Abstract
Various opinion surveys published since 2020 have shown that, when it comes to secularism, young French people are much more liberal than their elders. The authors of this article ask to what extent this divide is linked to globalization, a process that particularly concerns millennials, and which is sometimes perceived as weakening the transmission of national values. By constructing and analyzing a survey that, in an unprecedented way, crosses the level of integration into globalization and the relationship to secularism of 18–30 year-olds, they show that the two variables interact, but that globalization both widens and closes generational gaps in secularism.
Si elle repose sur un noyau dur de significations (constitué autour des idées de liberté de conscience et de neutralité des pouvoirs publics), la laïcité française n’est pas figée (Baubérot, 2000 ; Hennette-Vauchez et Valentin, 2014 ; Koussens et al., 2020 ; Portier, 2016 ; Willaime, 2008). Tout en ayant un ancrage historique, ses interprétations et ses significations évoluent au gré des contextes politiques, des configurations médiatiques, des enjeux sociaux, sociétaux et culturels, mais aussi des renouvellements générationnels. Concernant ce dernier point, différentes enquêtes d’opinion publiées depuis 2020 ont montré que le rapport des jeunes Français à la laïcité différait de celui de leurs aînés. Beaucoup plus réticents que l’ensemble de la population aux mesures visant à limiter l’expression des identités religieuses dans l’espace public (comme par exemple l’interdiction des prières de rue, des cérémonies religieuses dans l’espace public ou encore des signes ostensibles à l’école publique), ils ont un jugement moins positif sur la laïcité que les plus âgés, car ils la perçoivent davantage comme limitant la liberté individuelle. Ces chiffres, qui recoupent des données remontant du terrain scolaire, ont donné naissance à des articles de presse (Chaulet, 2021 ; Mathoux, 2021 ; Quéméner, 2021 ; Woessner, 2021), à des rapports (Obin, 2021) ainsi qu’à des essais (Couturier, 2021 ; Dabi, 2021 : 39–43) qui diagnostiquent, en la déplorant, une « fracture » générationnelle, dont le système éducatif français serait le premier responsable.
L’objectif de notre article consiste à explorer une piste interprétative peu présente dans le débat public français, et que l’on peut exprimer sous forme de question : et si l’écart qui s’est creusé entre les 18–30 ans et le reste de la population était lié à la mondialisation ? Notre hypothèse est inspirée de travaux étudiant la place des jeunes dans le processus d’augmentation des flux transnationaux d’humains, de marchandises, de capitaux et d’informations. Ceux-ci montrent que les moins de 30 ans sont aux avant-postes du décloisonnement de la planète (Beck et Beck-Gernsheim, 2009 ; Cicchelli et Octobre, 2019 : 5 ; Edmunds et Turner, 2005) et que cette position contribue à renforcer leur autonomie cognitive et éthique (Cole et Durham, 2008 ; Nilan et Feixa, 2006). En diversifiant les interactions sociales, en élargissant à l’échelle du monde les sources d’information potentiellement disponibles, la mondialisation relativise le poids des valeurs héritées et de leurs mécanismes de transmission (Kirmse, 2013 ; Suchday et al., 2018). Selon l’historienne Ludivine Bantigny, les supports et les contenus médiatiques des nouveaux médias globaux, utilisés par les moins de 30 ans, créent un rapport au monde spécifique : « Il y a des références générationnelles que les autres générations ne maîtrisent absolument plus » (citée par (Truong, 2023)).
Notre postulat selon lequel il existerait un lien entre la mondialisation et l’écart intergénérationnel sur la laïcité est également étayé avec des résultats d’études portant sur les dynamiques du religieux dans un contexte globalisé. Certains montrent que la mise en contact généralisée des traditions a un effet déstabilisant sur les cultures nationales, qui peut conduire à la mobilisation d’une version défensive et fondamentaliste de la religion vue comme constitutive de l’identité du groupe ethnique (Micklethwait et Wooldridge, 2003 ; Robertson, 2003). D’autres soulignent que les systèmes religieux peuvent aussi être réaménagés dans un sens œcuménique pour intégrer les apports venus de l’extérieur. Ils délivrent alors un message qui légitime le pluralisme à partir de leur propre tradition (Beyer, 1994 : 26–33). Transposés à la France, ces résultats nous amènent à interpréter les tensions générationnelles autour de la laïcité (qui, en droit, est un principe, mais qui, dans les faits, est aussi une valeur, voire une « religion civile » (Chelini-Pont, 2010 ; Roman, 1991)) comme le résultat de deux formes divergentes d’adaptation à la mondialisation : les plus âgés tendraient à défendre la culture française qu’ils ont connue, et dont la laïcité est devenue l’un des marqueurs les plus forts, par la mise en avant d’une version « raidie » de celle-ci. Les plus jeunes, dont le système de valeurs n’est pas encore stabilisé (Mannheim, 2005), tendraient à concevoir la laïcité d’une manière « ouverte », par confrontation de ce qui leur est transmis à l’école ou dans leurs familles avec les contenus auxquels ils ont accès sur Internet, les pratiques qu’ils découvrent en voyageant, ou les échanges qu’ils ont avec des pairs beaucoup plus divers que ne l’étaient ceux de leurs parents il y a trente ou quarante ans.
Après un point méthodologique, nous analyserons le rapport des jeunes Français à la laïcité, puis à la mondialisation. Nous montrerons ensuite que ces deux variables interagissent avant de nuancer cette affirmation.
Méthodologie
Notre protocole expérimental repose principalement sur une enquête quantitative que nous avons co-construit avec l’aide d’un institut de sondage. Celle-ci a été administrée en ligne du 14 au 16 juin 2023 auprès d’un échantillon de 1 000 individus, représentatif de la population des 18–30 ans en France. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas appliquée aux variables suivantes : genre croisé par âge (en deux tranches : 18–24 ans et 25–30 ans) ; catégorie socio-professionnelle de la personne de référence ; région de résidence. Le rapport d’enquête, qui donne toutes les précisions méthodologiques, ainsi que les résultats clés, est disponible en ligne. 1 Le principal objectif du sondage consistait à évaluer l’impact de la mondialisation sur le rapport des jeunes Français à la laïcité, en mesurant, par croisement de variables, l’influence des migrations, des expériences de mobilité, de l’exposition aux flux transnationaux d’information et de l’immersion dans des environnements multiculturels sur les représentations relatives à la gestion du religieux par les pouvoirs publics. Certaines questions étaient inédites, d’autres barométriques, c’est-à-dire déjà posées dans de précédents sondages, afin de permettre des comparaisons.
