Abstract
Originally from Canada and sent to the Philippines in 1921, the Missionary Sisters of the Immaculate Conception (MIC) were entrusted with the administration of the Chinese General Hospital in Manila. This mission put them in contact with many immigrants and residents from China. This paper examines the multiple challenges that the sisters met in dealing with a dying population they were trying to convert in the face of well established Buddhist and Taoist beliefs and practices. The sisters fought against these practices, turning the hospital where they worked into a place of ontological confrontation. Distributing medals and images of the Virgin Mary, the sisters also contributed to the plasticity of the existing Chinese religious traditions, especially the devotion to Santa Maria. The dedication of the sisters to care and education as well as their tolerance allowed them to develop lasting and profitable relationships with their patients. The Christianization of the Chinese nevertheless remained incomplete, their centuries-old traditions persisting. In the anthropological study of missions, this case study shows that misunderstandings often remain at the heart of the conversion process.
Introduction
À une époque où plusieurs chercheurs ont publié de riches travaux sur les religions et cultes de la Chine continentale (Lagerwey, 1997 ; David, 2000 ; Goossaert, 2000, 2003 ; Overmyer, 2001) et à mesure que l’on réalise aujourd’hui la diversité de ces traditions à l’extérieur du continent qui les a vu naître, il nous a semblé intéressant d’examiner des pratiques qui ont cours à l’Hôpital Général chinois de Manille (Philippines), en particulier pendant l’entre-deux-guerres, telles que celles-ci sont rapportées par des sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception (MIC), affectées alors à l’administration de l’établissement. À Manille, ces traditions ont été depuis longtemps exposées au christianisme espagnol et philippin. En l’occurrence, les nombreux patients chinois qui séjournent dans cet hôpital entre 1921 et 1939 sont pourtant encore profondément pétris par des traditions chinoises très anciennes et qui ne se transformeront que très lentement, offrant une certaine résistance à l’évangélisation des MIC. Cet article complète ainsi les recherches effectuées sur d’autres aspects de la communauté chinoise de Manille (Amyot, 1972 ; Wai Jong Cheong, 1983 ; Wickberg, 1998 ; Guéguen, 2007). En même temps, il éclaire les stratégies évangélisatrices d’une congrégation d’origine canadienne encore peu étudiée. Sur le plan théorique, cette étude de cas montre l’inadéquation du concept de conversion qui laisse dans l’ombre les nombreux malentendus qui accompagnent ce processus, l’incorporation de nouveaux éléments se faisant selon des logiques et des catégories préexistantes. Eu égard aux traditions chinoises, le maintien de dispositifs anciens n’a pas empêché l’ajout de nouveaux éléments empruntés au christianisme, un point qu’avait vu Jordan (1993 : 297) lorsqu’il écrivait concernant la conversion que les religions chinoises de Taiwan s’accommodent d’un « panthéon interchangeable » et procèdent surtout par addition.
Quelles sont donc ces relations entre les sœurs MIC et leurs patients chinois au sein de l’hôpital ? Que livrent les documents d’archives produits par les sœurs et que permettent-ils de comprendre sur le plan des pratiques religieuses ? À un niveau plus général, et alors que plusieurs études induisent un parallélisme entre la conversion au christianisme et la modernisation des idées, des valeurs et des pratiques (Van der Veer, 1996 ; Etherington, 2005 ; Keane, 2007), qu’apporte cette étude pour saisir les mécanismes de l’interaction religieuse et de la conversion ?
L’analyse proposée se fera en trois temps. La première partie présente brièvement les sœurs MIC et leur travail au sein de l’hôpital. Dans la seconde partie, nous nous intéressons aux gestes et aux pratiques des acteurs qui s’y rencontrent, soit les patients et les médecins chinois d’une part, et les sœurs, d’autre part 1 . Les stratégies et tactiques des sœurs, les malentendus et les résistances chinoises sont successivement abordés. Au final, l’hôpital n’est pas qu’un lieu de confrontations ontologiques, mais un espace qui alimente également un culte syncrétique. La troisième partie aborde cette dévotion à la Santa Maria et son articulation au culte marial proposé par les sœurs.
Les Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception (MIC) et l’Hôpital Général chinois de Manille
Les sœurs MIC et leurs missions en Asie
En Amérique, l’Institut des Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception est la première fondation exclusivement destinée aux missions étrangères. La fondatrice, Délia Tétreault (1865-1941), est née à Marieville, au Québec. Avec quelques compagnes, elle jette les fondements d’une école apostolique pour jeunes filles, le 3 juin 1902. Deux ans plus tard, le Pape Pie X encourage l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, à constituer le petit groupe en un Institut religieux.
Le charisme des MIC repose sur la notion d’action de grâces (Luc, 2) et sur un apostolat missionnaire qui cible ceux qui n’ont pas encore reçu l’annonce de la Bonne Nouvelle. La communauté s’inspire de Marie et privilégie un travail social auprès des plus démunis, espérant jouer le rôle d’un « levain d’espérance ». Bien qu’à l’époque qui nous intéresse, le christianisme des MIC demeure encore fortement influencé par l’ultramontanisme, il connaîtra plus tard des changements majeurs, les MIC ayant très tôt intégré les préceptes du Concile Vatican II.
La Chine et l’Asie constituent le premier théâtre d’opérations des MIC. Dès 1909, six religieuses partent ainsi pour Canton, en Chine. En 1913, la fondatrice envoie quatre autres sœurs à la léproserie de Shek Lung, une île à proximité de Canton. Ensuite, les MIC investissent plusieurs autres régions. En 1927, elles entrent en Mandchourie et s’installent à Hong Kong. En 1928, elles arrivent sur l’île de Tsung Ming, près de Shanghai. Là aussi, en plus d’un orphelinat, les sœurs ouvrent une école et un dispensaire. En 1934, des MIC se rendent à Suchow pour s’occuper de santé, d’éducation et d’œuvres sociales 2 . Et le nombre de missions de par le monde ne cessera ensuite d’augmenter 3 .
Aux Philippines, où elles arrivent en 1921, les MIC se voient confiées l’administration de l’Hôpital Général chinois de Manille et ce, jusqu’en 1939, date à laquelle elles sont expulsées du pays par l’occupant japonais. Les sœurs reprendront leurs missions après la guerre, y compris celle de l’hôpital, créant notamment plusieurs écoles, mais nous ne nous concentrons ici que sur cette toute première période et sur l’hôpital. En analysant les relations que les sœurs entretiennent avec les patients et les mourants chinois hospitalisés de 1921 à 1939, cet article ne s’intéresse donc qu’à un seul aspect de cette longue et complexe histoire des MIC aux Philippines.
Les données utilisées proviennent de différentes sources mais surtout des
L’administration de l’Hôpital Général chinois par les MIC
L’arrivée des MIC aux Philippines découle directement de leur travail en Chine où celles-ci se sont fait connaître pour leur engagement auprès des plus défavorisés. Les MIC sont ainsi invitées à Manille à la demande d’un immigrant chinois. En 1921, le Dr Jose Tee Han Kee qui avait connu les MIC à Canton, devient en effet le directeur de l’Hôpital Général chinois de Manille. Avec l’appui de son Comité d’administration, il demande alors à l’archevêque de Manille que l’administration de l’hôpital soit confiée à ces religieuses.
