Abstract
Since the late 1980s, holidaymaking as a form of essentially passive, recreational space-time has been challenged by increasingly active forms of tourism involving the acquisition of skills packaged as training periods, offering participants unique experiences that will allow them to ‘make a difference to the world’ while simultaneously ‘discovering themselves’. At the core of this new spectrum of travel offerings, ranging from ‘humanitarian tourism’ to ‘adventure tourism’, is spiritual tourism. The result is the emergence of quasi-pilgrimage tours, plugged into a new hard-wiring of the collective imagination that we have called ‘individuo-globalism’, while the traditional pilgrimage is increasingly obliged to conform to the same conceptual model. The phenomena resulting from this process fall neither into the category of tourism, properly speaking, nor into that of the traditional pilgrimage, but are emerging as a social reality with its own characteristics.
Depuis les années 1980, le tourisme semble empiéter sur le champ traditionnel du pèlerinage favorisant l’émergence d’un pèlerinage touristique (ou d’un tourisme pèlerin) qui ne relève plus de la catégorie pleine et entière du pèlerinage, mais qui n’entre pas non plus dans la définition des vacances comme un moment de repos, de passivité, avant la reprise de l’activité professionnelle.
Les circuits spirituels traditionnels reformatés
Alors même que les Églises subissent une désaffection croissante depuis 50 ans, surtout relative – en ce qui concerne le christianisme européen (Davie, 1999 : 69) – à la baisse d’assiduité aux offices, l’ensemble des lieux sacrés chrétiens n’est pas pour autant déserté, bien au contraire. Les lieux où ont vécu les saints et où ils ont laissé des traces, des souvenirs, des reliques, des témoignages, des enseignements protégés au sein d’édifices que l’on désigne comme des sanctuaires sont, par exemple, l’objet d’intérêts croissants. L’enquête annuelle réalisée sur les 140 sanctuaires français par l’Association des recteurs de sanctuaires montre qu’entre les seules années 2007 et 2008, le nombre de leurs visiteurs a augmenté de deux millions (passant de 48 à 50 millions). Plus d’un tiers de ces nouveaux visiteurs a moins de 40 ans. La majorité d’entre eux vient pour se ressourcer individuellement sans être intégré à un groupe de pèlerins, ce qui ne les empêche pas de se joindre aux offices et célébrations religieux. S’ils voyagent en groupe, ce sera plus volontiers dans le cadre d’une excursion, d’une marche ou d’un stage culturel que dans celui d’un pèlerinage traditionnel. N’oublions pas que les sanctuaires sont des lieux de miracles, centres de foi par excellence, de contact avec le surnaturel qui exercent plus que jamais une fascination, même si la structure imaginaire du surnaturel a changé : les aventuriers spirituels d’aujourd’hui se figurent ces hauts lieux comme des vortex énergétiques où la puissance de la nature peut leur parler, provoquer une émotion, leur faire percevoir la vérité, leur permettre d’accéder à des états extraordinaires. 1 C’est ainsi que les lieux mystérieux, sacrés – qu’ils soient chrétiens (comme le Mont Saint-Michel) ou païens (celtiques, par exemple) ou préhistoriques (comme la grotte de Lascaux ou Stonehenge en Angleterre) ou encore hérétiques (comme les forteresses cathares de Montségur et de Quéribus dans le sud-ouest de la France) – alimentent ces nouveaux circuits de la géographie spirituelle cosmotellurique, rejoignant l’idée de circuits énergétiques cosmiques qui se croisent en certains points particulièrement « chargés ».
Cette croyance douce dans la puissance du lieu – au croisement d’une histoire plus ou moins légendaire, comme celle des Templiers, des cathares, des druides, et d’un environnement naturel majestueux – est distillée, implicitement diffusée et inscrite dans le vocabulaire même des visiteurs : « ce lieu est chargé », « quelle énergie ! ». Même si elle ne souscrit pas officiellement aux motivations de cet engouement, l’Église catholique et les autres instances religieuses traditionnelles occidentales sont contraintes, pour leur survie institutionnelle – et, en premier lieu, pour financer l’entretien des sanctuaires – de s’adapter à cette nouvelle et massive demande. C’est ainsi que la Pastorale des Réalités du Tourisme et des Loisirs (PRTL) a été créée par le Cardinal Etchegaray au sein de l’Église catholique afin de « donner une âme au temps libre ».
