Abstract
En raison de ses effets négatifs sur le développement et la santé physique, cognitive et psychosociale des jeunes, l’usage excessif des écrans constitue un véritable enjeu de santé publique en jeunesse (Lissak, 2018; Mineshita et al., 2021; The U.S. Surgeon General's Advisory, 2023). De plus, le passage vers l’adolescence représente une période de vulnérabilité (Crews et al., 2007) et amène souvent une hausse du temps d’écran, mais aussi de l’isolement social, de l’ennui et des activités sédentaires (Allaby & Shannon, 2020; Corder et al., 2015; Donati et al., 2022; Sharp et al., 2006; The U.S. Surgeon General's Advisory, 2023). Afin de favoriser leur équilibre de vie et leur mieux-être au quotidien, il importe ainsi de soutenir les jeunes au seuil de l'adolescence (de 10 à 12 ans) faisant un usage excessif des écrans dans l’adoption d’un mode de vie sain et porteur de sens. En s’appuyant sur des interventions probantes, dont l’approche manualisée Remodeler sa vie, adaptée et utilisée pour diverses populations, les ergothérapeutes peuvent jouer un rôle important en ce sens. À notre connaissance, l’application d’une telle approche auprès de jeunes de 10 à 12 ans faisant un usage excessif des écrans n’a toutefois pas encore été documentée ni explorée. En vue d’inspirer la réalisation de projets de recherche ou d’innovation dans des milieux de pratique en jeunesse, cet article vise donc à exposer la pertinence d’adapter et d’expérimenter l’approche Remodeler sa vie auprès de cette population.
Utilisation des écrans chez les jeunes d’âge scolaire
Avec le développement des technologies, l’utilisation des écrans, comme la télévision, l’ordinateur, le cellulaire ou la tablette, fait désormais partie des habitudes de vie des jeunes (Pigeon & Brunetti, 2016). Depuis 2020 et à travers le monde, la majorité des jeunes d’âge scolaire ne respectent pas les recommandations en matière de temps d’écran (Qi et al., 2023), soit deux heures par jour durant les activités de loisir chez les 5 à 17 ans selon les Directives canadiennes en matière de mouvement sur 24 heures (Tremblay et al., 2016). En fait, le temps moyen consacré aux écrans durant les activités de loisir serait d’environ 3 heures par jour chez les jeunes de 6 à 14 ans, ce qui est considéré comme un usage excessif et potentiellement nuisible pour la santé (Qi et al., 2023). Ce temps atteindrait même plus de quatre heures par jour à l’adolescence (Colley & Saunders, 2023), une période critique de leur développement neurologique (Crews et al., 2007). Les jeunes se servent des écrans principalement pour se divertir, mais aussi pour apprendre et socialiser (Qi et al., 2023). De fait, il existe différents types d’usage des écrans, dont éducatif (e.g.: recherche d’information), interactif (e.g.: jeux vidéo), social (e.g.: médias sociaux) ou passif (e.g.: visionnement) (Ye et al., 2023). Durant leur temps libre, les jeunes en feraient surtout des usages passifs ou interactifs, ce qui s’est révélé associé à une qualité de vie diminuée (Ye et al., 2023). Alors que certains jeunes reconnaissent leur usage excessif des écrans et souhaitent le réduire, d’autres le considèrent comme normal dans leur routine quotidienne (Minges et al., 2015). La prise de conscience des risques pour leur santé peut néanmoins les amener à changer de comportement (Minges et al., 2015).
