Abstract
This article studies the ways the coronavirus pandemic impacts on the spirituality of seniors in Quebec. The methodological approach follows two stages: 1- a theoretical and systematized search in databases (integrative review); 2- a field approach, combining a meeting of senior experts, followed by a questionnaire. The results highlighted the recurrence of a feeling of loneliness and confrontation with the unknown, which resulted in a disoriented state of being that challenges the existential meaning. The elders responded to the unknown caused by the pandemic, by regaining control of their disoriented state through awareness-raising work, which led them to discern the importance of reworking in their lives the existential and spiritual level. As a result, a deployment of spiritualities occurs and institutional religion is replaced by intentional spiritualities.
Introduction
La pandémie du COVID-19, dont nous continuons de subir les effets trois ans après, a bouleversé l’ordre établi sur le plan sanitaire et sociétal et a entraîné des remises en question multiples. La survenue brutale et la virulence du virus du COVID-19, ont entraîné des conséquences sanitaires sévères et un taux de mortalité élevé. Avec les mesures préventives et curatives mises en place, la distanciation sociale et toutes les barrières entre les humains ont eu « un retentissement psychique important dans l’ensemble de la population » (Vignaud, 2020). Toutefois, les répercussions de la pandémie ne se limitent pas aux domaines physique et psychique, la pandémie du COVID-19 affecte aussi le plan spirituel de l’être humain et nul ne peut juger la réversibilité de ces changements.
Le Québec, qui a connu une évolution assez conflictuelle dans son histoire religieuse (Laperrière, s. d.), apparaît comme un territoire dans lequel le rapport du spirituel au corporel demeure ambigu, imprécis et problématique. Cette évolution révolutionnaire contre les institutions religieuses révèle une « inquiétude née du désenchantement spirituel que connaît le Québec post-Révolution tranquille. Une attention particulière est portée au vide laissé par la disparition à la fois sociale et culturelle du catholicisme qui fut dans le passé un lieu fort de l’identité culturelle canadienne-française. Ce vide est comblé par la “religion thérapeutique” qui, sous ses diverses formes, domine la religion traditionnelle et tend à confondre la quête spirituelle et le confort psychologique » (Tanguay, 2008 : 20).
Dans cette société sécularisée, le phénomène religieux et spirituel ne peut être écarté radicalement. Des questionnements existentiels restent omniprésents malgré la dégradation des institutions religieuses. Des phénomènes traumatisants, comme la pandémie, peuvent faire ressurgir ces réflexions existentielles. Certains auteurs considèrent les traumas collectifs comme des catalyseurs qui favorisent l’émergence des questions spirituelles et que « les chiffres de la foi et de la pratique augmentent en temps de guerre » (Schlegel, 2020 : 69). La pandémie du COVID-19 apparaît comme un trauma collectif pouvant avoir entraîné des questionnements spirituels et existentiels.
Nous nous sommes demandé, dans le contexte québécois et comparément aux contextes mondiaux, comment de telles circonstances pandémiques mondiales reconfigurent-elles (ou transfigurent-elles) la spiritualité des personnes, plus particulièrement celle des personnes aînées ? En effet, l’histoire personnelle des seniors coïncide avec le déclin de la religion au Québec et ils ont dû s’adapter aux conséquences de ce changement collectif de rapport au divin. De plus, ils sont parmi les plus confrontés aux défis de la vie et de la mort (exacerbés dans le contexte pandémique), donc les plus sensibles à la question de la spiritualité et à ses éventuelles fluctuations face aux défis de la vie.
Cette étude vise à observer comment les personnes aînées québécoises transforment leur spiritualité à la suite de l’affrontement de la crise pandémique par rapport aux aînés dans d’autres contextes mondiaux. Nous allons dans un premier temps observer ce que la littérature peut nous apprendre sur ce thème de l’impact du COVID sur la spiritualité, ensuite dans un deuxième temps nous allons collecter des données au Québec pour analyser ce qui est commun avec des seniors d’ailleurs dans le monde et ce qui est spécifique au contexte du Québec.
Notre méthodologie suivra une démarche en deux étapes : 1- une recherche théorique et systématisée dans les bases de données (revue intégrative) faisant une recension des écrits ; 2- une recherche auprès de seniors autour des impacts de la pandémie du coronavirus sur la spiritualité des aînés, combinant une rencontre d’une journée d’échanges et un questionnaire rempli individuellement à distance de la rencontre.
Recension des écrits
Méthodologie : recherche théorique systématisée (revue intégrative)
Nous avons mené une recherche systématisée dans les bases de données suivantes qui ont été sélectionnées avec l’aide d’un bibliothécaire : Abstracts in Social Gerontology, Academic Search Complete, AgeLine, AMED – The Allied and Complementary Medicine Database, APA PsycInfo, Atla Religion Database, CINAHL Plus with Full Text, MEDLINE with Full Text, Religion and Philosophy Collection, Social Work Abstracts, SocINDEX with Full Text.
Les mots clés choisis pour le vocabulaire libre sont répartis suivant trois champs lexicaux: a- le champ “spirituel”: spirit* OR religio* OR faith* OR worship*; b- le champ “senior”: elder* OR aged OR senior* OR (old* N3 (people OR person*)) OR geriatric* OR aging OR “aged 65+”); c- le champ “COVID-19”: pandemic* OR coronavirus OR covid OR covid-19 OR lockdown*. Un vocabulaire contrôlé était par la suite ajusté suivant chaque base de données (voir annexe 1). Notre recension s’est limitée aux textes en anglais et en français. Le tri des articles a été réalisé par deux évaluateurs (HS et JCP) sur le logiciel Zotero suivant des critères d’inclusion et d’exclusion préétablis. Les articles inclus sont des articles scientifiques révisés par des pairs et qui abordent la problématique de l’impact de la pandémie (la santé) sur la spiritualité des seniors. Sont inclus également les articles menés à l’international (considérant l’inévidence de cette problématique dans le contexte québécois), et nous avons considéré également les articles où une partie de la population sont des seniors et non nécessairement tout l’échantillon, c’est le cas où l’analyse prend en compte les différentes tranches d’âges. Cependant, nous avons exclu les articles qui se limitent exclusivement à un échantillon de personne de moins de 65 ans. Nous avons exclu aussi les dissertations, les mémoires, les thèses, et les éditoriaux. La première sélection était basée sur les titres et les résumés des articles et 59 articles ont été sélectionnés. Les articles retenus après une lecture intégrale des textes étaient au nombre de 20.