La PRTL, présente dans près de 80 diocèses, est organisée en réseaux de personnes censées aider les touristes dans leur recherche spirituelle par la visite de lieux saints, de musées, la participation à des conférences, à des événements religieux, l’organisation de retraites. Le spirituel, là aussi, empiète toujours sur le culturel. Le mystère de l’histoire d’une cathédrale, d’un monastère, l’attirance pour l’origine multiséculaire de lieux consacrés jouent un rôle prépondérant. Du reste, la Pastorale se coule aussi dans l’imaginaire de l’interculturel et du contact mystique avec la nature, car elle ne se contente pas d’améliorer l’accueil sur des sites religieux, d’aider à la compréhension de la symbolique architecturale, de créer des occasions de « rencontres spirituelles », mais elle collabore à l’organisation de randonnées pédestres incluant non seulement les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle ou du Mont Saint-Michel, mais aussi des visites de musées, de divers « lieux-arts », mais encore, assez étonnement et dans un « esprit d’ouverture », de lieux « spirituels » appartenant à d’autres dénominations et confessions religieuses, comme le protestantisme ou le bouddhisme, et incluant enfin la visite de simples sites naturels sur le thème de la « beauté de la création » (Espace, tourisme et Loisir, 2009 : 20). Le retour à la nature, à l’authenticité du terroir, à la région, à ce que l’on appelle plus administrativement le territoire, fait partie du programme de la Pastorale. Le guide Saint-Christophe des lieux pour se ressourcer propose 415 adresses de « maisons d’accueil » (dont 200 offrent un accueil spirituel personnalisé et 140 permettent des retraites consacrées à la prière et la méditation) avec des prestations spirituelles, culturelles et sportives : panachage d’équitation, de golfe, de randonnée, de VTT et de suivi spirituel personnel par un prêtre, d’assistance à des offices ou encore introduction à l’histoire de la région, à ses sites archéologiques, initiation à l’artisanat monastique. Ce genre de guide se multiplie dans l’ensemble de l’Europe « chrétienne » et permet souvent aux voyageurs de choisir des lieux de silence, de retrait et de retraite, en référence aux différentes traditions religieuses, ou même sans attachement à une tradition particulière (Durocq, 2009).
La thèse du supermarché religieux où chacun compose son propre menu semble au premier abord confirmée. Pourtant, au-delà de cette apparence de versatilité compulsive, les mêmes traits se retrouvent, les mêmes pratiques et croyances. Les choix du pèlerin post-industriel sont beaucoup plus déterminés par le charme d’une région, son climat, sa beauté singulière, par la résonance esthétique d’une « tradition religieuse », que par la doctrine spécifique de cette tradition, car quelle qu’elle soit, sur le fond, il envisagera son séjour au travers d’activités similaires, sous-tendues par le même sens religieux de la « connectivité », de la croyance en un ressourcement, en une communication entre son être (sa subjectivité « véritable ») et une tradition primordiale, une nature véritable, non souillée. Le pèlerin n’est donc pas versatile, mais, au contraire, incorrigiblement constant. Le monastère tibétain de Larab Ling, implanté au beau milieu de la campagne européenne, une ferme rénovée dans une forêt majestueuse ou un cloître cistercien s’équivalent comme des hauts lieux « chargés » d’énergie naturelle, recélant une vérité originelle, emprunts d’une « étrange » beauté.
Les grandes traditions religieuses européennes mettent ainsi à disposition leur patrimoine, en le réaménageant pour jouer le jeu du « spirituel ». Le grand pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui connaît un succès mondial, sera réactualisé par des best-sellers producteurs de nouveaux mythes mettant en scène le col de Somport, les abords de Roncevaux, Notre-Dame du Puy ou la Basilique du Vézelay. Le pèlerinage sera sectionné en étapes nouvelles, mais soi-disant anciennes, reconfigurées par un réseau hôtelier « d’auberges authentiques » remplaçant les gîtes tenus jadis par des ecclésiastiques. La Fédération Française de Randonnée Pédestre s’est saisie, dès 1995, de cet enthousiasme pour créer des itinéraires de pèlerinages/randonnées, correspondant aux normes Grande Randonnée (GR), en coordination avec des associations religieuses et non religieuses, donnant naissance, là aussi, à des guides permettant de suivre les « quatre chemins de St-Jacques-de-Compostelle » qui suggèrent au marcheur de se découvrir lui-même tout en se mettant en symbiose avec la nature.