L’élaboration et l’administration du questionnaire ont été précédées et suivies par des observations et des entretiens avec des individus se rattachant à notre groupe cible. Cette première investigation qualitative nous a permis de formuler des questions et de tester des hypothèses. Deux terrains ont été particulièrement utiles : le premier a eu lieu du 24 au 28 avril 2023 à Gand en Belgique, dans le cadre d’une rencontre de cinq jours financée par le programme Erasmus +, qui réunissait des étudiants de France et de huit autres pays d’Europe. Il nous a été donné d’observer le comportement des étudiants français durant cette formation dédiée à la gestion de la diversité en contexte scolaire. Le second a eu lieu du 25 juillet au 7 août 2023, dans le cadre des Journées mondiales de la jeunesse organisées à Lisbonne par l’Église catholique. Embarqué dans une délégation de pèlerins du diocèse de Bordeaux, Charles Mercier a profité des longs trajets en bus pour interroger, dans le cadre d’entretiens semi-directifs, les jeunes participants, très majoritairement catholiques, sur leur rapport à la laïcité. Il a pu poser en situation de face-à-face certaines des questions du sondage auxquelles les membres de l’échantillon représentatif avaient répondu derrière leur écran, et pu ainsi questionner les enquêtés sur les raisons de leurs positionnements, et la manière dont ils articulaient leurs réponses les unes aux autres. Il a aussi observé la façon dont le séjour dans un autre pays, et les échanges avec des personnes d’autres cultures (non seulement les hôtes portugais, mais aussi les jeunes des autres pays), modifiaient ce rapport à la laïcité. Cette expérience immersive a permis de saisir, d’une manière très complémentaire au sondage, l’univers mental d’une partie de la jeunesse française, et l’impact de la traversée des frontières en termes de réagencement de valeurs.
Les 18–30 ans, la laïcité et la mondialisation : une double spécificité
Les données que nous avons recueillies dans le cadre du sondage mettent en évidence une double spécificité des 18–30 ans par rapport à leurs aînés, dans leur rapport à la laïcité d’une part, à la mondialisation d’autre part.
Les jeunes et la laïcité : quelle fracture générationnelle ?
Concernant la manière de définir la laïcité, on retrouve dans le sondage de juin 2023 l’écart générationnel que Dabi (2021 : 166) a récemment mis en évidence, à travers une comparaison de deux enquêtes administrées à l’automne 2020, dans un contexte marqué par l’assassinat de Samuel Paty (16 octobre 2020). La première montrait que la population générale tendait à concevoir la laïcité comme un moyen de cantonner l’influence de la religion à la fois dans le champ politique et social. 2 La seconde montrait que les 18–30 ans tendaient au contraire à la percevoir comme un outil permettant d’une part l’égalité entre les religions et d’autre part la liberté de conscience 3 . Ces tendances sont confirmées avec quelques nuances, dans notre sondage (voir Tableau 1).
Pour vous, aujourd’hui, le principe de laïcité, c’est avant tout….
Cette conception plus libérale de la laïcité est confirmée de manière spectaculaire par le positionnement des 18–30 ans vis-à-vis du port de signes religieux ostensibles dans le champ professionnel ou scolaire. Le sondage fait apparaître, quel que soit le statut des personnes concernées, un petit tiers de défavorables et une petite moitié de favorables. Il est à noter qu’un quart se dit indifférent à cette question (voir Tableau 2).
Personnellement, êtes-vous favorable ou opposé au port de signes religieux ostensibles (ex : grande croix, voile, kippa, turban, soutane, kesa, etc.) ?
Il est intéressant de relever que l’état de la législation a une influence modérée sur les réponses. Alors que les signes ostensibles sont interdits dans les lycées publics depuis la loi du 15 mars 2004, et que les fonctionnaires, en tant que représentants de l’État, sont astreints à une neutralité stricte par le code de la fonction publique, la loi n’interdit pas les signes religieux en entreprise. Or les répondants, comme les autres Français, ne font pas de différence significative entre ces trois contextes.
L’écart avec les réponses de l’ensemble de la population est abyssal, de l’ordre d’un pour deux ou d’un pour trois. 4 En effet, les Français dans leur ensemble sont moins d’un quart à adhérer au port de signes religieux par les salariés des entreprises privées (24 %) ou par les agents des services publics (21 %). Il est à noter cependant que la réponse des 18–30 de 2023 concernant la neutralité en entreprise est proche de celle de l’ensemble des Français de 2005 (alors défavorables à 51 % à la prohibition des signes religieux pour les salariés du privé). 5 Ce n’est qu’à partir de fin 2015 que ce taux a spectaculairement baissé. On peut se demander si les attentats de janvier et de novembre 2015 commis au nom de l’islam, et les discours restrictifs qu’ils ont entraînés dans l’espace public, n’ont pas eu des impacts différenciés selon l’âge. L’impact de l’ « inflexion sécuritaire » (Portier, 2016 : 243–310) semble avoir été moins important sur la laïcité des jeunes que sur celle de leurs aînés.
La comparaison avec l’enquête Ifop pour Droit de vivre, le magazine de la Licra, administrée en janvier 2021 auprès de 15–18 ans 6 , fait en revanche apparaître de fortes convergences. 52 % des répondants étaient favorables (contre 48 % opposé) au port de signes religieux ostensibles par les élèves des lycées publics, et 49 % (contre 51 % opposé) par les agents des services publics. Dans la mesure où notre enquête offrait la possibilité d’un positionnement neutre (ni favorable, ni opposé), on peut estimer que le libéralisme vestimentaire des 18–30 ans de 2023 est aussi, voire plus prononcé, que celui des 15–18 ans interrogés en 2021.
Enfin, l’enquête confirme ce qui avait déjà été établi dans un sondage Ifop pour Marianne en octobre 2021, 7 à savoir qu’une large majorité des 18–30 considère que la laïcité est « instrumentalisée par des personnalités politiques et des journalistes qui veulent en fait dénigrer les musulmans » (voir Tableau 3). Par rapport aux résultats précédents, le sondage de 2023 semble montrer une progression de ce sentiment, dans la mesure où la proportion de réponses « d’accord » augmente de 3 points, et celle de « pas d’accord » diminue de 14 points, alors même que l’introduction d’une catégorie « ne sait pas » (11 % des réponses) aurait dû mécaniquement les faire diminuer toutes les deux. Le nombre de jeunes tout à fait d’accord (27 % contre 18 %) est en progression de neuf points.