Un usage excessif des écrans peut nuire au développement émotionnel, langagier, cognitif, social et sensorimoteur des jeunes (Muppalla et al., 2023). Chez les jeunes d’âge scolaire, cet usage est associé à une réduction des performances scolaires (Adelantado-Renau et al., 2019; Mineshita et al., 2021), ainsi qu’à une augmentation de la sédentarité, à une diminution du temps d’activités physiques et à une perturbation du sommeil (Lissak, 2018). Un usage excessif des écrans peut aussi entraîner des problèmes cardiorespiratoires, musculosquelettiques, métaboliques et visuels, des difficultés d’autorégulation, de comportement et d’apprentissage, une image de soi négative, de même que des troubles de santé mentale (Lissak, 2018; Mineshita et al., 2021; Suchert et al., 2016). Cet usage peut également exacerber les symptômes d’un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H) (Lissak, 2018). D’ailleurs, les jeunes présentant une condition neurodéveloppementale, comme le TDA/H, le trouble développemental de la coordination (TDC) et l’autisme, seraient plus à risque que leurs pairs de faire un usage excessif des écrans (Wilaisakditipakorn et al., 2022), ce qui, le cas échéant, peut accroître leur vulnérabilité. Les comportements addictifs liés aux écrans ont aussi été associés à l’isolement social et à la solitude (Al-Kandari & Al-Sejari, 2021; Sarman & Çiftci, 2024; The U.S. Surgeon General's Advisory, 2023), ce qui augmente les risques de dépression et d’idées et de comportements suicidaires chez les jeunes (McClelland et al., 2020). Afin de favoriser la santé et l’épanouissement de cette population, il importe ainsi de mieux la soutenir dans l’adoption d’un mode de vie sain et porteur de sens, voire l’atteinte d’un meilleur équilibre de vie.
Équilibre de vie et soutien à l’adoption d’un mode de vie sain et porteur de sens
Puisque la plupart des jeunes, surtout à l’adolescence, tendent désormais à faire un usage excessif des écrans (Colley & Saunders, 2023; Qi et al., 2023), une minorité respecterait les recommandations en matière de mouvement, soit au moins 60 minutes par jour d’activité physique d’intensité modérée à soutenue (Bang et al., 2020; Organisation mondiale de la santé, 2010). Plusieurs jeunes remplacent ainsi l’activité physique par des activités sédentaires (Corder et al., 2015), s’isolent socialement (The U.S. Surgeon General's Advisory, 2023) et s’ennuient durant leur temps libre (Sarman & Çiftci, 2024), ce qui est associé à des comportements nuisibles pour la santé, dont l’usage excessif des écrans (Allaby & Shannon, 2020; Donati et al., 2022; Sharp et al., 2006). De ce fait, il est primordial de porter une attention particulière à l’équilibre de vie des jeunes et de mieux les outiller en ce sens.
Selon Matuska et Christiansen (2011), l’équilibre de vie renvoie à un mode de vie satisfaisant, à la fois sain et porteur de sens, pour la personne en fonction de son contexte ou de sa situation de vie. Plus spécifiquement, cet équilibre implique que le mode de vie d’une personne soit conforme à ses valeurs, à ses compétences et à ses centres d’intérêt et qu’il soit composé de routines et d’habitudes saines, avec un faible stress, et ce, afin de répondre à ses besoins et de contribuer positivement à sa qualité de vie (Christiansen & Matuska, 2006).