L’étude réalisée par Sylvie Rebillard (2003) distingue les logiques de randonnée des logiques pèlerines. Il y aurait, d’après elle, quatre types de marcheurs : les pèlerins traditionnels (ceux qui se reconnaissent comme chrétiens) et les pèlerins métaphysiques ou mystiques (ceux qui « se cherchent », sans se reconnaître spécialement comme chrétiens), pour une part, et de l’autre, les randonneurs touristiques (ceux qui s’intéressent au patrimoine, à l’histoire, au paysage, sans intérêt proprement religieux) et les randonneurs sportifs et d’aventure (ceux qui veulent connaître une expérience physique, mais sur fond du « mythe » de Compostelle). Cette représentation discontinue ne cadre pas entièrement avec les enquêtes que nous avons menées, car les marcheurs qui se reconnaissent comme chrétiens ne sont pas pour autant des « pèlerins traditionnels », alors que ceux qui s’intéressent au patrimoine ont aussi choisi Compostelle pour des raisons « spirituelles » ; du reste, les randonneurs en mal d’aventure, qui sont fascinés par « le mythe de Compostelle », au dire même de Rebillard, ne sont pas de simples sportifs, mais cherchent à créer dans cet espace mythique, chargé d’histoire, un « moment sacré ».
Ces quatre groupes de marcheurs sont tous, par conséquent, avec une intensité plus ou moins prononcée et sous un angle qui leur est propre, des marcheurs métaphysiques ou mystiques. De sorte que ce type de marcheur n’est pas une catégorie comme une autre, mais le centre de gravité autour duquel gravitent aussi bien l’expérience sportive, la recherche d’aventure que la découverte du patrimoine ou des merveilles de la nature, y compris la redécouverte de « sa tradition » pour le chrétien. L’intensité ainsi que l’angle sous lequel le sentiment métaphysique est envisagé peuvent varier (la perspective du contact avec la « nature » ou celui de la découverte d’une œuvre d’art, l’angle de l’aventure ou de l’effort sportif). Reste la base narrative à partir de laquelle se raconte la randonnée. Il s’agit d’induire un sentiment de bien-être supérieur, intensément physique et métaphysique à la fois, qui témoigne d’une connivence mystique entre soi et le monde, dont l’effort de la marche, l’émotion provoquée par la beauté de l’environnement, la rencontre avec une œuvre d’art sacré ou un monument ancien, ne sont que les vecteurs.
Étude de cas : le Mont Moïse
Ce nouveau jeu de gravitation se retrouve autour de la plupart des grands sites religieux répandus sur la surface du globe, lorsqu’ils sont suffisamment majestueux et réputés. Le Mont Moïse, dans le désert du Sinaï, à proximité des stations touristiques égyptiennes implantées au bord de la Mer Rouge, constitue un exemple de centre de gravité important pour des randonnées sportives, aventureuses, dans un décor « authentique », qui plonge le voyageur dans les méandres de la tradition biblique, le mettant en contact avec les vérités traditionnelles purifiées de leurs scories cléricales et morales. Les entretiens que nous avons réalisés 2 révèlent que les touristes de toute nationalité qui, par milliers, au sortir de leur hôtel, s’engouffrent chaque soir dans des quatre-quatre vers le mont Moïse ne sont là ni exclusivement pour faire du sport, ni seulement pour profiter du paysage exceptionnel, ni avec pour seul objectif de visiter le monastère Sainte-Catherine, patrimoine religieux en effet exceptionnel, planté aux pieds du fameux mont comme pour en garder l’entrée. C’est le Mont Moïse où « sans doute » les Tables de la Loi furent divulguées aux hommes, que les touristes entendent gravir dans l’espoir d’en retirer une expérience transformatrice.