Résultats de la revue intégrative
Les résultats ont été regroupés et analysés de façon thématique suivant la problématique. Trois principales thématiques ont été identifiées : a) les impacts de la spiritualité et de la religion sur la santé des aînés à la suite de la pandémie du COVID-19 ; b) les impacts de cette pandémie sur la spiritualité des aînés ; et c) un (re)questionnement et un retraçage du dynamisme identitaire et existentiel (sens de la vie) en temps de pandémie.
Impacts de la spiritualité et de la religion sur la santé des aînés à la suite de la pandémie du COVID-19
Au Québec, Bergeron-Leclerc et al. (2022), ont étudié l’influence de la spiritualité sur l’état de la santé en temps de pandémie sur une population générale incluant les aînés. Ils se demandent si « [l]a spiritualité constitue (. . .) un facteur de protection de la santé des Québécois en situation de pandémie de Covid-19 ? » (Bergeron-Leclerc et al., 2022 : 33). Leur étude montre que plus l’état spirituel de la personne est faible et fragilisé, plus grande est leur vulnérabilité physique et sanitaire, rendant la personne plus sensible aux défis de la pandémie. Aux États-Unis, Pulgar et al. (2022) s’intéressent aux impacts de la religion sur les désirs suicidaires des personnes aînées pendant la crise pandémique. Cette étude montre qu’une faible adaptation religieuse en temps de pandémie est associée à des désirs suicidaires exacerbés. Les auteurs favoriseraient le développement d’un sentiment d’appartenance chez les aînés et voudraient promouvoir une adaptation et un soutien religieux.
Une étude iranienne (Ghoncheh et al., 2021) explore le rapport de la religiosité et de la coopération religieuse sur les penchants dépressifs et anxieux des aînés en temps de pandémie du coronavirus. Les résultats montrent que pendant la période difficile de la pandémie du coronavirus, la religiosité et la coopération religieuse ont protégé les aînés dans le développement d’un bon état mental. Des études menées en Turquie (Durmus et Durar, 2022 ; Durmus et Öztürk, 2022), ont exploré plus spécifiquement la relation à la peur et à la solitude des seniors conséquentes aux restrictions du confinement. Les données ont montré que si la spiritualité des individus augmente, leur peur du coronavirus, leur sentiment de désespoir et leur solitude diminuent. La religiosité et l’adaptation religieuse permettraient une protection des aînés dans le développement d’un bon état mental. Une étude réalisée au Qatar (Ouanes et al., 2021) met en relation la santé mentale, la résilience et la religiosité chez les aînés pendant la pandémie. Cette étude révèle que les aînés ne semblaient pas développer de détresse psychologique importante liée à la quarantaine. Les auteurs évoquent une résilience religieuse élevée et des stratégies d’adaptation efficaces acquises au fil des années d’expériences spirituelles vécues par les aînés.
En Inde, une étude (Mahapatra et al., 2021) s’est penchée sur les stratégies de coping (accommodement, adaptation) spirituel et a mis en relief différents facteurs facilitant la traversée de la pandémie : la présence d’un conjoint, la connectivité virtuelle avec la famille et les amis, la reprise d’activités de loisirs créatives et l’assurance d’une administration réactive au moment de l’urgence. D’ailleurs, les résultats de l’étude de Livne et Bejarano (2020), ont montré que la population juive était tolérante avec les changements et les accommodements sociaux et religieux parce qu’elle était consciente des limites de son pouvoir pour contrôler la vie.
L’ensemble de ces écrits rejoint le point de vue de Gauthier pour qui la spiritualité « peut avoir plusieurs impacts positifs sur la santé mentale et physique des individus, être un élément central dans le processus de rétablissement et constituer un important mécanisme d’adaptation face aux difficultés vécues » (Gauthier, 2021 : i). Il souligne l’importance accordée aux effets de la spiritualité et de la religion sur la santé physique et mentale des aînés en temps de pandémie. Cependant, examiner la problématique sous un autre angle, à savoir, les répercussions de la crise pandémique sur l’état spirituel des personnes, est moins souvent étudiée, d’autant plus lorsqu’il s’agit des personnes aînées.
Impacts de la pandémie du COVID-19 sur la spiritualité des aînés
La pandémie a modifié le contexte social. Elle a entrainé des accommodements religieux dans le but d’ajuster la pratique des rituels au nouveau mode de vie (par exemple le confinement). En Allemagne, Kenkmann et Burkard (2022) ont examiné les formats de services alternatifs offerts par les églises pendant le confinement. L’étude montre que les personnes aînées ont fait preuve de résilience et de capacité d’adaptation aux nouvelles stratégies de pratiques religieuses pour faire face aux défis de la pandémie « même s’ils les considèrent comme des pis-aller » (Kenkmann et Burkard, 2022 : 312). La situation apparaît plus difficile pour des musulmans en Israël. Des recherches abordant les rituels de la mort ont montré que les modifications imposées pour la protection de la santé publique (purification physique et spirituelle du corps, enveloppement du corps, funérailles, testament, etc.) ont été perçues par les seniors comme des privations de leur droit au deuil (Gabay et Tarabeih, 2022). Algahtani et collègues ont exploré en Arabie-Saoudite la réaction des aînés face à l’accommodation des pratiques religieuses (Algahtani et al., 2021). De nouvelles fatwas ont été émises par les instances cléricales musulmanes dans le but d’adhérer aux normes sanitaires édictées par le gouvernement. La moindre acceptation des restrictions islamiques par les aînés était négativement corrélée avec le niveau de compréhension du COVID-19.
