la forme de maltraitance la moins souvent documentée, surtout dans la population générale. La grande majorité des études ont documenté sa présence par le biais des signalements retenus en protection de l’enfance 7,12 ou de manière rétrospective, par le biais des expériences auto-rapportées dans l’enfance. 13 Pourtant, la nécessité de documenter la négligence dans la population a été maintes fois soulignée par les chercheurs tant au Canada 2,14,15 qu’ailleurs dans le monde. 16,17 Complémentaires aux données de services, des enquêtes populationnelles permettraient de rendre compte de l’ampleur du phénomène, de ses causes et conséquences, ainsi que de l’atteinte des objectifs de santé publique. 18 –20
Les défis de la mesure de la négligence parentale
La négligence constitue une incapacité de l’environnement familial à prodiguer à l’enfant les soins essentiels à sa sécurité et à son développement. La complexité à la définir tient au fait qu’il s’agit davantage d’une condition de vie que d’une conduite spécifique à son endroit et qui laisse des marques comme l’abus physique, par exemple. De plus, les avis des chercheurs divergent quant à sa spécificité. Certains proposent une classification en trois dimensions comprenant la négligence physique, émotionnelle et environnementale (ex: habiter un voisinage à haut risque de criminalité). 21 Des propositions en cinq dimensions sont également défendues incluant les soins médicaux, les soins de base (ex.: hygiène, alimentation), l’éducation, la supervision et l’environnement physique (ex.: propreté, surpeuplement du logement). 22,23 D’autres chercheurs incluent l’impact sur l’enfant du mode de vie des parents (ex.: toxicomanie) 24 –26 ou examinent le concept de manière bidimensionnelle, en considérant les carences physiques et affectives. 13 Enfin, on note aussi que les items qui composent sa mesure varient d’une étude à l’autre, ce qui rend d’autant plus difficile l’estimation de l’ampleur et les comparaisons inter-études.
Les mesures des conduites de négligence parentale
Il existe quelques outils visant à mesurer la négligence dans la population, mais ils sont très différents à plusieurs égards. D’abord, les dimensions évaluées varient d’un outil à l’autre; les plus documentées concernant la négligence de supervision et la négligence physique. Ensuite, le nombre d’items est très variable, allant d’un seul item dans le Juvenile Victimization Questionnaire (JVQ) 27 à plus de 45 items dans le Child Neglect Questionnaire. 23 En outre, certains questionnaires plus longs offrent également des versions brèves, plus faciles à utiliser dans le cadre d’enquête populationnelle. 28,29 Toutefois, ces versions sont rarement validées et lorsqu’elles le sont, leur coefficient de cohérence interne demeure très faible. 26
D’autres différences importantes sont observées. D’une part, en ce qui concerne le répondant, certains chercheurs défendent une approche à plusieurs perspectives où sont questionnés à la fois les parents et les enfants eux-mêmes. 20,25,30 Par exemple, le Multidimensional Neglectful Behavior Scale (MNBS) a été développé en plusieurs versions afin de documenter le phénomène à partir du point de vue des enfants, 24 des adultes dans l’enfance, 31 ou des parents eux-mêmes. 28 Pour leur part, Stewart et coll. 23 ont développé une mesure qui permet d’avoir une vision triangulée des dimensions de la négligence à partir de multiples perspectives (pères, mères et enfants 10-12 ans). D’autre part, on note que les périodes de temps pour estimer la présence de négligence, de même que les choix de réponse proposés, sont très variables, allant d’une mesure de fréquence aux six mois 23 à un niveau d’accord permettant de statuer sur la présence mensuelle 32 ou à vie. 25
En bref, la mesure de la négligence pose des défis importants et il existe encore peu d’outils capables de la documenter. Une mesure valide auprès des parents tout-venants permettrait de rendre compte de son ampleur au-delà des situations retrouvées dans les services de protection ainsi que de l’efficacité des services préventifs mis en place dans la population.
