Abstract
In Kinshasa, films originating in Nigeria have become very popular. The author shows that the triad of migration, religion and media liberalization is dialectically related to the emergence of a new social and moral imaginary that, in its turn, has facilitated the reception of « Nollywood » films in Kinshasa. These films have become an intrinsic part of Kinois charismatic Christianity, partly because of local forms of power and authority and, in particular, because of the new position of authority charismatic leaders have acquired. In fact, most of the latter obtained their position because of their familiarity with and proximity to Nigerian Pentecostal-Charismatic Christianity. The author thus demonstrates how migration and the Christian renewal have transformed the Kinois mediascape in different and unprecedented ways.
Cet article se veut une contribution aux études relatives à l’interface entre médias religieux et mobilité en Afrique 1 . À cet effet, il prend pour pierre de touche l’examen des routes par lesquelles les films provenant du Nigéria (« Nollywood ») arrivent à Kinshasa, la capitale de la République Démocratique (RD) du Congo, où ils constituent, comme d’ailleurs dans beaucoup d’autres sociétés africaines, un genre très populaire (Haynes, 2010 ; Krings and Okome, 2013) 2 . La popularité des films produits au Nigéria a été rendue possible à Kinshasa par deux phénomènes. Premièrement, la migration circulaire vers le Nigéria, où les Kinois se rendent principalement pour des motifs économiques (petit commerce), favorise la circulation de ces produits médiatiques. Comme je le montrerai dans ce texte, les leaders chrétiens font des voyages « aller-retour » entre le Congo et le Nigéria, qui non seulement répondent à des initiatives commerciales, mais sont aussi inspirés par des motifs religieux. Souvent, la personne qui voyage pour des raisons religieuses est également engagée dans le petit commerce. Ces migrants rapportent à Kinshasa, où ils trouvent facilement audience, des films provenant du Nigéria. Deuxièmement, aux environs du milieu des années 1990, le pouvoir considérable de Mobutu a commencé à s’éroder, ce qui a entraîné une politique plus tolérante à l’égard des technologies de diffusion. En 1996, le président a proclamé la liberté de la presse, rendant ainsi possibles des formes privées de gestion des médias. Immédiatement, toutes sortes de gens entreprenants en ont tiré avantage et ont créé leurs propres structures de télédistribution ; parmi eux, on trouve en particulier des directeurs de télévision commerciales et politiques. Enfin, de nombreuses chaînes de télévision locales ont été lancées à Kinshasa par des pasteurs pentecôtistes, lesquels, comme c’est le cas partout en Afrique subsaharienne, ont acquis une influence croissante à Kinshasa.
Comme je vais le montrer, le triangle que forment migration, religion et libéralisation des médias est relié dialectiquement au surgissement d’un nouvel imaginaire social et moral, lequel, à son tour, a facilité la réception des films « nollywoodiens » à Kinshasa, jusqu’à influencer les conventions esthétiques des séries de la télévision locale. Ces séries se trouvent enrichies et transformées par la vision de films nigérians. Les acteurs de télévision kinois ont adapté leur jeu et leur image à la stylistique sensationnaliste de films tels que The Prince of Darkness, Osofia in London, Living in Bondage et Karishika, autant de « classiques » nollywoodiens qui sont tous inscrits dans la mémoire collective des Kinois. Un certain nombre d’artistes kinois ont même été accusés d’avoir copié sans vergogne les actions qu’on voit dans les films nollywoodiens, tandis que le groupe le plus populaire de la télévision a été acclamé pour avoir adapté avec méticulosité le « style nigérian » et pour l’avoir traduit en langage kinois. D’une manière plus abstraite, les intrigues, les protagonistes et la morale qui est si étonnamment présente dans ces films provenant du Nigéria, ont donné lieu au déploiement d’un imaginaire apocalyptique ; en outre, la conception très partagée selon laquelle la ville de Kinshasa est hantée d’êtres occultes (De Boeck, 2005 ; Pype, 2012) a accru la demande de ces films. Néanmoins, on va le constater, à Kinshasa, les films nollywoodiens occupent une position ambiguë, à la frontière entre le familier et l’étrange, ou entre ce qui est accepté et ce qui est rejeté socialement et moralement ; et l’étalage de leur popularité modifie la nature du capital symbolique dans la Kinshasa actuelle.