L’étude de Livne et Bejarano (2020) a eu l’ambition d’enregistrer en temps réel la manière dont les aînés juifs, éprouvaient et interprétaient leurs expériences et leurs perceptions personnelles pendant la crise pandémique. Certaines personnes interrogées ont conclu que « la COVID-19 leur avait appris à distinguer entre ce qui est superflu et ce qui est essentiel dans la vie [. . .]. Ils recherchaient un contenu plus spirituel dans leur vie, et l’ont trouvé dans la communauté juive » (Livne et Bejarano, 2020 : 201). Suivant la perspective bouddhiste, une étude thaïlandaise (Sri-On et al., 2022) aborde la question de la perception de la mort chez les aînés pendant la pandémie. Le bouddhisme percevant la mort comme la fin de toutes les souffrances, les aînés dans cette étude remettent en question le droit de mettre fin à leur propre vie dans ce contexte pandémique. Près de la moitié des aînés thaïlandais ont choisi un statut de « non-tentative de réanimation » pour des scénarios dans lesquels, infectés par le virus du COVID-19, ils présenteraient un arrêt cardiaque.
Un projet en cours dirigé par l’Université Queen’s de Belfast étudie le rôle des religions dans les sociétés postpandémiques du « Nord global », en se penchant sur ces pays : Canada, Allemagne, Irlande et l’Irlande du Nord (RU) et Pologne 1 . Ce projet considère la pandémie du COVID-19 comme un catalyseur dans la reconfiguration du rôle de la religion lui permettant de renouveler son importance même pour les sociétés en voie de sécularisation.
Certains articles se sont intéressés spécifiquement au coping des aînés. Au Pakistan (David et Ali, 2021), une étude a été réalisée sur l’impact du folklore littéraire sur le processus de la santé psychologique et du bien-être spirituel chez les personnes aînées pendant la pandémie. Cette étude montre que l’utilisation de la littérature folklorique sikhe contribue à la guérison spirituelle des seniors et à leur bien-être psychique, leur permettant de mieux gérer les moments traumatisants et les défis de la pandémie. Une étude menée en Italie et en Israël, utilisant des séances de photocollage (Keisari et al., 2022), a permis d’analyser l’impact de la pandémie du COVID-19 sur le changement de l’état spirituel des personnes aînées. Elle a mis en évidence l’importance de l’intervention artistique créative dans la contribution aux soins spirituels des aînés pendant les périodes d’isolement social.
Apports des réflexions philosophiques sur le questionnement identitaire et existentiel (liberté, sens de la vie) à la suite de la pandémie du COVID-19
Kiefer (2021), souligne, le fait que le virus du COVID-19 représente « le début d’un radical changement et pose des questions urgentes concernant le vivre-ensemble à l’intérieur d’un monde qui se dessine autrement » (Kiefer, 2021). Il définit la liberté comme étant la productrice de sens dans la vie ou, au moins ce qui permet qu’un sens puisse être produit et précise que « [n]otre identité d’humains elle-même n’est pas autosuffisante : voilà le message pandémique. Les altérités multiples du monde nous tissent. Il n’existe pas de totale liberté-autonomie » (Kiefer, 2021).
D’autres approches interprétatives de la pandémie mettent en relief les répercussions sur le sens de la vie lorsqu’on est affronté à la réalité de la mort à travers cette crise pandémique : à partir du contexte de la pandémie du coronavirus, Jean-Pierre Houppe, un médecin français, constate que « [l]’être humain est destiné à mourir et il en prend conscience très rapidement. [. . .] Cela n’a a priori rien de réjouissant et pour supporter cette calamité, l’être humain va s’inventer des histoires, il devient comme le dit Nancy Huston “un être fabulateur”. Il invente un sens à sa vie » (Houppe, 2020 : 227). Suivant cette même veine, la philosophe et chercheuse au National Center for Scientific Research Marie Gaille, insiste sur l’importance de se pencher sur les « questionnements qui portent sur le sens de la vie humaine [. . .] même si elle peut être jugée hors de propos compte tenu du nombre de personnes qui, chaque jour, décèdent, sont contaminées, sont admises à l’hôpital [. . .]. Mais l’un des acquis de la philosophie morale, de l’éthique médicale et de la bioéthique, ces dernières décennies, a été d’insister pour examiner la question du sens de la vie » (Gaille, 2021 : 211). Il existe aussi des ouvrages tels qu’un livre collectif intitulé Les spiritualités en temps de pandémie, qui se penche sur la susceptibilité des humains à s’approprier les conséquences de la pandémie dans le but « de prendre à leur compte l’évènement qui afflige et fait peur afin de réinventer les liens de fraternité » (Atlani-Duault, 2022).
Une étude des répercussions de la pandémie COVID-19 sur la spiritualité des aînés au Québec
Méthodologie
Afin d’observer et de comprendre la transformation de la spiritualité des aînés à la suite de la pandémie, nous avons organisé une journée de rencontre de seniors qui a permis de faire ressortir les champs thématiques (étape 1) qui ont été validés et complétés par des questionnaires individuels (étape 2).
Étape 1 : une rencontre d’échange pour discuter des défis spirituels liés à la pandémie du COVID-19
Cette journée a eu lieu à Sherbrooke (Québec) en février 2023 et a réuni quartorze participants aînés. Cette rencontre s’inscrivait à distance de la phase aigüe de la pandémie, approximativement deux ans après la déclaration de l’OMS sur l’urgence sanitaire de portée internationale et permettait une relecture en dehors du contexte d’urgence.