Objectifs de l’étude
Cette étude vise à documenter la validité de la traduction française du MNBS rapporté par les parents (version brève). 28 Traduit et utilisé par l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ) dans le cadre d’une enquête sur la violence familiale, 33 le MNBS été choisi parce qu’il: 1) propose trois versions s’adressant aux parents d’enfants de 0-4 ans, 5-9 ans et 10-15 ans, 2) existe une version brève facile à intégrer à un questionnaire d’enquête téléphonique, 3) permet de documenter plusieurs dimensions de la négligence (ex.: émotionnelle, cognitive, physique). De plus, une récente recension des outils de mesure de la négligence parentale recommande son utilisation à des fins cliniques. 34
Plus particulièrement, l’étude vise à documenter les propriétés psychométriques de la traduction française du MNBS en établissant sa structure factorielle et sa cohérence interne pour chacun des groupes d’âge d’enfants concernés. Elle vise également à vérifier la validité de construit des dimensions en examinant leur relation avec différentes caractéristiques personnelles, familiales et sociales associées à la négligence. Ces analyses ont été approuvées par les comités d’éthique à la recherche de l’ISQ et des universités d’appartenance des auteurs.
Méthodologie
Participants
Cette étude utilise les données d’une enquête téléphonique réalisée par l’ISQ auprès d’un échantillon représentatif de 5371 parents québécois habitant au moins 40% du temps avec un enfant âgé entre 6 mois et 17 ans. 33 La sélection de l’échantillon provient d’une base de sondage issue du fichier de la Régie des Rentes du Québec. Dans chacun des ménages, un seul enfant était sélectionné aléatoirement. Comme la mesure de la négligence utilisée concerne uniquement les enfants âgés de 15 ans ou moins, les analyses sont réalisées auprès de l’échantillon composé de 3584 mères et 1202 pères. Cela concerne au total 4786 enfants répartis ainsi: 1544 enfants âgés entre 6 mois et 4 ans, 1494 enfants âgés entre 5 et 9 ans et 1748 enfants âgés entre 10 et 15 ans.
La majorité des enfants proviennent de familles biparentales (75%); les autres vivent dans une famille de type monoparentale (16%) ou recomposé (9%). Ces proportions sont similaires à celles retrouvées au Canada à partir du recensement de 2011. 35 Le revenu familial est considéré comme étant généralement suffisant ou élevé (92%). Une faible proportion des parents se considère pauvre ou très pauvre (10%), alors que le revenu du ménage calculé à partir du nombre de personnes de plus de 16 ans habitant dans le ménage et le revenu moyen est considéré « faible » pour près de 21% des parents. Ceux-ci ont en moyenne 31 ans (ET = 5 ans et 5 mois) à la naissance de l’enfant et une scolarité de niveau collégial ou universitaire (79%). Enfin, le sexe des enfants est réparti également (49% vs 51%).
Mesures
L’échelle multidimensionnelle des conduites de négligence parentale
La traduction de la version brève auto-rapportée par les parents du MNBS 28 a été réalisée pour l’ensemble des items des trois catégories d’âge des enfants (Tableau 1). Approuvée par les auteurs de la version originale, la traduction de l’anglais vers le français a été réalisée par deux traducteurs indépendants. Les deux versions ont ensuite fait l’objet d’une analyse par des experts dans le domaine pour atteindre un consensus sur la formulation des items qui couvrent quatre dimensions de la négligence: émotionnelle, cognitive, de supervision et physique (voir Tableau 1). Tel que proposé par les auteurs, les choix de réponse sont basés sur une échelle de type Likert en quatre points (1 = jamais à 4 = la plupart du temps ou tout le temps). Enfin, selon les auteurs, la version brève est fortement corrélée à la version longue, et ce pour les trois groupes d’âge. 28
Traduction et adaptation de la version courte du MNBS (auto-rapportée par le parent).
* Ajout d’un choix de réponse (Ne s’applique pas).