Ils partent, comme en pèlerinage, en fin de soirée, et voyagent une bonne partie de la nuit avant que leur quatre-quatre ne s’arrête à la lisière du monastère Sainte-Catherine au beau milieu de la nuit. Ils commencent alors à gravir les parois du Mont Moïse par l’étroit chemin parsemé de caillasses qui serpente jusqu’au sommet. Les plus sportifs feront le chemin à pied, tandis que les autres se laisseront porter à dos de dromadaire. L’objectif de cette étrange procession internationale, mêlant notamment des Japonais, des Chinois, des Allemands, des Espagnols, des jeunes et des vieux, à mulet, à dromadaire et à pied, qui se bousculent, se coursent et halètent, est de parvenir au sommet avant le lever du soleil.
Après avoir repris son souffle, avoir bu un thé à la menthe sous des couvertures de laine surfacturées par des hyperbédouins au sens commercial très affirmé, le marcheur idéaltypique s’aventure hors des tentes installées comme des tavernes amovibles au sommet du Mont Moïse et, armé de sa couverture louée, s’assoit sagement au bord d’une paroi vertigineuse, non sans grelotter de froid, en attendant l’aube et surtout l’émotion sacrée qui ne manquera pas de le traverser. Au retour, en descente, il pourra se lier avec d’autres « aventuriers » de différentes nationalités. Il s’exprimera en général en anglais, partageant avec bonheur ses impressions, alors que la fraîcheur se dissout agréablement sous le soleil du début de matinée.
Il se communalise, s’intéresse légèrement à l’autre, marche librement en sa compagnie, parle de lui-même et écoute, en retour, l’autre parler de lui-même (de son expérience), mais ne se communautarise pas, ne s’engage pas, n’établit pas un lien durable et régulé. La descente effectuée dans le courant de la matinée, les amis « internationaux » ont rejoint leur groupe linguistique et national. La chaleur du désert devient écrasante, ce qui ne laisse que peu de temps pour acheter quelques breloques, une icône, un prospectus, une carte postale en vente au monastère Sainte-Catherine qui a maintenant ouvert ses portes. Chacun se dépêche déjà de rentrer dans son quatre-quatre ou son mini-van pour profiter de l’air conditionné, alors que dehors la température devient « intenable ». De retour à l’hôtel, le séjour du « pèlerin » se poursuit par une ou deux plongées sous-marines dans la Mer Rouge, avec les visions enchanteresses de la barrière de corail, dont il participe à la destruction progressive concrète, malgré son désir abstrait de la protéger. Restera de ce voyage un sentiment sacré, la trace mnésique d’une expérience hors du commun, d’un contact avec un passé immémorial et une nature impénétrable, dont le récit pourra être conté à travers quelques objets emblématiques et des photos participant discrètement – mais sûrement – à l’enrichissement d’une autobiographie singulière.
Certaines agences de voyage, comme Terre Entière (voir, en particulier, les catalogues Croisières et voyages culturels et Pèlerinages et itinéraires spirituels, 2008), se sont spécialisées dans ce genre d’excursion, fournissant un guidage sophistiqué par des conférenciers universitaires, en général eux-mêmes engagés dans une démarche spirituelle, ou même par des clercs religieux. On trouvera des packages ostensiblement religieux, comme la Croisière de l’Année Saint-Paul , organisée en partenariat avec l’Institut Catholique de la Méditerranée, qui se présente comme « romaine et œcuménique », selon « l’orientation profonde clairement désirée et exprimée par le Pape Benoît XVI pour vivre l’année Saint Paul » (voir le prospectus Croisière de l’Année Saint Paul, 2009 ). La Croisière de L’année Saint-Paul sera ponctuée de visites de sites archéologiques, de monuments, de rencontres culturelles, de marches dans la nature, de participations à des cérémonies religieuses. Un grand nombre de packages comme celui-là seront directement labellisés comme des « pèlerinages », essentiellement consacrés à la démarche spirituelle, sans oublier, du reste, le zeste de sport ou d’aventure mêlé à quelques découvertes archéologiques : Syrie : le chemin de Damas ; Jordanie-Israël-Palestine ; Les pays du Jourdain ; Inde : la foi de Thomas et l’Inde Mystique (voir le catalogue Pèlerinages et itinéraires spirituels, 2008), etc. Moins directement destinés à des chrétiens « en recherche » désireux de « prendre le chemin » de Paul, d’autres packages essentiellement culturels invitent à découvrir le patrimoine historique et naturel égyptien, libyen (La Libye retrouvée), algérien (Le désert sculpté), jordanien, libanais, syrien, marocain, tunisien (L’héritage antique de la Tunisie), jamais, toutefois, dans l’optique de seulement et simplement visiter. La perspective consiste à découvrir un pays « de l’intérieur », à se « laisser marquer de son empreinte » et à être « touché par les visages du monde » (catalogue Pèlerinages et itinéraires spirituels, 2008).