Les participants à cette journée de rencontre répondaient aux critères d’inclusion suivants : être domicilié au Québec ; avoir 60 ans et plus ; être autonomes ; avec accès téléphonique ou internet ; et capable de fournir un consentement éclairé. Était exclue de cette étude toute personne atteinte de démence (Alzheimer, les démences associées à la maladie de Parkinson, etc.). Les personnes ont été recrutées et sollicitées de diverses manières : le premier bassin de recrutement était l’entourage de l’équipe de recherche, où les personnes qui répondent aux critères d’inclusion étaient sollicitées. D’autres participant-e-s étaient ensuite contacté-e-s par téléphone ou courriel, selon les recommandations des premiers participants. Quelques autres participant-e-s ont été recrutés à partir d’étude clinique 2 . Un consentement écrit en accord avec le comité d’éthique du CRC CHUS pour l’enregistrement audio et la réutilisation des données enregistrées à des fins de publications d’articles, était fourni par tous les participants.
Les discussions étaient animées par quatre personnes de l’Université de Sherbrooke spécialistes dans le domaine de la spiritualité et de la santé (HS, JCP, MD et LL). Une cinquième personne (CHL) était en charge des éléments logistiques de la journée. La journée était répartie en quatre temps : i) une prise de parole individuelle permettant de donner un avis a priori sur les éventuels impacts de la pandémie sur la spiritualité ; ii) un lunch de discussions informelles permettant de diminuer les peurs et les tabous liés à la spiritualité ; iii) un travail de groupe guidé par les animateurs permettant une réflexion sur une des thématiques sélectionnées (les champs de la spiritualité, le coping en temps de pandémie et l’expérience de la pandémie au sein des trajectoires spirituelles) et iv) une discussion commune animée par les représentants de chaque groupe.
Étape 2 : un questionnaire individuel basé sur une analyse préliminaire de la rencontre
Pour donner suite à cette journée de rencontre et de travail, nous avons préparé un questionnaire, destiné aux participants à cette journée, basé sur les trois thématiques discutées, sur les réflexions et les idées partagées. Ce questionnaire s’est inspiré de travaux publiés, mais aucun modèle n’étant disponible, nous avons adapté l’outil à notre question de recherche. Certains exemplaires nous ont inspirés afin d’établir le modèle le plus convenable aux exigences de ce projet : The Perceived Changes Questionnaire (PCQ) (Büssing et al., 2020) qui mesure les changements d’attitudes et de comportements des personnes face aux résultats des restrictions de la pandémie du COVID-19 ; Brief Arab Religious Coping Scale (BARCS) (Amer et al., 2008) qui mesure l’adaptation religieuse des personnes, de confession chrétienne ou musulmane, face à des situations traumatisantes de façon générale ; Coronavirus 19 Phobia Scale (C19P-S) qui est une auto-évaluation du taux de phobie du coronavirus ; The Daily Spiritual Experience Scale (Underwood, 2006) qui est une auto-évaluation de l’expérience spirituelle quotidienne et de son changement au fil du temps ; The Brief RCOPE qui s’intéresse davantage à la gestion religieuse des traumatismes, Spiritual Assessment Tool qui évalue la spiritualité chez les personnes en soins palliatifs, The WHOQOL-SRPB field-test instrument qui est un ensemble de trente-deux questions qui couvre tous les aspects de la qualité de vie liés à la spiritualité, à la religiosité et à toute autre forme de croyance ; etc.
Le questionnaire comportait des données sociodémographiques et dix questions : une question demandant un niveau d’accord de type échelle de Likert, huit questions semi-ouvertes et une question ouverte permettant aux participants de s’exprimer plus librement et de nous fournir des informations supplémentaires qui enrichiront l’analyse. Les questions étaient regroupées en trois thèmes : a- les champs thématiques de la spiritualité ; b- le coping (accommodement- adaptation) spirituel en temps de pandémie ; c- inscription de l’expérience de la pandémie dans les trajectoires individuelles spirituelles mises en rapport à d’autres évènements vécus (voir annexe 2). Le questionnaire était transmis aux participants par courriel. Pour les participants qui ont rencontré des difficultés à remplir le questionnaire en ligne, une assistance par téléphone était disponible.
Les questionnaires remplis ont été ramassés et les données sont collectées dans des tableaux à double entrée : devant chaque question posée, nous avons mentionné le nombre des répondants à chacune des options relatives aux questions. Nous avons aussi regroupé les commentaires et les réponses à la question ouverte qu’on a analysés par la suite de façon qualitative en procédant à un codage des textes afin de mettre en relief les éléments centraux révélateurs de l’opinion du répondant. Par la suite, nous avons effectué une analyse transversale afin d’interpréter les données descriptives du questionnaire (âge, sexe, niveau d’études, religion ou croyance, etc.). L’analyse des données qualitatives a été faite de façon thématique. La méthode d’analyse thématique a suivi un processus itératif composé de six étapes : (1) familiarisation avec les données ; (2) génération des codes ; (3) génération des thèmes ; (4) examen des thèmes ; (5) définition et dénomination des thèmes, et (6) localisation des exemples (Braun et Clarke 2022).
Résultats
Description de la population
Quatorze personnes ont participé à la journée et tous ont répondu au questionnaire complémentaire à l’étude. Neuf femmes et cinq hommes composaient le groupe et étaient âgés de 62 à 85 ans. Ces participants provenaient du Québec, de la région de l’Estrie. Leur niveau d’étude était varié : cégep, brevet, certificat, baccalauréat, maîtrise et doctorat, et dans de divers domaines tels que la communication, la psychothérapie, la psychosociologie, les langues, l’art plastique, l’éducation physique, etc.