La fondation de l’Hôpital Général chinois de Manille est cependant bien antérieure. Elle remonte à 1891, lorsqu’un riche chinois du nom de Tan Chue Lion fit construire un bâtiment en bois sur la rue Bluementritt. Le bâtiment fut agrandi en 1917 par l’ajout d’une pharmacie, d’une chambre opératoire et de chambres privées, l’un des deux départements étant réservé aux malades, l’autre aux aliénés. À l’époque, la ville coloniale ne comptait que 40 000 immigrants chinois, surtout des ouvriers, une grande partie d’entre eux provenant de Canton. Mais cette population ne faisait qu’augmenter et l’hôpital ne suffisait déjà plus pour répondre aux besoins des Chinois, dont la population avait vite dépassé le nombre de 100 000 personnes pour la seule ville de Manille 5 .
En 1921, suite à une bonne campagne de financement, un nouveau bâtiment moderne et en béton fut donc construit, avec une capacité de 32 chambres susceptibles d’accueillir une centaine de patients. Le 15 juin 1921, le nouvel hôpital et son école d’infirmières reçurent leur bénédiction. Quelques semaines après cette inauguration, les premières MIC furent mises au travail. Le 8 août, deux MIC en provenance de Canton arrivèrent les premières à Manille, puis une troisième, du Canada. Toutes logèrent provisoirement chez les sœurs St-Paul de Chartres. Le Dr Tee Han Kee et ses médecins se montrèrent d’abord un peu déçus de recevoir des sœurs qui ne possédaient pas de diplômes d’infirmières, mais celles-ci furent bien accueillies et affectées à l’administration. Les sœurs commencèrent leur travail le 15 août, et deux autres sœurs se joignirent à l’équipe le 27 6 . Le 8 novembre, un document définissait clairement les fonctions des uns et des autres.
Plusieurs documents livrent des détails sur l’origine des patients de l’hôpital qui étaient de deux types, payants et indigents. Pour l’année 1922, on remarque d’entrée la domination des patients chinois sur le plan numérique et ce, pour les deux catégories. Parmi les patients payants (1119 en 1922), 935 sont en effet des Chinois, 164 des Philippins (Filipino), 10 des Japonais, 2 des Indiens, 4 des Américains, 2 des Portugais et 2 des Écossais. Cette année-là, le document indique que 72 de ces patients y trouvèrent la mort. Parmi les patients à la Charité (indigents), 206 reçurent un traitement dit européen (ou moderne) et 408 un traitement chinois basé sur la pharmacopée, avec au total 85 décès. Cette partition de l’hôpital qui combinait deux types de traitement, l’un chinois, l’autre européen, ne convenait pas du tout à cette génération de sœurs soucieuses d’en finir avec des pratiques qu’elles jugeaient « païennes » et superstitieuses. Un conflit entre les sœurs et le Comité d’administration éclatera ainsi à ce sujet en 1932, mais l’hôpital conservera ces deux sections.
Au sein de l’hôpital, les sœurs décrivent l’omniprésence de la mort. Chaque semaine apporte son lot de cas désespérés. Les sœurs font face à de véritables hécatombes, nourrissons et vieillards formant la majeure partie des mourants. Elles accueillent avec beaucoup de dévouement ces patients dont l’hospitalisation est parfois très courte, variant de quelques heures à quelques jours, et au plus quelques mois. Fièvre typhoïde, tuberculose, diphtérie, lèpre, tétanos, pneumonie, méningite, pleurésie, néphrite, excès d’opium et cas de folie figurent parmi les maux les plus fréquents. S’ajoutent à cela des cas d’empoisonnement volontaire ou non, la malnutrition, des blessures, des brûlures et des hémorragies suite à des rixes ou à des accidents de travail.
Les patients chinois, principalement des immigrants, proviennent de plusieurs régions. Un grand nombre est issu de familles mixtes avec un père chinois, souvent originaire de la région de Canton ou un résident local, et une mère philippine et catholique. Les sœurs découvrent d’ailleurs très vite la polygamie de leurs patients et elles se heurtent à des coutumes qu’elles jugent fort éloignées de la morale chrétienne. Souhaitant éduquer et christianiser ces familles, les sœurs décident d’abord de prolonger leur travail d’évangélisation en dehors de l’hôpital. Elles multiplient ensuite leurs initiatives sur un plan politique. En 1932, elles parviennent à faire qualifier officiellement l’établissement « d’institution catholique », un changement de nom qui leur offre soudainement un peu plus de latitude et leur permet, par exemple, de demander la tenue d’une messe matin et soir à la chapelle. Le 8 août de la même année, elles obtiennent de l’Évêque qu’il donne le nom de Patronage de la Petite Fleur (Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus) à la nouvelle œuvre, un autre changement qu’elles mettent à profit pour implanter le catholicisme.
Dès lors, tandis que de nouvelles recrues arrivent de Montréal et que les patients continuent d’affluer à l’hôpital (ils sont 1596 en 1934), les sœurs démarrent de nouvelles activités : à partir de 1932, elles commencent des visites à domicile auprès des anciens patients et des familles chinoises, puis ouvrent des classes de catéchèse à l’église voisine de Binondo. En juin 1935, elles lancent leur toute première école, « The Little School », avec 40 inscrits dès 1936. Des liens d’amitié se tissent alors avec les familles des patients chinois et en 1939, les sœurs ont déjà formé près de 450 élèves.
En somme, c’est bien par la catéchèse et l’éducation que les sœurs renforcent leur action pastorale. En 1939, d’importantes difficultés ralentissent toutefois leur ardeur missionnaire. En effet, un des sous-directeurs de l’Hôpital entre en conflit avec le Dr Kee. Perçues comme alliées du docteur, les sœurs se voient alors critiquées, puis momentanément expulsées avec le Dr Kee. Au terme d’un long imbroglio, la communauté chinoise parviendra finalement à ramener les MIC. Mais la seconde guerre mondiale bouleverse de nouveau la situation et il faudra cette fois attendre 1968 pour que les sœurs réinvestissent l’hôpital.
Les pratiques « païennes » des Chinois et l’évangélisation des MIC
Dans leurs Annales, les sœurs s’insurgent continuellement contre ce qu’elles nomment « les pratiques païennes » de leurs patients taoïstes, bouddhistes ou adeptes d’autres religions. Il est vrai qu’au moment où elles arrivent dans l’établissement, la politique de l’hôpital consistant à laisser les patients choisir entre un traitement moderne ou un traitement par la médecine chinoise leur parait inconcevable. Les sœurs n’ont cependant pas le choix. Elles se contentent de faire valoir que s’« il est du devoir du médecin d’essayer de sauver les corps, il est de celui de la garde, tout en aidant le médecin, d’essayer de sauver les âmes. Ainsi, quelquefois, les deux sont faits en même temps » 7 . Une série de conflits fait donc très vite son apparition.
