Abstract

Éprouver le religieux
Ce numéro de Social Compass présente une série de conférences plénières tenues lors de la 33e conférence bisannuelle de la Société Internationale de Sociologie des Religions, qui a eu lieu début juillet 2015 à l’Université catholique de Louvain à Louvain-la-Neuve en Belgique. Le thème de la conférence, auquel tous les articles suivants sont consacrés, était « Éprouver le religieux ».
Le sens et la raison du choix de ce thème étaient à la fois spécifiques et larges. Tel qu’expliqué dans la présentation du thème et dans l’appel à contribution, penser le religieux implique plus que la croyance, la pratique et l’organisation sociale. Plus largement, « éprouver le religieux » est aussi un mélange du sensible, de l’expression et de la représentation. L’expérience peut être sensorielle comme avec les images, les sons et les odeurs des rites religieux. Elle peut aussi être communautaire et émotionnelle ; des dimensions que plusieurs chercheurs ont théorisées sous des titres comme « effervescence collective » (Durkheim), « communitas » (Turner) et « régimes collectifs d’émotion » (Febvre). Le sensible et les sens dans le religieux sont des thèmes récurrents en sociologie et en anthropologie depuis le début de ces disciplines.
La conférence visait à développer ce point de départ général en de multiples directions. Ainsi nous avons présenté une série de problématiques connexes. Comment s’articulent le corps individuel et les lieux communautaires sacrés ? Comment les déités et les multiples figures d’esprit peuvent-elles être représentées ? En quoi et comment leur représentation intervient-elle dans les pratiques religieuses corporelles et communautaires ? Et quel est le rôle de l’expérience religieuse à cet égard ? Un autre thème était celui de la production audiovisuelle, à savoir le rôle que jouent les médias tels que la télévision, la radio, l’art religieux, Internet et le monde du jeu : comment les religieux-ses comprennent-ils/elles leurs expériences de ces médias dans ce qui, selon eux/elles, est au cœur de leur vie religieuse ? En outre, nous avons analysé les divers discours religieux, les paroles et les textes qui expriment et traduisent les expériences sensorielles, émotionnelles et corporelles. Nous avons également insisté sur la manière par laquelle la religion est éprouvée dans la vie quotidienne et, non seulement, dans un cadre expressément religieux. Dans une perspective « observatrice », les questions posées était dans quelle mesure et comment les anthropologues et les sociologues « éprouvent »-ils le religieux comme les religieux, pourquoi et comment le font-ils et dans quelle mesure l’importance actuelle de ces questions pourrait transformer l’observation même du religieux dans ces disciplines.
Dans trois séances plénières, nous avons demandé à des conférenciers invités de réfléchir à certains aspects clés du thème général. Les titres de ces séances étaient : « Éprouver le religieux dans la vie quotidienne », « Percevoir et représenter le religieux » et « Corporéité du religieux ». Cinq de ces conférences plénières sont publiées, sous des formes révisées, dans ce numéro, de même que la conférence du président, qui a lieu toutes les deux conférences de la SISR.
Dans un certain sens, le premier article signé par Meredith McGuire prépare le terrain pour les contributions suivantes. L’auteure adopte une double approche. Dans une première partie, elle invite le lecteur à un voyage des sens en présentant un exercice pratique aux lecteurs (c’est à dire à vous et aux participants à la conférence), qui demande de sortir du rôle d’observateurs/lecteurs et d’entrer dans les propres sens physiques et corporels, d’éprouver directement et, par ce biais, de se concentrer sur l’expérience sensorielle en tant que telle. L’exercice ouvre la voie à son argument principal qui est que l’étude des religions par les sciences sociales devrait prêter plus d’attention à la religion « vécue » et personnelle, une religion qui est incarnée et éprouvée dans la vie et dans l’expérience quotidienne. Et, de cette façon, Meredith McGuire propose de s’écarter des thématiques touchant aux manifestations institutionnelles de la religion – les autorités, les organisations, les orthodoxies etc. – qui ont été jusqu’à présent l’objet principal de l’étude du religieux dans les sciences sociales. Son argument principal est qu’il existe toute une gamme de religions et de performances religieuses qui est ignorée quand l’accent d’une recherche est trop ou exclusivement porté sur l’aspect institutionnel. De même, limiter l’observation du religieux aux aspects cognitifs fait passer le chercheur à côté d’une partie voire de tout ce qui se passe réellement dans les sens, le corps et l’expérience du religieux.