Les champs thématiques de la spiritualité
Une diversité de croyances religieuses était remarquée chez les participants. Six participants s’identifiaient comme des chrétiens (catholiques ou protestants, pratiquants ou non). Cinq participants niaient leur appartenance à une religion, se définissant comme athées, agnostiques ou humanistes. Une personne a été protestante jusqu’à l’âge de 12 ans, puis catholique, et actuellement elle se dit réticente à toutes les religions. Une personne avouait être consciente de l’existence d’un être suprême, une autre participante avait une perspective plutôt naturaliste précisant que sa religion est la nature et ses cycles de vie. Malgré la diversité d’avis autour des croyances religieuses, une soif existentielle et une quête du sens de la vie (annexe 2, question 1), exacerbées par l’avènement de cette pandémie, étaient omniprésentes chez tout le monde.
Le rapport entre religion et spiritualité a dû être rapidement abordé dans la rencontre et demeure à notre avis un point important à préciser surtout auprès d’une population d’aînés. Une personne affirmait : « si c’était une affaire de religion, je n’allais pas venir » (annexe 2, question 3). Sept participants affirmaient que la spiritualité peut être corrélée à la religion, mais non nécessairement. Quatre personnes concevaient la spiritualité comme totalement indépendante des religions et deux autres considéraient que la spiritualité pouvait remplacer progressivement la religion. Une seule personne voyait la spiritualité comme partie intégrante de la religion et des pratiques religieuses et aucune personne n’acceptait de concevoir la spiritualité comme la base commune de toutes les religions. En fait, tous se considéraient être des personnes spirituelles, mais leurs positions montraient une grande variation quant à la définition de ce qu’ils entendaient par leur spiritualité (annexe 2, question 4).
En analysant ces réponses, nous constatons une panoplie d’expressions du spirituel relatives à chacun des répondants. Chacun comprenait la spiritualité selon des perspectives différentes, en corrélation avec leurs convictions, croyances et prérequis. De façon générale, la spiritualité était conçue comme « une expérience qui transforme une personne et l’aide à être mieux au monde ». Une autre conception faisait allusion aux cycles de la nature et qui voyaient la spiritualité comme une harmonie avec ces cycles de transformations qui sculptent le « Soi ». D’autres aînés étaient plus radicaux dans leur prise de position, surtout contre la religion. Des expressions diversifiées comme : « quête du sens de la vie » ; « expérience d’un profond sentiment d’union intérieure où nous vivons l’effacement de la limite de notre intériorité et de la vie qui nous entoure » ; « branchement avec quelqu’un en haut » ; « espace en moi qui touche une dimension plus grande » ont été mentionnées.
Les données des répondants soulignent trois conceptions du spirituel : « quête du sens de la vie » ; « expérience de transformation intérieure et de bien-être » et « harmonie avec la nature ». En revanche, il n’y avait que trois participants qui associent le spirituel à un être suprême. L’impact des traumatismes et des défis de la vie sur la spiritualité de chacun a été exploré spécifiquement (question 5). La majorité des participants (neuf participants) considère les traumatismes comme des précurseurs qui font transformer et évoluer les conceptions de la spiritualité de chacun. Quatre autres participants précisaient que les traumatismes renforcent la spiritualité, et seulement deux personnes ne voyaient pas d’éventuels impacts des traumas sur la spiritualité.
Ces résultats nous permettent de distinguer une claire dissociation entre le religieux et le spirituel et l’émergence d’une nouvelle façon de répondre à cette soif intérieure – omniprésente chez tous les participants et exacerbée avec l’avènement de la pandémie et ses répercussions – : il s’agit de requestionner le sens de la vie et de se connecter à ses mystères à travers une relation intérieure avec la nature et le monde qui nous entoure sans passer par la nécessité d’un être suprême, ni nécessairement par le biais des religions institutionnalisées. En se basant sur ces données, il apparaît de plus en plus évident que chacune des personnes discernait au fond d’elle-même une soif existentielle qui interpelle un sens à la vie. Ceci se traduisait par un nouveau rapport à soi-même, aux autres et au monde : un rapport plus intime, plus libre, moins ferme et rigide que les normes et les doctrines religieuses, et surtout plus aptes à se transformer et à évoluer pour le bien-être de chacun.
Le coping en temps de pandémie
Les répondants semblent montrer des modalités d’adaptation, face à la pandémie, assez diversifiées comme la déception et la solitude accompagnées de la remise en question du sens de la vie. Afin de pallier et transformer cette quête de sens de la vie pour répondre au non-sens suscité par l’avènement de la pandémie, diverses modalités d’accommodement ont été observées : des stratégies comportementales, psychosociales, cognitives et spirituelles (annexe 2, question 7).
Les participants ont souvent adopté plusieurs catégories de stratégies de manière simultanée. Dix participants ont vécu des adaptations au niveau comportemental. Les actions entreprises pouvaient être le déploiement d’activités physiques (randonnées, vélo, golf, ski, jardinage, marche dans la forêt, etc.), de lecture (des ouvrages en rapport avec le contexte pandémique défiant étaient cités, tels que L’humanité en péril de Fred Vargas ; Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité d’Aurélien Barrau, etc.) ou de création (écriture, peinture). À l’inverse, certains participants ont diminué ou arrêté leurs activités physiques (pratique des sports d’équipe ou randonnées en groupe) et ont développé de mauvaises habitudes alimentaires (manque de motivation ; perte de repère).
Six personnes ont noté des modifications au niveau psycho-social. Pour certains la pandémie était une occasion de tisser des liens familiaux et amicaux plus solides, alors que pour d’autres la pandémie s’est traduite par un isolement et une perte de connexion avec son entourage.
Quant aux comportements cognitifs, huit participants avaient noté des modifications à ce niveau et c’était majoritairement une prise de conscience des problèmes qui les entourent et qui sont amplifiés par la pandémie, mais aussi des efforts d’apprentissage pour enrichir leur savoir scientifique surtout au sujet de la prise en charge de la pandémie.