On entend parfois que « la défense de la laïcité est instrumentalisée par des personnalités politiques et des journalistes qui veulent en fait dénigrer les musulmans ». Êtes-vous d’accord ou pas avec cette affirmation ?
Deux données du sondage viennent cependant complexifier le tableau. A la question « la pratique de la laïcité devrait-elle évoluer en France vers plus de tolérance ou plus de fermeté ? », il n’y a pas, contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre, de majorité qui se dégage pour un tournant libéral. Seuls 24 % des enquêtés sont favorables à une plus grande « tolérance » des expressions religieuses, contre 29 % qui voudraient plus de « fermeté » (voir Tableau 6). Si ce chiffre est à mettre en perspective avec les 34 % favorables au statu quo, il n’en reste pas moins que la « fermeté » apparaît plus attractive que la tolérance. En matière de laïcité, il semble y avoir, chez les 18–30 ans, une coexistence de deux demandes apparemment contradictoires : davantage d’accommodements dans les situations concrètes, comme, par exemple, le port de signes religieux en contexte scolaire ou professionnel (qui, potentiellement, mettent en jeu des camarades de classe ou des collègues) d’une part ; davantage de régulation sur le terrain plus désincarné du futur désirable d’autre part. On retrouve ici le paradoxe mis en évidence dans la dernière édition de l’enquête sur les valeurs ainsi que dans l’enquête récente sur la communauté étudiante de Sciences Po Paris. Ces recherches enregistrent l’augmentation concomitante, notamment chez les jeunes, du libéralisme des mœurs d’une part, et de la demande d’autorité et d’ordre d’autre part (Foucault et Muxel, 2022 : 152–153 ; Galland, 2019).
Les jeunes et la mondialisation, une autre spécificité
Concernant la mondialisation, que l’on peut définir comme le processus d’augmentation des flux transnationaux, qui tend à transformer le monde en une seule place (Robertson, 1987), les données de notre enquête semblent indiquer que la plupart des 18–30 ans y sont intégrés (voir Tableau 4, colonne 2). 63 % des répondants déclarent avoir grandi dans un environnement multiculturel, 65 % envisagent de vivre un jour à l’étranger, 71 % échangent, dans la vraie vie ou sur Internet, avec des personnes étrangères vivant en France ou à l’étranger (dont 76 %, soit 53 % des répondants, plus d’une fois par mois). Concernant l’anglais, seuls 10 % des répondants déclarent ne pas du tout le parler. L’addition des niveaux intermédiaire, avancé et bilingue fait arriver à un total de 60 % de 18–30 capables d’utiliser la langue de la mondialisation. On peut supposer, au regard d’une enquête de 2021 qui mettait en évidence un écart de 20 points entre les 18–24 ans et l’ensemble de la population française quant au sentiment de maîtrise de l’anglais 8 , que ce chiffre est très au-delà de celui que l’on aurait constaté dans la population générale si on l’avait interrogée simultanément.
Indicateurs du niveau d’intégration dans le processus de mondialisation.
Dans un sondage administré en juin 2012, 33 % des 18–24 ans de l’époque (qui sont les 29–35 ans de juin 2023) se reconnaissaient dans l’affirmation « la mondialisation est un sujet auquel vous êtes personnellement confronté » (contre 20 % pour l’ensemble des Français et 22 % des 25–34 ans). 9 On peut conjecturer que, du fait de la plus grande familiarité des jeunes avec les innovations technologiques de la mondialisation, du fait aussi de la nécessité qui est la leur de s’internationaliser pour entrer dans la vie active, cet écart perdure, même si le curseur s’est sans doute déplacé vers des chiffres plus élevés, en raison du vieillissement des premières cohortes ayant grandi dans un monde décloisonné.
Il ne faudrait pas pour autant faire des 18–30 un groupe uniformément mondialisé. Deux critères notamment sont moins partagés. Quant au fait d’être personnellement concerné par l’augmentation des flux migratoires, notre enquête révèle que 14 % des enquêtés sont nés hors de France, un chiffre légèrement supérieur à la moyenne nationale (12,8 % en 2021) 10 , et que seuls 25 % d’entre eux ont au moins l’un de leurs deux parents nés à l’étranger. De même, le sondage révèle que seuls 37 % des enquêtés ont effectué au moins une mobilité de plus de trois mois à l’étranger. Parmi ces 37 %, 42 % (soit 15,54 % de l’échantillon) ont bénéficié d’un financement de l’Union européenne. Mis en perspective historique, ce chiffre est significatif : pour plus d’un tiers des jeunes Français, la mobilité internationale est désormais une réalité, alors qu’elle était étrangère au parcours de la plupart de leurs parents ou de leurs grands-parents. Mais, ramenée à l’ensemble de la classe d’âge, cette donnée souligne que la « génération Erasmus » est une expression trop englobante : les 18–30 ans d’aujourd’hui n’ont pas tous, loin sans faut, expérimenté l’Auberge espagnole.
Ces différenciations internes au sein de l’échantillon ont conduit l’institut de sondage avec lequel nous avons travaillé à attribuer un score à chacune des réponses aux questions indiquant un élément d’intégration à la mondialisation (voir Tableau 4, colonne 3).
En fonction de ses réponses aux items, chaque répondant a obtenu un score, dont la moyenne était de 4,51. Des sous-groupes relativement équivalents ont ensuite été constitués en fonction de ces scores (voir Tableau 5).
Constitution des groupes en fonction du score.
Il est à noter que l’âge entre peu en compte dans la constitution de ces groupes, de même que le sexe. En revanche, on peut relever l’importance des ancrages géographiques, avec une surreprésentation, dans le groupe des très mondialisés, des ressortissants de l’Île-de-France (37 % contre 24 % pour la moyenne), et des habitants des villes de plus de 100 000 habitants (75 % contre 57 %). On constate une légère surreprésentation des CSP + dans le groupe des jeunes assez ou très intégrés à la mondialisation (54 % et 51 % contre 44 %). Il ne faut pas pour autant en déduire que le quatrième quartile est composé exclusivement d’individus privilégiés. Des enfants issus de l’immigration, ayant séjourné « au pays », et ayant grandi dans un grand ensemble multiethnique en font également partie. Cet agrégat est celui dans lequel on retrouve une surreprésentation à la fois des répondants ayant un niveau inférieur au brevet, et des répondants ayant un niveau supérieur ou égal à bac +3. La catégorie rassemble donc des individus qui appartiennent à des milieux sociaux très différents, mais qui ont en commun d’être concernés dans leur itinéraire de vie par la mondialisation, pour les uns d’une manière sans doute pour partie subie, pour les autres d’une manière sans doute pour partie choisie.