Sur les nouveaux chemins spirituels
Les circuits spirituels ne sont pas forcément balisés par des hauts lieux traditionnels. Nombre d’entre eux sont purement inventés pour répondre à la demande d’« expérience » des nouveaux touristes. Les offres de séjours consacrés au « développement personnel » pullulent non seulement via les agences spécialisées, mais aussi par le biais de produits « spiritualisés » offerts par des agences généralistes. L’agence Voyageurs du monde propose une brochure de « voyages intérieurs » qui s’adresse à des gens qui « effectuent une démarche personnelle », une recherche sur « eux-mêmes », une « quête du sens à leur vie » et qui « en revenant de voyage, ne diront pas qu’ils ont fait tel ou tel pays, mais plutôt qu’ils ont vécu quelque chose ». 1 La brochure raconte des « expériences fortes » vécues dans des lieux propices à la recherche intérieure. Ces propositions de « se confronter à d’autres coutumes » pour se trouver soi-même, peuvent être thématisées : Méditation, contemplation : visite d’une basilique, le Saint-Sépulcre à Jérusalem ; Nature et dépassement de soi : trek sur le chemin des Incas au Machu Picchu au Pérou ; Éveil des sens : chant des bergers de transhumance corses ; Cheminement : croisière sur le Nil ; Mémoire : prison de Mandela à Robben Island en Afrique du Sud ; Rencontre, partage : nuit dans un monastère en Thaïlande, etc. 2 L’agence Oasis Voyages, PME montée par un transfuge de Nouvelle Frontière en 2007, a, de son côté, lancé le concept de « voyage en conscience » qui « s’oppose au voyage ‘banal’ à l’issue duquel [le touriste] revient chez lui et reprend ses affaires comme d’habitude ». Il s’agit de donner l’occasion de pénétrer un lieu spirituel, de permettre des « rencontres avec des personnes qui ont une dimension intérieure d’expérimentation sacrée ». Chacun est invité « non seulement à regarder ce qui se passe dehors, mais aussi en lui-même ». Les produits vont de « l’immersion en ashram » au cœur de l’Inde 3 à des séjours de rencontre avec un créateur de mandalas à Bali, parfois en compagnie d’un écrivain versé dans le développement personnel ou d’un psychothérapeute.
Ce nouveau touriste récuse fermement la nature touristique de son activité, se dérobant autant que possible à la foule impure des voyageurs-consommateurs. La rencontre authentique – que ce soit avec un espace sacré, avec des hommes ou même avec des animaux – est inlassablement poursuivie hors des sentiers battus, ainsi que le clame le patron d’Oasis Voyages : « En Égypte, pour nous imprégner de l’atmosphère des temples, nous avons loué de manière privative, au lever du soleil, le plateau des pyramides pour en contempler la magie en silence avant que la foule des touristes ne l’envahisse ». Ces séjours sont présentés officiellement comme des « voyages initiatiques à l’écoute, à la fois, des traditions et de la science, sans exclusivité », ce qu’indique clairement le package Crop Circles en Angleterre : Voyage initiatique au cœur du mystère à la rencontre des phénomènes « les plus mystérieux de notre époque, qui interpellent les scientifiques. Grâce à l’enseignement pertinent de la géométrie sacrée appliquée aux crop circles, ce voyage vous invite à découvrir et ressentir l’effet bénéfique de ces ondes de forme exceptionnelle » (voir le site d’Oasis Voyages).