Neuf participants ont eu recours à des stratégies spirituelles. Cependant, les modalités étaient diversifiées et suivant les croyances et les conceptions spirituelles de chacun. Certains ont eu recours à la méditation, à des séances de yoga, à des réflexions permanentes, etc. afin de se connecter à soi-même ou à un être suprême. Dans un des commentaires, on lit : « l“’événement pandémique” m’a plus été objet de réflexions (intenses!) que de réactions instinctives à une menace immédiate ». On essayait souvent d’être à l’écoute de ce que cette pandémie vient nous dire : une sorte de dialogue avec l’inconnu était très prononcé. D’autres se mettaient davantage en contact avec la nature pour se reconnecter avec sa propre essence et retrouver une harmonie intérieure. On évoqua aussi la transformation des sentiments négatifs (inquiétude, colère, irritations, victimisation, etc.) en détachement constructif accompagné d’une prise de conscience de l’importance des liens avec les autres. Un procédé un peu un plus particulier et moins évident était signalé : le recours à la médecine naturelle et la redécouverte des procédés thérapeutiques tels que la pratique d’inhalation de préparations à base de plantes.
Il est important de signaler que certains participants confirmaient poursuivre le cours habituel de leurs pratiques spirituelles ou religieuses sans aucune modification notable. Pour une, la pandémie n’avait pas impacté le cours ordinaire de sa vie : « la réalité d’une pandémie n’était pas une telle surprise à mes yeux et qu’elle est survenue comme neige en hiver (connaissant plus ou moins la présence historique récurrente d’épidémies/pandémies, ma surprise étant plutôt liée à l’absence de tels phénomènes "naturels" depuis plus d’un siècle (au Québec du moins)) ». Toutes ces stratégies ont été évaluées par les participants (annexe 2, question 8) comme de bonnes stratégies permettant de surmonter les défis de la pandémie. Ces stratégies leur ont permis de mieux se connecter à un être suprême et/ou à soi-même et/ou aux autres.
L’inscription
de l’expérience de la pandémie du COVID-19 dans le parcours spirituel individuel de chacun En analysant les réflexions des participants sur l’inscription spirituelle de l’expérience de la pandémie dans leur parcours de vie (annexe 2, question 10) 3 nous avons remarqué la récurrence d’un sentiment de solitude et de confrontation à l’inconnu qui a engendré un statut désorienté qui remet en question le sens existentiel. Voici quelques expressions qui mettent en relief cet ébranlement du sens de la vie et sa remise en question : « C’est un point marquant, toutes ces expériences dans le parcours personnel, un moment qui marque, qui nous pousse non seulement à relativiser, tout n’est pas forcément acquis par avance, tout est remis en question » ; « Que représentons-nous et quelle est notre fonction dans le cycle de cette énergie de la vie qui veut vivre à tout prix ? » ; « le vécu pandémique n’a pas (je crois) remis fondamentalement mon expérience de vie en question ; mais il m’a donné l’occasion de la réinterroger » ; etc.
Nous avons constaté que cette re-interrogation du sens de la vie a amené à des réflexions et à des méditations en vue d’une prise de conscience et de l’acquisition d’une nouvelle façon de voir la vie. Ceci est souligné à travers les écrits comme : « la pandémie est devenue un outil de réflexion sur le sens de l’existence humaine » ; « cette expérience m’a vraiment fait prendre conscience de la fragilité de la vie » ; « La pandémie a été un moment d’observation de ce qui se passe en moi, autour de moi et dans le monde avec un angle particulier » ; etc.
Nous pouvons constater aussi que les aînés répondaient à l’inconnu suscité par la pandémie, par une reprise en main de leur état déboussolé à travers un travail de réflexion et une prise de conscience, ce qui les a amenés à discerner l’importance de retravailler dans leur vie le plan existentiel et spirituel : « Concernant la spiritualité, on a besoin de gagner plus, on doit travailler davantage sur le plan existentiel » ; « remettre sa spiritualité à jour, prise de conscience de l’instant présent » ; « Le contexte de la pandémie m’a permis d’apprivoiser et de ressentir le détachement face aux adversités et aux situations bouleversantes (. . .). Je compose plus facilement avec ma destinée » ; « Pour moi, c’est à l’opposé de l’indifférence (. . .). Je m’implique pour le mieux-être général » ; etc.
Discussion
La recension des études menées à l’international ainsi que l’analyse des résultats de l’enquête qualitative menée dans un contexte québécois nous ont permis de constater que les répercussions de la pandémie du COVID-19 sur la spiritualité des aînés, sont étroitement corrélées au contexte sociétal et aux convictions et croyances régnantes dans ce contexte.
De façon générale, nous avons remarqué dans la recension des écrits que dans les contextes religieux la foi chez les aînés était maintenue et des accommodements religieux étaient adoptés afin de poursuivre autant que possible leurs pratiques religieuses. Alors que notre enquête dans le contexte québécois sécularisé nous montre que, quoique les aînés n’adhèrent pas nécessairement à des religions, une soif existentielle suscite chez eux des questionnements existentiels et des réflexions spirituelles sur le sens de la vie. Leurs accommodements prennent une autre allure que celle des religieux, mais elles font preuve d’un éveil spirituel plus ou moins explicite.