Médias, migration et religion
La question de l’intrication entre le christianisme pentecôtiste – qui accentue l’expérience de l’Apocalypse – et les médias audiovisuels a déjà préoccupé de nombreux chercheurs (Hackett, 1998 ; Gifford, 2004 ; Meyer, 2004 ; De Witte, 2003 ; Pype, 2012). On peut donner plusieurs explications à l’étroite connexion qui existe entre le christianisme pentecôtiste et les médias. L’une d’elles est le côté « populaire » et « émotionnel » de ce type d’église chrétienne, qui se traduit facilement dans les médias de masse tels que la fiction mélodramatique et les chants populaires. Mais des raisons plus matériellespeuvent aussi être alléguées. Par exemple, parlant du christianisme pentecôtiste ghanéen, Gifford (2004 : 33) suggère que c’est uniquement à cause du monopole des principales églises (catholiques et protestantes) dans les domaines de l’éducation et du développement que les églises pentecôtistes s’impliquent dans les médias locaux pour faire de l’argent.
Il est frappant de constater que, sur le continent africain, certains leaders pentecôtistes, très souvent inspirés par ces pasteurs évangélistes américains qui utilisent le canal de la télévision pour répandre la bonne parole, mettent sur vidéo les services religieux, publient et vendent des pamphlets, des DVD, des livres et d’autres supports chrétiens ; on les voit également jeter les bases de leur propre radio et de stations de télédistribution personnelles. On peut effectivement considérer que la commercialisation et la médiatisation construisent conjointement ce nouveau type de christianisme. Gifford (2004 : 33) prétend même, à propos des églises charismatiques ghanéennes, que « ces représentations médiatiques façonnent ce qui compte dans le christianisme ». Quoique le champ religieux de Kinshasa se développe selon d’autres dynamiques économiques, sociales et culturelles que ce que l’on rencontre dans l’Afrique de l’Ouest, le monde pentecôtiste charismatique et le réseau des médias s’y recouvrent également dans une large mesure. Une grande partie du temps d’antenne est consacrée dans cette ville à des spectacles parlés chrétiens ; la plupart des services religieux sont filmés. Ces enregistrements sont ensuite diffusés sur la chaîne de télévision de l’église en question, ou sont vendus au sein de la congrégation, à moins qu’ils ne voyagent dans les réseaux transnationaux de la diaspora congolaise où ils viennent structurer les pratiques rituelles et les fêtes religieuses. Sur ces chaînes pentecôtistes, comme aussi dans des programmes télévisuels de chaînes non confessionnelles, des histoires de sorcellerie et d’événements occultes sont présentées ; les pasteurs opèrent des miracles à l’écran et délivrent les spectateurs victimes de puissances sataniques.
Un examen de la circulation des productions médiatiques religieuses contribue à la littérature émergente traitant du rôle de la religion dans les différents contextes de la diaspora africaine, lequel a retenu l’attention de nombreux auteurs (Adogame et Weissköppel, 2005 ; Ter Haar, 1998 ; Kalu, 2009). Il existe actuellement un corpus significatif d’œuvres littéraires traitant du rôle actif des communautés pentecôtistes dans l’organisation de la migration (Van Dijk, 1997, 2004 ; Maskens, 2012), Van Dijk (1997) affirmant parexemple que, tant au Ghana qu’aux Pays-Bas, les leaders pentecôtistes ont tendance à se comporter comme des agents de liaison, non seulement en reliant les flux d’informations et la masse des interactions entre différents contextes culturels, mais aussi en organisant des mariages transnationaux entre des Ghanéens chrétiens présents dans leur pays natal et d’autres, présents dans la diaspora, ainsi qu’en intervenant activement dans la quête de documents officiels et de possibilités de travail pour ceux qui résident à l’étranger. L’implication du pentecôtisme dans la mobilité et dans les expériences des migrants n’est pas, comme je vais le montrer ci-dessous, limitée aux mouvements des personnes et de l’information, elle a aussi un impact sur la culture populaire. Le pentecôtisme constitue l’axe central de la circulation des films provenant du Nigéria vers Kinshasa.
