Abstract
André Jarlan was a French priest murdered by the Chilean police during a protest against the dictatorship in the working-class neighbourhood of La Victoria. In this article, I will show how the Jarlan case can be framed in what the sociology of Luc Boltanski calls affaire. The Jarlan case, through the denunciation of the murder, contributed to develop a generalisation of the critique of the dictatorship, giving visibility to other crimes and allowing the re-humanization of its victims. This case shows that the critical capacities of people and the claim for justice can be mobilized with success even in an unfavourable situation such as a dictatorship. The condition of the victim (a priest), the accuser (the Catholic Church), the executioner (the dictatorship), and the cause (the pobladores) are the elements that will give exemplarity to this case that morally defeats the Chilean dictatorship.
Introduction
Le 4 septembre 1984. C’est l’une des vingt-deux journées nationales de manifestation, organisées par l’opposition contre la dictature militaire du général Augusto Pinochet entre 1983 et 1987 (Valdivia, 2010). La police anti-émeutes qui, ce jour-là, réprime violemment les manifestants du quartier populaire La Victoria, ouvre le feu sur un groupe de journalistes qui couvrait la manifestation. Deux balles tirées par les policiers atteignent le deuxième étage du presbytère où le prêtre français André Jarlan est en train de lire la Bible. Une balle transperce sa nuque, il meurt instantanément.
Quelques heures après le coup de feu, le prêtre Pierre Dubois, lui aussi d’origine française, trouve le corps de son compagnon mort. Dans son récit sur la mort d’André Jarlan, Dubois rappelle : « J’ai demandé où était André. Personne n’en savait rien. Je suis alors monté à l’étage et je l’ai trouvé assis à sa table de travail. Il semblait dormir. Je lui ai dit : ‘André, qu’est-ce que tu as ?’ Il ne m’a pas répondu. Il était mort » (DIAL, 1984b : 1). Le Père Dubois découvre le corps de Jarlan écroulé sur sa Bible, ouverte à une page des Psaumes (De Profundis) dans laquelle on pouvait lire le passage suivant : « Des profondeurs je crie vers toi, Yahvé. Seigneur, écoute mon appel. Que ton oreille se fasse attentive à l’appel de ma prière! Si tu retiens les fautes, Yahvé, Seigneur, qui subsistera ? Mais le pardon est près de toi, pour que demeure ta crainte ».
Sur la page ouverte de la Bible, Jarlan avait annoté en marge la phrase suivante : « Pardonne-leur Seigneur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ». La nouvelle de la mort du prêtre se propage rapidement dans La Victoria. S’ensuit l’indignation des habitants du quartier qui, ce même jour, avaient déjà perdu le jeune Hernán Barrales lors d’une autre manifestation. Leur première réaction est d’allumer des bougies dans chaque rue pour manifester leur colère et leur profonde tristesse face à la mort du Père Jarlan, transformant ainsi le quartier en une immense scène de veillée funèbre.
Les autorités déplorent le décès qu’elles qualifient « d’accident » et nient toute participation : selon elles, il n’y avait pas de forces de police dans le quartier ce jour-là.
Plus tard, lorsque les faits deviendront irréfutables, les autorités reconnaîtront la présence de la police au moment et à l’endroit des événements. En revanche, elles continueront à affirmer qu’aucun coup de feu n’a été tiré. Pourtant, sept mois plus tard, le ministre chargé de l’enquête en collaboration avec la justice civile chilienne, déterminera que, malgré la défense de la police et les obstructions à l’enquête, le cadet de la police Leonel Povea Quilodrán est coupable du meurtre du prêtre français (DIAL, 1985b).
À la lumière de ces données, je classe la mort d’André Jarlan dans la catégorie que la sociologie pragmatique française appelle une affaire, à savoir un processus dont l’événement marquant agit comme révélateur d’une souffrance exposée dans l’espace public. Processus dans lequel des spectateurs impartiaux compatissent avec la victime et qui engendre à son tour un nouveau processus, sans légitimité judiciaire mais validé dans le domaine de l’opinion publique (Boltanski, 1993).
Donc, parler d’affaire selon l’approche de la sociologie pragmatique de Luc Boltanski signifie aussi mettre en relief la capacité des acteurs sociaux à dénoncer publiquement une injustice, dans un contexte aussi contraignant que celui d’une dictature et, en même temps, à invoquer l’idée de bien commun et universel (Boltanski, 2009a). Cependant, d’un point de vue théorique, le cas Jarlan se présente sous une forme qui amplifie la construction même du format de l’affaire, élaboré et pensé pour un contexte démocratique qui favorise la libre expression des dénonciations d’injustices. C’est pourquoi les régimes violents, à l’instar d’une dictature militaire, ne font pas partie du cadre d’analyse de cette perspective. Le cas Jarlan montre, par contraste, que même au sein d’une dictature, il est possible de mettre en œuvre une justice articulée par une opinion publique critique.
En même temps, le cas Jarlan, notamment à travers le fort écho qu’il a eu auprès des habitants du quartier et du pays en général, permet de mettre en lumière un aspect insuffisamment traité par les sciences humaines : la répression des pauvres dans les villes. Étant donné que les habitants des quartiers populaires, les pobladores 1 , ont joué un rôle central dans l’articulation sociale qui a permis la chute du régime de Pinochet, ils ont été l’objet de dispositifs de contrôle spéciaux pendant la dictature. La mort de Jarlan rend visible ces formes de répression et constitue une dénonciation de ces pratiques.
Finalement, cet article, fondé sur une sociologie de la critique en contexte autoritaire, a pour objectif de contribuer à une meilleure compréhension de l’histoire et de la sociologie du catholicisme chilien. En nous intéressant à l’action des prêtres missionnaires engagés dans le monde populaire, nous cherchons à comprendre leur rôle dans l’élaboration d’une critique capable de vaincre la dictature sur le plan moral.
Dans l’ample répertoire bibliographique qui a été analysé pour la reconstruction de cette affaire, concernant notamment La Victoria, le livre de Patricia Verdugo, André de La Victoria (1985) est, sans conteste, la source prioritaire. Ce texte, ainsi que le documentaire homonyme de Claudio di Girólamo (1984), constituent en effet les références principales concernant le cas Jarlan. La préférence donnée à l’œuvre de Verdugo s’explique du fait qu’elle contient deux études essentielles à la rédaction de cet article : le processus judiciaire et l’impact médiatique au niveau national et international à l’époque des faits. Le présent article a pour ambition, d’une certaine manière, de fonctionner comme une co-narration sociologique de l’approche journalistique de Verdugo. Malgré son engagement contre la dictature militaire chilienne, l’ensemble de l’œuvre de Verdugo peut être considérée comme une vraie cartographie des affaires qui vont jalonner son déroulement. Nous y ajoutons la consultation de l’hebdomadaire DIAL (Diffusion de l’information sur l’Amérique latine), dirigé par Charles Antoine à Paris – en particulier les numéros publiés entre 1980–1986 sur le Chili –, dans la mesure où il nous donne accès à une documentation assez complète sur le contexte politique qui nous occupe et sur l’affaire Jarlan elle-même.