De façon plus spécifique, dans un contexte d’obédience religieuse (tel que celui des musulmans en Arabie Saoudite et en Israël, les chrétiens d’Allemagne et les bouddhistes de l’Inde) la pandémie est perçue comme un évènement déstabilisateur qui empêche les pratiques religieuses, mais aussi comme un défi à surmonter à travers différentes sortes d’accommodements plus ou moins tolérer afin de renforcer leur foi pendant ces conditions sanitaires imprévues : Dans les communautés chrétiennes européennes, les personnes aînées ont fait preuve de résilience et de capacité d’adaptation aux nouvelles stratégies de pratiques religieuses pour faire face aux défis de la pandémie tout en renforçant leur croyance (Kenkmann et Burkard, 2022). Du côté des communautés musulmanes en Israël et en Arabie-Saoudite, et par souci de maintenir leur croyance religieuse, la situation était plus difficile, les modifications religieuses imposées pour la protection de la santé publique ont été perçues par les seniors comme des privations de leur droit (Gabay et Tarabeih, 2022 ; Algahtani et al., 2021). Tout en s’accrochant à leur foi religieuse. Les communautés juives étaient plus tolérantes avec les changements et les accommodements sociaux et religieux. La pandémie du COVID-19 leur a permis de progresser dans la différence entre ce qui est superficiel et ce qui est essentiel dans la vie (Livne et Bejarano, 2020). Le bouddhisme était encore plus tolérant avec les répercussions pandémiques surtout parce qu’il perçoit la mort comme la fin de toutes les souffrances, la pandémie ne se montre pas comme un danger contre leur foi. Près de la moitié des aînés thaïlandais bouddhistes ont choisi un statut de « non-tentative de réanimation » pour les personnes infectées par la pandémie du COVID-19 (Sri-On et al., 2022). Tous ces contextes d’obédience religieuse montrent une forte résilience chez les aînés qui, malgré les restrictions de la pandémie, ont défié les circonstances en renforçant leur croyance religieuse malgré les accommodements imposés à leurs pratiques religieuses.
Dans le contexte québécois, l’analyse thématique des données recueillies nous a montré que la contextualisation de la question spirituelle s’est confrontée rapidement avec l’histoire du Québec avec la religion. Au cours des dernières décennies, « le paysage religieux au Canada (et particulièrement québécois) a connu d’importantes transformations, ayant notamment affiché une baisse de l’affiliation religieuse et de la pratique d’activités religieuses de façon collective ou individuelle » (Cornelissen, 2021). La désinstitutionnalisation de la religion catholique a provoqué une perte du monopole de sens (Buissière, 2009). Cette révolte contre le religieux, accompagnée progressivement par des politiques de laïcisation qui viennent s’insinuer dans des sociétés en voie de sécularisation, a créé un vide de sens. Les personnes qui ont vécu cette transition nous apparaissent tiraillées entre une déception religieuse qui leur procurait un sens à la vie et l’affrontement d’un non-sens, d’un vide, et d’une soif existentielle qui suscite des réflexions spirituelles. C’est dans cet espace vide, entre la déception religieuse et la vacuité existentielle, que l’humanité essaie de s’accommoder en se procurant un autre sens à la vie avec différents moyens d’accommodements. Les accommodements des aînés québécois dans leur contexte sécularisé diffèrent de ceux qui sont adoptés dans les contextes d’obédience religieuse chez qui les accommodements avaient pour but de maintenir les pratiques religieuses et de renforcer leur foi. Alors que chez les seniors québécois, les accommodements étaient davantage dans le but de retrouver une harmonie intérieure et un sens à la vie tout en se connectant à ce qui est de plus spirituel. Nous pouvons donc observer dans tous ce contexte soit un désir de maintenir vivante une croyance religieuse qui est menacée dans ses pratiques par la pandémie (le contexte religieux) soit une reprise en mains d’une dimension spirituelle qui surgit pendant la pandémie (contexte québécois sécularisé).
Afin de décrire cette émergence du spirituel observé chez les seniors québécois, nous l’avons résumé en deux temps : 1- mise en lumière du vide spirituel par la pandémie et 2- dialogue avec le non-sens et ouverture à un espace intérieur et intime.
Mise en lumière du vide spirituel par la pandémie
Dans ce contexte, le coronavirus vient remettre en avant ce que les préoccupations sociétales avaient rejeté en arrière, à savoir le vide et le non-sens existentiel. Un retour du refoulé se produit sous l’effet de cette pandémie, non le religieux refoulé, mais le vide et le non-sens écartés par la conscience humaine. Ce que la société avait éclipsé, la pandémie et ses répercussions sur le quotidien de l’humanité font ressurgir de nouveau : un vide appelle à être comblé. La pandémie a donc remis l’humanité face à elle-même, face au vide existentiel. Par quoi alors « remplacer Dieu ? Et une impression tenace continue de soulever l’être : comment accéder à une forme de transcendance sans pour autant “retomber” dans les catégories, jugées trop rigides, des formes religieuses ? » (Bisson, 2012). Si cette situation est moins fréquente chez les jeunes moins touchés ou affectés par la virulence et la mortalité du coronavirus, cependant, chez les aînés, le poids du vide prend une plus grande ampleur.
Lors de la rencontre, il y avait des aînés religieux et pratiquants, mais surtout des non-religieux. Il y avait le côté traditionnel et le côté moderne. Un abîme sépare ces deux états d’être. C’est la crise pandémique, ce trauma collectif, qui réunit et rapproche les points de vue. C’est dans cet espace enjambé par la pandémie, que se déploient et se disséminent des spiritualités différentes. Jadis, le spirituel était soit confiné sous l’emprise du religieux, soit écarté et distancié par les non-religieux. Paradoxalement, le confinement et la distanciation sociale ont libéré le spirituel du confinement religieux et ont réduit la distance le séparant des non-religieux. Un entre-deux se créait, et dans cet entre-deux se délivre le spirituel. Mais il reste toujours difficile à définir et à préciser. Il prend diverses formes et est désigné par de multiples définitions. Chacun des participants décrit la spiritualité suivant ses propres termes : quête du sens de la vie, relation avec un être suprême, harmonie avec les cycles de la nature, expérience d’un profond sentiment d’union intérieure, etc.