Dans l’article suivant, Simona Taliani part également du contexte de la religion vécue au quotidien, mais dans une direction différente, bien que très proche. À partir d’une étude ethnographique sur le long terme avec des femmes nigérianes migrantes en Italie, elle examine le rôle des rites vaudous, des objets rituels et de l’expérience corporelle des jeunes femmes nigérianes en passe de devenir des « corps-fétiche » intégrés dans l’économie migratoire souterraine. Dans ce contexte, la participation aux rites transforme les corps et les produits des corps des femmes dans une sorte de garantie spirituelle et physique de la dette dans laquelle elles s’engagent quand elle entame leur voyage migratoire. Le lien particulier que les rites tissent entre les femmes et les dieux se manifeste pendant et après la migration comme des expériences de possession quotidienne ou de la souffrance physique et psychologique en tant que manifestations corporelles ou expérientielles de l’endettement. Grâce à son analyse Simona Taliani démontre comment l’expérience religieuse sensorielle et corporelle peut structurer les relations de dépendance dans le contexte de ce qu’elle appelle les économies « charnelles » de la migration nigériane.
Un peu dans un sens inverse à ce qui a trait aux questions de pouvoir et de contrôle, l’article de Renée de la Torre fait l’examen des processus médiatisés à travers lesquels les symboles religieux et spirituels échappent au contrôle institutionnel à l’époque contemporaine et ici, en particulier, au Mexique. Les médias modernes – et les médias électroniques particulièrement – permettent une production beaucoup plus importante, plus rapide et plus variée des images religieuses. De sorte que les autorités institutionnelles qui, dans le passé pouvaient peut-être prendre le rôle de médiateurs nécessaires, sont désormais de plus en plus contournées dans la production de ces images. Renée de la Torre développe son analyse par le biais de deux exemples concrets de ce processus, à savoir la production en masse d’icônes catholiques au Mexique et le rôle des industries culturelles dans la production médiatisée de l’affaire de la prophétie maya de 2012. Les deux cas sont des instances dans lesquelles ce qu’elle appelle la « vidéocratie » s’impose pour se mettre à la place de l’autorité institutionnelle reçue. On pourrait dire que ce sont là des exemples du passage de la religion institutionnelle à une religion plus individualisée, plus expérimentale et plus « vécue » tel qu’analysée par Meredith McGuire.
Poursuivant d’une certaine manière la direction de Simona Taliani, Paulo Pinto et Emma Aubin-Boltanski nous présentent des analyses détaillées des expressions religieuses dans lesquelles le corps humain et l’expérience corporelle sont eux-mêmes les instruments et le lieu de l’action religieuse. Paulo Pinto démontre comment les performances corporelles extraordinaires des adeptes soufis masculins en Syrie – ici le percement du corps avec des épingles de fer, des brochettes et même des épées – sont des techniques pour générer le pouvoir religieux et pour démontrer l’engagement religieux ; mais elles sont en même temps partie intégrante de la production et de la reproduction de l’autorité religieuse et de l’organisation religieuse au-delà de l’acte individuel. Le corps est non seulement impliqué dans le rituel ; il est le lieu symbolique et expérientiel principal de la religion. De manière analogue, Emma Aubin-Boltanski examine le rôle cyclique et récurrent qu’a le corps d’une femme chrétienne libanaise en tant que lieu et instrument de la reproduction rituelle et religieux. Dans ce cas, la femme révèle les caractéristiques physiques de la figure du Christ lors de sa crucifixion, c’est-à-dire le sacrifice symbolique cosmique. Son corps sert ainsi de lieu de la participation rituelle des autres qui l’entoure. Ce faisant, son corps et les performances corporelles servent également à relier les mondes et les catégories divines ou sacrées et humaines ou profanes.