Pour compléter notre analyse avec des informations secondaires, nous avons réalisé dix-huit entretiens auprès des habitants de La Victoria de deuxième génération, à savoir ceux qui ont vécu la dictature et qui ont joué un rôle actif dans les différentes organisations de quartier, politiques ou religieuses. Une grande partie des interviewés avaient déjà livré leurs témoignages dans les œuvres citées précédemment. Les entretiens ont eu lieu au début de l’année 2009, dans le cadre de mon mémoire de Master en Sociologie.
À propos de la forme de l’affaire
Olivier Compagnon (2007), dans son article sur l’arrestation de Pinochet à Londres en 1998, affirme que cet événement marque une rupture décisive dans l’histoire du cas Pinochet. D’abord, parce que c’est la première fois que l’ancien dictateur est accusé de terrorisme d’État et de génocide, mais surtout parce qu’il marque un changement d’échelle essentiel. Les affaires chiliennes passent alors d’une échelle locale à une échelle internationale pour revenir ensuite à une échelle locale. L’internationalisation de l’événement a pour conséquence de transformer la demande de justice après les violations des droits de l’homme au Chili en une affaire qui concerne toute l’humanité et devient donc universelle. Ce phénomène modifie la portée des critiques qui émanent tant du camp des défenseurs que des détracteurs de Pinochet. Les premiers doivent désormais prendre en compte l’opinion publique globale tandis que les seconds, motivés par le tournant international de l’affaire, peuvent revendiquer le caractère pédagogique de cette arrestation : aucune atteinte aux droits de l’homme ne peut rester impunie.
L’affirmation précédente implique qu’avant l’arrestation de Pinochet à Londres, le cas Pinochet n’avait jamais connu une dé-singularisation qui permette une attaque en justice ou une condamnation publique. Pour Compagnon, la plainte déposée pour atteinte aux droits de l’homme motive un nombre réduit d’individus à porter plainte à leur tour. Ainsi, c’est une mémoire individuelle qui se base sur l’expérience singulière du deuil – ou du deuil inachevé pour les familles des disparus – qui prévaut. Ce phénomène a pour effet de rendre la demande de vérité plus forte que la demande de justice. Les plaintes portées pour « crime contre l’humanité » par des organisations de droits de l’homme se juxtaposent à des discours individuels, ce qui ne permet pas la conformation d’une plainte globale. D’après Compagnon, malgré les dénonciations réalisées par des exilés chiliens partout dans le monde et la condamnation du régime par l’ONU en 1975, l’absence d’une estimation fiable des crimes, les menaces contre l’opposition et les relations cordiales qu’entretient la dictature avec les gouvernements occidentaux, entravent l’activation d’un processus judiciaire et l’apparition d’un vrai débat.
Loin de nous l’idée de remettre en cause l’importance de l’arrestation de Pinochet à Londres étant donné qu’elle entraîne la reconfiguration du cas dans une dimension différente. Toutefois, nous défendrons ici l’existence préalable d’une grammaire de la dénonciation et d’un discours non singularisé visant l’universel au sein de l’opposition à Pinochet et des organisations défendant les droits de l’homme. Une dénonciation qui existait bel et bien avant l’événement de Londres, pendant la dictature même. Pour appuyer cette affirmation, nous montrerons comment le cas Jarlan peut être considéré comme une affaire publique, en utilisant les outils théoriques de la sociologie pragmatique française.
La sociologie pragmatique de la critique naît en opposition à la sociologie critique de Bourdieu (Blokker, 2011), à qui elle reproche de mettre l’accent sur les structures de domination et les dispositions sociales, faisant apparaître les acteurs comme des « idiots culturels » (Boltanski, 2009b), pour reprendre l’expression d’Harold Garfinkel. La proposition de la sociologie pragmatique de la critique signifie un retour à une sociologie empirique et normative qui cherche à décrire des « acteurs en situation », dans l’intention de faire émerger une grammaire normative à partir de la description même. C’est pourquoi l’une des principales démarches de cette théorie consiste à décrire et à interpréter des situations dans lesquelles les personnes sont porteuses d’une critique dans un cadre de disputes. L’important ici, ce ne sont pas les dispositions inconscientes mais les dispositifs et les outils que les acteurs mettent en place pour justifier leurs actions. Les compétences des acteurs sont donc mises en relief ainsi que leurs capacités à produire des critiques ou des justifications acceptables, selon la situation dans laquelle ils se trouvent.
Dans la sociologie pragmatique, la prise en compte d’un système actanciel permet de mettre en avant la notion d’acteur/actif et non celle d’agents pour ainsi réfuter l’aspect passif implicite à cette dernière catégorie. Sans pour autant pencher vers l’individualisme explicatif, le positionnement de cette perspective est ouvertement anti-structurel. C’est pourquoi le point de départ en est la clarification des positions normatives sur lesquelles les acteurs peuvent prendre appui pour critiquer ou se défendre face à une critique.
Même si l’élaboration théorique de Boltanski a pour référence empirique la société française, son programme d’investigation offre un outil analytique utile pour éclairer certains aspects de l’histoire récente de l’Amérique latine insuffisamment étudiés. Il s’agit notamment de la question de la mobilisation de l’opinion publique autour de la dénonciation d’injustices dans des contextes d’autoritarisme et, dans ce cas précis, l’analyse du rôle de l’Église catholique comme appui et source de cette critique. Pour toutes ces raisons, la notion d’affaire - c’est-à-dire les disputes qui transcendent le domaine local et entrent dans l’espace public pour se transformer en conflits de caractère général - est notre principale motivation pour faire de la sociologie de la critique la référence théorique principale de cet article.