Soins chinois et soins modernes
Bien qu’arrivées les dernières, les sœurs s’insurgent d’abord contre l’usage de la médecine et de la pharmacopée chinoises qu’elles s’efforcent de discréditer. Le 12 août 1928, elles décrivent l’arrivée en ambulance d’un patient chinois allongé sur une civière avec un coq coupé en deux qu’on lui a appliqué sur le corps en guise de sac chaud. Les sœurs notent que ce curieux cataplasme « ferait frémir les émules de Pasteur ! … ». Comme cette technique n’est pas approuvée, elles parviennent cette fois, avec « une politesse exquise », à faire partir les garde-malades et à rétablir « les lois de l’hygiène ». Le 1er août 1935, une sœur observe une pratique du même genre en trouvant cinq petites grenouilles destinées à rafraîchir le corps enfiévré d’un nourrisson. Le 24 décembre 1928, alors que deux adultes, Mr Tee Wa et Chua Bun To, sont baptisés et demandent finalement des traitements modernes, la sœur observe avec ironie : « Il n’est pas surprenant que les remèdes chinois ne soient pas toujours efficaces ; vous a-t-on jamais dit, ma Mère, ce que l’on employait pour chasser la fièvre? De la corne de rhinocéros, laquelle une fois moulue est donnée au malade avec de l’eau ». Le 1er août 1932, les sœurs mentionnent qu’un autre patient est victime de ce traitement brutal : « Vers les 8 heures du soir le médecin chinois apporta le fameux remède ; l’effet fut immédiat : des vomissements, puis la mort ; tout cela en cinq minutes ». Le 5 septembre 1933, c’est un autre patient souffrant d’une appendicite aigue qu’elles soupçonnent être « victime de la médecine chinoise ».
Les sœurs évoquent à plusieurs reprises ces patients littéralement « empoisonnés » à la médecine chinoise. Le cas du bébé de Mr Ong, le gérant de l’hôpital et fils d’un célèbre médecin chinois de Manille, est mis en exergue car sa guérison fait l’objet d’une véritable confrontation de points de vue et de techniques médicales. Atteint de méningite tuberculeuse, le bébé est d’abord « mis sous le traitement chinois », selon l’expression des sœurs qui doutent d’avance de son efficacité : « L’avenir nous dira les merveilleux effets de ces médecines basées presqu’uniquement sur la superstition ». Elles décrivent ensuite la situation avec sarcasme : Les plus célèbres médecins chinois ont essayé ce qu’ils avaient de mieux en fait de médecine. Le foie de l’enfant est mort, disent-ils, et c’est pour cela que les yeux ne se meuvent plus dans leurs orbites. … Le père … tente un dernier effort. Reste un remède chinois qui n’a pas été essayé. Des limaçons broyés en forme de cataplasme qu’enveloppe un papier huilé sont appliqués sur la tête et sur la poitrine de l’enfant. L’on obtient pour résultat une température de 104 degrés f. Donc nul espoir…
Les sœurs notent pourtant bien une amélioration, mais elles la récupèrent immédiatement : Trois jours durant, notre petit malade n’a eu pour tout soutien que quelques gouttes de décoction chinoise qu’il avalait avec peine, et ce matin il paraît un peu mieux. Ne serait-ce pas un signe que le bon Dieu veut que nous lui demandions un miracle qui obtiendrait la foi à ses parents et à tous ces docteurs païens ou protestants qui l’ont soigné ! L’on propose donc au père d’essayer la prière puisqu’aucune puissance naturelle n’est capable de le guérir ; le bon Dieu, maître de la nature peut lui donner la santé. Le père consent … L’on donne à l’enfant un peu d’eau bénite qu’il avale sans difficultés. Plus tard, il boit un peu d’eau de Lourdes.
Et selon elles, le miracle se produit : Le père est émerveillé. On lui raconte les miracles opérés à Lourdes et celui plus tangible d’une petite enfant de deux ans, encore ici à l’hôpital. … À ces récits, Mr Ong semble croire … [L]’enfant boit si bien l’eau que le père se demande pourquoi il refuse de boire la médecine chinoise … il sent le surnaturel et dit émerveillé : « Que le bon Dieu te bénisse mon enfant » et promet s’il guérit, de le donner au bon Dieu.
Ce cas illustre l’attitude des sœurs qui s’emploient à soigner et à convertir en faisant valoir la puissance de Dieu et des saints chrétiens. Pour elles, l’hôpital a tout d’une scène dramatique où les démons défient le bon Dieu et où chaque conversion a le goût d’une victoire. Les sœurs manipulent elles-mêmes des images mais elles s’insurgent contre le polythéisme des Chinois. Le 19 octobre 1930, alors qu’une bonne originaire de Canton est admise et que le docteur Tee Han Kee demande à la sœur Saint-Louis de Gonzague, qui parle bien le cantonnais, de convaincre sa patiente de se laisser opérer, la sœur y voit une excellente occasion de lui faire admettre l’existence d’un seul dieu, et de la nécessité d’accepter le baptême. Et la sœur de noter que la bonne semble plus ouverte au baptême « qu’à se faire tailler ».
En somme, si les sœurs admettent l’efficacité et la supériorité de la médecine occidentale face aux pratiques chinoises, elles rappellent toujours le primat du spirituel et la puissance de Dieu, une attitude qui irritera bientôt les médecins modernes de l’établissement. Le 19 août 1928, l’une des sœurs écrit : « Que peut la médecine la plus moderne sans la puissance que lui prête son Créateur !!! En dépit de la science humaine, il commande en Maître à sa créature ». À certains égards, cet idiome les rapproche paradoxalement de leurs patients chinois, eux aussi convaincus de la puissance du spirituel. C’est sur cette toile de fond que s’inscrivent donc de nombreux quiproquos et malentendus entre les sœurs et leurs patients chinois issus de cultures et de religions fort variées. Soucieuses de l’emporter, les sœurs mettent vite en place plusieurs stratégies avec comme objectif « de ne laisser aucune proie au démon ».
Stratégies et tactiques des sœurs
La distribution de « médailles miraculeuses » et de « l’eau régénératrice », « l’eau qui donne du bonheur » selon l’expression qu’utilisent plusieurs patients chinois, figure au cœur de l’action des sœurs qui espèrent ainsi triompher des superstitions païennes. Les Annales regorgent de cas où une sœur octroie une médaille de la Vierge à un patient, qu’elle lui attache au cou ou au poignet, ou encore qu’elle la place près de lui à son insu. Le 15 mai 1928, une sœur s’exclame ainsi à un patient, « N’avez-vous pas remarqué, dès que la médaille miraculeuse vous fut donnée la cause du mal disparut d’elle-même sans la moindre coopération du médecin ! ». De nombreux autres exemples pourraient être donnés au sujet des bienfaits que suscitent ces médailles miraculeuses. Le 20 juillet 1932 c’est un jeune homme tuberculeux qui, en deux jours à peine, accepte le baptême, la confession, la communion et l’extrême-onction. Le 16 juillet 1933, un cas de hernie est « guéri par une médaille », etc.