Puisque participer à une diversité d’activités contribue à la santé globale (Dhas & Wagman, 2022; Law, 2002; Organisation mondiale de la santé, 2001) et qu’en plus, durant l’enfance et l’adolescence, cela a un effet protecteur à long terme sur les habiletés cognitives (Greenfield et al., 2022; Morris et al., 2021), l’horaire quotidien des jeunes gagnerait à inclure des activités variées, particulièrement chez les plus vulnérables. Il s’agit non seulement d’intégrer à leur horaire de saines habitudes de vie (Organisation mondiale de la santé, 2010), mais aussi le jeu libre à l’extérieur (Société canadienne de pédiatrie, 2024) et la connexion sociale dans le monde réel (The U.S. Surgeon General's Advisory, 2023). Surtout, leur routine devrait comprendre des activités favorisant leur motivation et leur engagement (Sharp et al., 2006), tout en tenant compte de leurs facteurs contextuels (Organisation mondiale de la santé., 2001). À cet effet, des jeunes seraient disposés à réduire leur temps d’écran et à le remplacer par des activités valorisées, comme la lecture, la musique ou l’activité physique (Minges et al., 2015). De l’aide peut cependant être requise pour élargir leur répertoire d’intérêts (Sharp et al., 2006). Grâce à l’accès et à l’expérimentation d’activités variées, les jeunes peuvent découvrir de nouveaux centres d’intérêt et acquérir des compétences, ce qui contribue à leur développement identitaire (Sharp et al., 2006). Les jeunes devraient également avoir du temps libre pour s’amuser et l’utiliser à leur convenance (Ferland, 2014). En les laissant décider de l’utilisation de leur temps libre et à agir de manière responsable, on contribue au développement de leur autonomie (Ferland, 2014; Sharp et al., 2006). D’ailleurs, pour éviter les conflits familiaux concernant l’usage des écrans, il est recommandé aux parents d’établir des règles avec les jeunes qui les responsabilisent en matière d’autorégulation (Minges et al., 2015). Bien sûr, les parents devraient aussi donner l’exemple par leur propre comportement, notamment en évitant d’utiliser les écrans durant les repas en famille (Assemblée Nationale du Québec, 2025; Minges et al., 2015). Outre les parents (Nagata et al., 2025), les pairs jouent un rôle important d’influence sur le mode de vie (Bogl et al., 2020). À partir de 9–10 ans, il est ainsi recommandé d’intervenir sur les habitudes de vie auprès de groupes de pairs à l’école ou dans la communauté (Bogl et al., 2020). Les activités et les liens amicaux sont aussi importants pour les jeunes, en plus d’être un facteur de protection, ce qui est encore plus primordial en cas d’intimidation (Bagwell & Bukowski, 2018). Conséquemment, les interventions visant à accroître leur équilibre de vie au seuil de l’adolescence devraient stimuler leur motivation et renforcer leurs sentiments de compétence, d’autonomie et d’appartenance (Paquet & Vallerand, 2016; Sharp et al., 2006), tout en considérant les facilitateurs et les obstacles à leur pleine participation dans leurs milieux de vie (Organisation mondiale de la santé., 2001), dont les opportunités en matière d’activités de loisir dans la communauté (Minges et al., 2015). Mais qu’en est-il des interventions visant la réduction du temps d’écran ?
Interventions probantes pour réduire le temps d’écran chez les jeunes
Considérant l’omniprésence des écrans et leurs conséquences négatives, des interventions ont été développées pour aider les jeunes à en réduire le temps d’usage. Trois méta-analyses ont démontré l’efficacité d’interventions axées sur la réduction du temps d’écran (Akçay & Barış, 2022; Maniccia et al., 2011; Wu et al., 2016). Parmi les interventions recensées, celles qui se démarquaient le plus en matière d’effets s’inscrivaient dans une approche de promotion de la santé ou d’acquisition de compétences et, surtout, duraient plus de sept mois (Akçay & Barış, 2022; Maniccia et al., 2011; Wu et al., 2016). En revanche, ces interventions se concentraient souvent également sur la réduction du poids et n’avaient pas explicitement pour but d’améliorer l’équilibre de vie, d’élargir le répertoire d’intérêts ou les possibilités de loisir ou de renforcer les sentiments d’autonomie ou d’appartenance. De plus, le rapport coût-efficacité des interventions de longue durée peut être un obstacle à leur implantation et à leur pérennité dans des milieux de pratique en jeunesse (Polatajko & Mandich, 2004), d’où l’intérêt d’explorer d’autres avenues pour mieux accompagner les jeunes faisant un usage excessif des écrans.
Selon une autre méta-analyse, les stratégies les plus efficaces pour réduire le temps d’écran incluraient l’établissement d’objectifs avec les jeunes, la rétroaction et la planification, ce qui favoriserait le changement et la motivation (Jones et al., 2021). Ces éléments clés concordent avec les interventions ergothérapiques probantes en jeunesse, dont l’approche Cognitive Orientation to daily Occupational Performance (Polatajko & Mandich, 2004). Par ailleurs, les interventions seraient plus efficaces lorsqu’elles intègrent d’autres habitudes de vie en matière de santé (Krafft et al., 2023), ce qui soutient la pertinence de cibler non seulement l’usage des écrans des jeunes, mais aussi plus globalement leur mode de vie.