Certaines adaptations ont été apportées au MNBS par l’ISQ. Alors que les questions de la version originale concernent directement le parent répondant, 28 celles de l’enquête ne concernent pas que la personne répondante mais tout autre adulte de la maison (ex.: autre parent, fratrie de 18 ans et plus). De plus, la période de référence concerne les 12 derniers mois, plutôt que les 6 derniers mois proposé par les auteurs 28 et ce, afin d’homogénéiser les questions du MNBS avec celles du Parent-Child Conflict Tactics Scales (PCCTS) utilisées dans l’enquête. Aussi, il a été convenu d’ajouter un choix de réponse (Ne s’applique pas) pour deux items (version 5-9 ans) en raison de leur formulation qui ne s’appliquait pas à tous les enfants de 5 ans.
Violence vécue dans la famille
L’enquête a permis de documenter les conduites parentales à caractère violent à l’aide du PCCTS. 26,33 Pour chacun des 17 items de ce questionnaire, le parent doit indiquer la fréquence annuelle sur une échelle de 1 (jamais arrivé) à 4 (arrivé 6 fois ou plus) du recours à la conduite envers l’enfant. Trois échelles sont utilisées dans cette étude, soit l’agression psychologique répétée (5 items), la punition corporelle (4 items) et la violence physique sévère (8 items). Cinq autres items portant sur l’exposition de l’enfant à des conduites violentes (physique et psychologique) entre conjoints proviennent du JVQ. 27
Enfant perçu difficile
Cinq items sont issus de la sous-échelle « Enfant difficile » de la version abrégée de l’Indice de stress parental. Cet instrument a été souvent utilisé auprès d’une population de parents maltraitants, ou à risque, et a fait l’objet d’une validation auprès de mères québécoises. 36 Pour chaque item, le parent doit indiquer son degré d’accord avec diverses caractéristiques liées au tempérament de l’enfant (enfant considéré difficile à partir du 75 percentile). 36
Stress lié à la conciliation des obligations familiales et extrafamiliales
Les items sur la conciliation des obligations familiales et extrafamiliales sont tirées l’Étude longitudinale sur le développement des enfants. Il s’agit de 4 items sur la manière dont les parents vivent la conciliation de leurs activités quotidiennes. L’échelle de réponse varie de 1 (jamais) à 5 (toujours) (conciliation difficile à partir du 80 percentiles). 37
Consommation d’alcool et de drogues
Le questionnaire AUDIT a été utilisé pour documenter la consommation d’alcool. Cet outil comprend 10 items et a été développé et validé par l’Organisation mondiale de la santé. 38 Pour chaque item, le parent doit indiquer la fréquence de la situation au cours de l’année à partir de 5 choix de réponses allant de jamais à tous les jours ou presque.
La consommation de drogues a été mesurée par le biais du DAST, un questionnaire permettant d’identifier les parents faisant un usage abusif de drogues. La version française abrégée et validée, composée de 10 items a été retenue. 39,40 Pour chaque item, le parent doit indiquer s’il a adopté ou non le comportement au cours de l’année. La présence de consommation a été établie à partir des seuils proposés dans les guides d’utilisation. 41
Symptômes de dépression
L’évaluation des symptômes dépressifs du parent a été faite à l’aide d’une version abrégée à 12 items du Center for Epidemiological Studies Depression qui mesure la fréquence et la sévérité des symptômes liés à la dépression au cours de la dernière semaine 42 (seuil du 90e centile utilisé comme point de coupure). 43
Variables socioéconomiques
Parmi les autres variables retenues, on retrouve la situation économique perçue par le parent et le soutien social évalué au moyen de 5 items tirés de la version française de l’Échelle de provisions sociales validée auprès d’une population québécoise. 44
Analyses statistiques
Trois analyses factorielles exploratoires en composante principale avec rotation Varimax ont été réalisées en fonction de l’âge des enfants. Les items de chacune des dimensions issues des analyses factorielles ont ensuite fait l’objet d’une analyse de cohérence interne (alpha de Cronbach). Enfin, les dimensions créées lors de l’analyse factorielle ont été corrélées avec divers facteurs de risque associés aux conduites de négligence parentale de manière à valider leur construit. 45
Résultats
Analyses factorielles exploratoire et cohérence interne
Les résultats obtenus aux analyses factorielles exploratoires suggèrent la présence de diverses dimensions de la mesure de la négligence relativement similaires selon les catégories d’âge des enfants (Tableau 2). Ces dimensions concernent les besoins affectifs/cognitifs, physiques (soins de base) et de supervision des enfants.