Dans ces situations objectivement spiritualistes, transconfessionnelles et syncrétiques, le terme « religion » devient synonyme de contrainte morale, d’imposition extérieure, perçu comme incompatible avec la vérité intérieure et la libération spirituelle (Liogier, 2003). Mais ce nouveau voyageur rejette le terme de « secte » parce qu’il est perçu comme péjoratif dans la culture dominante et qu’il est conscient que les pratiques auxquelles il s’adonne peuvent encore paraître étranges pour le grand public. À leurs propres yeux (autrement dit, entre voyageurs spirituels), ils entendent se distinguer des dévots inféodés à une morale religieuse, alors qu’aux yeux du public extérieur, ces nouveaux voyageurs entendent ne pas être assimilés à des fidèles inféodés à un « gourou de secte ». Les produits sont pourtant sensiblement identiques à ceux proposés par les « Églises traditionnelles » dans les hauts lieux et sur les traces des chemins traditionnels recomposés et qu’à ceux proposés par les « sectes », autrement dit, par des nouveaux groupes religieux officiellement labellisés comme tels. Retraites méditatives, parcours d’expérience, rencontres interculturelles, connexion « extraordinaire » entre la Nature (l’environnement) et notre Nature (le Soi) composeront invariablement le menu.
Grâce à un regard lointain, au périple vers un site éloigné et inhabituel, le voyageur espère, en effet, revenir à lui, se découvrir, se regarder dans « l’intimité de son être », ainsi qu’en témoigne le libellé explicatif du package Jordanie, le poème d’amour : « Voici un voyage au cours duquel vous pourrez explorer les mystères de votre être intérieur, afin de mieux l’écouter, le chérir et poser un regard neuf sur soi-même » (voir la formule Jordanie, le poème d’amour). Nous avons, par ailleurs, effectué une enquête, en 2008, dans le désert de Wadi Rum en Jordanie, qui confirme cette tendance. Après avoir participé à 14 excursions, nous avons effectué 28 entretiens semi-directifs de touristes et 8 entretiens semi-directifs de guides bédouins. La majorité des touristes interrogés récusait la nature religieuse de leur activité. Rares sont pourtant les entretiens dans lesquels les expressions d’« énergie », d’« authenticité traditionnelle », de « connexion avec la nature » n’apparaissaient pas. 4 Certains allaient jusqu’à décrire leur voyage comme une expérience spirituellement bouleversante. 5 Il est à remarquer que ces touristes ne sont pas, dans leur majorité, engagés dans des groupes spirituels constitués. De leur côté, les guides ont des pratiques professionnelles extrêmement standardisées qui contrastent avec la représentation qu’en ont les touristes. Tous les guides appartiennent à des réseaux commerciaux, ils habitent en général sur place et leur vie est vouée au service des touristes. Tous les circuits et sites sont balisés, certains lieux sont systématiquement investis, le soir, pour y prendre le thé à la menthe à la suite d’un repas bédouin traditionnel, parce qu’à tel moment (correspondant au repas du soir) le soleil couchant est particulièrement beau. Les guides ont un discours officiel d’hyperbédouins, racontant même des histoires avec enseignements spirituels à la clé, devant des touristes qu’ils conduisent d’un lieu à l’autre, une grotte, une falaise, une piste de sable, comme s’il s’agissait d’un parcours initiatique.