Par ailleurs, je voudrais soulever ici une question de méthode relative à l’étude des médias religieux. Je considère que l’étude de l’intersection de la religion et des médias ne devrait pas se limiter aux contextes religieux dans lesquels sont réalisés, considérés et englobés les produits médiatiques, mais que doivent également être pris en compte les communautés aussi bien que les individus qui gèrent la circulation des magazines imprimés, des bandes audio et des DVD, en somme, tous les supports de nature confessionnelle. En effet, ces acteurs occupent des points nodaux particuliers dans la chaîne de la distribution, mais aussi, ainsi que je l’ai mentionné plus haut, des groupes sociaux, certains chefs d’entreprise et bien d’autres personnes sont souvent les commissionnaires de la production, de l’acquisition et de la distribution d’imprimés et d’émissions répondant à des objectifs clairement religieux. Ce n’est que lorsque nous reconstruisons les biographies sociales (Kopytoff, 1986) des médias audiovisuels que nous commençons à comprendre comment un média de ce type peut rencontrer les identités et les expériences religieuses. Rapportant ce raisonnement au thème de mon article, je mentionne ici brièvement le fait que la propagation des films nollywoodiens dans Kinshasa n’est nullement sous le contrôle de Nigérians qui y résideraient. D’abord, ce ne sont pas les commerçants nigérians (4000 environ, et principalement des Igbo) habitant la ville qui les ont introduits à Kinshasa. Ensuite, ce ne sont pas les quatre églises nigérianes qui constituent le pivot de leur circulation et de leur dissémination 3 .
Je vais consacrer le développement suivant à l’analyse des valeurs symboliques attribuées au Nigéria et aux voyageurs qui rentrent du Nigéria. Le succès des filmsprovenant du Nigéria – et donc leur traduction locale – repose en partie sur le capital symbolique que des Nigérians et leurs visiteurs acquièrent dans l’imagination pentecôtiste. En d’autres termes, plutôt que de privilégier des histoires racontées par les films nollywoodiens, mon analyse traitera des pratiques de localisation qui sont celles des agents médiatiques en tant que premiers points d’intersection entre les flux transnationaux et la réception locale de ces histoires.
Imaginer le Nigéria
Le Nigéria, dans la mesure où il est l’un des multiples pays africains vers lesquels migrent les Kinois, joue un rôle important dans l’imaginaire de la population de Kinshasa.Bien qu’un petit nombre de Kinois seulement se soient effectivement rendus dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, beaucoup se font du pays et de ses habitants une idée résultant souvent des films provenant du Nigéria et des récits de migrants qui en sont revenus. Le Nigéria est considéré comme une terre d’abondance, où l’accès à toutes sortes de denrées est plus facile que dans la capitale congolaise.
La biographie du kinois Thony Best, l’un des traducteurs les plus connus des films nollywoodiens, offre un exemple de cette influence. Lorsqu’en 1999, il partit pour la première fois à Lagos, sa priorité était de gagner de l’argent. Cependant, comme il me l’a dit lors de nombreuses interviews, il aurait aussi bien pu choisir un autre pays africain ; mais l’essor de l’industrie du film au Nigéria a exercé sur lui un puissant attrait. C’est ainsi que, à côté d’autres produits, il a fait du film provenant du Nigéria l’un de ses principaux objets de commerce. Ses clients les plus importants sont moins des acheteurs individuels que des sociétés télévisuelles locales, ou encore de petites boutiques proposant divers médias.