Les questions indicatrices d’une intégration « objective » dans la mondialisation ont été complétées par une question permettant d’évaluer le rapport « subjectif » à un monde décloisonné. Dans notre sondage, 63 % des jeunes Français se « sentent à l’aise dans un monde aux frontières ouvertes » (dont près d’un tiers très à l’aise). Le chiffre est à rapprocher de celui obtenu dans le cadre d’un sondage de 2020, dans lequel le mot mondialisation recueillait 60 % d’opinions favorables chez les 18–30 ans, ce qui en faisait le mot le plus positivement évalué 11 . Le périmètre de notre enquête ne nous permet pas de comparer avec la réponse des autres adultes, mais un décalage générationnel assez net entre les jeunes adultes et le reste des Français a déjà été documenté dans deux études. La première, datée de 2018, montrait que les moins de 35 ans avaient une meilleure opinion de la mondialisation (48 %) que la moyenne des Français (38 %), et qu’ils étaient comparativement beaucoup plus optimistes quant aux effets de celle-ci sur leur propre avenir (48 % contre 35 % pour l’ensemble de la population, soit 13 points d’écart, et 24 % pour les 50-64 ans, soit 24 points d’écart) 12 . La seconde, publiée par l’Institut Montaigne en 2022, donnait à voir des 18–24 ans beaucoup moins favorables que les autres tranches d’âges à l’arrêt complet de l’immigration (39 % contre 69 % des « boomers »), à la forte taxation des importations (43 % contre 78 %) ou à l’interdiction des délocalisations (56 % contre 90 %) (Galland et Lazar, 2022 : 88–89).
Ces données semblent confirmer empiriquement l’hypothèse selon laquelle les jeunes sont davantage insérés dans la mondialisation que leurs aînés, et qu’ils développent avec elle un rapport globalement positif. Ce constat appelle cependant quelques correctifs, dans la mesure où, lors des deux dernières élections présidentielles, les choix électoraux d’une partie de cette classe d’âge paraissaient indiquer une forme d’attirance pour les programmes dénonçant la globalisation et ses effets, selon une perspective nationaliste ou anticapitaliste. En 2017 13 comme en 2022, 14 les jeunes ont davantage porté leurs suffrages vers les candidats dits « populistes », à savoir Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, que vers le candidat dit « mondialiste », à savoir Emmanuel Macron. Le phénomène s’est amplifié entre 2017 et 2022, au profit principalement de l’extrême droite. En 2022, Marine Le Pen réalise des scores supérieurs de 5 points à son résultat (23 %) chez les 18–24 ans (28 %). Chez les 25–34 ans, sa surperformance atteint les 10 points (33 %) (Lardeux and Tiberj, 2022 : 3). Selon Jean-Yves Camus, le comportement électoral de cette seconde sous-catégorie, qui correspond aux jeunes actifs, est lié aux multiples difficultés propres à l’entrée dans la vie active, mais aussi à « un sentiment d’aliénation et de pertes de repères culturels dans le contexte d’une mondialisation qui va trop vite pour eux » (Mangin, 2022). Ces données semblent indiquer une forme d’ambivalence chez les milléniaux, et l’adhésion d’une minorité significative d’entre eux aux discours altermondialistes et plus encore identitaires, très présents sur Internet et notamment sur les réseaux socio-numériques qu’ils fréquentent plus assidûment que leurs aînés (Conge, 2022 ; Delbecque, 2020 ; Marty et al., 2022).
Les effets de l’inscription dans la mondialisation sur les rapports à la laïcité
Ces deux spécificités générationnelles, concernant la mondialisation d’une part, la laïcité d’autre part, sont-elles interreliées ? Pour tenter de répondre à cette question, nous allons maintenant croiser le degré d’intégration à la mondialisation et les réponses relatives à la laïcité.
L’impact sur les positions relatives à l’application du principe de laïcité
Le niveau d’inscription dans la mondialisation a peu d’impact sur les façons de définir la laïcité. Il ne suscite en effet pas de différence significative dans les réponses à la question « Pour vous aujourd’hui, le principe de laïcité, c’est avant tout… ». En revanche, son incidence est importante quand on se place sur le plan des applications concrètes. Le groupe des plus mondialisés accepte davantage le port de signes religieux par les salariés des entreprises privées (+ 14 points par rapport à la moyenne des 18–30 ans), par les agents du service public (+ 13 points) et par les élèves des lycées publics (+ 11 points).
Ce positionnement ne s’explique pas par une moindre adhésion à la laïcité. Au contraire, 72 % des très mondialisés, contre 67 % pour la moyenne de l’échantillon, en ont une image positive. Il ne s’explique pas non plus une moindre connaissance du principe. 65 % de ceux qui ont un indice élevé de mondialisation répondent « oui, tout à fait » à la question « la laïcité est un mot que vous avez l’impression de connaître et de comprendre », contre 48 % de ceux qui ont un indice faible, et 56 % de la moyenne de l’échantillon. L’inscription dans la mondialisation ne semble ainsi pas menacer l’acquisition de connaissances relatives aux valeurs et aux principes de la République, et semble même la stimuler. On peut supposer que vivre dans un environnement global et multiculturel confronte à des situations de diversité religieuse qui mettent en jeu le principe de laïcité et qui, par conséquent, poussent à le découvrir et à se l’approprier (Mercier, 2020 : 115).