D’où provient la notion d’affaire et qu’englobe-t-elle? Elisabeth Claverie (2005) attribue à Voltaire le mérite d’avoir inventé le concept d’affaire politique lors du procès Calas et de La Barre. Pour Claverie, il est important, en premier lieu, de distinguer « processus » et affaire. Le premier terme fait référence à une procédure légale d’accusation institutionnalisée tandis que le second désigne une procédure para-légale de défense fondée sur une philosophie morale qui cherche à « dés-incriminer » une personne appartenant à la sphère publique. Dans une affaire, la contre-accusation est réalisée par des défenseurs extra-institutionnels contre la propre institution judiciaire et sa procédure. Ainsi, le questionnement attaque autant le fonctionnement que les fondements du raisonnement judiciaire. Pour Claverie, nous l’avons vu, c’est Voltaire qui construit la notion d’affaire comme une réplique au processus judiciaire qui cherche à transformer l’accusateur en accusé, en remettant en question le jugement institutionnel, le verdict et le raisonnement même du système. Un nouvel acteur entre alors en scène : le public.
L’affaire Dreyfus, présentée par Zola dans J’accuse, constitue l’exemple classique de transformation d’un procès en affaire puis d’une affaire en cause. Cette affaire marque clairement le passage d’un espace semi privé de dispute à une logique médiatique d’accusation publique. Pour Thomas Loué (2007), l’affaire Dreyfus est une méta-affaire, dans le sens où elle opère comme un axe coordinateur qui oppose métadiscours et catégories polarisées (nationalistes contre universalistes, républicains contre antirépublicains, laïcs contre catholiques, etc.). De même, on peut apprécier cet archétype de généralisation d’un cas en « grande cause » comme un point d’inflexion qui révèle la capacité d’une minorité à imposer à la société et à l’État un régime de vérité antérieurement nié et présenté comme illégitime. En effet, dans l’affaire Dreyfus, bien qu’un rapport de force défavorable s’instaure permettant à une majorité accusatrice de produire un « mensonge officiel », celui-ci est déconstruit par une minorité qui défend l’accusé et le transforme en victime.
Dans le cas chilien, la dénonciation de la mort de Jarlan contribue à l’élaboration d’une critique générale de la dictature et de la violation des droits de l’homme au sein de l’opposition. La mort du prêtre français crée un effet de loupe qui fait ressortir d’autres crimes commis dans les secteurs les plus pauvres du Chili. De plus, suite à la mort de Jarlan, on commence à parler « d’humanité commune » pour faire référence aux victimes de la répression militaire. Il s’agit donc, dans une certaine mesure, d’une méta-affaire en pleine dictature militaire.
Le cas Jarlan n’est naturellement pas le seul susceptible de correspondre à la forme de l’affaire sous la dictature militaire. Ce n’est malheureusement pas non plus le seul crime commis par l’appareil répressif à l’encontre de prêtres catholiques (Jordá Sureda, 2001) : une série de cas similaires a fortement choqué la société chilienne et une partie de l’opinion publique mondiale. Notre intention n’est pas de nous attarder sur chacun de ces cas, mais il est important de mentionner l’existence de certains faits et dates comportant une forte densité symbolique qui nourrit ce que Steve Stern (2006) appelle les « mémoires emblématiques ». Par cette dénomination, il désigne les cadres interprétatifs utilisés pour établir des ponts entre les mémoires diffuses, les expériences personnelles et la construction d’une mémoire collective.
La mention de ces cas cherche à montrer comment l’interaction d’affaires successives, bien qu’autonomes entre elles, a joué un rôle fondamental dans la défaite morale de la dictature et dans la reconstruction d’un espace public propice au retour de la démocratie. Ladite défaite morale de la dictature apparaît donc non pas comme un mouvement unique et homogène mais comme un processus résultant d’une pluralité d’affaires. Il s’agit maintenant de comprendre l’importance du cas Jarlan à l’intérieur de cette pluralité.
La dictature et les émeutes populaires
Pour comprendre le cas Jarlan dans toute son ampleur, il est nécessaire de connaître le contexte dans lequel il a eu lieu. Jarlan était le prêtre de la paroisse de La Victoria, quartier populaire emblématique de Santiago du Chili. Issu d’une occupation illégale de terrains dirigée par des militants communistes en 1957, ce quartier est vite devenu le symbole des revendications populaires contre la dictature de Pinochet, étant donnée la farouche résistance de ses habitants.
La répression de la dictature se focalise, entre autres cibles, sur le quartier de La Victoria, ce qui explique qu’un grand nombre des martyrs de la dictature soient originaires de ce quartier.
Rappelons que le coup d’État qui a mis fin au gouvernement de Salvador Allende inaugure une période d’atteinte systématique aux droits de l’homme, longue de 17 ans, menée par l’appareil répressif de l’État. Les pobladores, l’un des piliers de l’Unidad Popular d’Allende, désormais perçus comme des ennemis internes font l’objet d’une politique systématique de coercition : disparitions de dirigeants emblématiques, détentions collectives, couvre-feu et perquisitions dans les foyers.
La Victoria se trouve donc dans la ligne de mire de cette action répressive. Mais malgré cette pression constante, les pobladores n’ont jamais relâché leur résistance au régime militaire. D’ailleurs, au début des années 1980, une fois l’opposition mieux organisée et les conditions sociales plus favorables, de nombreuses manifestations contre la dictature ont lieu dans tout le pays et La Victoria se trouve aux premiers rangs.
La dictature militaire chilienne va alors se trouver confrontée à une vague de manifestations nationales organisées à l’origine par les forces qui émanent des vestiges des syndicats démantelés. Sur fond de crise économique, cette mobilisation qui compte d’abord sur l’appui des différents secteurs sociaux puis de toute l’opposition politique au gouvernement va peu à peu se radicaliser et mettre en avant un acteur social qui semblait disparu : le mouvement des pobladores (Delamaza and Garcés, 2012). Le caractère périphérique que prennent alors les manifestations ainsi que l’apparition d’un ensemble d’organisations économiques de survie dans les quartiers pauvres, remettent les habitants de ces quartiers au premier plan de la résistance.
Face aux manifestations, la réponse de la dictature est toujours l’exercice de la violence d’État. Pourtant, lors des Journées nationales de protestation, une forme nouvelle de répression apparaît : « les tirs », c’est-à-dire l’usage d’armes à feu, sans distinction, à l’aveugle. Pour Tomás Moulian, l’efficacité de cette stratégie réside dans son caractère hasardeux qui la transforme en une « pièce maîtresse du dispositif de la terreur », car les tirs n’étaient pas ciblés sur les dirigeants mais dirigés contre la foule. L’objectif de cette façon de procéder était bien de semer la terreur et de transformer la fête cathartique en lieu de danger, en risque de mort. À l’exception du prêtre André Jarlan, il n’y a jamais eu de « personnalité » tuée lors de ces assauts ; il s’agissait de simples manifestants ou passants. Le caractère anonyme des morts accentuait le caractère universel du risque, comme si les balles avaient une trajectoire pré-définie pour assassiner des innocents (Moulian, 2002 : 275).