Toutefois, certaines rumeurs circulent aussi à propos de la production illégale de richesses au Nigéria. Aux yeux des Kinois, le Nigéria apparaît à la fois comme un Eldorado africain et un pays dangereux. Il s’agit là d’une image que partagent d’autres Africains. Étudiant l’image que les villageois du Mali se font du Nigéria, Masquelier (2000) décrit comment ceux-ci considèrent le Nigéria tout à la fois comme un pays d’abondance recelant de formidables ressources pour des commerçants audacieux, et comme un pays de mort et de destruction, infesté de voleurs, d’assassins et d’autres personnes dépourvues de moralité. La persistance de cette réputation se trouve encore renforcée lorsque les Kinois parlent des marchands nigérians de l’Avenue de la Victoire et de l’Avenue de Gambela, deux rues importantes de Kinshasa bourdonnant d’activités économiques. Cette zone est réputée pour la vente de pièces détachées destinées aux voitures. On la voit comme le lieu où l’on peut obtenir ce type de marchandises à la moitié du prix exigé sur tous les autres marchés kinois. Mais ces mêmes pièces passent pour être de moins bonne qualité et pour n’être autre chose que des imitations à bon marché. On pense communément que les Nigérians, avides d’argent et de toute espèce de profit, n’hésitent pas à frauder, à pratiquer le recel de marchandises volées et le trafic de drogues.
Très semblable en cela au Mali (Masquelier, 2000 : 87), le Nigéria se présente dans l’esprit de nombreux Kinois comme un objet de fascination en même temps que de répulsion. Mais à la différence du Mali, la part négative du statut du Nigéria est significativement enracinée dans une idéologie chrétienne apocalyptique. En témoigne, par exemple, le discours de Néné, une jeune femme d’une trentaine d’années qui dirige le groupe d’enfants de son église pentecôtiste. D’après elle, il est notoire que le combat spirituel entre Dieu et le Diable est plus prégnant au Nigéria qu’en RD Congo. Elle n’a jamais visité le Nigéria, mais sa tante s’y est rendue en tant que femme d’affaires et a raconté ce genre d’histoires aux membres de sa famille. La tante de Néné a été étonnée de voir à Lagos des gens proférant des incantations sur les plages ou dans les parcs. Elle a trouvé également étrange que des objets réputés magiques puissent être facilement acquis sur les marchés. Thony Best, le vendeur de films, a rapporté des observations similaires. Mais, lui, ne porte pas de jugements négatifs à ce propos. Selon lui, en permettant à des pratiques religieuses traditionnelles d’être accomplies au grand jour, la société nigériane est bien moins hypocrite que celle de Kinshasa. Thony Best rejette donc l’opinion courante qui veut qu’à Kinshasa, tout le monde soit chrétien. À l’en croire, beaucoup de Kinois continuent eux aussi à pratiquer des rites prétendument traditionnels, en faisant usage d’herbes médicinales et en consultant les féticheurs. Pourtant, à cause de la pression sociale qui exige qu’ils soient chrétiens, la plupart d’entre eux taisent leurs contacts avec cet univers traditionnel.
Dans le discours des chrétiens pentecôtistes de Kinshasa, le Nigéria apparaît donc comme la zone de front d’un combat spirituel entre Dieu et le Diable. Il y est dit que Dieu est plus présent au Nigéria qu’à Kinshasa, qu’Il y réalise de nombreux miracles et y mène des combats contre la présence écrasante de la magie et du mal au sein de la société. Les récits qui évoquent le Nigéria comme un pays où règne « beaucoup de mal » se trouvent confirmés lorsque les Kinois assistent à des films de sorcellerie en provenance de ce pays. Cette représentation stéréotypée donne du Nigéria une image simplifiée à l’extrême qui s’accorde avec l’atmosphère apocalyptique régnant à Kinshasa. Occultant les différents groupes ethniques et la grande variété des groupes religieux qu’on trouve à Kinshasa, les récits qui circulent ne prennent pas en compte les Yoruba, les Hausa, les Igbo ou les autres origines ethniques de la population nigériane. Cette vue réductrice fait de chaque« Nigérian » un chrétien ou un païen. Un tel stéréotype ne nous renseigne bien entendu pas beaucoup sur le pays qui est représenté ; mais en revanche, il nous en dit davantage sur celui qui tient ce genre de discours. La différence entre chrétien et non-chrétien, tellement accentuée à Kinshasa, est transposée au Nigéria. Le Nigéria est devenu l’Autre dans l’imaginaire du chrétien kinois moderne. Les récits de mort et d’occultismes manifestes font partie d’un discours plus large sur l’altérité, à travers lequel les Kinois articulent leurs expériences locales de pouvoir, de violence et de sort incertain.