Au total, ces cinq articles donnent un aperçu de la profondeur et de l’ampleur inhérente aux dimensions sensorielles de la religion, des dimensions qui ne peuvent pas être ignorées ou mises en catégories résiduelles si l’on veut bien comprendre les phénomènes sociaux des religions et du religieux. Dans son allocution présidentielle – la sixième des conférences plénières publiées dans ce numéro –, Peter Beyer renvoie aux réflexions de Meredith McGuire sur la double signification d’« éprouver le religieux », à savoir le sensible dans la religion et ce que nous sentons ou ce que nous observons en tant que religion. Dans cette perspective, il s’interroge sur les raisons possibles de notre préoccupation actuelle à ce type de question en tant que chercheurs en sciences sociales, étant donné l’idée que nous avons peut-être « ignoré quelque chose » d’important dans nos recherches ou l’appel, tel qu’exprimé dans la présentation du thème de la conférence, à un recentrage de nos efforts. En abordant cette question, Peter Beyer explore la possibilité que le choix du thème pourrait être le reflet, non pas seulement de la sorte de réflexion qui est inhérente à toute discipline scientifique moderne, mais également d’une évolution du contexte (mondial) dans lequel notre observation scientifique se déroule. Sur la base d’un examen de différents courants théoriques de la sociologie contemporaine de la religion, l’auteur suggère ainsi qu’au cours des siècles modernes il s’est développé une compréhension de plus en plus globalisée et dominante de la religion, ce que nous comprenons comme « la religion institutionnelle » sous la forme des « religions ». Toutefois, il continue en affirmant que cette compréhension est actuellement de plus en plus contestée par d’autres manières d’« éprouver le religieux », d’autres moyens qui sont dans une certaine mesure le reflet de nouveaux développements dans le domaine de la religion dans la société mondiale.
Sensing religion
This issue of Social Compass presents a series of plenary addresses presented at the 33rd biennial conference of the International Society for the Sociology of Religion, which was held in early July 2015 at the Université catholique de Louvain in Louvain-la-Neuve, Belgium. The theme of the conference, which all of the following articles address, was ‘Sensing religion’.
The meaning and rationale behind this theme were quite specific, if also wide ranging. As explained in the official theme description circulated in the original call for proposals, religions are not just a matter of belief, practice, and social organization. They more broadly also involve experience, perception, and the expression and representation of such ‘sensing of the religious’. Experiences may be sensory, as with the sights, sounds, and smells of religious rituals; and they may be communal and emotional, as various scholars have theorized through concepts such as ‘collective effervescence’ (Durkheim), ‘communitas’ (Turner), and ‘collective emotional regimes’ (Febvre). The sensory aspect of religion has been a recurring theme in the sociology and anthropology of religion since the beginning of these disciplines.
The conference sought to develop this general starting point in a number of directions. These included how the individual body and the communal sacred space interrelate; how deities and spiritual entities are represented and how those representations manifest themselves in bodily and communal religious practice; and the role of religious experience in that regard. Another direction was the audio-visual one, namely the role that media such as television, radio, religious art, the internet and the world of gaming play in allowing religious people to understand the experiences that they regard as central to their religious lives. Added to that are the varying religious discourses, the languages, and the texts that express and translate the sensory, the emotional, and the bodily. Further areas of exploration were the sensing of religion in everyday life, and not just in expressly religious settings; and, from an observational perspective, what sociologists and anthropologists ‘sense’ as the religious, why and how they sense it, and how the current importance of the questions surrounding ‘sensing’ in these disciplines may signal a transformation in the observation of the religious.
Three plenary sessions invited selected speakers to focus on key aspects of the overall theme. The titles of these sessions were, ‘Sensing religion in everyday life’, ‘Seeing and portraying the religious’, and ‘Embodied religion’. Five of these plenary addresses appear, in revised form, in this issue, followed by the Presidential address, which is a feature of every second conference.
In the first article, Meredith McGuire in some senses sets the scene for all the contributions that follow. She takes a double approach. In a first part, she invites the reader on a sensual exploration, presenting a practical exercise for readers (and conference participants) which asks them (i.e. you) to step out of their role as observers/readers and to enter into their own physical and bodily senses, thereby focusing on (their own) sensory experience as such. The exercise paves the way for her main argument, which is that the social scientific study of religion must pay much more attention to the personal and ‘lived’ religion that is embodied and sensed in everyday life and experience; and in that way must shift attention from the institutional manifestations of religion – authorities, organizations, orthodoxies, etc. – that have traditionally been the main focus of the social scientific disciplines. Her main point is that there are many aspects of religion and religious performance that are missed if the focus is excessively or exclusively on the institutional, just as limiting the observation of religion to the cognitive aspects misses much, if not most, of what is actually going on in terms of the senses, the body, the experiencing of the religious.