L’école constitue un milieu de vie important pour promouvoir la santé chez les jeunes (Langford et al., 2015). D’une part, il est possible de prévenir plusieurs problèmes de santé en intervenant en milieu scolaire, avant ou durant l’adolescence (Sawyer et al., 2012). D’autre part, promouvoir la santé à l’école contribuerait à réduire les inégalités sociales (Langford et al., 2015). D’ailleurs, intervenir en milieu scolaire est reconnu comme étant efficace pour améliorer les habitudes de vie des jeunes, dont l’augmentation de l’activité physique et la réduction du temps d’écran (Ahmed et al., 2022; Langford et al., 2015). Ces interventions peuvent faire partie du cursus et des routines scolaires, se réaliser en classe et à l’extérieur de celle-ci et inclure des activités physiques et des cours interactifs d’éducation à la santé (Ahmed et al., 2022). De plus, équilibrer les activités d’apprentissage à l’école, en limitant le temps d’écran et en intégrant des pauses actives et du temps à l’extérieur, est recommandé pour contrer la sédentarité (Saunders et al., 2022).
En dépit des interventions pouvant être effectuées en contexte scolaire pour favoriser l’adoption de saines habitudes de vie chez les jeunes, il demeure que c’est durant leurs activités de loisir que la majorité font un usage excessif des écrans, et ce, de plus de quatre heures par jour à l’adolescence (Colley & Saunders, 2023). Afin d’être en mesure d’intégrer à leur horaire quotidien des activités variées et signifiantes, plutôt que seulement de saines habitudes de vie, les jeunes gagneraient ainsi à apprendre à gérer leur temps libre de manière autonome et satisfaisante. Les parents jouent aussi un rôle de modèle concernant l’usage des écrans et d’influence auprès de leurs jeunes, même à l'adolescence (Nagata et al., 2025). Si l’on souhaite les amener à adopter un mode de vie sain et porteur de sens, il apparaît donc essentiel de proposer aux jeunes faisant un usage excessif des écrans des interventions complémentaires, qui considèrent leur temps libre, leur horaire quotidien, leur motivation et leurs contextes de vie.
Approche Remodeler sa vie
En ergothérapie, une approche probante, adaptée pour diverses populations, dont les jeunes présentant de l’autisme, se démarque pour soutenir l’adoption de modes de vie sains et porteurs de sens. Il s’agit de l’approche préventive Remodeler sa vie (Clark et al., 2015), qui permet aux personnes, à travers des séances de groupe et individuelles, d’intégrer, de manière durable, des routines et des activités quotidiennes favorisant leur santé globale et leur qualité de vie. Les éléments clés de cette approche incluent : 1) la détermination et la mise en place de changements réalistes et durables dans les routines ou les activités quotidiennes ; 2) l’élaboration de plans personnalisés pour surmonter les obstacles à la mise en place des changements dans la vie quotidienne ; et 3) la participation aux routines ou aux activités ciblées et souhaitées par la pratique et la mise en application répétée des changements dans la vie quotidienne. Cette approche préventive a été démontrée efficace et rentable auprès de personnes aînées. En effet, elle améliorerait significativement leur santé physique et psychosociale, effets qui se maintiendraient dans le temps, et elle réduirait les coûts liés à l’utilisation des services de santé (Clark et al., 2012; Hay et al., 2002). Adaptée et implantée au Québec (Levasseur et al., 2022), des effets positifs ont aussi été observés sur la santé mentale, l’intérêt envers la pratique de loisirs (Levasseur et al., 2019) et l’équilibre de vie de personnes aînées québécoises (Lévesque et al., 2020). Alors que la participation sociale et l’attitude positive envers les loisirs de personnes aînées présentant des incapacités ont augmenté (Levasseur et al., 2019), l’engagement dans des activités signifiantes de celles sans incapacité s’est améliorée (Lévesque et al., 2020). Plusieurs personnes participantes rapportaient des effets positifs sur leurs loisirs, leur mobilité, leur participation sociale, incluant la fréquence et la qualité de leurs interactions (Levasseur et al., 2019), ainsi que sur l’équilibre de vie, l’engagement dans les activités signifiantes, la compassion et la gratitude (Lévesque et al., 2020). Des effets positifs ont aussi été observés auprès de personnes souffrant de douleur chronique (Lagueux et al., 2021) et auprès de jeunes utilisateurs de drogues (Chiu et al., 2023), notamment sur le sentiment d’auto-efficacité et la qualité de vie. Considérant ces résultats probants, il apparaît fort pertinent d’adapter et d’expérimenter une telle approche auprès de jeunes faisant un usage excessif des écrans, en vue de favoriser leur équilibre de vie et leur mieux-être au quotidien. En outre, cette approche peut être offerte dans divers contextes de pratique et sur une durée de moins de 7 mois (Clark et al., 2015).