Un nouveau capital symbolique
Le combat spirituel, comme on l’entend dans les cercles pentecôtistes, consiste en un conflit qui n’est pas localisé mais qui transgresse à la fois les frontières géographiques et la ligne de partage entre le matériel et l’immatériel. Les chrétiens de Kinshasa setrouvent pris dans le même combat que les autres chrétiens, partout sur le continent et au-delà. La forte tendance au cosmopolitisme qui habite les cercles pentecôtistes charismatiques (Corten et Marshall-Fratani, 2001) pousse ainsi les pasteurs kinois à voyager, à prêcher et à accomplir des miracles où que ce soit. L’expansion des églises africaines, de même que la grande mobilité des leaders chrétiens « nouveaux-nés », sont encouragées par un cosmopolitisme spirituel qui considère le globe terrestre comme un tout impliqué dans une guerre conduite par l’Esprit Saint. À Kinshasa, par exemple, beaucoup depasteurs pentecôtistes étrangers dirigent des manifestations de masse dans le plus grand stade de football de la ville. Ainsi, en juin 2006, des prophètes nigérians ont été invitésà y présider à un rassemblement de chrétiennes kinoises ayant pour but de prier en vue des prochaines élections. Leur présence a imprimé à l’événement une signification, elle a contribuée à son efficience spirituelle et, par conséquent, à la réputation chrétienne des organisateurs.
Les pasteurs pentecôtistes kinois sont également très mobiles et se vantent, au cours de leurs sermons dominicaux, de s’être rendus en France, en Afrique du Sud, au Nigéria et aux États-Unis. En s’appuyant sur la conception d’un Nigéria imaginé comme le terrain du combat spirituel le plus rude, les leaders spirituels de Kinshasa désirent ardemment apprendre ce que les prophètes nigérians peuvent leur enseigner. Pour les chrétiens de Kinshasa, avoir voyagé au Nigéria est devenu une source de prestige et une raison de succès plus enviables que de s’assurer un capital social par un séjour en Europe ou en Afrique du Sud. Aussi, lorsqu’ils en reviennent, les pasteurs kinois s’empressent de parler, durant leurs sermons, des miracles auxquels ils ont assisté et des personnes dotées d’une grande force spirituelle qu’ils ont rencontrées là-bas. Souvent, ils se présentent eux-mêmes comme des « prophètes nigérians » et ils introduisent fréquemment dans leurs prêches des sonorités et des termes empruntés à l’anglais, et cela non seulement lorsqu’ils parlent en langues, mais aussi dans leur langage quotidien. Ils s’alignent sur le cosmopolitisme anglophone parce que l’attribut « nigérian » est devenu un label de qua-lité garantissant à celui qui se comporte de cette façon des pouvoirs et des capacités d’un haut niveau de spiritualité. En donnant à ce qu’ils font ou disent un cachet nigérian, les pasteurs kinois construisent une « nigérianité » qui contribue par-dessus tout à leurconférer une identité et, du même coup, le niveau qualitatif qu’on attend d’eux. Avoir voyagé au Nigéria et avoir travaillé avec des pasteurs nigérians leur procure autorité et charisme et garantit une plus grande audience aux réunions qu’ils organisent. On attend d’eux plus d’effets de guérison et davantage de miracles.
De façon significative, cette légitimité que procure pareille attente confiante s’applique aussi aux interprètes locaux des films provenant du Nigéria. Lorsque ces films sont diffusés en feuilletons sur les chaînes de télévision à Kinshasa, ils sont doublés simultanément en kinois. On a remarqué que les interprètes se voient même conférer le statut de leaders spirituels parce que non seulement ils instruisent les téléspectateurs, mais aussi les guérissent. Baku Fuita et Bwiti Lumisa (2005 : 112, traduction de l’auteur), deux journalistes congolais, décrivent comment plusieurs personnes de l’assistance ont pris contact avec José de Jésus pour lui demander d’être délivrées de la stérilité et d’autres maladies « mystérieuses ». Les journalistes écrivent: Les membres de l’assistance, surtout composée de femmes, ont raconté [à José de Jésus] leurs propres expériences et ont demandé qu’il les délivre d’un mal d’origine « mystérieuse ». Une femme que nous avons rencontrée lorsque nous avons rendu visite à José de Jésus nous a confirmé avoir été guérie de sa stérilité grâce à une action de désenvoûtement réalisée par l’invité fameux de la télévision qu’elle avait été amenée à connaître par le biais des films nigérians.