Non seulement le déplacement géographique est l’occasion, sinon le prétexte, d’un recentrage sur soi consistant à mieux « se chérir », mais il permet d’acquérir une compétence durable, une maîtrise que l’on pourra ramener chez soi et conserver en soi, alors que le simple touriste ne ramènerait que des bibelots, des photos et des films : « Les pratiques de connaissance et de maîtrise de soi proposées agiront comme révélateurs sacrés de votre identité profonde » (voir la formule Jordanie, le poème d’amour). De l’avis d’Éric Grange, fondateur de l’agence, les clients typiques appartiennent à des catégories socioprofessionnelles supérieures à la moyenne, « mangent bio, sont sensibles à l’écologie et aux enjeux planétaires, mettent leurs enfants dans des écoles alternatives, ont foi dans la vie, hors de tout dogme religieux, ont une spiritualité non religieuse et cherchent à donner de la profondeur à leur vie et à avoir la sensation d’exister » ; ils sont prêts pour cela à s’immerger dans un ashram indien ou à apprendre à réaliser des mandalas dans une ambiance paradisiaque sur l’île de Bali (Grange, 2009 : 31–32). Cette classe sociale (au sens large) semble recouper celle des créatifs culturels (Florida, 2002), ce que semble confirmer les propos de Patrick Gheysen, responsable du portail touristique Tourisme autrement, créé en 2003 (Gheysen, 2009 : 21) et spécialisé dans les voyages dits alternatifs. Les créatifs culturels sont, en effet, comme en général les clients de ce nouveau tourisme, des citadins « engagés dans le monde », à la « vie trépidante », qui ont « besoin de prendre du recul ». Par ailleurs, Gheysen observe l’essor d’une demande élitiste plus spécifique de cadres supérieurs qui réclament des séjours plus luxueux, mais avec une « dimension spirituelle ». On trouve dans le site des rubriques comme « vacances nomades », « vacances utiles et solidaires », relatives à l’écotourisme, à l’humanitaire, qui sont les plus consultées, mais surtout « vacances et spiritualité » qui représente à elle seule 800 pages visitées quotidiennement par 150 internautes. Y sont proposés des voyages de « ressourcement ». La règle est ici aussi l’ouverture à toutes les convictions spirituelles (ce qui est une façon d’éviter, à nouveau, d’employer l’expression de confessions religieuses), ce qui permet de démentir par avance tout lien avec une éventuelle « secte » ou avec une religion particulière.
Conclusion
Les pratiques pèlerines comme touristiques semblent aujourd’hui absorbées et reformatées dans le mouvement de stagiarisation que nous avons tenté de décrire : le pèlerinage traditionnel de Compostelle lui-même est reconfiguré par des associations de randonneurs, des fédérations sportives qui organisent des circuits vers des sanctuaires et des hauts lieux sacrés. L’horizontalité du repos saisonnier, la passivité des vacances perd des parts de marché, mais il en est de même pour la verticalité active abruptement ascétique du pèlerinage. Il s’agit de faire des expériences, de progresser à travers l’expérience de l’autre. Pour le touriste spirituel, l’autre, même s’il fascine – et sans doute parce qu’il fascine – n’est que l’occasion d’étendre sa propre individualité. Il constitue un outil vivant de la sculpture de soi. On comprend alors la valorisation des cultures, du lointain, de l’altérité mystérieuse, « authentique », comme instrument de son propre développement personnel : le détour par l’autre comme retour à soi.
C’est pourquoi le tourisme spirituel s’acclimate et même incite à une hybridation multiculturelle adaptée aux désirs post-industriels d’épanouissement individuo-global (Liogier, 2012). Les traditions sont ainsi en partie dépouillées de leur fond dogmatique au profit d’une esthétique exotique 6 (« la majesté d’un monastère », « la magie du lieu », « la puissance révélatrice d’un chant ») qui est, en toute hypothèse, interchangeable. Ce n’est donc pas seulement une hybridation culturelle, mais une sorte de dénoyautage des traditions qui paraît s’opérer à travers l’hypertrophie de l’altérité culturelle (parfois par une véritable scénarisation caricaturale de la culture de l’autre ou de sa propre culture reformatée).
Footnotes
Notes
Biographie
) intégré au laboratoire CHERPA. Parmi ses publications les plus récentes figurent : Souci de soi, Conscience du monde (2012, Armand Colin), Le bouddhisme mondialisé. Une perspective sociologique sur la globalisation du religieux (2004, Ellipses), Une laïcité « légitime ». La France est ses religions d’État (2006, Entrelacs), Sacrée médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la raison (2011, avec Jean Baubérot, Entrelacs).
Adresse : CHERPA/IEP d’Aix-en-Provence, 25, rue Gaston de Saporta – 13625 Aix-en-Provence, Cedex 1, France.
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