En plus de la Vierge, la panoplie des sœurs comprend une multitude de médailles et d’images de saints chrétiens. Le 2 avril 1929, par exemple, elles confient à un Chinois la médaille de l’Oratoire du Mont-Royal (à Montréal, Canada). D’autres images représentant Bernadette ou Notre-Dame de Lourdes, dont le texte sur les Apparitions a été traduit en langue chinoise, sont également utilisées.
Pour les cas les plus difficiles, les sœurs sollicitent l’aide de prêtres et plus tard d’auxiliaires étudiants qui parlent la langue chinoise ou des dialectes philippins. La situation se produit le 9 novembre 1928 avec Go Sing Hay à qui les sœurs remettent des livres de doctrine catholique en langue chinoise et une médaille miraculeuse que le jeune chinois place à son bras. Devant les hésitations de l’homme qui avoue ne voir aucune différence entre le catholicisme et le protestantisme, les sœurs font venir un prêtre dominicain. Le père Perez s’entretient aussitôt avec le patient. Le 18 avril 1929, c’est pour convertir une chinoise protestante que les sœurs sollicitent Mademoiselle Mary Sy, une jeune chinoise catholique qu’elles fréquentent et qui parvient à convaincre la femme tuberculeuse de Santol qu’elles sont venues visiter. Les sœurs expliquent qu’en associant le baptême au bonheur et à la plénitude, Mademoiselle Sy trouve l’argument pour convaincre la patiente. Le 11 juin 1930, les sœurs mentionnent cette fois le cas d’un Chinois marié à une femme philippine, le couple arrivant de la province d’Ilocano. Comme les sœurs n’y comprennent rien, elles sollicitent l’aide du père Miguel, un prêtre rattaché à l’ordre des Clercs de Saint-Viateur. En 1930, les sœurs recourent carrément aux services d’un étudiant chinois formé par les jésuites, Mr Francisco Chin, lequel parviendra à convaincre de nombreux patients à se convertir. Le 10 juillet 1930, il convertira littéralement Mr Ho San, un cantonnais et protestant de 50 ans.
Le rôle des livres s’avère déterminant pour convaincre les lettrés comme les illettrés et les plus jeunes. Les sœurs utilisent ici des catéchismes en images, la Bible et diverses brochures qui traitent de religion. Le 14 août 1932, elles parviennent ainsi à convaincre une jeune fille de treize ans d’accepter la médaille miraculeuse de la Sainte Vierge. Mais les sœurs expriment vite leur déception, la jeune fille voyant plutôt là une icône de Santa Maria à laquelle elle demande protection. Nous y reviendrons.
Parfois, la technique échoue. Le 20 juillet 1932, alors que les sœurs hospitalisent « un Chinois lettré », celui-ci résiste, leur expliquant d’abord combien la loi divine contredit celle de Confucius à laquelle il souscrit, leur avouant qu’il a jadis été baptisé à l’Église de Dieu lorsqu’il appartenait à la Thian Chu Kau. Cette fois, les sœurs s’abstiennent de le convertir, d’autant plus que l’homme refuse la lecture qu’elles lui proposent et prend tout en riant. « Il est bien dans les griffes du démon », concluent-elles en lui remettant quand même une médaille miraculeuse de la Sainte Vierge. D’autres patients auront moins de chance et se verront présentés des images de l’enfer. Un tel cas de figure se produit le 6 octobre 1934 avec comme résultat un baptême arraché à un vieux Chinois.
Un autre dispositif consiste à séduire les patients et les visiteurs par l’oreille. Le 2 septembre 1928, une sœur explique ainsi l’aménagement d’une grande chambre près de la chapelle dont le but est de servir de « vrai guet-apens pour nos malades et nos visiteurs. La sœur révèle le stratagème : « Les patients s’arrêtent et les malades païens, attirés par le chant et la musique, tendent l’oreille et comme autrefois les bergers au chant des Anges, ils écoutent ravis et se rendent à Bethléem pour voir Jésus. Ils sont séduits, captivés à leur insu ».
Certaines tactiques remportent le succès escompté. Les sœurs relatent par exemple l’efficacité du baptême. Le 8 septembre 1928, elles décrivent l’arrivée d’un bébé chinois si gravement malade qu’il faut l’ondoyer immédiatement. Elles redoutent la réaction des parents mais ces derniers se montrent très réceptifs : À notre grande surprise, le père déclare qu’ayant été gravement malade ici dans l’hôpital, une sœur l’avait baptisé. En lui donnant la vie de l’âme, ce remède lui rendit la santé. Il fit baptiser son fils qui ne compte que 5 semaines, dès après sa naissance.
Un peu plus tard, le 4 octobre 1928, les sœurs évoquent le cas d’un autre patient chinois, Mr Gabriel Ty Choaco, qui, suite à sa guérison après une forte hémorragie, décide de se convertir au christianisme et de finir ses études au Collège des jésuites. Le 4 juillet 1930, la famille du petit Kong King Kai, un bébé atteint d’une forte pneumonie, demande également que leur enfant soit baptisé afin qu’il guérisse. Inversement, certains patients chinois redoutent le baptême, indiquant qu’il fait mourir. Les sœurs rapportent de telles craintes auprès d’un patient le 4 septembre 1932 ou encore le 10 avril 1933.
Les cas de conversion sont apparemment légion et concernent à la fois des Chinois non-chrétiens ou des chinois protestants. Un tel cas se présente à la mi-avril 1929 avec une vieille chinoise qui veut se faire baptiser. La situation se reproduit le 27 avril 1929 lorsque Mr Yu Tiao Chuan, un Chinois commis-voyageur de passage atteint de la fièvre typhoïde, exprime toute sa reconnaissance aux sœurs en leur promettant qu’il reviendra se faire instruire à Manille s’il ne trouve aucune ressource pour lui enseigner le catholicisme dans son district en Chine, s’engageant à faire baptiser ses enfants. Heureuses, les sœurs lui confient deux médailles miraculeuses, pour lui et son épouse. Parfois, les sœurs doivent même ralentir les ardeurs de leurs patients désireux de se faire baptiser sans même recevoir de formation préalable. Lorsque leur état de santé le permet, elles font donc attendre ces candidats afin de les instruire. C’est le cas de Carlo Toya, un jeune chinois qui, après avoir été soigné et après avoir reçu une médaille miraculeuse, réclame le baptême en disant vouloir devenir chrétien. Inversement, alors que le 25 mai 1929 un Chinois du nom de Yong Kiat est à l’article de la mort, les sœurs n’attendent pas la venue du prêtre mais versent « de l’eau régénératrice » sur le patient qui leur assure croire en un seul Dieu.