N’étant le symptôme, ni d’un rejet, ni d’une méconnaissance de la laïcité, le libéralisme des très mondialisés en matière de signes religieux semble surtout le fruit d’une interprétation différente, en partie provoquée par la traversée des frontières, et la découverte d’autres modèles de gestion des religions dans l’espace public, dont 62 % (contre 49 % pour l’ensemble de l’échantillon) estiment avoir une « bonne connaissance ». Mis en comparaison avec les systèmes des autres pays, certains aspects du cadre français, notamment ceux postérieurs à 2004 concernant les règles vestimentaires à l’école ou dans la rue, apparaissent comme des exceptions, voire des anomalies. Dans le monde anglo-saxon, l’interdiction du voile est souvent perçue comme la manifestation d’une attitude post-coloniale, reflétant la difficulté de la France à accorder la pleine citoyenneté aux descendants de ses anciens sujets (Scott, 2009). Les jeunes Français très mondialisés semblent sensibles à ce discours, puisqu’ils sont 70 % (contre 44 % des peu mondialisés) à considérer que la laïcité est instrumentalisée pour dénigrer les musulmans. Les plus mondialisés semblent en fait retenir de la laïcité ce qu’elle a de commun avec les dispositifs de régulation du religieux dans les autres démocraties libérales, à savoir ses finalités (la liberté de conviction, et l’égalité entre les citoyens quelles que soient leurs appartenances).
En cela, la mondialisation semble avoir un effet de relativisation et de fragilisation des spécificités françaises, qu’une majorité de jeunes semble d’ailleurs juger inéluctable. Dans un sondage Opinionway-Printemps de l’économie de mars 2018, 54 % des moins de 35 ans adhéraient à l’affirmation selon laquelle « à cause de la mondialisation, toutes les sociétés se ressembler[aie]nt ». Ils étaient même 64 % à considérer que le développement d’Internet et des réseaux sociaux conduisait à l’adoption, à l’échelle internationale, des mêmes pratiques culturelles 15 . Pour ce qui concerne les identités religieuses, l’espace numérique mondialisé, où les internautes affichent publiquement leurs convictions, rend moins compréhensibles les dispositions qui limitent leur affichage dans une portion de l’espace public (Galland et Lazar, 2022).
L’impact sur les souhaits d’évolution
Concernant la question de savoir si, envers les expressions des identités religieuses dans la société, la laïcité devrait évoluer vers plus de tolérance ou de fermeté, l’inscription dans la mondialisation fait principalement diminuer la catégorie de ceux qui ne souhaitent pas ou ne savent pas se positionner (22% chez les faiblement intégrés, 8 % chez les très intégrés), peut-être parce qu’elle augmente le sentiment de compétence. Cet amenuisement profite à la catégorie de ceux qui souhaitent plus de tolérance, qui passe de 21% chez les peu intégrés à 25 chez les très intégrés (+4 points), mais surtout à la catégorie de ceux qui veulent plus de fermeté, qui passe de 25 % chez les peu intégrés à 33 % chez les très intégrés (+8 points) (voir infra Tableau 6).
Souhait d’évolution de la laïcité (tolérance/fermeté) en fonction de l’indice d’inscription dans la mondialisation.
Ces résultats, contre-intuitifs, se retrouvent de manière plus marquée dans la question relative au souhait d’évolution des relations entre les institutions publiques et les cultes. Là encore, l’augmentation de l’indice d’inscription dans la mondialisation provoque la décrue de ceux qui ne veulent ou ne savent pas se positionner. Mais la proportion de ceux qui penchent vers plus de coopération restant stable, c’est la catégorie de ceux qui souhaitent plus de séparation qui profite de cette dynamique : 33 % des très mondialisés inclinent vers cette solution, contre 22 % des peu mondialisés, soit 11 points d’écart (voir Tableau 7).
Souhait d’évolution de la laïcité (coopération/séparation) en fonction de l’indice d’inscription dans la mondialisation.
Les très mondialisés semblent porter en eux la contradiction apparente, relevée plus haut, entre une attitude libérale en matière de signes religieux, et un souhait de laïcité plus stricte. Cette dualité ne semble pas motivée par une inquiétude d’ordre identitaire face aux effets des migrations et des brassages culturels induits par la mondialisation. À la question demandant de se positionner sur une échelle allant de 1 (signifiant l’adhésion totale à la proposition « l’identité de la France est en train de disparaître) à 6 (signifiant l’adhésion totale à la proposition « l’identité de la France se réinvente sans cesse »), la moyenne du score des jeunes assez ou très inscrits dans la mondialisation (3,91 et 3,88) est supérieure d’un point à celle des jeunes moyennement ou peu inscrits dans la mondialisation (2,91). De même, les jeunes ayant un indice élevé d’inscription dans la mondialisation sont 54 %, contre 20 % de ceux qui ont un indice faible, à évaluer positivement l’impact des immigrés en France. En revanche, l’inclination plus forte des très mondialisés pour une laïcité plus drastique peut peut-être être mise en lien avec leur connaissance plus ou moins directe de situations étrangères où le retour du religieux semble menacer les libertés. De fait, ceux qui ont effectué plusieurs séjours de plus de trois mois consécutifs à l’étranger sont légèrement surreprésentés dans la catégorie des répondants pour qui la laïcité consiste à « faire reculer l’influence des religions dans la société » (19 % contre 15 % pour la moyenne). Les très mondialisés opéreraient une distinction entre le religieux « léger », celui qui concerne les individus, qui devrait être accepté, et le religieux « lourd », celui des communautés et des institutions, qui devrait être jugulé.
On peut formuler une autre hypothèse, partiellement incompatible avec celle qui vient d’être énoncée, car elle repose sur le postulat d’une acceptation plus forte, par les très mondialisés, de l’hétéronomie propre à la plupart des traditions religieuses. Cette conjecture s’appuie sur des données du sondage qui montrent que les très mondialisés accordent plus d’importance au groupe que les peu mondialisés : 52 % contre 28 % inclinent vers la proposition selon laquelle « réussir sa vie, c’est d’abord se donner et s’engager pour un collectif qui nous dépasse » (plutôt que vers la proposition « réussir sa vie, c’est d’abord répondre à ses propres intérêts »). De même, ils penchent davantage que leurs co-générationnaires peu mondialisés (52 % contre 21 %) vers la phrase « les individus devraient respecter une morale et des traditions qui s’imposent à tous » (plutôt que vers la phrase « Les individus devraient décider par eux-mêmes, en fonction de leurs convictions »). L’insertion dans la mondialisation semble aller de pair avec la demande de cadres structurants, qui peuvent prendre la forme de communautés ou de normes, comme si l’expérience d’un « monde liquide », où les hommes, les marchandises et les informations sont dans un perpétuel mouvement, suscitait le besoin d’ancrages.