Dialogue avec le non-sens pouvant ouvrir à un espace intérieur et intime
Questionner le non-sens et dialoguer avec le vide existentiel sous-tendent toute quête de spiritualité et tout développement de la pensée spirituelle. La spiritualité serait cette libération de l’emprise du religieux et ce rapprochement du non-religieux. C’est une libération d’une dimension de l’être humain qui dialogue avec le vide lorsque celui-ci est confronté à un non-sens existentiel qui surgit souvent dans des circonstances traumatisantes. La spiritualité, au singulier, devient donc le questionnement du non-sens et le dialogue avec le vide existentiel qui surgit dans des contextes traumatisants collectifs tels que la pandémie du coronavirus. Et les spiritualités, au pluriel, seraient le rapport individuel de la personne à ce vide, à ce non-sens : c’est la spiritualité à la portée de chacun, la spiritualité dans la trajectoire individuelle de l’être humain.
La pandémie du coronavirus était une occasion qui a favorisé l’émergence de spiritualités diversifiées. La pandémie était un précurseur qui a permis le passage d’une tendance traditionnelle à circonscrire la spiritualité dans une définition généralisée (une tendance héritée des traditions religieuses) vers un penchant à son ouverture à un espace intérieur, intime et relatif, qui sculpte à la manière de chacun une forme de spiritualité particulière. Ce qui remet la spiritualité au centre de l’existence de chaque personne où elle se réconcilie avec la corporalité à travers le vécu.
Conclusion
Les résultats obtenus à la suite de la recension des écrits et l’enquête qualitative menée auprès des seniors dans un contexte québécois nous ont permis de mieux mettre en relief que ce que la pandémie (la santé) « fait » à la spiritualité, est une problématique moins évidente dans la recherche où habituellement on se questionne sur comment la spiritualité impact la santé. Nous avons aussi constaté que les attitudes des aînés face à la pandémie dépendent du contexte socioreligieux régnant et que les accommodements adoptés dans les contextes d’obédience religieuse sont différents de ceux adoptés dans le contexte québécois sécularisé. Dans le premier cas, les accommodements visent à permettre aux croyants de pratiquer leur religion, se conformer à leurs doctrines afin de maintenir vivante leur foi. Alors que dans le second cas, les accommodements visaient un meilleur bien-être, une adaptation à la situation stressante, une harmonie intérieure.
La pandémie du COVID-19, dans le contexte québécois qui vit un crépuscule religieux, nous a permis de constater des impacts de celle-ci sur la spiritualité des aînés. Dans ce contexte, la régression des institutions religieuses laisse disparaître un sens commun acquis et des valeurs absolues aux dépens d’un relativisme de normes. La pensée se libère progressivement des dogmes et doctrines religieuses sans nécessairement atteindre une réflexion poussée et approfondie sur le sens de la vie. L’avènement de la pandémie du COVID- 19, le confinement et la distanciation sociale, ont diminué les connexions entre les individus. Les répercussions de cette pandémie dans le contexte québécois sécularisé ont amplifié une soif existentielle. Dans cette situation prolongée de solitude et d’abandon, les aînés font face à un insensé qui met en lumière un sous-outillage spirituel habituellement tabou. Face à cette crise commune, la gestion de la pandémie du COVID-19 s’est montrée multiple. Chacun des aînés l’apprivoise différemment et en retire diverses conclusions, que ce soit à un niveau comportemental, à un niveau psychorelationnel, à un niveau cognitif ou encore à un niveau spirituel et existentiel. Le confinement a pu apparaître comme une occasion pour les aînés de faire un retour à eux-mêmes et d’entreprendre une réflexion sur un non-sens qui menace leur vie afin de prendre conscience des évènements qui les entourent et de se réinterroger sur le sens de l’existence. Ce cheminement vers l’intériorité de soi-même et cette émancipation contingente et circonstancielle du monde matériel, redonne place à l’importance de la dimension spirituelle de l’être humain. Par conséquent, un déploiement de spiritualités se produit et la religion institutionnelle cède sa place progressivement à des spiritualités davantage individualisées et relativisées.
Cette recherche présente plusieurs limitent importantes à signaler. Au niveau méthodologique, l’échantillon n’est pas suffisamment représentatif de la population québécoise, il se limite à des seniors volontaires majoritairement de la région de l’Estrie. De plus, nous avions accepté deux personnes de moins de 65 ans (qui est le critère de sélection adopté dans la recension des écrits), une personne de 62 ans et une autre de 64 ans. Quant aux recensions des écrits, nous avons remarqué l’hétérogénéité des contextes dans lesquels ont été faites les études ce qui peut affecter et biaiser les résultats s’y appuyant. Pour pousser plus loin et plus profondément l’impact du COVID-19 sur la spiritualité des aînés, une étude longitudinale est recommandée afin de suivre l’évolution de la spiritualité des aînés dans le temps et de repérer le traçage du frémissement métaphysique installé dans la vie de chacun.
Supplemental Material
sj-pdf-1-sir-10.1177_00084298241228485 – Supplemental material for L’expérience spirituelle des seniors pendant la pandémie du COVID-19 : Revue intégrative et analyse thématique de données qualitatives
Supplemental material, sj-pdf-1-sir-10.1177_00084298241228485 for L’expérience spirituelle des seniors pendant la pandémie du COVID-19 : Revue intégrative et analyse thématique de données qualitatives by Hanaa Sfeir, Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque and Jean-Charles Pasquier in Studies in Religion/Sciences Religieuses
Supplemental Material
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Footnotes
Remerciements
Nous remercions tous les aînés participants à ce projet. Nous remercions aussi Marc Dumas et Louise LaFontaine pour l’animation de la journée de rencontre des aînés ainsi que Catherine Hunter LaPointe pour son assistance technique. Nous tenons aussi à remercier Nils Chaillet pour son support méthodologique pour la revue systématique et Georges Goulet pour la relecture de l’article.
Déclaration de liens d’intérêts
Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.
Declaration of conflicting interests
The authors declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The authors received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
Supplemental material
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Notes
References
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