Ces différents exemples montrent bien la difficulté que les sœurs éprouvent à rendre leur version du christianisme intelligible pour leurs patients chinois qui, à leur tour et de façon symétrique, le saisissent à la lumière de leurs traditions. Dans ces échanges, une multitude de malentendus et d’interprétations émergent ainsi continuellement.
Espoirs et variété des patients chinois
À bien des occasions, l’efficacité des dispositifs chrétiens est mise à contribution pour soigner des problèmes d’un autre ordre. Ainsi les sœurs rapportent le cas d’un malade chinois du nom de Ang To By qui, le 14 octobre 1928, appelle désespérément les sœurs à la rescousse afin qu’elles lui donnent sa médaille miraculeuse de la Sainte Vierge. Une des sœurs, avant de répondre favorablement à sa demande, explique ce qui est à la base de son bouleversement en citant les propos du patient christianisé : Oh! Le rêve que j’ai fait cette nuit ! … On me frappait sur la tête, sur le dos, sur le bras, on voulait me tuer ; mon bras gauche seul était épargné, sans doute parce que j’y [avais] déjà porté la médaille de la Sainte Vierge … hier, j’ai cassé le cordon qui retient ma médaille (il la porte comme bracelet) ; sûrement c’est parce que je ne l’avais pas que j’ai rêvé ainsi, car jamais je ne fais de rêve aussi effrayant !
Parfois, les sœurs parviennent même à convertir quelques Chinois adeptes de la religion Ces jours derniers, comme il était en danger, on lui fit connaître son état ; ce n’est qu’alors qu’il nous déclara avoir été baptisé à la mode aglipayan ; on lui montra qu’il était dans l’erreur, on lui fit connaître les vérités essentielles de notre religion, et Vicente fut baptisé par le R.P. Becke. Aujourd’hui, Vicente est en voie de guérison ; tous les jours une garde-malade se fait son catéchiste, et son parrain, le docteur Tantoco, suit son instruction religieuse. Nous n’avons pas d’inquiétude à son sujet, car la famille où il va continuer d’être en service est des plus chrétiennes. … Vicente va mourir chrétien, oui, c’est plus que probable …
De nombreux Chinois qui se font hospitaliser appartiennent à cette religion. Le 1er juillet 1930, les sœurs mentionnent ainsi qu’un autre Chinois instruit par Mademoiselle Sy, se présente à l’hôpital avec l’intention de s’y laisser mourir. Converti à l’église aglipayan, le vieil homme demande à être rebaptisé catholique. Le 17 août 1933, les sœurs apprennent que la femme de leur jardinier est elle-même une adepte de cette église.
Au sein de l’hôpital, les sœurs déplorent certaines pratiques, parmi lesquelles celles de leur pharmacien Chua. Le 20 juin 1924, une sœur se désole de voir tous les fruits, gâteaux et chandelles que celui-ci fait livrer et déposer près de son Bouddha à la pharmacie. Le 24 janvier 1928, elles l’accusent de paganisme parce qu’il refuse énergiquement que l’on enlève son Bouddha alors qu’il faut repeindre la pièce. L’homme a installé un petit autel sur lequel brûle de l’encens et où sont déposés des fleurs et des fruits comme offrandes. Au final, il faut l’intervention du gérant chinois pour que le pharmacien accepte momentanément le déplacement de son image. Les sœurs décrivent la scène et en particulier « cet horrible dragon », trouvant leur maigre consolation dans le fait que « l’image de l’Immaculée tient la place d’homme au-dessus du Bouddha et du santos », ajoutant « et c’est le pharmacien chinois qui l’a placée. Nous espérons qu’un jour cette femme admirable écrasera de son pied virginal la tête de l’infernal dragon qui retient toutes ces âmes dans les ténèbres du plus absurde paganisme ».
Le 11 février 1931, les sœurs critiquent de nouveau cette « pauvre âme païenne », qui a installé des chandelles près de son Bouddha. Le 6 juin 1931, l’homme demande pourtant aux sœurs de lui faire abandonner la médecine chinoise et de le convertir. Elles lui apportent alors l’image de Notre-Dame de Lourdes et une sœur lui verse de l’eau sainte. Le lendemain, c’est le gérant de l’hôpital, le docteur Ong Kong Suy qui meurt abruptement à son tour et qui, bien qu’il ait toujours été bienveillant envers les sœurs, leur confiait régulièrement « qu’il ne croyait à rien ».
Pour les patients chinois, un obstacle récurrent semble être celui de l’argent, ces derniers étant convaincus qu’il faut payer le prêtre pour qu’il officie. Le 18 décembre 1929, le patient de la chambre 30 laisse ainsi le prêtre le baptiser mais l’arrête d’un seul coup en lui disant «
Parfois, les sœurs se heurtent enfin à des barrières infranchissables comme c’est le cas avec un vieil homme qui décède le 11 janvier 1929 « sans aucun signe de réconciliation avec le bon Dieu », ou encore avec Mr Ang Sok Pi qui meurt à son tour le 4 mai 1930 et à propos duquel les sœurs écrivent qu’en dépit de son ouverture au catéchisme, au port d’une médaille miraculeuse et de son baptême, il demeurait « sans énergie pour les choses spirituelles ». Ou encore le cas de cette vieille femme chinoise qui, décédée le 20 mai 1930, refusait le catéchisme et le baptême depuis son arrivée à l’hôpital, il y a plus de dix ans. Les sœurs observent que ni cette femme ni même son mari païen qui tentait de la persuader à se convertir, n’est parvenu à la convaincre : « Mais cette femme, rien ! Rien ! C’est Non ! ». Le 11 juin 1931, un patient atteint de typhoïde montre une telle ignorance de la religion que le prêtre se résigne à ne pas lui octroyer l’extrême-onction. Le 13 janvier 1934, c’est un vieillard qui en plus de six mois d’hospitalisation n’en démord pas de refuser le baptême.
Plus fondamentalement, les sœurs ne parviennent pas à faire cesser bien des pratiques culturelles de leurs patients chinois, en particulier celles qui touchent aux funérailles. Ainsi, le 29 janvier 1930, elles ont du mal à régler une crise qui éclate à l’hôpital : À la chambre 9 meurt, ce soir, un père de famille chinois venant des provinces. Sa femme fait retentir l’hôpital de ses lamentations, tant que nous sommes obligées de l’envoyer au jardin … Pauvre femme, en plus de son malheur, aucun de ses parents de la ville ne veut la recevoir chez lui : c’est aujourd’hui le jour de l’an chinois ; une femme en deuil à la maison serait de la plus mauvaise augure.
Le 2 septembre 1930, les sœurs décrivent avec un brin d’ironie le comportement des parents d’une jeune fille qui décède après quelques jours d’hospitalisation, lesquels, alors qu’on s’apprête à porter le corps à la morgue, décident de l’habiller en la revêtant de trois magnifiques robes de soie et d’une jarretière. Le 23 novembre 1931, c’est au tour du docteur Go Kee de s’éteindre après des mois de maladie et sa famille de lui faire une grande toilette en lui endossant, en pleine agonie, trois habits de fine soie l’un pardessus l’autre, lui laissant à peine le temps d’embrasser le crucifix. Les sœurs décrivent du bout des lèvres ses funérailles et se refusent à donner les détails de « toute la pompe extérieure qui accompagne toujours les grandes funérailles païennes ni les fleurs qui ont été déposées sur sa tombe », se limitant à dire que « tout cela pèse peu dans les balances éternelles ».
Les sœurs ne parviennent pas davantage à faire cesser le culte des reliques qu’elles observent impuissantes et auquel elles participent malgré elles en faisant circuler des images et des objets. Le 31 juillet 1932, elles remarquent ainsi que leur « digne docteur en médecine chinoise » soigne une fillette de quatre ans d’une carie infectée et que son opération nécessite des soins journaliers et une grande hygiène. Or, le médecin ne veut pas enlever une couverture en service depuis longtemps et qui « n’a jamais vu la lessive ». « D’où cela vient-il », se demandent-elles ? « Quelle vertu y est attachée ? Le diable le sait » concluent-elles. Elles savent bien cependant que la raison est autre et que si le docteur chinois tient autant à cet objet c’est du fait que « cette couverture a servi à la naissance de l’enfant », que c’est donc « un objet sacré que l’on conserve et qui devra lui être de bonne fortune en cas de maladie ou de besoin ».
Les sœurs ne peuvent enfin que constater la fréquence de la polygamie chez leurs patients. La situation se produit le 7 décembre 1930 avec l’hospitalisation d’un Chinois très riche qui demande et reçoit le baptême alors que les sœurs apprennent qu’il est marié à la fois au pays et en Chine. Le 13 mars, elles mentionnent un autre cas, un Chinois leur ayant déclaré vivre avec cinq femmes et de nombreux enfants issus de ces unions, les enfants nés aux Philippines étant les seuls à avoir été baptisés. C’est qu’au moment du décès, plusieurs maris chinois révèlent ces pratiques aux sœurs. Le 24 février 1926, une des sœurs en fait le constat : Vous vous imaginez peut-être que cet homme est très embarrassé de se trouver seul avec tant de jeunes enfants ! Pas tant que cela. Il disait au moment des funérailles qu’il avait télégraphié en Chine ordonnant à sa femme chinoise de se presser de venir prendre la place maintenant vacante. C’est la condition de presque toutes les femmes philippinoises unies aux Chinois. Comment après cela peuvent-elles faire leur religion ? Pour s’excuser, elles prétendent que ces sortes d’unions sont permises par l’Église. Il n’en est rien … Tout ceci découle de la mauvaise éducation religieuse.
Eu égard aux enfants, des femmes confient parfois leur bébé aux sœurs. La situation se produit le 5 novembre 1932 avec une petite fille de deux ans et demi. Les parents veulent s’en défaire parce qu’elle est malade.
Parmi les pratiques les plus dérangeantes pour les sœurs, celle du suicide demeure récurrente 8 . Elle concerne de nombreux patients, en particulier ceux qui consomment de l’opium. Un cas se présente le 23 juillet 1924 avec un jeune homme qui a pris du poison et sur lesquels les sœurs découvrent une fiole d’acide nitrique. Le 20 juillet 1932, un « habitué de l’opium » se montre indifférent à la mort prochaine et aux explications religieuses des sœurs, convaincu « qu’il vaudrait mieux mourir que de vivre en cet état si misérable ». Un autre cas se présente le 3 août lorsque le mari d’une mourante vient chercher sa femme pour la conduire chez lui, disant aux sœurs qui regrettent de ne pas pouvoir l’instruire et la baptiser qu’« il faut mourir chez soi quand on est chinois ». Finalement, l’une des sœurs parvient à exhiber un crucifix à la mourante en lui expliquant brièvement ce qu’est le bon Dieu et le baptême qui efface les péchés. Et cette fois, un miracle se produit, la mourante criant alors à son mari qu’elle est à présent débarrassée des diables qui avaient pris possession de son corps. Le 9 août, un autre malade ne réagit, lui, pas du tout face à la médaille miraculeuse ni au crucifix. Le 29 octobre 1932, un patient chinois est hospitalisé ayant tenté de s’enlever la vie en absorbant des pilules. Les sœurs évoquent ici « un cas difficile » et invoquent la Sainte Vierge. Selon elles, ce sont des séparations et la perte d’êtres chers qui occasionnent ces pratiques. Le 7 mars 1930, les sœurs indiquent ainsi qu’un de leurs patients s’est empoisonné en apprenant la mort de son fils en Chine continentale. Le 4 mars 1933, c’est une jeune fille de dix-sept ans qui essaie de se tuer avec du Lysol. L’année 1934 est une véritable hécatombe sur le plan des suicides ou des tentatives de suicide et toutes les catégories y passent. Le 27 juin en matinée un homme a pris du poison. Le soir, une pauvre femme s’empoisonne, refusant de retourner en Chine où on la demande pour prendre soin d’une famille nombreuse qui n’est pas la sienne. Le 12 juillet un Chinois de soixante ans annonce qu’il veut en finir de sa maladie et de ses multiples incapacités. Le 6 octobre, « un vieux chinois rabougri … appelle la mort comme une délivrance ». Parfois, les patients sollicitent eux-mêmes les sœurs de les aider à mourir, une telle situation se produisant le 25 mai 1933 lorsqu’un vieux Chinois demande un remède prompt pour être transporté dans l’éternité.
À maintes occasions encore, les sœurs n’ont pas la chance de pouvoir intervenir, de nombreux patients chinois arrivant juste à l’hôpital pour y décéder dans les heures qui suivent. Des exemples parmi tant d’autres sont ceux de Mr Yee Kim et de Mr Yu Chui. Même les bébés meurent bien souvent quelques heures après leur admission. C’est le cas le 3 août 1930 avec le petit Tan Siong Kiat, qui a juste le temps de recevoir le baptême avant de s’éteindre. Ces cas sont innombrables dans les archives.
En dépit de leurs efforts à transformer les patients en fervents chrétiens, les sœurs ne parviennent donc pas à faire disparaître bien des pratiques et des conceptions, en particulier sur le plan des rites funéraires. À ce titre, le cimetière chinois qui jouxte l’hôpital demeurera longtemps encore un lieu de syncrétisme où les traditions cohabitent et se mélangent mais où le culte des ancêtres reste plus vivant que jamais.
La Vierge et la Santa Maria : le polythéisme chinois face au curieux monothéisme des sœurs
Les Chinois qui se convertissent, perçoivent le christianisme avec leurs propres grilles et catégories. Ainsi, le 15 janvier 1931, un vieillard confient aux sœurs qu’il ne veut plus s’occuper des dieux chinois, leur préférant les catholiques : « J’aime mieux vos dieux catholiques, Ste-Isabelle, Ste-Rosa, St-Augustin, S.M. des Victoires ». Et la sœur de commenter cette vision bien païenne et polythéiste du patient : « Le bon Dieu ce sont les statues; qu’elles portent un nom ou un autre, une figure ou une autre ». Les sœurs participent pourtant à cette même logique lorsqu’elles distribuent des médailles et invoquent l’aide des saints chrétiens. Au-delà des différences, certaines attitudes se rejoignent donc d’une manière inattendue.
Le 1er mai 1932, un malade à qui les sœurs demandent à quelle idole il se voue, leur fait une confidence à propos d’une étrange dévotion issue des cultes populaires du sud de la Chine mais tout à fait vivante aussi aux Philippines. La sœur en prend conscience et explique : La Santa Maria. En Chine, les païens ont un culte spécial pour une idole qu’ils supposent être vierge. Le 1er et le 15 du mois lui sont consacrés et ils font ces jours-là de longues prières en son honneur. Les autres dieux païens n’ont qu’un attribut, « la justice » ; ainsi la vertu est récompensée et le vice inexorablement puni sans nul pardon pour la plus sincère repentance. Cette déesse vierge a sur les autres dieux le privilège de la miséricorde ; si grands qu’aient été les crimes d’un homme elle a toujours des pardons pour le repentir. Oserons-nous dire que cette vierge que leur ignorance adore est une figure de la véritable Mère des pécheurs ? Plus probablement cette croyance leur est venue de la religion même ; quelques bribes de notre culte égarées dans le flot de la superstition. Quand les païens qui ont un culte pour cette déesse se trouvent témoins de nos démonstrations envers la Sainte Vierge, qu’ils rencontrent ces images – et cela n’est pas ce qui manque à Manille et aux Philippines – ils se croient en présence de leur idole et sont heureux de lui rendre un culte, l’appelant de son nom philippin, Santa Maria. Cette fois nous eûmes la douleur de voir s’évanouir une à une toutes nos espérances de conversion pour notre pauvre malade. L’aveugle spirituel mourut sans avoir ouvert les yeux à la grande lumière.
Cette dévotion à la Santa Maria apparaît dans de nombreuses pages des chroniques de l’hôpital, rendant par ailleurs très ambiguë cet attrait que de nombreux patients chinois éprouvent pour la Sainte Vierge. Le 18 novembre 1932, les sœurs font ressortir cette ambiguïté à propos de la réaction de Mr Gou Tao : Un autre païen chinois, Mr Gou Tao, dont les enfants sont tout de même baptisés, vient nous saluer avant de partir avec sa famille pour un voyage de trois mois en Chine. Il a voulu se procurer une grande image de la Sainte Vierge avec l’intention de la faire encadrer et lui donner la place d’honneur dans leur maison au cours de leur séjour en Chine. Il dit « Si nous n’avons pas l’image de la Santa Maria peut-être que nous ne penserons pas à prier ».
Le 13 août 1933, les sœurs décrivent le cas d’une autre chinoise, « une bonzesse qui a toujours le chapelet à la main » en train de « faire de la propagande pour la Santa Maria ». Et la sœur de déplorer la situation : Quel mélange de culte. L’autre jour nous disions à une de nos protégées, gentille petite dame chinoise qui est indécise entre la superstition dans laquelle elle est née et la vraie religion qui l’attire, « De grâce, ne réclamez plus ses prières pour votre guérison. Si vous voulez lui donner de l’argent donnez-lui en, il faut qu’elle mange, mais que ce ne soit pas pour qu’elle prie ses dieux pour vous ».
Mais la sœur ajoute encore à la confusion : « Nous lui avons une médaille de la Sainte Vierge à laquelle elle a tant de confiance, lui recommandant de demander à la Santa Maria de lui faire voir le vrai chemin à suivre ».
Les sœurs entretiennent un peu malgré elles des ambiguïtés, comme semble l’indiquer la scène qu’elles décrivent le 8 octobre 1933 : Nous visitons sur la rue Camba deux familles alliées aux Chua et où les enfants sont baptisés. … Nous remarquons bien dans une salle l’autel païen mais les dames nous assurent que ni elles ni leurs maris ne leur [aux bouddhas] rendent de culte. L’autel appartient à la grand-mère actuellement en Chine. … Nous leur promettons de leur apporter une image de la Ste-Vierge à notre prochaine visite afin que les enfants puissent faire leur prière aux pieds de la Vierge.
Un peu auparavant, un de leurs gestes montrent comment elles luttent contre ces pratiques païennes en privilégiant une logique de substitution qui se veut agir lentement mais sûrement. Le 6 octobre 1933, les sœurs relatent ainsi ces gestes : Notre petite dame chinoise rue Echague nous reçoit dans son lit car elle est malade. … Ils lui ont dressé un autel dans sa chambre, autel de superstitions. Il y a des bouddhas ministres de tous les pouvoirs. Sur l’autel est placée debout une formidable épée, très lourde mais pas du tout tranchante. Cela est pour effrayer les esprits. Nous avons un rouleau d’images saintes de différents sujets ; en leur montrant les mages, que tous regardent avec intérêt et piété même, nous proposons l’échange, c’est-à-dire qu’ils s’adresseraient au vrai Dieu pour obtenir la guérison de leur petite malade, mettant de côté l’autel païen. S’ils craignent la colère de leurs dieux nous la prenons toute sur nous. L’image de notre Immaculée Mère est plutôt acceptée que les bouddhas rejetés ; mais pour ne pas nous heurter à un refus à peu près sûr, nous ne forçons pas le renvoi immédiat des dieux.
À ce polythéisme des Chinois s’ajoute la diversité des traditions religieuses qui s’observe dans ces familles de migrants ou de résidents de plus longue date. C’est un vieux patient chinois, Gabriel Ty Chue Co qui le confie aux sœurs ce vendredi 6 avril 1928, avant de recevoir lui-même le saint viatique et l’extrême-onction. Les sœurs expliquent : « Dans cette famille, le père et la mère sont païens. Un fils avocat est protestant. Un autre est mort scolastique jésuite. Notre malade et son aîné sont catholiques. Enfin, deux garçonnets de 8 et 10 ans seront de la religion qu’on leur enseignera ». Et les sœurs de citer une observation de l’octogénaire : « Comment voulez-vous choisir ? C’est difficile pour moi de connaître le meilleur. J’ai dans ma famille à peu près de toutes les religions. Chacun trouve la sienne bonne. Enfin, je ne sais pas ce qui est le mieux ». Plus tard, le 1er septembre 1937, un autre patient chinois d’un certain âge fait valoir le fait que l’on lui a « imprimé » dans son âme la foi du Bouddha et qu’il ne sait donc plus quoi faire maintenant que l’on lui parle du Dieu chrétien : « Que faire donc ? ».
Au contact du christianisme, les traditions chinoises ne disparaissent pas et elles ne se transforment pas n’importe comment. Lorsque les patients acceptent de se convertir, ils ne renoncent aucunement à leurs traditions, mais ajoutent de nouveaux éléments. Le culte de la Santa Maria est révélateur de cette capacité à incorporer de nouveaux saints et il montre le lien très vite établi par les bouddhistes entre le culte marial et celui de la déesse Guanyin, très présent aux Philippines, à Taiwan et au Japon. A contrario, les sœurs acceptent difficilement ces interprétations, mais elles voient bien que ce processus leur échappe et que la voie la plus sûre reste encore celle de l’éducation.