Le journaliste français Bernard Mathieu a d’ailleurs déclaré, en qualité de témoin de l’assassinat lors du procès judiciaire : « Les véhicules s’arrêtèrent et les soldats en uniforme en descendirent. Ils se mirent à avancer dans notre direction. En voyant les collègues s’enfuir, je me suis mis aussi à courir. C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai entendu deux détonations isolées puis, aussitôt, une rafale. À ce moment-là, un journaliste chilien, qui se trouvait le plus près des forces de l’ordre qui nous tiraient dessus – sans avoir fait aucune somation préalable – cria : ‘Presse ! Presse’. Je me mis moi aussi à crier et je me suis vite réfugié dans l’entrée de la maison du Père Dubois » (DIAL, 1984b : 2).
Une fois les coups de feu terminés, lorsque le journaliste s’approche des policiers, ces derniers s’excusent, arguant qu’ils ne savaient pas qu’ils étaient journalistes. Au travers de cette réponse, on comprend toute la logique répressive : pensant qu’il s’agissait seulement d’habitants du quartier, il était normal pour les policiers de tirer, sans qu’importent les conséquences. Les habitants « pouvaient être tués » (Agamben, 1998), la preuve en est le grand nombre de morts par « balles perdues ». Les pobladores pouvaient mourir pour des raisons politiques car leur mort était justifiée au préalable : taxés de, subversifs, extrémistes, communistes, etc., ils étaient, parmi d’autres, les ennemis du régime.
La mort d’André Jarlan
La Victoria a pleuré beaucoup de morts, mais aucune n’a eu autant d’impact que celle de Jarlan. Une habitante, qui travaille dans le milieu de la santé, signale : « Quand André Jarlan est mort, c’était la fin car il y a eu deux jours et deux nuits de guerre. Une haine si grande est née : si ça avait été un habitant quelconque, ça aurait été douloureux… mais c’était le prêtre et il n’avait rien à voir avec notre lutte, il ne participait même pas à l’émeute. Il attendait son visa » (Cathya Arancibia, 2006, entretien).
La mort d’André Jarlan a eu un énorme impact sur les habitants de La Victoria, pour deux raisons principales. Tout d’abord, à cause de sa condition de prêtre qui, aux yeux des habitants, le rendait « intouchable ». Jarlan était un homme d’église, considéré comme « sacré », même pour la dictature. Or si même un prêtre pouvait être abattu, cela signifiait que personne n’était à l’abri. Ensuite, parce que la mort a eu lieu en marge de l’émeute et a été causée par une balle perdue (« balle folle », selon l’expression des habitants, en espagnol) qui aurait pu toucher n’importe quelle personne. Ainsi, la balle qui tue Jarlan est perçue comme une balle qui visait tous les habitants du quartier. Ce sentiment est bien exprimé par l’une des dirigeantes locales :
Tous les assassinats étaient terribles, toutes les pertes, mais celle-ci était la plus significative. Car les autres, les gars, ils sont morts dans la rue, autour d’un feu de barricade ou pendant une émeute ; mais là, le plus terrible, c’est qu’André lisait la Bible dans sa chambre, au deuxième étage de la chapelle. C’est donc à ce moment-là que nous avons pris conscience des ‘balles folles’. C’est tombé sur lui mais ça aurait pu être un enfant, une femme, n’importe qui. Je pense que si le choc produit par l’assassinat d’André a été aussi grand, c’est en partie parce que nous prenions conscience que nous étions complètement impuissants face aux balles perdues. (Claudina Nuñez, 2006, entretien)
Malgré le grand déploiement de forces policières de répression, les habitants sortent dans la rue pour manifester leur colère et pour allumer partout des bougies (Grupo de Trabajo La Victoria, 2007).
Maximiliano Salinas (1996) réinterprète l’évolution du mouvement dans une perspective religieuse-populaire. Pour lui, les pobladores appartiennent à une société particulièrement religieuse et ils interprètent leur propre histoire comme un passage du profane vers le sacré, de la mort vers la vie. En ce sens, la résistance à la dictature contient un aspect mystique et peut être conçue comme une lutte pour préserver la sacralité populaire, au sein de laquelle les habitants défendent leur monde face à la discrimination économique, sociale et culturelle entérinée par le régime militaire. L’assassinat de Jarlan peut donc être lu comme la représentation maximale du modèle profane, basé sur le chaos et la mort, incarné par la dictature. Et même si cette vision n’est pas toujours en accord avec l’Église catholique et ses stéréotypes traditionnels, la fatalité du cas Jarlan amène la population de La Victoria à se rapprocher davantage de l’institution ecclésiastique. On comprend alors mieux les réactions après sa mort, particulièrement lors des funérailles où l’on entend que la mort du prêtre représente « simultanément une démonstration de foi et de protestation sociale » (Dubet et al., 1989: 96).
La nouvelle de la mort du prêtre français arrive rapidement aux oreilles de l’archevêque de Santiago, Juan Francisco Fresno. Quand il se rend à La Victoria, il est témoin de la veillée funèbre massive ainsi que de la forte répression exercée par la police. Le père Pierre Dubois se souvient : « À ce moment-là, j’ai profondément remercié l’archevêque d’être venu. Il est arrivé vers 21h et est resté avec nous jusqu’après minuit. Il a compris ce que c’était la vie ici, il a saisi l’ambiance qui y régnait car tandis que la brigade d’Homicides était là avec le juge et le préfet, on apprenait que la police lançait des bombes lacrymogènes à l’intérieur de l’église, pendant que les gens priaient… Monseigneur l’archevêque a compris la terrible réalité que l’on vivait ici. Il n’y avait pas de paix, ils ne nous laissaient pas vivre en paix » (Apud. Verdugo, 1985 : 28).
La mort de Jarlan déclenche une condamnation internationale de la dictature et des atteintes aux droits de l’homme subies par les Chiliens. Aussi, les images des habitants de La Victoria feront le tour de la planète et leur histoire de résistance commencera à être connue partout dans le monde (DIAL, 1985a). De plus, sur le plan national, l’assassinat d’un prêtre pendant qu’il lisait la Bible a permis de révéler une autre facette des pobladores, bien différente de celle véhiculée par une dictature qui les stigmatisait comme violents et terroristes.
Les funérailles de Jarlan constituent l’un des moments les plus emblématiques de rejet massif de la dictature. Des milliers de personnes sortent dans les rues pour manifester avec les habitants du quartier La Victoria. Ils marchent tous ensemble jusqu’à la cathédrale métropolitaine pour y veiller le corps.