Analyse factorielle exploratoire de la version courte du MNBS selon les catégories d’âge des enfants.
Chez les enfants âgés entre 6 mois et 4 ans, les résultats montrent la présence de trois dimensions (facteurs) expliquant respectivement 22%, 12% et 11% de la variance totale et possédant chacune une valeur propre supérieure à 1. Pour cette catégorie d’âge, un item du MNBS a été retiré de l’analyse. Une analyse préalable de l’item «Être capable d’entendre l’enfant pleurer alors qu’un adulte se trouvait dans une autre pièce que l’enfant » avait montré que la distribution des réponses se distingue des autres items et ne permet pas de discriminer les conduites de négligence. 33,46
La première dimension identifiée dans les analyses a été nommé « Affectif/cognitif » et comporte 4 items (α = 0,63). La seconde dimension comporte deux items sur la supervision de l’enfant (« Supervision », α = 0,22). Enfin, la troisième dimension nommée « Soins de base » (α = 0,24) comporte trois items désignant des conduites affectant les soins physiques de l’enfant (nourriture, soins médicaux et chaleur de la maison).
Chez les enfants de 5-9 ans, les résultats montrent que seules deux dimensions se dégagent, chacune possédant une valeur propre égale ou supérieure à 1. La première dimension (« Affectif/cognitif », α = 0,59), inclut quatre items qui concernent les dimensions affectives et cognitives et qui expliquent 27% de la variance totale. Trois autres items constituent la seconde dimension qui explique 12% de la variance totale (« Soins de bases », α = 0,40). Deux items se retrouvent isolés dans un facteur dont la valeur propre est inférieure à 1 (i.e. « Manquer de nourriture », « Laisser l’enfant seul dans la voiture »). Considérant cette valeur et l’examen du diagramme d’éboulis, ces items n’ont pas été retenus. 47
Chez les enfants de 10-15 ans, l’analyse montre la présence de trois dimensions qui expliquent respectivement 25%, 12% et 12% de la variance totale et possédant chacune une valeur propre supérieure à 1. La première dimension, « Affectif/Cognitif » (α = 0,62), inclut trois items et la seconde regroupe deux items portant sur les « Soins de base » (α = 0,20). Enfin la troisième dimension inclut trois items et a été nommé « Supervision » (α = 0,39). Bien que l’item «Manquer de nourriture » soit négativement associé à cette dimension, il a été retiré en raison de la confusion qu’il entraine pour sa compréhension. Son retrait permet d’augmenter le coefficient de cohérence interne de près d’un dixième de point (0,30 à 0,39).
L’analyse des interrelations entre les dimensions du MNBS fournit une autre occasion d’explorer la validité de construit de l’outil (Tableau 3). Chez les enfants plus jeunes, les dimensions « Soins de base » et « Affectif/cognitif » sont positivement et significativement corrélées (r = 0,28; p ≤ 0,01), alors que la dimension « Supervision » est négativement corrélée aux deux précédentes (r = -0,55 et r = -0,26; p ≤ 0,01). Chez les enfants âgés entre 5 et 9 ans, les deux dimensions corrèlent positivement et significativement (r = 0,38; p ≤ 0,01). Enfin, chez les enfants âgés de 10 à 15 ans, les trois dimensions sont significativement corrélées (r = 0,29, r = 030 et r = 0,25; p ≤ 0,01).
Corrélations entre les dimensions du MNBS selon les catégories d’âge des enfants.
**p≤0,01; *p≤0,05.
Variables associées aux conduites de négligence
Les variables personnelles, familiales et sociales documentées dans l’enquête ont été corrélées aux dimensions de négligence pour les trois catégories d’âge des enfants (Tableau 4).
Corrélations entre Facteurs associés aux dimensions des conduites de négligence selon les catégories d’âge des enfants.