Conclusion
L’Hôpital Général chinois de Manille est un lieu de confrontations et de négociations des ontologies chinoises et modernes. Les sœurs et les médecins s’accordent sur la nécessité de soigner les malades mais divergent sur les approches à privilégier : les sœurs défendent la médecine moderne et pasteurienne alors que les médecins chinois recourent à leur pharmacopée. Certains patients font leur choix dès le départ, mais pour d’autres, toutes ces options restent envisageables comme ultimes recours.
Les relations entre les patients et les sœurs montrent que les malentendus et la manipulation jouent un rôle décisif dans ces interactions. Chacun joue finalement sur deux tableaux : ici un Chinois vient se faire baptiser avant d’aller mourir en Chine, conformément aux coutumes ; là, une sœur offre une médaille miraculeuse à un patient, même si des doutes subsistent sur sa conversion réelle. Les objectifs divergent tout autant : les Chinois veulent mourir apaisés et font preuve de pragmatisme lorsqu’ils transigent ; les sœurs souhaitent instruire et convertir, transformer des païens en croyants. Pour les Chinois, l’acception du christianisme n’est pas vécue comme un renoncement ou une transgression, mais un moyen de rejoindre les défunts ancêtres à partir d’un lieu pourtant souvent très loin de la terre natale. Pour les sœurs, l’hôpital reste d’abord un lieu de soin mais surtout ce qu’elles nomment « un agent de vie spirituelle », un lieu pour guérir le corps en vue d’atteindre l’âme, comme elles l’écrivent le 17 novembre 1932.
La stratégie des sœurs semble avoir été gagnante dans la mesure où en dépit des difficultés auxquelles elles font face, elles réussiront à s’implanter durablement à Manille et à développer des liens étroits avec la communauté chinoise via l’ouverture de plusieurs écoles. Leurs patients chinois n’ont cependant rien perdu, appréciant et soutenant le travail acharné des sœurs en dépit de leur profond attachement à des traditions auxquelles bien souvent ils ne renoncent pas.
En somme, les Chinois comme les sœurs ont été amenés à accommoder et adapter leurs visions du monde et leurs pratiques. L’attitude des sœurs face au cimetière chinois est révélatrice de leur ouverture, celles-ci ayant assez rapidement renoncé à y éradiquer les cultes syncrétiques et des pratiques qui n’ont même plus cours en Chine continentale. L’attitude des Chinois dénote une ouverture analogue, ces derniers ayant accepté le christianisme, une forme de conversion donc, sans pour autant abandonner leurs traditions ancestrales, comme l’atteste cette construction de temples et de maisons funéraires pourvus de croix et d’offrandes, d’images, de statues et de prières, et où les visiteurs brûlent de l’encens et du papier-monnaie, mangent avec les morts qu’on fête les dimanches et lors de la Toussaint, quitte à séjourner dans les tombes avec leurs défunts. On ne compte plus, dès lors, les tombeaux luxueux, parfois pourvus de piscines, de salons cossus et climatisés, de salles de bain, etc. (voir Laugrand, 2014).
Lorsque les traditions sont à ce point travesties, quelle valeur peut-on encore accorder au concept de conversion ? Les patients chinois comme les sœurs ne maîtrisent d’ailleurs pas complètement les effets de leurs stratégies mutuelles. La communication est marquée par de continuels quiproquos. En distribuant des médailles de la Sainte Vierge, les sœurs se doutent un peu qu’elles alimentent surtout la dévotion populaire à la Santa Maria, mais elles persistent faute de pouvoir opérer autrement et incapables de contrôler ces interprétations. Elles se heurtent à la capacité syncrétique de la religion chinoise (Granet, 1922), à une sorte de bricolage chinois des héros chrétiens, pour reprendre l’expression d’André Mary (2000) à propos des sociétés africaines. En l’occurrence, c’est tout le panthéon des saints chrétiens qui se trouve ici détourné. Les sœurs connaissent bien cette stratégie de la substitution puisqu’elles aussi l’orchestrent, mais elles ne veulent pas la voir à l’œuvre du côté de leurs patients. De même, tandis que les sœurs attribuent des pouvoirs aux images, aux objets et aux prières, elles dénient ces mêmes attitudes chez leurs patients, n’en reconnaissent plus l’idiome. En revanche, les sœurs et leurs patients chinois se rejoindront de plus en plus, à mesure que la médecine moderne et sécularisée des docteurs s’imposera dans les pratiques de l’hôpital.
Sur le plan analytique, ces transactions rendent la notion de conversion tout aussi inadéquate que celle de syncrétisme, ces concepts n’ayant de valeur que descriptive. En effet, d’importantes distorsions semblent continuellement se produire si bien que l’information émise ne correspond pas tellement à celle qui est reçue. Dan Sperber (1996) a jadis bien identifié ce processus en observant que toute communication est essentiellement un processus de transformation où les catégories du récepteur jouent ce rôle de filtre. Ici, les malentendus ne figurent-ils pas au cœur du processus de conversion, en seraient-ils le véritable moteur ?
Le cas des héros chrétiens offre un bel exemple de ce processus car si ces figures chrétiennes intéressent les patients chinois – elles montrent d’ailleurs que le christianisme demeure « un bien curieux monothéisme » selon l’expression de Paul Veyne 9 – les Chinois les traitent à leur manière, comme des entités vivantes, ce qui explique tous ces gestes d’offrandes, d’échanges, de partages et ces obligations des descendants envers leurs familles (cf. David, 2000).
La conversion au christianisme et l’incorporation de ses saints n’engendre donc pas nécessairement une sécularisation ou une irruption de la modernité. Contrairement à ce qu’observe Peter Van der Veer (1996), la conversion n’est pas ici une conversion à une forme moderne de la religion ni à une forme religieuse de la modernité. Les échanges et les malentendus entre les patients chinois et les sœurs montrent plutôt la plasticité et l’ambivalence des idées non-modernes et des idées chrétiennes dans une institution, l’hôpital, qui se situe pourtant au cœur de l’idéologie moderne mais qui lui aussi échappe à celle-ci.
Footnotes
Remerciements
Nous remercions chaleureusement les MIC pour l’ouverture de leurs archives ainsi que pour leur aide généreuse lors de nos recherches menées au Québec et aux Philippines en 2012. Merci également à Guy Tremblay pour son travail de collecte des données en tant qu’auxiliaire de recherche, sans oublier les deux évaluateurs de cet article pour leurs remarques très judicieuses.
Financement
Cette recherche a bénéficié d’un soutien financier du Conseil de Recherches en Sciences Humaines et Sociales du Canada (CRSH).
Notes
Biographie de l’auteur
Adresse : Département d’anthropologie, 1030, avenue des sciences humaines, Université Laval, Ste-Foy, G1K 7P4, Québec, Canada
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