La réception des films nollywoodiens à Kinshasa, de même que les diverses interprétations que leur donnent les spectateurs kinois, sont intimement liées à la mission d’évangélisation des pasteurs pentecôtistes. Le pasteur Kutinho, leader de l’Église du renouveau nommée « Armée de la Victoire », a réalisé la première vidéo nigériane (Karichika) sur sa propre chaîne de télévision (De Boeck, 2005 : 186). Ce film raconte l’histoire d’une jeune fille (Karichika) qui est envoyée par Lucifer dans le monde d’ici-bas afin de détruire l’humanité. Elle se sert de sa beauté comme d’une arme pour semer mort et désespoir, et apporte le désordre au sein des ménages. À la fin du film, seuls les « vrais » chrétiens sont sauvés, grâce à leur foi solide, tandis que les pécheurs périssent, et Karichika retourne dans le monde du Démon. Aujourd’hui, pour les Kinois, le terme« karichika » fait référence à ce genre de films d’Afrique de l’Ouest qui dépeignent le combat spirituel entre Dieu et le Diable. Une fois les films introduits à Kinshasa, toute une gamme de stratégies culturelles sont mises en œuvre par des personnes appartenant à différentes catégories sociales, dans le but de rendre ces récits compréhensibles et signifiants pour les spectateurs kinois.
Le rôle des pasteurs pentecôtistes qui sont à la tête des églises est fondamental dans le processus d’appropriation. Les pasteurs usent des films provenant du Nigéria comme d’instruments pour instruire leurs adeptes. Mais, plus généralement, le grand publicconsidère, lui aussi, les films nollywoodiens comme des séries didactiques.
Conclusion
La récupération et l’intégration des films provenant du Nigéria dans le nouveau paysage médiatique, en tant qu’elles constituent une modalité de l’adaptation et de la globalisation, ont été rendues possibles uniquement par le changement de régime politique à Kinshasa. C’est surtout l’établissement d’un christianisme africain qui explique la popularité des films nollywoodiens parmi les spectateurs kinois. Trois catégories d’agents médiatiques facilitent le transfert des films du Nigéria à Kinshasa : le petit commerçant, le pasteur chrétien et le doubleur. Il faut souligner que ces trois catégories ne sont pas strictement séparées. Les pasteurs se livrent également au petit commerce, tandis que les commerçants doublent aussi souvent les films, et que les doubleurs, à leur tour, acquièrent parfois autant de charisme que les pasteurs.
Par rapport au contexte kinois habituel, on pourrait dire que les films importés du Nigéria sont devenus des objets encastrés dans le christianisme charismatique. Semblable insertion dans les cultures audiovisuelles locales prend forme selon les cultures locales d’autorité et de pouvoir, et en particulier selon la nouvelle position d’autorité des pasteurs charismatiques. La plupart de ces nouveaux leaders chrétiens ont acquis ce statut du fait, à la fois, de l’appel du christianisme charismatique et de leur proximité à la culture chrétienne nigériane. La migration et le renouveau chrétien ont transformé, à Kinshasa, le monde des médias locaux de façons diverses et inédites.
Footnotes
Financements
La recherche a été réalisée dans le cadre des recherches doctorales à l’Université de Leuven et était financée par les Facultés de Psychologie et Pédagogie et la Faculté de Sciences Sociales. L’article a été rédigé en tant que Newton International Fellow (British Academy) au Centre of West African Studies, University of Birmingham.
Notes
Biographie de l’auteure
Adresse : Institute for Anthropological Research in Africa (IARA), Faculté de Sciences sociales, Parkstraat 45, Box 3615, B-3000 Leuven, Belgique
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