***p≤0,001;**p≤0,01; *p≤0,05.
Chez les jeunes enfants, les variables associées aux dimensions affective/cognitive et aux soins de base sont associées au faible statut socioéconomique des parents. Par contre, la dimension supervision est étroitement liée à des problèmes de consommation des parents ainsi qu’à un climat de violence familiale. De plus, les corrélations qui existent entre cette dimension et certaines variables (parent en emploi, ayant un niveau de scolarité et un revenu plus élevé, éprouvant un stress lié à la conciliation travail-famille) laissent croire que certains parents occupant un emploi trouvent plus difficile d’assurer que l’enfant d’âge préscolaire soit supervisé de façon adéquate.
Chez les enfants âgés entre 5 et 9 ans, les variables associées aux deux dimensions de la négligence sont relativement similaires. Il s’agit principalement de variables d’ordre socio-économiques (ex.: faible revenu, faible soutien social). Par ailleurs, certaines variables personnelles sont plus associées à la dimension affective/cognitive (i.e., âge des enfants, sexe du parent, consommation d’alcool). On note que l’agression psychologique répétée envers l’enfant est négativement associée à cette dimension. Ainsi les enfants qui vivent davantage de conduites de négligence de type affective/cognitive semblent moins enclins à être la cible de blasphèmes ou de cris répétés.
Enfin, chez les enfants âgés de 10 à 15 ans, plus ils sont vieux, plus ils vivent des conduites de négligence de type affective/cognitive et de supervision. Les pères sont plus nombreux que les mères à rapporter des comportements négligents auprès de ces enfants. Par ailleurs, les dimensions affective/cognitive et soins de base sont associées aux facteurs socioéconomiques (faible niveau d’éducation, faible soutien social et faible revenu).
Discussion
La présente étude a permis de documenter les propriétés psychométriques d’un outil (MNBS) utilisé afin d’obtenir un portrait populationnel des conduites de négligence parentale. Celui-ci permet de mesurer certaines dimensions de la négligence auprès des parents mais ne permet pas de documenter plus de trois dimensions de ce phénomène complexe. En ce sens, les dimensions sont davantage de l’ordre des carences affective et physique, rejoignant la proposition de Stoltenborgh et coll. 13 Malheureusement, il est impossible de comparer les coefficients de cohérence interne obtenus pour chaque dimension avec ceux de la version originale anglaise de l’instrument car seuls des coefficients d’un score global de négligence (incluant tous les items) ont été publiés. 28 Par ailleurs, notons que les coefficients de cohérence interne obtenus, même s’ils sont très faibles (variant entre 0,20 et 0,64), ne remettent pas en cause la validité de l’instrument puisqu’ils mesurent des évènements à la fois rares et souvent peu corrélés les uns aux autres. 24,26,28 Plusieurs instruments de mesure dans le domaine, même s’ils sont considérés valides, ont d’ailleurs obtenus de très faibles coefficients de cohérence interne pour ces raisons. 26,48
Concernant la validité de construit, les dimensions sont reliées aux divers constats issus des recherches. Ainsi, la négligence relative à la difficulté de fournir des soins de base aux enfants est significativement associée aux conditions socioéconomiques difficiles des parents, peu importe l’âge des enfants. 49,50 On retrouve cependant reliés à la dimension affective/cognitive, plusieurs facteurs indiquant une moins grande disponibilité psychologique du parent, tels que la consommation d’alcool, la dépression, le faible soutien social et un stress parental associé à la perception que l’enfant est difficile. 24,45,51
En ce qui concerne la négligence de supervision chez les 6 mois-4 ans, le fait qu’elle soit négativement reliée aux deux autres dimensions suggère que plus les parents rapportent des conduites de ce type, moins ils sont susceptibles de rapporter des conduites négligentes affectives/cognitives ou reliées aux soins de base. Cela pourrait s’expliquer en partie par les besoins de ces jeunes enfants qui requièrent une plus grande supervision. Cela pourrait aussi s’expliquer par le profil différent de ces parents, davantage associé à des conditions qui engendrent un stress au plan des obligations liées à l’emploi plutôt qu’un stress socio-économique.