In the next article, Simona Taliani takes the idea of everyday religion in a rather different, but connected, direction. Reporting on a long-term ethnographic study with Nigerian women migrants to Italy, she examines the role of Vodou ritual, ritual objects, and the corporal experience of young Nigerian women as they become ‘fetish-bodies’, incorporated into the underground migratory economy. Here, the rituals serve to transform the women’s bodies and the products of their bodies into a kind of spiritual and physical collateral for the indebtedness into which they must enter as they make the migratory journey. The special bond that the rituals create between the women and the gods manifests itself during and after migration as experiences of everyday possession, of physical and psychological suffering, as bodily and experiential manifestations of indebtedness. Through her analysis, Taliani demonstrates how sensory and bodily religious experience can structure relations of dependence within what she calls the ‘carnal’ economy of Nigerian migration.
From somewhat the opposite perspective as concerns questions of power and control, Renée de la Torre, in her article, examines the mediated processes through which religious and spiritual symbols are physically escaping institutional control in the contemporary era, particularly in Mexico. Modern media, especially electronic media, are allowing the far greater, more rapid, and more varied production of religious images such that institutional authorities, which in the past could assume the role of necessary mediators, are now increasingly being bypassed. De la Torre develops her analysis in the light of two concrete examples of this process: the mass production of Catholic icons in Mexico and the role of cultural industries in the mediated promulgation of the 2012 Mayan calendar prophesy affair. Both cases are instances of the insertion of what she calls ‘videocracy’, which puts itself in the place of older institutional authorities. One could say that they are thereby examples of the passage from institutional religion to more individualized, experiential, and everyday ‘lived’ religion as analyzed by McGuire.
Continuing, to a certain extent, Taliani’s focus, both Paulo Pinto and Emma Aubin-Boltanski present us with detailed analyses of religious expression in which the human body and direct bodily experience are themselves the instruments and location of religious action. Pinto shows how the extraordinary bodily performances of Sufi male adepts in Syria – piercing the body with skewers and even swords – are not only techniques designed to generate religious power and demonstrate religious commitment, but also integral to the production and reproduction of religious authority and religious organization beyond the individual act. The body is not just involved in ritual; it is the primary symbolic and experiential location of religion. Analogously, Emma Aubin-Boltanski examines the cyclical and recurrent role that the body of a Lebanese Christian woman has as the location and instrument of religious ritual reproduction, in this case by taking on the physical characteristics of the Christ figure during his crucifixion – in other words, she becomes a symbol of cosmic sacrifice; and thereby serving as the location of ritual participation for others around her. In so doing, her body and bodily performances also serve to link the divine or sacred and human or profane worlds and categories.
Altogether, these five articles give a glimpse of the depth and breadth inherent in the sensate dimensions of religion, dimensions that cannot be ignored or put into residual categories if the social phenomena of religion and the religious are to be properly understood. In his Presidential address, the sixth of the plenary papers in this issue, Peter Beyer returns to Meredith McGuire’s concern with the double issue of sensing, namely the sensate in religion and what it is that we sense or observe as religion. He asks why we as social scientific researchers are currently so occupied with this sort of question, why we think that we may have been ‘missing something’ important in much of our work and why there is call, as in the theme of the conference, for a refocusing of our efforts. Beyer explores the possibility that the very choice of theme may be reflective, not just of the ongoing questioning inherent in any modern scientific discipline, but of a changing (global) context in which our scientific observation is taking place. Looking at various theoretical currents in contemporary sociology of religion, Beyer suggests that over the last few centuries an increasingly globalized and dominant understanding of religion has developed, what we understand as ‘institutional religion’ in the form of ‘the religions’. This understanding is, however, coming under increasing challenge by alternative ways of ‘sensing religion’, alternative ways that are to some extent a reflection of new developments in the domain of religion in global society.
Footnotes
Acknowledgements
J’aimerais remercier les membres du Comité éditorial de la SISR pour leur travail de révision et de rédaction de ces articles : Anna Halafoff, Roberto Motta et Irene Becci.
I would like to thank the members of the ISSR Editorial Committee, Anna Halafoff, Roberto Motta, and Irene Becci, for their help in reviewing and editing these articles.
Funding
This research received no specific grant from any funding agency in the public, commercial, or not-for-profit sectors.
Biographie de l’auteur/Author biography
Adresse : Département d’études anciennes et de sciences des religions, Université d’Ottawa, Ottawa, Ontario, Canada K1N6N5
Email :
Address: Department of Classics & Religious Studies, University of Ottawa, Ottawa, ON, Canada K1N6N5
Email:
