Abstract
Global society’s goal is to transition to more sustainable forms of energy production and consumption. How is the religious factor supporting this transition to sustainable energy models and renewable energy? This is a question that social scientists are only just beginning to respond to. In Latin America, it has hardly been raised. This article is an effort to answer this question, taking into account the complex nature of the definition of religion and religiosity. Building on a mixed methodology, the author analyses a national survey of Chilean university students. He observes the relationship between religiosity or declared religious choice and certain aspects of the energy transition – energy efficiency, renewable energy and social patterns of sustainable energy consumption – and finds that religion does play a role, but that this is heterogeneous: many trends indicate that Catholics, evangelicals and members of missionary churches do not support the energy transition, while non-believers do, but the trends are weak. The author analyses these and other trends, ponders their meanings and provides an interpretation and typology. His interpretation points to the need for further study of the relationship between religion and changing lifestyles towards more sustainable forms of energy.
Religion et transition énergétique
La transition énergétique (Rohracher, 2008) vers des formes de production et de consommation durables et non carbonées apparaît comme une manière d’affronter le réchauffement climatique (GIEC, 2007 ; Ferrari et al., 2012). Ce concept a débuté il y a déjà plusieurs décennies en Europe et dans divers pays développés et depuis lors a fait l’objet de nombreuses études (Geels, 2013). Mais en Amérique latine, cette transition est plus récente et n’a été que peu étudiée.
Bien que la relation entre religion et environnement date de nombreuses décennies et ait été abordée par des approches multiples (Tucker and Grim, 2001 ; Jenkins and Chapple, 2011), la religion face à la transition énergétique (TE) est un sujet qui n’a pas été traité de manière satisfaisante. Il est indéniable que nous sommes encore loin d’observer des actions claires de la part des religions et des églises autour de la TE et encore moins en Amérique latine. La question énergétique est quasi inexistante dans les préoccupations des religions.
Dans ce travail, nous voulons étudier comment parmi des étudiants universitaires chiliens se présente le rapport entre la religion, les représentations sociales, les pratiques en matière de consommation énergétique et de transition vers l’efficacité énergétique, et l’introduction d’énergies renouvelables.
Études sur la religion, le changement climatique et la transition énergétique auprès d’étudiants universitaires
Des travaux sur la relation entre environnement et étudiants universitaires existent en Amérique latine. Cependant, il y a en général un manque d’études empiriques portant sur la religion et l’environnement, et sur la religion et la transition énergétique. Dans la littérature existante, on trouve une profusion d’études adoptant une perspective psychosociale reposant sur une base quantitative pour mesurer des attitudes et des perceptions (Schultz and Zelezny, 1999 ; Cerda et al., 2007 ; Sanchez et al., 2009 ; Gauna, 2011). D’un autre côté, les travaux sur les représentations sociales et l’environnement, avec des méthodologies qualitatives, sont moins fréquents (Flores, 2013). En effet, je n’ai pas trouvé d’études récentes sur le changement climatique (CC) et les étudiants latino-américains, à l’exception de celles que j’ai moi-même menées auparavant (Parker, 2011a, 2011b ; Parker et Muñoz, 2012 ; Parker et al., 2013). Et en ce qui concerne la relation entre religion et environnement, religion et CC, j’ai également réalisé des études empiriques (Parker, 2010a, 2010b, 2012).
Dans mes travaux précédents, j’arrivais à la conclusion que les religions établies ne semblaient pas se tourner de manière soutenue vers une option qui favoriserait, dans la mentalité et le sens commun de jeunes étudiants (des universités et du secondaire au Chili), un paradigme alternatif soutenant une vision écologique. Plus particulièrement, les religions établies, et surtout le catholicisme (ainsi que le judaïsme et le protestantisme) faisaient pencher la balance – bien que subtilement – vers des postures moins écologiques et la réaffirmation de la vision classique selon laquelle la nature a été concédée à l’humanité pour qu’elle l’exploite à volonté (Parker, 2012).
En général, on ne trouve pas d’études empiriques autour de la religion et de la TE. Cette situation est probablement due au faible intérêt des Églises et des centres d’études pour ce sujet (Rasmussen et al., 2011).
En abordant cette question, j’ai décidé de porter mon attention sur les étudiants universitaires chiliens. Il s’agit de couches sociales clés dans les processus de développement de sociétés comme la société chilienne et sud-américaine où les classes moyennes augmentent (Boccardo, 2010). On en voit les conséquences dans la hausse des taux de scolarisation générale, y compris la scolarisation tertiaire qui dans le cas du Chili atteignait en 2013 un taux brut de 59 pourcent (PNUD, 2013). Actuellement, 60 pourcent des étudiants universitaires constituent la première génération de leurs familles à aller à l’université. Nous parlons des composantes des mouvements étudiants d’aujourd’hui et des classes professionnelles émergentes qui formeront demain les classes moyennes et/ou dirigeantes du pays.
L’ensemble d’éléments évoqués nous amène à nous interroger sur la manière dont la religion peut être considérée comme un facteur de changement vers la durabilité. Plus spécifiquement, et en centrant notre attention sur nos sujets d’étude, la question que je me pose dans cet article est la suivante : la dimension religieuse des étudiants universitaires chiliens encourage-t-elle des orientations vers des modèles sociaux de consommation d’énergie durable ?
Dans ce contexte, et en cherchant à apporter une réponse à ma question fondamentale, je partirai de l’hypothèse selon laquelle il existerait chez les étudiants chiliens une prédominance de représentations sociales favorables à l’environnement et allant vers des modèles de consommation d’énergie durable (Parker et Muñoz, 2012). Cependant, ces orientations qui soutiennent une TE vers la durabilité seraient reliées de manière négative avec la religion de sorte que celle-ci constituerait plutôt un obstacle à la transition vers des modèles durables de consommation énergétique.
Cette hypothèse de travail est formulée dans la lignée de ce qu’a affirmé de manière classique le travail de Lyn White (1967), il y a presque un demi-siècle, dans le sens où le christianisme contredirait les valeurs écologiques. Au lieu de générer des orientations favorables et protectrices envers l’environnement, il légitimerait une vision « dure » anthropocentrique de domination et d’exploitation de la nature, cette orientation se voyant sécularisée par la science et la technologie contemporaine.
Il convient de signaler que les affirmations de White, largement reprises, selon lesquelles la religion – et particulièrement le christianisme – serait contraire à une position favorable à l’environnement, ont été contrastées par de multiples travaux dans des contextes divers et n’ont pu être ni réfutées ni confirmées catégoriquement (Proctor and Berry, 2005). En général, des résultats mixtes ont été obtenus (Dekker et al., 1997). Alors que Dekker et al. (1997) ont pu observer que le christianisme ne présente pas une influence unique sur les attitudes environnementales, et que l’on ne peut par conséquent pas lui attribuer, comme le fait White, toute la faute de la crise environnementale, Greeley (1993) a montré, pour sa part, que les images amicales de Dieu et le fondamentalisme biblique avaient des incidences opposées et que la non croyance était plus encline à entraîner un soutien des postures écologistes.
Méthodologie
Les études portant sur la religion et l’environnement ont montré comme il est difficile d’aborder un problème complexe avec des méthodologies quantitatives (Proctor and Berry, 2005), à commencer par la difficulté de définir de manière univoque la religiosité et l’environnement. À cela s’ajoutent les problèmes que pose une mesure faite sur la base de l’individualisme méthodologique des enquêtes. C’est pourquoi j’essaierai avec ce travail de recherche d’adopter une approche se distinguant du psychosocial qui s’appuie sur des échelles d’attitudes et des corrélations factorielles (Castanedo, 1995). Cette étude a été réalisée sur la base du paradigme théorico-analytique des représentations sociales (Moscovici, 1988 ; Höijer, 2011) comprises comme des constructions sociales de sens commun (Berger et Luckman, 1986) ciblant les étudiants universitaires au Chili. Le travail de terrain a été mené dans les dix plus grandes villes du pays, durant le second semestre 2013 et a inclus un échantillon représentatif (N=1 217) de 14 des 25 principales universités chiliennes.
Pour l’étude de la religion et la TE chez les étudiants universitaires, j’ai employé une méthodologie de type mixte, quanti-qualitative (Creswell, 2009), car si elle s’appuie principalement sur une enquête (quantitative), elle recourt à une analyse qualitative détaillée et innovante (de conglomérats et typologique) et prend en compte des sources secondaires pour enrichir la démarche interprétative.
J’ai cherché à analyser si dans le discours de ces acteurs – reconstruit à partir des résultats typologiques des réponses – était présente une vision tendant vers l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables (ER) et des modèles de consommation durables, tous étant des indicateurs de transition énergétique. Concernant la religion, deux indicateurs fondamentaux ont été employés : religiosité déclarée et adhésion auto-déclarée à des confessions religieuses.
Principaux résultats
En premier lieu, j’ai interrogé les étudiants sur leur préoccupation concernant la gravité de la crise provoquée par le réchauffement climatique. À suivi un ensemble de questions touchant aux diverses dimensions de la TE pour conclure par une analyse typologique.
Préoccupation pour le changement climatique
En termes généraux, les étudiants ont manifesté un degré important de préoccupation pour le CC : 52 pourcent manifestent un degré élevé de préoccupation.
Concernant la religiosité et la vision du CC, une tendance faible mais polarisée apparaît : les deux extrêmes, haute et faible religiosité, montrent la préoccupation la plus importante pour le CC. Ceux qui déclarent une haute religiosité considèrent le CC comme un élément préoccupant dans une mesure de 7,65 points sur une échelle de 1 à 10. Ceux qui déclarent une religiosité moyenne considèrent le CC comme préoccupant dans une mesure de 7,14, et ce chiffre atteint 7,34 pour ceux qui déclarent une faible religiosité. Ces associations sont significatives, mais faibles (C=0,097; p=0,04).
En ce qui concerne l’auto définition en tant que membre d’une confession religieuse, ce sont d’une part ceux qui déclarent une « autre religion » (7,61) ou adhèrent à des églises missionnaires (témoins de Jéhovah, mormons, adventistes) (7,58), ainsi que les agnostiques (7,54), qui manifestent la plus grande préoccupation pour le CC.
Ceux qui manifestent la moindre préoccupation pour le CC sont les évangéliques (7,21), les croyants sans religion (7,22) et les catholiques « à leur manière » (7,24). Les catholiques (7,37) et les athées/non-croyants (7,46) présentent une préoccupation moyenne.
Vision de l’efficacité énergétique, des énergies renouvelables et de la réduction des émissions
Afin de détecter le degré de disposition favorable à la TE, j’ai formulé un ensemble de questions relatives à :
l’introduction d’énergies renouvelables (ER)
l’augmentation de l’efficacité énergétique
la réduction de la consommation d’énergie
l’introduction de technologies pour créer des dérivés du pétrole plus durables.
J’ai de plus interrogé les étudiants sur leur disposition à payer des impôts pour qu’ils subventionnent les ER. Les réponses sont détaillées dans le Tableau 1.
Dimensions de la transition énergétique en fonction de la religion.
En général, comme on peut le voir, les différences sont minimes et pour la majeure partie des questions, les associations ne sont pas significatives. On constate un contraste entre le soutien verbal absolu aux ER (98,8 %) et la disposition au paiement d’impôts pour subventionner les énergies renouvelables non conventionnelles (ERNC), qui reçoit seulement le soutien d’un tiers de l’échantillon (34,9 %, p= 0,002).
Les plus disposés à payer des impôts sont les membres des églises missionnaires, suivis par les athées/non-croyants et les agnostiques. Les moins disposés à contribuer à la transition vers les ER à travers des subventions sont les évangéliques. Ce sont les agnostiques qui soutiennent le plus l’efficacité énergétique, et les évangéliques et membres des églises missionnaires qui le font le moins.
Pour approfondir sur le soutien aux ER, j’analyserais en détail la question portant sur le paiement d’impôts pour financer des subventions, puis des questions sur le type de source énergétique que le répondant considère préférable pour la matrice énergétique de son pays.
L’analyse de la différence de chaque option religieuse avec la distribution moyenne (Figure 1) nous permet de voir avec plus de clarté (C=0,174 ; p=0,002) que la tendance à la disposition la plus faible se trouve chez les évangéliques (-11,3) puis chez les membres d’autres religions (-3,3). Au contraire, la disposition la plus élevée à payer des impôts pour subventionner les ER se trouve chez les membres des églises missionnaires (+10,6) puis chez les athées/non-croyants (+6,5) et agnostiques (+5,5). À l’exception des membres des églises missionnaires, tous les autres croyants manifestent une faible disposition à contribuer à des subventions pour les ER, ce qui marque une tendance.

Disposition à payer des impôts pour subventionner les énergies renouvelables non conventionnelles en fonction de la religion (différences avec la distribution moyenne, échelle 1-100).
Pour analyser plus en détail la vision des ER et la comparer avec la vision des énergies polluantes, nous avons formulé quelques questions. En général, les ERNC (solaire, éolienne, géothermique) sont largement préférées. En revanche, les énergies polluantes (thermoélectriques au charbon, au pétrole ou au gaz) sont moins appréciées.
En croisant les variables (Tableau 2), on constate que les athées/non-croyants et les croyants sans religion penchent proportionnellement plus pour les ERNC, et les membres des églises missionnaires et d’autres religions proportionnellement moins. En tenant compte de la différence des attributions de valeur entre les énergies polluantes et les ER, ce sont les athées/non croyants les plus cohérents dans leur position en faveur des ERNC et contre les énergies polluantes. Au contraire, entre les évangéliques il y a une faible tendance vers les énergies polluantes et contre les énergies renouvelables.
Préférences pour type d’énergie : renouvelable ou polluante.
= thermoélectriques au charbon, au pétrole ou au gaz.
= solaire, éolienne, géothermique.
Religion et modèles sociaux de consommation d’énergie
Pour mesurer les modèles de consommation d’énergie, j’ai élaboré une analyse par grappes avec diverses questions se référant aux pratiques quotidiennes de consommation dans lesquelles l’énergie est impliquée. J’analyse ici des références à la consommation directe d’énergie (résidentielle ou de transport) (Lenzen et al., 2008).
Le répondant devait répondre aux questions suivantes, selon une échelle de 1 à 4 :
« Êtes-vous une personne qui a l’habitude de :
Employer des ampoules à basse consommation d’énergie au lieu d’ampoules ordinaires ?
Marcher ou vous déplacer à vélo au lieu de prendre un véhicule à combustion ?
Éteindre la lumière et les appareils électriques pour économiser l’énergie ?
Utiliser des piles rechargeables au lieu de piles jetables ?
Fermer les fenêtres et volets lorsqu’il fait froid ou ne pas vous en soucier particulièrement ? »
La tabulation des fréquences simples nous indique qu’en général les pratiques de consommation durable (Seyfang, 2009) d’énergie ne sont pas généralisées. Sur une échelle de 1 à 4, aucune alternative n’est mentionnée avec un score moyen supérieur à 2,1. Dans ce contexte, les pratiques durables de consommation énergétique les plus répandues sont l’emploi de piles rechargeables, l’usage du vélo ou du transport piéton et l’économie dans l’utilisation de la lumière et des appareils domestiques électriques.
Ces cinq alternatives de pratiques ont été classifiées à l’aide de la méthode par grappes afin de constituer deux types : 1. Plus durables (59 %) et 2. Moins durables (41 %). Nous pouvons observer l’association entre religion et ces données de consommation d’énergie dans la Figure 2.

Religion et modèles de consommation d’énergie.
Comme on le voit dans la Figure 2, les membres de religions plus sécularistes, les athées/non-croyants, les croyants sans religion et les agnostiques tendent plus vers des pratiques de consommation d’énergie durables. Il faut y ajouter les membres d’« autres religions ». Les catholiques et les adhérents des églises missionnaires (mormons, témoins de Jéhovah et adventistes) sont ceux qui montrent l’association la plus importante avec des pratiques de consommation d’énergie non durables. Les évangéliques se situent dans une position intermédiaire, mais tendent plus vers des modèles durables.
J’ai ensuite analysé le croisement entre la religion déclarée (désagrégée) et les patrons de consommation énergétique durables.
Le tableau de contingence correspondant indique qu’il n’existe pas de corrélation linéaire (C=0,068 ; p=0,858). Néanmoins, une analyse détaillée, telle que présentée dans la Figure 3, montre qu’il existe bien une association différentielle entre les degrés de religiosité et les modèles de consommation.

Échelle déclarée de religiosité (désagrégée) et modèles sociaux de consommation d’énergie (grappes).
La religiosité la plus faible (les deux degrés les plus proches de la religiosité nulle) présente une association plus importante avec les modèles durables. À l’opposé (les trois degrés les plus proches de la religiosité élevée), on constate une ligne descendante qui associe progressivement augmentation de la religiosité et réduction de l’observation de modèles durables, et réciproquement, bien que les tendances soient faibles. Le point le plus haut d’association entre modèles durables et religiosité se trouve au degré 8 (degré de religiosité important). À partir du degré 3 et jusqu’au degré 8, bien que cela soit irrégulier, on remarque une légère tendance où l’association est progressive entre augmentation de la religiosité et augmentation de l’association avec des modèles durables.
Pour synthétiser, le degré auto-déclaré de religiosité est associé aux modèles durables de consommation d’énergie mais de manière différentielle : les plus hauts degrés de religiosité dissuadent les pratiques durables, les plus bas degrés de religiosité (religiosité nulle ou proche de la nullité) les encouragent. Dans les degrés intermédiaires de religiosité, on trouve une association favorable : plus élevée est la religiosité, plus on constate de pratiques durables de consommation énergétique.
Pour sa part, le niveau de pratique religieuse (assistance aux offices) n’a aucune influence : l’analyse du croisement des variables nous indique que les modèles durables de consommation d’énergie ne présentent aucune association significative avec les degrés de pratique religieuse (C= 0,007 ; p=0,098).
Religion et changement du mode de vie
Nous avons vu la relation entre la religion, le CC et les divers facteurs impliqués dans la TE. Mais il est nécessaire d’aller plus loin car le sujet de la consommation d’énergie est intrinsèquement lié aux modes de vie.
Le concept de mode de vie peut être défini comme la manière culturelle dont des groupes de personnes signifient et pratiquent la production et reproduction de leurs vies dans un contexte social. Les changements des modes de vie et des modèles de consommation qui sont mus par la conservation des ressources (GIEC, 2014 : 21) contribuent de meilleure manière à une économie à faible consommation de carbone aussi bien équitable que durable.
L’idée sous-jacente est que les modèles de consommation d’énergie actuels connaissent un processus de transition vers des modèles plus durables et propres qui s’accompagnent d’un changement des modes de vie (Reusswig et al., 2004 ; Château and Rossetti, 2011 ; Vilches et al., 2014). Je souhaitais voir jusqu’à quel point les étudiants universitaires s’inscrivent dans cette démarche.
Afin d’opérationnaliser les préférences pour des modes de vie, j’ai posé deux questions : l’une portant sur la volonté de changement de mode de vie personnel dans le cas d’une nouvelle crise pétrolière décisive, et l’autre sur la volonté d’habiter dans un avenir immédiat dans une ville écologiquement planifiée avec une large utilisation de technologies énergétiques non polluantes.
Les réponses à la première question indiquent une disposition au changement de mode de vie de 54,1 pourcent. En plus, 29,7 pourcent répondent : « ce serait possible, il faudrait y réfléchir ». Dans le second cas, quasiment les deux tiers répondent de manière affirmative (65,9 %) et catégorique : « oui de toute manière, la question ne se pose pas ».
La variable de la religiosité ne semble pas influer grandement sur les options favorables au changement, que ce soit pour un mode de vie post-pétrolier ou pour un habitat urbain écologiquement durable. Les coefficients ne sont pas statistiquement significatifs.
Mais on trouve au contraire des données significatives lorsque l’on analyse le type de religion des répondants. J’ai présenté ces résultats sous forme de graphique pour les rendre plus compréhensibles (Figure 4).

Volonté de changement de mode de vie en fonction de la religion.
Comme on peut le voir, l’association entre les types de choix religieux et la volonté de changement vers un mode de vie post-pétrolier est très faible et peu significative (C=0,114 ; p=0,85). Mais en revanche, l’association entre le type de religion déclarée et la volonté de vivre dans une ville écologique est claire et statistiquement significative (C=0,179 ; p=0,018) : les membres des églises missionnaires sont les plus prédisposés à vivre dans une ville écologique à l’avenir (77,3 %), et les évangéliques (59,6 %) et les catholiques (55,2 %) sont les moins enclins. Parmi ceux au-dessus de la moyenne, nous remarquons les adhérents aux options religieuses sécularisées : les agnostiques, les croyants sans religion et les athées/non-croyants, dans cet ordre, les agnostiques étant les plus disposés de ce groupe à vivre dans une ville énergétiquement durable.
Religion et transition énergétique : analyse typologique intégrée
J’ai procédé à une analyse intégrée en tenant compte de l’ensemble des variables que j’avais analysé et de la religion des répondants. J’ai tout d’abord reconstruit une matrice de données. Pour la distribution typologique, je me suis appuyé sur les tendances marginales observées dans chaque tableau de contingence, les coefficients significatifs, le poids relatif de chaque variable, et enfin la logique de la distribution des données en fonction de critères qualitatifs. Le score relatif pondéré final (échelle de +2 à -2) est représenté ci-après par la Figure 5.

Scores pondérés d’acception de la transition énergétique durable en fonction de la religion.
Cette analyse, d’un point de vue qualitatif, nous donne la possibilité d’établir la description typologique suivante. Les athées et non croyants (+1,58) sont préoccupés par le CC, ils pratiquent des modèles durables de consommation énergétique, ils vivraient dans une ville écologique, ils seraient très enclins à payer des impôts pour subventionner les ER et préfèrent clairement les ERNC. Bien qu’ils ne privilégient pas les sources énergétiques dérivées du pétrole, ils suivent la moyenne dans leur soutien verbal aux ER, à l’efficacité énergétique et l’économie d’énergie. En général, nous constatons une posture cohérente et favorable à la TE dont les conséquences sont assumées.
Les agnostiques (+1,16) suivent les représentations sociales des athées et non croyants mais avec leurs particularités propres. Ils se déclarent partisans de l’efficacité énergétique dans une plus large mesure que ceux du type décrit ci-dessus mais ne mentionnent pas particulièrement les ER et penchent même légèrement pour les énergies polluantes. Ils soutiennent pourtant dans une plus grande proportion relative les technologies pétrolières. Ils sont en tout cas préoccupés par le CC, ils suivent des modèles durables de consommation énergétique, ils manifestent clairement leur soutien pratique aux ER à travers les impôts et se déclarent disposés à vivre dans une ville avec des énergies propres.
Les croyants sans religion (qui se déclarent éloignés des églises mais dans leur majorité affirment des croyances fondamentales chrétiennes) occupent la troisième place des partisans de la TE, derrière les répondants plus sécularisés (avec un score de +0,88). Ils disent soutenir des modèles durables de consommation énergétique dans une plus large mesure que d’autres. Ils soutiennent les ERNC et pas les technologies pétrolières, bien que ces tendances soient peu marquées. Ils vivraient dans une ville écologique mais ne sont pas disposés à payer des impôts pour subventionner les ER. Concernant les autres variables, ils suivent la moyenne.
Ceux qui se déclarent comme appartenant à une « autre religion » (+0,56) se montrent relativement préoccupés par le CC, ils soutiennent légèrement les pratiques de consommation d’énergie durable et se disent prêts à vivre dans une ville écologique. Cependant, bien qu’ils ne soutiennent pas beaucoup les technologies pétrolières, ils n’appuient pas non plus les ERNC et ne sont pas disposés à payer des impôts verts.
Les personnes se déclarant membres d’une église missionnaire, de même que les évangéliques et les catholiques, ne tendent pas vers des représentations sociales favorables à la transition énergétique.
Les membres des églises missionnaires (-1,20) font montre de contradictions évidentes car ils soutiennent clairement le choix de vivre à l’avenir dans une ville écologique et sont très disposés au paiement d’impôts pour les énergies propres, mais pour presque tout le reste, ils ne sont pas favorables à l’économie et l’efficacité énergétique, ils préfèrent légèrement les énergies polluantes et ne disent pas pratiquer de modèles durables de consommation d’énergie.
Les évangéliques (-1,24) recherchent l’austérité : ainsi ils soutiennent l’économie d’énergie et ne sont pas prêts à payer des impôts verts. Leur préoccupation plus faible pour le CC se voit reflétée dans la moindre importance qu’ils accordent à l’efficacité énergétique et aux ER. Ils ne sont pas non plus disposés à vivre dans une ville écologique planifiée.
Les simples catholiques (-1,33) et les catholiques « à leur manière » (-1,28) partagent presque tous les aspects d’une vision contraire à la TE, à commencer par une claire tendance vers des modèles de consommation énergétique non durables. Alors que ceux qui se déclarent simplement catholiques sont moins disposés à vivre dans une ville écologique à l’avenir, les catholiques « à leur manière » tendent à avoir une opinion plus favorable des technologies pétrolières.
Analyse générale, interprétation et conclusions
Cet exercice typologique met en évidence une dichotomie. D’une part, on trouve ceux qui ne soutiennent pas une transition vers une production et une consommation d’énergie plus durable, à savoir les adhérents des églises institutionnalisées : catholiques, évangéliques et membres des églises missionnaires (mormons, témoins de Jéhovah et adventistes). D’autre part, on constate que ceux qui sont favorables à la TE sont les adhérents aux courants non-religieux : les athées, non-croyants et agnostiques.
La catégorie « autre religion » correspond à une catégorie résiduelle, et par conséquent on ne peut pas lui attribuer de cohérence. Nous devons toutefois mentionner un avertissement méthodologique. Notre typologie suit la logique de construction propre à ce type de classification : elle accentue les caractéristiques typiques en termes qualitatifs. Nous ne devons pas oublier que les différences statistiques sur lesquelles nous avons établi les distributions des variables dans un sens ou un autre sont faibles.
Nous devons ainsi en tirer des conclusions nuancées. Premièrement, si nous observons les adhésions religieuses des étudiants universitaires, celles-ci semblent avoir une incidence sur l’orientation concernant la TE : les dénominations chrétiennes instituées (catholiques, évangéliques, missionnaires) tendent à être un obstacle à la TE, au contraire des options religieuses non-croyantes. Mais il s’agit d’une tendance qui reste en général faible.
Deuxièmement, les adhésions religieuses ne sont pas pleinement cohérentes avec les déclarations de « religiosité » et leur relation avec les variables pro-TE. Dans certains cas, les personnes à la religiosité élevée manifestent une grande préoccupation pour le CC, et dans d’autres cas les personnes à la religiosité moyenne sont favorables à des pratiques de consommation énergétique durable. Finalement, la basse religiosité est associée à des choix de vie dans des villes écologiques.
La religiosité ne semble pas engendrer d’associations claires. Dans tous les cas, les observations mettent en lumière le fait que la religiosité ne semble pas être un obstacle systématique à la transition, elle peut l’être ou non de manière indistincte.
Une fois de plus, comme cela a été le cas dans des études préalables, les résultats ne sont pas concluants. Si je suis partis de l’idée que les croyances chrétiennes et les attitudes envers l’environnement ne sont pas liées de manière univoque (Dekker et al., 1997), j’ai constaté que les croyances chrétiennes et la religiosité ne sont pas non plus associées de manière univoque à des orientations favorables à la TE. J’ai ainsi pu confirmer partiellement la seconde partie de ma principale hypothèse.
Il faut considérer la diversité des relations entre religion et environnement. Dans les traditions judéo-chrétiennes mêmes, on trouve déjà des lectures favorables à la protection de la création, et d’autres qui encouragent l’exploitation de la nature au bénéfice de l’humanité (Vaillancourt et Cousineau, 1997 ; Parker, 2010a). Cette diversité des formes de relation entre religion et environnement peut même être contradictoire. Nous ne pouvons donc pas nous étonner que dans cette étude les étudiants universitaires chiliens dans leurs divers choix religieux présentent des idées différentes et même parfois contradictoires concernant les modèles de consommation énergétique durable et la transition vers des technologies propres.
Pour revenir à mon hypothèse de départ, on peut affirmer que sur la base d’une orientation générale favorable, mais faible, à la TE, le facteur religieux, en tant que représentation sociale performative, a une incidence, bien que celle-ci ne soit ni décisive, ni univoque.
Il conviendrait d’étudier avec plus de précision la manière dont le facteur religieux est associé à d’autres variables qui interviennent dans le soutien à la TE. Certaines idées sont mobilisées dans certains groupes religieux dans le cadre d’agendas politiques plus larges et les individus acceptent ces idées comme faisant partie de leur orientation idéologique, mais pas de leur orientation et engagement religieux. « Ceci explique en partie pourquoi l’orientation politique permet souvent de largement prévoir la préoccupation environnementale » (Proctor and Berry, 2005 : 1573, ma traduction). En effet, au-delà de l’incidence du religieux qui est réelle, bien que faible, d’autres facteurs semblent avoir un pouvoir explicatif plus important, comme la couche socioéconomique d’origine du répondant, ou bien son idéologie (Parker, 2014), qui mériteraient de nouvelles études.
Jusqu’ici, les relations de la religion, et en particulier du christianisme, avec la nature ont été analysées selon trois courants éthiques environnementaux associés aux traditions chrétiennes (Kearns, 1996 ; Vaillancourt et Cousineau, 1997).
Le premier courant souligne l’idée d’une « gestion de la nature » (stewardship), c’est-à-dire une interprétation évangélique du mandat biblique donné aux humains afin qu’ils prennent soin de la Terre. Le deuxième met en avant la spiritualité de la création, s’inspirant d’une conception où les humains doivent retrouver leur place dans une création panthéiste.
La troisième approche chrétienne s’intéresse à la souffrance humaine, en particulier celle des plus vulnérables, menacés d’injustices et de désastres allant croissants avec le réchauffement climatique et la crise écologique. Cette idée coïncide avec l’éco-justice et les mouvements écologistes qui luttent pour la justice environnementale dans le monde (Boff, 2006, 2008).
Il est intéressant de souligner que les deux courants reposant sur la « gestion de la création » et la « spiritualité de la création », associés au conservationnisme, se sont plutôt développés dans les milieux chrétiens occidentaux des pays développés ayant une conscience environnementale croissante. L’idée de l’éco-justice soutenue par les chrétiens engagés s’est beaucoup plus développée dans les groupes et mouvements chrétiens des pays en voie de développement où l’exploitation de la nature va de pair avec l’exploitation sociale.
Cet étude suggère que la TE est plutôt liée à une quatrième perspective : celle qui souligne la manière dont l’inspiration religieuse des formes et modes de vie spirituels s’éloigne des modèles consuméristes. Cette idée correspond plus à la nécessité d’avancer vers des modes de vie austères et fondés sur des sources d’ER, comme le soleil, le vent et l’eau.
En effet, la question de la consommation/surconsommation (Brown and Cameron, 2000), étroitement liée aux modèles de consommation et modes de vie, l’une des dimensions de la crise environnementale (Gottlieb, 2006), n’a pas assez été prise en compte empiriquement en relation avec la religion. Il s’agit des valeurs sous-jacentes dans les visions du monde et les modes de vie occidentaux (Dekker et al., 1997) que l’on cherche à dépasser pour avancer vers une TE nécessitant des changements dans ces modes de consommation et de vie.
Les étudiants, quelle que soit leur option religieuse, sont des citoyens qui jouent et joueront un rôle important (favorable ou défavorable) dans les changements qu’implique cette TE, qui doit s’accompagner de changements des modes de vie vers des modèles moins consuméristes et plus durables en termes d’énergie.
Footnotes
Financement
Nous remercions la Fondation Nationale pour la Science et la Technologie du Chili pour sa contribution à la recherche qui a conduit à cet article (cfr. FONDECYT n° 1120662 et FONDECYT n° 1150607).
Biographie de l’auteur
Adresse : Instituto de Estudios Avanzados, Román Díaz 89 – Providencia Santiago de Chile, 7500618, Universidad de Santiago de Chile, Chile
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