L’inscription dans la mondialisation, variable déterminante ou déterminée des conceptions de la laïcité ?
À ce stade de l’analyse, on observe une corrélation entre niveaux d’inscription dans la mondialisation et rapports à la laïcité, selon des directions qui ne sont pas convergentes. Pour consolider l’hypothèse d’une interrelation, il nous examiner s’il n’y aurait pas d’autres variables plus déterminantes dans le rapport des jeunes à la laïcité, et s’il n’y aurait pas une variable intermédiaire cachée, qui serait davantage explicative.
L’impact des autres variables
Si l’on reprend les réponses aux différentes questions visant à mettre à jour les rapports à la laïcité, on peut remarquer que la religion ou le positionnement politique interviennent parfois plus significativement que l’inscription dans la mondialisation. Ce n’est pas le cas pour la définition du principe de laïcité, mais cela se vérifie pour la question des signes religieux, pour laquelle la variable religieuse apparaît la plus discriminante. Concernant leur port en entreprise, 65 % de ceux qui répondent « oui tout à fait » à la question « croyez-vous en Dieu ? » y sont favorables, soit un écart de 19 points avec la moyenne qui se situe à 45 % (alors que l’inscription forte dans la mondialisation ne génère que 14 points d’écart). En termes d’appartenance religieuse, l’écart est relativement faible chez les catholiques (51% de favorables, soit 6 points de plus que la moyenne), mais très important chez les musulmans (73 % de favorables, soit 28 points de plus que la moyenne). L’affiliation à l’islam apparaît ici comme la variable la plus prédictive. Le facteur politique joue également, mais légèrement moins que l’inscription forte dans la mondialisation. Le positionnement politique aux extrêmes est en effet corrélé avec une tolérance accrue vis-à-vis des signes religieux en entreprise (56 %, soit 11 points d’écart, pour les jeunes très à gauche, 54 %, soit 9 points d’écart, pour les jeunes très à droite). En revanche, la CSP, le sexe, l’âge et le niveau de diplôme ne sont pas discriminants.
On retrouve les mêmes tendances sur la question de l’instrumentalisation de la laïcité par des personnalités politiques et des journalistes pour dénigrer les musulmans. Par rapport aux réponses « plutôt d’accord » ou « tout à fait d’accord », qui fédèrent 60 % de l’échantillon, la religion apparaît déterminante : l’appartenance à l’islam suscite en effet un écart de 27 % (87 % d’accord). Viennent ensuite la sensibilité politique (le positionnement très à gauche provoque une augmentation de 23 points dans les catégories d’accord) et le niveau de diplôme (ceux qui ont un diplôme inférieur au brevet sont 73 % à être d’accord avec cette affirmation). L’inscription élevée dans la mondialisation (70 % d’accord) n’arrive qu’en quatrième position parmi les variables créant un écart avec la moyenne, juste devant la CSP (les CSP+ étant d’accord à 65 % alors que les CSP – ne le sont qu’à 56 %).
Concernant les souhaits d’évolution de la laïcité, ce sont les clivages politiques et, dans une moindre mesure, religieux, qui apparaissent les plus lourds. Sur l’échelle de fermeté vis-à-vis à de l’expression des identités religieuses, les jeunes « très à gauche » ont une note de 2,49/7, alors que les jeunes très à droite ont une note de 5,63/7, soit un écart de 3,14 points. Les catholiques ont un score de 4,45/7, les sans religion de 3,95/7, alors que celui des musulmans s’établit à 3,40/7 (soit plus d’un point d’écart avec les catholiques). La divergence provoquée par la mondialisation est moindre (score de 3,97 chez les peu mondialisés, de 4,11 chez les très mondialisés) car, parmi les seconds, l’augmentation du nombre d’individus favorables à la fermeté est partiellement contrebalancée par l’accroissement un peu moindre des individus favorables à la tolérance.
On retrouve le même phénomène sur l’échelle de souhait de séparation entre institutions politiques et organisations religieuses.
On peut dès lors se demander si les positionnements religieux et politiques ne sont pas, pour les conceptions de la laïcité, des variables plus déterminantes que l’inscription dans la mondialisation. On peut pousser la critique plus loin et se demander si la variable mondialisation n’est pas une variable religieuse cachée. Les jeunes musulmans étant davantage issus de l’immigration, ayant plus fréquemment grandi dans des quartiers multiculturels que l’ensemble des 18–30 ans, échangeant plus souvent avec des personnes étrangères, sont proportionnellement plus nombreux à être très mondialisés (42%) que la moyenne de l’échantillon (22 %). Par voie de conséquence, l’islam fédère 22 % des jeunes très mondialisés (contre 12 % de l’échantillon total). On observe le même phénomène pour les protestants (à 83 % évangéliques dans le sondage) : alors qu’ils ne constituent que 2,3 % de l’échantillon, ils représentent 6,4 % des très mondialisés. Les catholiques sont quant à eux très légèrement sous-représentés dans cette catégorie (16,8 contre 18 %) au sein de laquelle ce sont surtout les sans-religion qui sont proportionnellement moins nombreux (34,4 % contre 51,7 %). C’est donc assez logiquement qu’on observe, dans le quartile le plus mondialisé, des chiffres bien supérieurs à la moyenne pour la croyance en Dieu (62 % contre 43 %, soit 19 points d’écart), l’assistance à un service religieux au moins une fois par semaine (31 % contre 17 %), l’importance de la religion dans la vie personnelle (51 % contre 31 %).
Des expériences de mondialisation inégalement transformatives
Faut-il en conclure que l’approche différente des jeunes très mondialisés vis-à-vis de la laïcité serait un artefact, et camouflerait l’approche spécifique des musulmans, et dans une moindre mesure des évangéliques, vis-à-vis de ce principe ? La question est pour partie vaine : si les jeunes Français les plus mondialisés sont aussi, en tendance, ceux qui appartiennent le plus aux religions émergentes en France, c’est parce que ces caractéristiques sont les deux faces d’une même médaille que l’on peut choisir d’observer d’un côté ou de l’autre. C’est en effet en grande partie à partir des flux humains nourris par la mondialisation que l’islam et le pentecôtisme se sont développés en France. Au-delà des migrations, la plus grande religiosité des très mondialisés, quelle que soit leur histoire familiale, peut s’expliquer par le fait que les Français vivent dans un pays plus sécularisé que la moyenne à l’échelle du monde. On peut supposer que l’ouverture internationale, à travers, par exemple, la rencontre d’étrangers pour qui la religion est comme « naturelle », ou la consommation de contenus culturels imprégnés d’une religiosité diffuse, tend à les rendre plus ouverts que leurs compatriotes aux questions spirituelles. Cela confirmerait empiriquement les travaux qui voient dans la mondialisation une opportunité pour les religions (Casanova, 2001). Si la forte intégration dans la mondialisation et la haute religiosité sont systémiquement liés, la mondialisation a bien un effet sur le rapport des jeunes Français à la laïcité.