Suggestions pour l’adaptation et la mise en œuvre de l’approche remodeler sa vie
L’adaptation et l’expérimentation de l’approche Remodeler sa vie auprès de jeunes faisant un usage excessif des écrans pourrait faire l’objet d’un projet de recherche ou d’innovation dans un milieu de pratique en jeunesse. Les suggestions ci-dessous sont issues des travaux d’une équipe de recherche et visent à guider l’élaboration d’un tel projet.
Cadre conceptuel
Afin de faire ressortir l’importance de l’équilibre de vie chez les jeunes, le cadre conceptuel du projet de recherche ou d’innovation pourrait s’appuyer sur le Life Balance Model (Matuska, 2012; Matuska & Christiansen, 2008) (Figure 1). En cohérence avec les fondements conceptuels de l’approche Remodeler sa vie (Clark et al., 2015) et les théories fondées sur les besoins fondamentaux, dont la théorie de l’autodétermination (Paquet & Vallerand, 2016), ce modèle met l’accent sur la façon dont les routines et les activités quotidiennes peuvent améliorer la santé globale et la qualité de vie. Selon ce modèle, l’équilibre de vie est conceptualisé à travers la configuration d’activités auxquelles s’adonnent les personnes (Matuska, 2012). Certaines configurations sont considérées comme équilibrées ou déséquilibrées selon qu’elles satisfont ou non les besoins liés à cinq dimensions, soit : 1) la santé (santé biologique et sécurité physique); 2) les relations (relations enrichissantes et affirmées avec autrui); 3) les défis (sentiments d’intérêt, d’engagement, de défis et de compétence); 4) l’identité (création de sens et d’une identité personnelle positive); 5) la compétence (organisation du temps et de l’énergie pour rencontrer des buts et des projets personnels importants). Ce modèle pourrait aider à relever les routines et les activités quotidiennes (configurations d’activités) considérées comme déséquilibrées et équilibrées chez les jeunes ainsi que d’estimer les effets perçus de l’approche Remodeler sa vie en lien avec la satisfaction de leurs besoins.

Modèle de l’équilibre de vie de Matuska
Groupe cible
Afin d’agir au seuil de l’adolescence, l’adaptation et l’expérimentation de l’approche Remodeler sa vie ciblerait des jeunes de 10 à 12 ans, dont l’usage des écrans est considéré comme excessif et potentiellement nuisible à leur santé (> 2 heures/jour durant les activités de loisir). Ces jeunes pourraient également présenter d’autres facteurs de vulnérabilité, comme une condition neurodéveloppementale (ex. : TDA/H, TDC, autisme), un trouble de santé mentale (ex. : trouble anxieux, trouble de l’humeur) ou le fait d’évoluer dans un milieu défavorisé, ce qui devra être pris en compte dans l’adaptation et l’expérimentation de l’approche. Elles et ils seraient identifiés et recrutés par des personnes signifiantes de leur entourage, soit leurs parents et des membres de l’équipe-école, ou par du personnel de l’éducation, de la santé, des services sociaux ou des organismes communautaires. Cette collaboration avec le milieu scolaire et la communauté faciliterait la mise en œuvre de l’approche adaptée. Afin de s’assurer qu’elle convient au groupe cible et au contexte, il est recommandé d’inclure, avant l’implantation, des partenaires clés dans l’adaptation de l’approche Remodeler sa vie.