Le fait de centrer la mesure de la négligence selon l’omission de conduites parentales susceptibles d’assurer la sécurité, le développement et le bien-être de l’enfant pose de nombreux défis car la négligence relève le plus souvent de conditions de vie difficiles plutôt que d’un comportement parental. D’ailleurs, certains auteurs 30 proposent de la documenter en fonction de ses impacts sur l’enfant alors que ceux-ci peuvent être ardus à détecter, particulièrement à court terme. 52 En outre, la mesure de la négligence doit tenir compte des besoins développementaux des enfants qui varient selon l’âge.
À cet effet, il existe un modèle reconnu internationalement permettant de placer les besoins des enfants au cœur même de la définition de la négligence 53 et dont les outils dérivés 54 pourraient s’avérer utiles pour la bonification d’une mesure populationnelle de la négligence tel que le MNBS. Inspiré d’un cadre d’analyse britannique, 55 ce modèle est utilisé dans de nombreuses initiatives d’intervention en négligence et en protection de l’enfance au Québec. 56 –58 Le bien-être de l’enfant, placé au centre des préoccupations, est envisagé comme la résultante de l’interrelation de trois systèmes présentés sous forme de triangle où chaque côté représente: les besoins développementaux des enfants, la réponse des parents à ses besoins, et les facteurs familiaux et environnementaux susceptibles d’influencer cette réponse. La capacité des parents à satisfaire les besoins des enfants est alors envisagée dans cette grille sous divers aspects, dont donner les soins de base à l’enfant, le protéger, le stimuler, lui donner de l’amour, l’encadrer, et lui offrir une stabilité. Une mesure populationnelle de la négligence doit pouvoir considérer l’ensemble de ces dimensions, ce que ne permettent pas les outils recensés.
Une mesure de la négligence doit aussi pouvoir considérer l’âge des enfants puisque la réponse parentale y dépend. Par exemple, laisser un nourrisson sans surveillance risque d’entrainer des conséquences plus importantes pour sa sécurité que de laisser un adolescent sans surveillance. Dans le même sens, ne pas nourrir un nourrisson risque d’entraîner des conséquences beaucoup plus graves que pour un enfant d’âge scolaire. Bien que les chercheurs recommandent que les questionnaires s’adaptent à l’âge des enfants, 30,59 force est de constater que la plupart documentent les situations vécues dans l’enfance auprès d’adultes et considèrent ainsi toutes situations de négligence infantile sans égard à l’âge. 60 –63 Enfin, une mesure populationnelle doit tenir compte du contexte environnemental dans lequel grandit l’enfant. Les conditions du logement, la stabilité des figures qui entourent l’enfant, le soutien offert par les personnes autres que les figures parentales sont autant d’éléments qui contribuent à faciliter ou à nuire à la réponse aux besoins de l’enfant.
En somme, le MNBS permet de documenter certaines dimensions de la négligence, surtout au plan affectif/cognitif. Le fait que les questions soient adaptées à l’âge des enfants représente un atout important. Cependant, la pertinence et la formulation de certains items est à revoir. Par exemple, les items « Appeler de son travail » et « Laisser l’enfant seul dans la voiture » laissent sous-entendre que les parents ont un travail ou une voiture, détectant ainsi davantage une situation de pauvreté que de conduites négligentes, et ce même si certains auteurs suggèrent que de tels items fassent partie d’une mesure de la négligence. 24,64 D’autres items pourraient aussi être ajoutés afin de mieux documenter, surtout chez les plus jeunes, les dimensions « Supervision » (ex.: « Savoir où se trouve l’enfant lorsqu’il n’est pas à la maison », « S’assurer que le logement ou la maison ne comporte pas de danger ») et « Soins de base » (ex.: « S’assurer que l’enfant porte des vêtements adaptés à la température extérieure »). En outre, le cadre d’analyse britannique pourrait servir à améliorer la mesure de la négligence en permettant de documenter de manière plus exhaustive plusieurs dimensions directement liées aux besoins des enfants.
Footnotes
Declaration of Conflicting Interests
The author(s) declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author(s) received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