Un autre élément qui réhabilite notre hypothèse de départ, c’est que l’inscription dans la mondialisation suscite une dynamique analogue, quelle que soit l’appartenance religieuse, alors même que les chiffres initiaux diffèrent. Chez les catholiques comme chez les musulmans, on observe une corrélation entre l’augmentation de l’indice d’inscription dans la mondialisation et le taux d’acceptation des signes ostensibles au lycée public. Il est intéressant d’ailleurs de noter que la dynamique est plus forte chez les catholiques, puisque le score d’acceptation y est supérieur de 36 points chez les très mondialisés que chez les peu mondialisés (alors que l’écart n’est que de 12 points chez les musulmans). Un phénomène analogue peut-être observé sur le sentiment d’instrumentalisation de la laïcité pour dénigrer les musulmans, pour lequel la mondialisation semble créer un effet d’assentiment beaucoup plus fort chez les catholiques que chez les musulmans. Autre élément intéressant : en tendance, l’inscription dans la mondialisation va de pair, chez les catholiques comme chez les musulmans, avec une aspiration croissante à la fermeté et à la séparation, mais, cette fois-ci, la dynamique est plus marquée chez les musulmans (voir Tableau 8). Dans les deux cas, la mondialisation tend à rapprocher les positionnements des groupes religieux vers plus de tolérance pratique, et vers une conception plus stricte de la laïcité.
Effet comparé de l’intégration dans la mondialisation sur le rapport des catholiques et des musulmans à la laïcité.
On retrouve des effets de convergence analogues en comparant l’impact de la mondialisation chez les jeunes en fonction de leur positionnement politique. Concernant l’acceptation du port de signes ostensibles au lycée public, le passage de la catégorie peu mondialisée à la catégorie très mondialisée crée une augmentation de 5 points chez ceux qui se disent à gauche, de 25 points chez ceux qui se disent au centre et à droite, et de 51 points chez ceux qui se disent très à droite. Il y a comme une convergence des mondialisés sur cette question de laïcité pratique, par-delà les ancrages idéologiques.
Le niveau d’inscription dans la mondialisation semble donc bien avoir un impact sur les rapports à la laïcité. Cela dit, parmi les expériences qui entrent en compte dans le calcul de l’indicateur, toutes n’ont pas le même effet. Si l’on revient à la question relative au port de signes religieux ostensibles au lycée public, l’on remarque que c’est, dans l’ordre, la mobilité Erasmus, les séjours à l’étranger de plus de trois mois, les échanges avec des personnes étrangères dans la vraie vie, le fait d’avoir grandi dans un environnement multiculturel, qui font monter le taux d’acceptation (respectivement 66 %, 60 %, 53 %, 49 %, contre 43 % pour l’ensemble de l’échantillon). En revanche, plus les jeunes Français maîtrisent l’anglais, moins ils sont nombreux à approuver les signes ostensibles au lycée. 38 % des « avancés » et 33 % des bilingues seulement y sont favorables. On note que ce sont les expériences qui impliquent des contacts humains, et qui font sortir les jeunes de leur cadre culturel d’origine, qui ont le plus fort impact. Ce résultat est convergent avec une étude menée en 2011 auprès d’étudiants de Hong Kong : c’était la participation à des programmes d’échanges internationaux qui était la variable la plus prédictive d’une attitude non ethnocentrique. Plus que la consommation de contenus culturels globaux via Internet, les rencontres interculturelles étaient celles qui modifiaient en profondeur le point de vue initial, par intégration d’autres visions du monde (Chui et Leung, 2014).
L’effet d’Erasmus peut s’expliquer par le fait que la plupart des pays européens dans lesquels les étudiants partent en mobilité ont une politique de gestion des signes religieux beaucoup plus accommodante qu’en France. Par ailleurs, l’Union européenne a ancré ses programmes d’échanges internationaux dans le paradigme de la « diversité » (Guiraudon, 2009), qui met l’accent sur l’inclusion des minorités ethniques et religieuses et la lutte contre leur discrimination. L’observation, au printemps 2023, d’un stage intensif financé par Erasmus (programme Enlight 18 ), nous a permis de saisir concrètement la manière dont l’ouverture européenne transformait les référentiels des quatre jeunes Françaises qui y participaient. Durant cette semaine, vingt-huit étudiants de neuf universités européennes (dont l’université de Bordeaux), inscrits dans des formations en lien avec les métiers de l’éducation, devaient coopérer, au sein de petits groupes transnationaux, pour résoudre un défi lié à la diversité à l’école. Une des étudiantes françaises, immergée dans le groupe travaillant sur le défi consistant à « permettre aux élèves de toutes ethnies de se sentir accueillis », a proposé de « respecter les règles alimentaires des différentes religions » à la cantine. Plongée dans un autre univers axiologique, elle semblait mettre en arrière-plan les éléments de cadrage réglementaire transmis dans le contexte de formation français (il est possible et même souhaitable d’instaurer un menu de substitution, il est en revanche non conforme à la laïcité d’organiser des menus en fonction des règles religieuses). Autre fait significatif : la proposition d’un groupe d’instaurer un « multicultural day », durant lequel les élèves pourraient expliquer leurs croyances et leurs valeurs, n’a pas perturbé les étudiantes françaises, de même que l’utilisation de visuels avec une écolière vêtue d’un hidjab. Portée par la dynamique de groupe, la délégation bordelaise a participé avec enthousiasme à une formation dans laquelle l’approche des identités religieuses différait significativement de celle de leur pays d’origine.
Le parcours de Cléa, interrogée pendant les JMJ de Lisbonne, illustre autrement comment l’expérience de la mondialisation façonne les vues sur la laïcité. Inscrite en licence de Langues étrangères appliquées à l’université Bordeaux Montaigne, elle a effectué en 2018 une mobilité de six mois en Australie. Elle y a suivi un cours « cultures de la mondialisation » assuré par une professeure « d’origine asiatique », qui voyait la laïcité française comme une « forme de racisme déguisé ». Elle a été frappée par le fait que, dans l’amphithéâtre, chacun se présentait avec ses signes religieux et culturels. Elle-même catholique, elle s’est mise à venir avec un rosaire et un tee-shirt à l’effigie de la Vierge Marie en se « sentant acceptée comme elle était ». Elle déclare avoir compris à ce moment-là qu’il y avait une « spécificité française » en matière de gestion de la religion dans l’espace public. Interrogée cinq ans après son retour en France, elle considère que le modèle australien est plus pertinent que le modèle français qui tend « à stériliser en cachant » et à « empêcher toute forme de liberté ». Elle se déclare favorable à ce que les élèves puissent venir au lycée avec des signes ostensibles 19 .
Conclusion
Par rapport au cadre théorique présenté en introduction, l’analyse des données collectées conduit à reconsidérer le postulat d’une facture générationnelle qui caractériserait, en France, les rapports à la laïcité. La divergence entre les 18–30 ans et le reste de la population est réelle quant à la définition du principe, la tolérance vis-à-vis des signes ostensibles, et le sentiment d’instrumentalisation. En revanche, elle est beaucoup plus ténue si on s’intéresse aux souhaits d’évolution : le désir d’une « laïcité de cohésion » (Portier, 2016 : 256–257) semble constituer une tendance intergénérationnelle, peut-être parce qu’il réfère à un imaginaire profondément ancré dans la culture française, qui continue à se transmettre, non pas malgré, mais grâce à la mondialisation.
En effet, le sondage montre que les jeunes qui y sont très intégrés sont plus nombreux que les jeunes qui y sont peu intégrés à souhaiter que la laïcité évolue vers plus de fermeté et de séparation, tout en étant plus tolérants que leurs co-générationnaires envers le port des signes religieux ostensibles dans l’espace public. La mondialisation semble consolider les racines de la culture française de la laïcité, tout en en orientant les rameaux vers de nouvelles directions. Face aux déstabilisations provoquées par la mise en contact généralisée des cultures, les 18–30 ans mondialisés semblent opérer un double mouvement : l’ancrage dans leur tradition nationale d’une part, l’ouverture aux approches étrangères d’autre part. En ce sens, l’hypothèse selon laquelle la mondialisation créerait chez les moins de 30 ans un rapport au monde spécifique est à nuancer : leur traversée des frontières les éloigne de leurs aînés en matière de tolérance envers l’expression visible de l’identité religieuse par les individus, mais les en rapproche en matière de besoins de valeurs communes.
Les données du sondage conduisent également à reformuler l’hypothèse selon laquelle, dans un contexte globalisé, les jeunes réaménageraient la laïcité française en l’hybridant avec des modèles étrangers, alors que les plus âgés tendraient à la raidir pour la défendre face aux assauts extérieurs. Ces deux stratégies d’adaptation au changement semblent coexister à l’intérieur de chaque génération et, peut-être, de chaque individu. En cela, notre enquête s’inscrit plutôt en faux contre la théorie du « retour du bâton » culturel (cultural backlash) formulée par Norris et Inglehart (2019). Selon les deux politologues, les milléniaux promouvraient le libertarianisme, le cosmopolitisme et l’ouverture à la diversité tandis que les boomers réagiraient en défendant des valeurs autoritaires et en votant pour des partis populistes. Notre étude corrobore plutôt les analyses de Schäfer (2022), pour qui les jeunes adultes défendent à la fois des valeurs « libertariennes » et « autoritaires ». La dichotomie des jeunes Français, telle qu’elle ressort de notre enquête, semble partagée par les autres jeunes Européens qui, dans l’Enquête sur les valeurs, sont les plus ouverts à l’immigration, les plus portés à faire confiance à des personnes d’autres nationalités ou encore les plus ouverts à l’idée d’avoir des voisins étrangers, tout en étant également les plus favorables à la perspective d’avoir à la tête du gouvernement un homme fort qui n’ait pas à se préoccuper du Parlement et des élections, ou un militaire (Halman et al., 2022).
Pour en revenir à notre enquête, il est frappant de voir que l’effet dual de la mondialisation sur les rapports à la laïcité (assouplissement pratique, raidissement théorique) se fait sentir chez les jeunes quelles que soient leurs affiliations religieuses et idéologiques, et contribue à les faire converger. En effet, c’est principalement auprès des catégories les plus conservatrices, ou culturellement majoritaires, qu’elle provoque un assouplissement pratique, et principalement chez les catégories les plus progressistes, ou culturellement minoritaires, qu’elle suscite un raidissement théorique.
La mondialisation, dans laquelle les 18–30 ans sont davantage insérés que les autres adultes, semble fournir un répertoire d’expériences qui favorise une approche spécifique. Cette dernière ne rejette pas l’idée d’une régulation publique ferme des faits religieux, mais considère que celle-ci doit s’appliquer ailleurs que dans le domaine des signes ostensibles. Si nous sommes dans une culture préfigurative, où les plus jeunes initient les tendances (Mead et Clairevoye, 1972), cette direction annonce peut-être les évolutions à venir de l’opinion publique, au fur et à mesure que la mondialisation concernera l’ensemble de la population française. Le sondage donnerait alors à voir non pas un effet d’âge, mais de génération, qui marquerait peut-être un nouveau chapitre de l’histoire des interprétations de la laïcité en France (Portier et Willaime, 2022).
Footnotes
Acknowledgements
Nous remercions Guillaume Caline et Jeanne Malet de Kantar Sofres pour leur accompagnement tout au long du projet.
Financement
Cette recherche a pu être menée grâce au soutien financier de l’Institut universitaire de France, du Groupe Sociétés Religions Laïcités (UMR 8582 CNRS – École pratique des hautes études/PSL) et du Laboratoire Cultures Éducation Sociétés (UR 7437, Université de Bordeaux).
Notes
Biographie des auteurs
Adresse : Université de Bordeaux (INSPE de l’académie de Bordeaux), 49 rue de l’école normale, 33200 Bordeaux, France
Email :
Adresse : UMR 8582 GSRL, Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, Bâtiment Recherche Nord Campus Condorcet, 14 Cours des Humanités, 93322 Aubervilliers
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