Un membre important de la communauté catholique locale explique les difficultés rencontrées pour l’organisation des funérailles (le droit de veiller le corps de Jarlan dans cette église et obtenir l’autorisation de manifester) : « Pinochet ne voulait pas qu’on sorte dans la rue, qu’on aille à la cathédrale. Du coup, la communauté chrétienne et les organisations ont reçu la visite de plusieurs prêtres et évêques qui essayaient de nous convaincre de ne pas marcher aux côtés du corps d’André dans les rues. Les gens sont restés fermes sur leur position, c’était une belle réunion, et Pierre [Dubois] a dit : ‘Non, moi, j’accompagne les gens, j’y vais aussi’. Ils sont partis et on a su après qu’ils appuyaient notre démarche car notre détermination était inébranlable et ça, ils l’avaient communiqué à Pinochet. Nous y sommes donc allés à pied, par [la rue] San Diego… Il y avait des centaines et des centaines de mètres à parcourir » (« Sœur » María Inés, 2006, entretien).
Les funérailles de Jarlan prennent l’allure d’une manifestation massive qui traduit une réappropriation de l’espace public dont le peuple chilien était jusque-là privé. L’entrée des habitants à la cathédrale métropolitaine marque la revendication d’un droit d’expression des citoyens, réprimé par la dictature. L’évêque Guy Deroubaix, alors président du Comité épiscopal France-Amérique latine, rappelle aux funérailles une parole de Jésus que Jarlan aimait beaucoup : « Tout ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait » (DIAL, 1984b : 4).
Parallèlement à cet hommage, une messe est organisée, présidée par l’archevêque Jean-Marie Lustiger en la cathédrale Notre-Dame de Paris. Dans l’assistance se trouvent le chancelier français, Claude Cheysson, ainsi que de nombreux exilés politiques chiliens. À Rome, le journal du Vatican fait la déclaration suivante au sujet des événements survenus à Santiago : « Ce n’est malheureusement pas la première fois que le sang coule dans la capitale chilienne, ainsi que dans d’autres villes du pays. Dans de si tristes circonstances, naît l’espoir que d’autres manifestations de cet ordre puissent se dérouler librement. La violence de la lutte, le grand nombre de blessés et même de morts, ne peut que susciter l’empathie et l’émotion » (Apud. Verdugo, 1985 : 32).
De toute évidence, aux yeux de la société chilienne, un moment critique émerge (Boltanski and Thévenont, 1999), c’est-à-dire un laps de temps où la routine, l’habitude, ne sont pas suffisantes pour coordonner les actions des individus. Un moment où quelque chose a été rompu et où seul un certain sens de la justice peut rétablir un accord de principe pour savoir-vivre ensemble. La mort de Jarlan conduit à une crise qui remet en question la légitimité morale du régime militaire et dans laquelle les différents acteurs impliqués utiliseront leur capacité critique afin de maintenir ou de démanteler les dispositifs destinés à justifier la violence d’État exercée contre la population.
L’exemplarité du cas Jarlan
Comment expliquer l’exemplarité du cas Jarlan et son importance dans la répudiation de la dictature ? La tentative de Boltanski de construire une grammaire de la dénonciation publique et de la mobilisation pour une cause nous offre des pistes de réponse. Pour Boltanski, les opérations réalisées dans les différents « cas » sont toujours associées à une rupture entre le cas particulier et l’intérêt général, entre le singulier et le collectif. Le basculement d’un cas vers la sphère publique se fait quand l’incident contient un caractère généralisable et transcende la sphère locale dans laquelle il a eu lieu. C’est pourquoi toute cause contient une prétention d’universalité, autrement dit il s’agit d’un cas singulier qui concerne tout le monde. Les arguments et opinions mobilisés par une cause cherchent à condamner la personne qui commet une injustice, en dehors des sanctions légales ou matérielles en jeu (Boltanski, 2011). Ainsi, la dénonciation qui invoque un régime de justice repose sur une justification : la souffrance de la victime était non nécessaire. La recherche du coupable est donc légitime. Le passage de l’indignation à l’accusation est précédé par le partage de cette indignation avec d’autres personnes, indignation morale essentielle pour permettre au collectif de réaffirmer ses valeurs, tout en stigmatisant l’immoralité du coupable (Boltanski, 1993).
Les caractéristiques propres à la mort de Jarlan, le fait qu’il lisait la Bible lors du coup de feu, qu’il priait, suscitent plus facilement l’indignation face à sa mort. De plus, le contexte est propice à l’identification d’un coupable : la dictature militaire du général Pinochet. La dénonciation publique d’une injustice nécessite une synecdoque d’abstraction, c’est-à-dire un terme particulier généralisant qui évoque un terme plus large désignant le coupable.
Dans ce cas, le passage du singulier au pluriel est clair : la mort de Jarlan « sort de l’anonymat les centaines de victimes fatales des manifestations précédentes, au moment où la violence qui règne au Chili semblait avoir anesthésié la capacité d’étonnement face à la mort de toute une nation » (Verdugo, 1985 : 21). La singularité de la victime, à cheval entre le singulier et le collectif, permet d’expliquer ce tournant et lui donne un pouvoir de généralisation encore plus grand : « Et puis ce fut septembre et le drame de la mort d’André, non pas victime d’une balle qui lui était destinée, à moi non plus, sinon d’une balle destinées aux pobladores en général, n’importe lequel, au hasard puisque les gens du peuple sont des gens d’une humanité inférieure ! André a partagé cette condition. Mais Dieu a voulu que sa mort fût comme le trait qui souligne le mot, la situation que jusqu’à présent on ne remarquait pas ou qu’on avait oubliée parce qu’on s’y était habitué. Sa mort a été un révélateur de l’injustice et de la bêtise d’une situation qui considère comme des ennemis les gens qui pensent différemment, d’une situation qui confond les opposants politiques avec les délinquants, et qui applique pour le ‘maintien de l’ordre’ entre des citoyens appelés à vivre ensemble les règles de la guerre qui visent à éliminer et non à dissuader, à anéantir et non à susciter l’apport créateur » (Dubois, 2012 : 178).
Tout d’abord, en tant qu’individu singulier, Jarlan peut être apparenté à une cause reconnue et collective : la cause des habitants qui ont souffert la répression de la dictature, de ceux qui sont morts anonymement d’une balle perdue dans les quartiers populaires du Chili. Une fois que l’Église a pris la décision de pardonner au policier qui a tiré, Mario Stasi est désigné avocat de la famille Jarlan. Alors président du Collège des avocats de Paris, il fait remarquer que le cas Jarlan représente une demande de justice qui dépasse la victime : « Le cas représente un test pour la justice chilienne. Mais cela n’est pas suffisant car on sait que partout dans le monde – et je suppose qu’au Chili aussi – il y a des anonymes qui subissent et attendent que justice soit faite. Et ces anonymes n’ont peut-être pas la chance de susciter un mouvement en leur faveur. On pourrait dire que justice sera faite quand les cas les plus banals recevront le même traitement que le cas exemplaire d’André Jarlan » (Apud. Verdugo, 1985 : 132).
Ensuite, Jarlan pourrait aussi être un « individu devenu cause » dans la mesure où sa condition de prêtre est indissociable de l’incarnation d’une collectivité, d’une cause altruiste. D’ailleurs, le cas est fréquemment dé-singularisé par la comparaison de la souffrance de Jarlan aux destins des plus faibles et même au martyre du Christ. C’est ainsi que le perçoit Monseigneur Prescht : « Comme Jésus, André est mort les paroles des psaumes sur les lèvres. Comme Lui, André est mort en pardonnant et en excusant ! ‘Mon Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font’. Ni plus ni moins. C’est ce qui était écrit de sa main, en marge des psaumes qu’il était en train de lire » (Apud. Verdugo, 1985 : 17).
Finalement, derrière la figure du prêtre se dessine une personne collective : l’Église catholique. La mort de Jarlan signifie l’introduction dans le débat public d’un acteur politique sui generis, c’est-à-dire, un acteur qui, à la différence des partis politiques, n’aspire pas à des responsabilités gouvernementales et ne cherche pas forcément à influer sur les processus politiques. Les positions politiques de l’Église visent, en théorie, un positionnement universel qui vaut pour toute l’humanité (Veit Strassner, 2006). Or la mort de Jarlan constitue « un moment d’identification entre le mouvement social et l’Église, de par ses stratégies de spiritualité (prière) et d’action (mobilisation, résistance), au point de concevoir le prêtre mort comme un martyr » (Aranda Bustamante, 2009).
À cet égard, il importe de rappeler la grande influence qu’exerce l’Église catholique sur la société chilienne, notamment durant la dictature militaire. Au-delà de sa réticence initiale face au régime militaire, l’Église a joué un rôle protagoniste, en défendant majoritairement et de façon énergique les droits de l’homme, ce qui lui a valu un conflit politique ouvert avec la dictature. Si l’on ne peut certes pas affirmer que l’Église catholique a été monolithiquement opposée à la dictature (Compagnon, 2000 ; Giraudier, 2015), car une part minoritaire s’est montrée très favorable au régime, on peut cependant dire que l’Église a défendu son rôle « prophétique » de dénonciation du système oppressif et a constitué l’une des principales instances d’interpellation du gouvernement de Pinochet (Cancino, 1997). Citons par exemple l’excommunication automatique de ceux qui pratiquent la torture (DIAL, 1981) et surtout le soutien inconditionnel à des instances comme le Comité pro Paz et la Vicaría de la Solidaridad pour l’accueil des victimes et la systématisation des dénonciations et des plaintes.
En même temps, le durcissement des positions « conciliantes » à l’intérieur de l’Église, marqué par la défense des plus pauvres, l’ont rapprochée des intérêts des plus opprimés par la dictature : les habitants des quartiers défavorisés. L’Église catholique a été l’une des principales institutions à appuyer la reconstruction du tissu social dans le monde des bidonvilles.
L’option préférentielle pour les pauvres a été prise en charge par les nombreux « prêtres populaires » qui sont devenus les porte-paroles des plus démunis, « la voix des muets », parmi lesquels Pierre Dubois et André Jarlan (Santapau, 2005). Tous deux sont des prêtres Fidei donum, c’est-à-dire des missionnaires qui ont répondu à l’appel de l’encyclique de Pie XII (1957) pour prioriser l’activité pastorale dans un « continent catholique » menacé par la montée du communisme et du protestantisme (Sappia, 2011). Cependant ce mouvement prendra très vite des caractéristiques œcuméniques. Ainsi, « des années 1960 aux années 1970, concernant les Fidei Donum français en Amérique latine, on peut remarquer quelques constantes comme le choix d’être avec les plus pauvres, fidèles en cela aux conférences épiscopales de Medellín en 1968 et de Puebla en 1979. Ils ont souvent été au cœur de situations de détresse, de violences, de conflits, qu’ils soient liés au travail en ou à celui de la terre » (Landron, 2012 : 164). Pour Michael Löwy (1999), la présence missionnaire française en contact direct avec la pauvreté et les victimes sociales et politiques des dictatures en Amérique latine, a fortement contribué à la consolidation d’un mouvement social, chrétien et libérationniste, qui a trouvé son expression la plus systématique et radicale dans la « théologie de la libération ». On peut dire que Jarlan et Dubois, à La Victoria, pratiquent à leur manière cette théologie. Dans le cas de Dubois, « il va suivre son propre chemin de ‘radicalisation’, notamment pendant les années 1980, quand la répression du régime dictatorial du général Pinochet s’acharne contre les habitants de la población La Victoria, dont il était devenu le curé, avec l’aide d’un autre prêtre français, André Jarlan. Les deux Fidei donum sont des partisans convaincus de la résistance antisystémique non violente ; selon une formule d’André Jarlan que son ami Dubois citait souvent : ‘On n’arrête pas le capitalisme par un fleuve de sang, mais en coupant le fleuve d’argent qui l’alimente’ » (Löwy, 2013: 164). La dictature regarde avec méfiance la présence de missionnaires catholiques dans les poblaciones; une source de tension permanente avec l’Église est d’ailleurs l’expulsion des prêtres étrangers « pour actes graves qui portent atteinte à l’ordre public » (DIAL, 1986). Ce sera l’accusation portée contre Pierre Dubois, expulsé du Chili en 1986.
Ainsi, avec le cas Jarlan, surgit une affaire configurée par un système actantiel particulier dès le début : la victime est un prêtre, le dénonciateur l’Église catholique, le bourreau la dictature et la revendication celle des pobladores victimes de violations des droits de l’homme.
« La création d’un martyr » : les tentatives pour rendre la plainte illégitime
La mort de Jarlan représente une remise en question radicale de la dictature militaire et un défi pour ses dirigeants. Malgré l’indignation que l’affaire suscite, on ne peut pas parler de scandale car la contestation n’est pas unanime. En effet, se manifeste aussi une défense du régime militaire qui se traduit par le refus de transformer la mort de Jarlan en cause politique. En ce sens, une manière assez classique de réduire l’impact d’une plainte consiste à éveiller le doute sur un éventuel lien entre l’accusateur et la victime, lien qui serait basé sur un intérêt commun et non pas sur l’intérêt général. Dans le but de révéler cet intérêt caché, une caractéristique commune est mise en avant, caractéristique qui se doit d’être assez forte pour motiver l’action, comme par exemple le fait que la victime et le défenseur appartiennent à la même race ou parti politique (Boltanski, 2011). Une technique récurrente consiste aussi à réaliser une contre-plainte concernant une conspiration destinée à tirer profit de la souffrance de la victime.
Ces éléments doivent être pris en compte pour analyser la défense que les accusés vont organiser face à l’opinion publique. Nous l’avons vu, la police va très vite nier toute participation de ses membres dans la mort du prêtre. Forte de l’absence de témoins et d’expertises balistiques, elle va simplement affirmer que la balle retrouvée dans la chambre de Jarlan ne correspond pas au type de munitions utilisées par l’institution. L’enquête judiciaire montrera le contraire.
Le ministre de l’Intérieur du gouvernement militaire, Sergio Onofre Jarpa, quelques jours après l’assassinat, énumère les trois éléments essentiels qui devront être éclaircis par le gouvernement : « Définir à qui profite le crime, définir qui va tirer un profit politique de ce cas et, finalement, déterminer quelle organisation est à l’origine des tirs qui ont tué le prêtre. Nous allons enquêter méticuleusement sur ces points. Nous sommes certains que les tribunaux sont dans la même disposition et que les organismes policiers, avec leurs laboratoires, auront la même motivation, celle de résoudre ce cas, qui ne rend pas service au pays ou au gouvernement mais à des groupes extrémistes » (Apud. Verdugo, 1985 : 33).
Les tentatives de discrédit du cas se sont aussi exprimées à travers des lettres publiées par le journal El Mercurio, un des journaux les plus importants du pays. Le 2 janvier 1985, tout en affirmant que l’arme qui a tué Jarlan avait été volée par des groupes « extrémistes », l’ancien inspecteur général de Carabineros (la police nationale) Hosman Pérez Sepúlveda, émet des soupçons quant au véritable mobile du meurtre : « Le fait antérieur nous invite à une réflexion sereine, mais l’on considère que l’une des tactiques marxistes par excellence consiste à fabriquer des martyrs par le sacrifice d’une victime appropriée, de préférence ayant une position ou une action d’opposant au régime afin de lui attribuer des honneurs et un enterrement bruyant, pour ensuite commémorer ‘l’assassinat’ aussi souvent que possible afin de garder la mémoire fraîche et conserver un climat de lutte » (Apud. Verdugo, 1985 : 120).
Un discours dénonciateur réussi doit conjuguer indignation et objectivité, se présenter sous un angle émotionnel et factuel au même temps. La dénonciation doit être controversée, ce pourquoi elle doit fonder ses positions sur des arguments, se justifier par des preuves, en combinant émotions subjectives et causes objectives (Boltanski, 1993). Comme nous l’avons déjà évoqué, le fait que le cas Jarlan réponde à tous les paramètres de l’affaire contredit les versions officielles et les tentatives de dé-légitimation du cas.
Ainsi différents facteurs contribuent à la constitution du cas Jarlan en affaire. À la différence d’autres cas exemplaires, dans l’affaire Jarlan, la justice chilienne elle-même fournit les preuves qui sous-tendent la plainte, au détriment de l’État qui se montre particulièrement inactif vis-à-vis de faits qui remettraient en cause le régime militaire. Par ailleurs, la présence de l’Église dans le camp des dénonciateurs donne à l’affaire « une garantie de désintérêt » assez forte pour contrer toute tentative de justification du meurtre ou de négation de la participation de policiers.
La ré-humanisation des victimes de la dictature
Pour la sociologie pragmatique française, il existe des situations données où la critique entre en jeu et où une action de justification doit être mise en place pour faire ressortir un principe valable pour tout le monde, de manière à accéder à un consensus actif. De telle sorte que l’accent est mis sur les compétences des actants, sur leur capacité métaphysique à se référer à quelque chose qui va au-delà d’eux-mêmes (Boltanski, 2011). C’est alors qu’apparaît l’idée de cités qui constituent des ordres axiologiques construits autour d’une valeur centrale. La notion de cités établit différentes échelles de grandeur qui, pour être légitimes, doivent répondre à des coactions de construction. La première est la coaction « d’humanité commune » qui établit une égalité fondamentale entre les êtres humains. La seconde définit qu’il existe différents ordres avec des définitions particulières de bien commun, d’où une pluralité de mondes habités par des conventions de justice relativement différentes.
Pour cet article, la première coaction est importante – l’idée « d’humanité commune » –, au point d’être la condition de possibilité de la seconde. Avant l’affaire Jarlan, il n’était pas possible de parler d’humanité commune pour évoquer les morts de la répression dictatoriale, étant donné que le contexte de la dictature faisait paraître la mort des « extrémistes » comme une conséquence logique de la violence légitime que l’État exerçait pour garantir « l’état d’exception ». L’ordre est alors devenu synonyme de bien commun, de sorte que certains secteurs de la population en sont demeurés exclus (militants de gauche, syndicalistes, pobladores, etc.). C’est pourquoi la mort d’habitants de quartiers périphériques où la disparition d’opposants ne produisait pas une indignation généralisée, ce qui aurait été le cas dans une démocratie. D’où l’importance de l’affaire Jarlan. Et c’est ainsi que le comprend Pierre Dubois, le prêtre qui accompagnait Jarlan dans sa mission à La Victoria : « ‘MAIS C’ÉTAIT UNE BALLE PERDUE !’ Cette exclamation si souvent entendue voudrait réduire la responsabilité de ceux qui ont tiré ou ont donné l’ordre de le faire. Ils ont reçu au préalable le pardon de leur victime, pour éviter un bain de sang. ‘Mon Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font’. D’ailleurs ils ne savaient pas qu’un prêtre qui lisait la Bible se trouverait sur la trajectoire de la balle et s’ils l’avaient su, ils n’auraient sans doute pas tiré. Ils ne savaient pas, surtout, qu’une balle tirée au hasard pour tuer un poblador, tue toujours le Christ, présent chez tous les opprimés du monde. La mort du prêtre André Jarlan a sorti de l’anonymat tous les ‘Christs souffrants’ des bidonvilles pour qu’on cesse de tuer le prêtre suprême, Jésus » (Dubois, 1994).
La mort de Jarlan rend visible les morts anonymes d’une série d’assassinats commis par la dictature. La condition d’humanité de ces victimes est ainsi restituée, il s’agit de « christs anonymes souffrants » dont les vies fauchées par la dictature trouvent enfin, à partir de ce moment-là, un écho dans la société chilienne. La révélation des crimes anonymes a renforcé l’accusation portée contre le régime, mettant en difficulté les défenseurs de sa violence. La mort de Jarlan est la preuve irréfutable que la violence dictatoriale n’est pas légitime.
Dans des sociétés démocratiques, le discours politique contient un pouvoir de généralisation par définition, car en théorie il défend le bien commun. Pourtant, dans une société régie par une dictature, la dénonciation politique peut être utilisée comme preuve de culpabilité : les victimes et les dénonciateurs sont communistes, subversifs, extrémistes, etc. La mort de Jarlan donne lieu à l’émergence d’une critique qui, sans être apolitique car elle remet en question la légitimité du régime, offre toutefois une garantie de désintérêt et marque une distance entre les victimes des atteintes aux droits de l’homme (opposants) et les dénonciateurs (l’Église catholique et le gouvernement français). En même temps, l’idée d’humanité commune est restituée et reprend sa place au centre du débat public chilien. L’appartenance des victimes de la dictature à une définition d’humanité universelle est ainsi mise en évidence. Comme le dit l’archevêque de Santiago, Juan Francisco Fresno : « Les droits de l’homme sont les droits de Dieu : ses enfants doivent être respectés comme il le veut » (DIAL, 1984a : 5).
Conclusion
Le cas Jarlan, constituant la preuve incontestable que les droits de l’homme les plus élémentaires sont impunément violés au Chili, devient un étendard pour tous ceux qui ne veulent pas accepter passivement une telle situation.
Pourtant, avec le recul des années, il est aujourd’hui possible de se demander si le caractère exceptionnel du cas ne vient pas justement contredire l’idée d’une humanité universelle commune, dans la mesure où certaines victimes - comme Jarlan - sont présentées en vertu de leur position sociale comme étant plus importantes que d’autres. La grandeur de Jarlan ne signifie pas que le prêtre soit plus important que le reste, mais que son cas offre des conditions plus favorables à la montée en généralité nécessaire à la construction d’une affaire. C’est-à-dire qu’il constitue un cas particulier qui peut transcender sa propre condition pour être identifié à une cause considérée juste.
Cette dynamique ne contredit pas le fait que le caractère exceptionnel constitue un trait qui définit la forme de l’affaire. Ce n’étaient pas à elles seules sa condition de prêtre et sa nationalité française qui rendaient Jarlan exceptionnel ; il n’a d’ailleurs pas été le seul prêtre ou citoyen européen tué par la dictature. Si son cas a eu un impact immense dans l’opinion publique, c’est de par une configuration particulière d’actants (mouvement des pobladores, Église, police, gouvernements chilien et français, etc.) qui a permis l’émergence d’un moment de crise propice à une affaire.
Par ailleurs, sans la notion d’humanité commune sous-jacente à la notion d’affaire, il ne serait pas possible d’identifier la cause de Jarlan à celle des habitants, ni de dé-singulariser le cas. Soyons clairs, Jarlan n’est pas mort parce qu’il était prêtre ou français, il est mort d’une balle destinée à un habitant de La Victoria. Toute mort minait la dictature et les victimes étaient élevées au rang de martyrs, notamment à La Victoria, où le souvenir des morts alimentait le récit héroïque qui imprégnait le quartier depuis sa fondation (Cortés, 2016). Cependant, tous ces crimes pouvaient également être incorporés au récit d’une guerre interne qui considérait les habitants de ces quartiers comme des ennemis et dont la mort était d’ores et déjà justifiée. Nonobstant, la mort de Jarlan constitue un déséquilibre dans cette dispute. Les dispositifs auxquels la dictature avait habituellement recours pour justifier la violence se sont avérés inopérants devant l’ampleur de la situation. En même temps, parce que Jarlan est mort comme un habitant quelconque, un transfert s’est effectué et l’a transformé en représentation ultime de la profanation de la sacralité populaire. Une fois les dispositifs justifiant la violence d’État déconstruits, les crimes commis envers les habitants de ces quartiers ont recouvert une nouvelle signification.
Le cas Jarlan montre qu’il est possible, même dans des conditions aussi contraignantes qu’une dictature, de mobiliser la capacité critique et l’indignation des personnes pour revendiquer la justice.
Malgré le danger physique que représente la dénonciation dans un régime dictatorial, la capacité critique des acteurs demeure active si une injustice est commise et qu’elle montre la réalité de manière intolérable. En ce sens, l’affaire Jarlan montre que les conditions pour une demande généralisée de démocratie étaient en train de naître. La remise en question morale du régime subséquente à une affaire comme celle de Jarlan, signifie que la défaite de Pinochet - du moins en ce qui concerne les justifications - a eu lieu bien avant le référendum qui a opposé un NON à sa dictature, en 1988.
Une affaire se présente généralement comme une crise d’une certaine conception de la légitimité. Elle entraîne un flot d’incertitudes qui met en évidence l’existence d’une pluralité de formes de légitimité, même dans un contexte où l’espace public est privé de liberté, une pluralité de points d’appui à diverses conceptions morales et politiques. Le cas Jarlan met à nu les justifications qui établissent une définition partielle du bien commun, d’où les habitants des quartiers populaires sont exclus. Grâce à cette affaire, un système répressif a été jugé publiquement, un système qui exerçait impunément ses abus de pouvoir sur la population à travers une action policière réitérée. C’est ainsi que prend forme une notion de justice qui englobe également les habitants des quartiers défavorisés. C’est certainement là que réside la principale victoire d’André Jarlan.
Supplemental Material
Spanish_Translation – Supplemental material for La victoire d’André Jarlan : la naissance d’une affaire pendant la dictature militaire chilienne
Supplemental material, Spanish_Translation for La victoire d’André Jarlan : la naissance d’une affaire pendant la dictature militaire chilienne by Alexis Cortés in Social Compass
Footnotes
Acknowledgements
Je remercie le professeur Luiz Antônio Machado (IESP-UERJ, Brésil), les deux lecteurs anonymes pour leurs commentaires stimulants et le Projet FONDECYT 11140336. Je remercie aussi Emmanuelle Combot et Carolina Lavados pour leurs aides quant à la traduction et la révision du texte.
Financement
Aucun soutien financier spécifique émanant d’un organisme de financement public, d’une société commerciale ou du secteur non-marchand n’a été attribué à cette recherche.
Notes
Biographie de l’auteur
Adresse : Cienfuegos 46, commune de Santiago, Santiago du Chili, CP 8340588, Chili.
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