Advenant une évaluation concluante, considérant que la problématique des écrans touche la majorité des jeunes (Qi et al., 2023) et qu’intervenir à l’école permet d’améliorer efficacement leurs habitudes de vie en matière de santé (Ahmed et al., 2022; Langford et al., 2015), cette approche pourrait faire partie du cursus ou des routines scolaires.
Description de l’intervention
L’intervention intégrerait évidemment les éléments clés de l’approche Remodeler sa vie, tout en s’inspirant d’autres pratiques probantes pour favoriser l’engagement dans des routines et des activités quotidiennes saines et signifiantes (Clark et al., 2012; Tokolahi et al., 2018), ainsi que pour réduire le temps d’écran (Akçay & Barış, 2022; Maniccia et al., 2011; Wu et al., 2016). Conforme à l’approche Remodeler sa vie, l’intervention comprendrait des séances de groupe et individuelles (Clark et al., 2012). Les séances de groupe pourraient être offertes aux jeunes à l’école ou dans la communauté, comme recommandé à partir de 9–10 ans pour les interventions axées sur les habitudes de vie (Bogl et al., 2020). En cohérence avec les interventions probantes axées sur la réduction du temps d’écran, les jeunes seraient impliqués dans l’établissement de leurs objectifs et dans la sélection des thèmes des séances d’intervention. Outre l’utilisation des écrans et l’équilibre de vie, ces thèmes pourraient inclure le jeu et les loisirs, les pauses et la récréation, les activités physiques, le sommeil et le repos, les activités familiales et sociales et l’ennui. Les apprentissages se feraient par le biais d’ateliers interactifs, avec des activités dialogiques, collaboratives et expérientielles. Dans une visée d’autonomisation (Vallerie & Le Bossé, 2006) cohérente avec l’approche Remodeler sa vie (Clark et al. 2012), les jeunes seraient amenés à discuter ensemble de la question de l’équilibre de vie, à analyser leurs routines et leurs activités quotidiennes, à relever les facilitateurs et les obstacles à leur équilibre de vie, ainsi qu’à trouver et à appliquer des solutions pour rendre leur mode de vie sain et porteur de sens. Ils seraient aussi encouragés à développer leur répertoire d’intérêts, leurs compétences, leur autonomie ainsi que leur entraide et leur solidarité entre pairs. Les parents prendraient aussi part à une séance de groupe et à une en individuel pour acquérir des stratégies d’analyse et d’intervention et pour soutenir la mobilisation des apprentissages des jeunes.
Évaluation avant et après l’intervention
Avant l’intervention, les besoins et les objectifs des jeunes pourraient être décrits, à l’aide d’entretiens individuels, de la Mesure canadienne du rendement occupationnel (Law et al., 2014) et du Goal Attainment Scale (King et al., 2009). Ayant de bonnes qualités psychométriques, ces instruments de mesure serviraient en plus à vérifier si l’approche d’intervention permet respectivement d’améliorer la participation des jeunes et leur satisfaction vis-à-vis de celle-ci et d’atteindre leurs objectifs.
En l’absence d’instrument mesurant l’équilibre de vie des jeunes, des effets sur leur qualité de vie pourraient être évalués avec le KIDSCREEN-10 (Ravens-Sieberer et al., 2010). Ce bref questionnaire, valide et utilisé dans divers contextes culturels, peut être complété par des jeunes de 8 à 18 ans et comprend une version validée en français (Befus et al., 2023).
De plus, le temps d’écran pourrait être mesuré avant et après l’intervention à l’aide de l’application Screen Time. Cette application est gratuite et vise à aider les parents à gérer le temps d’écran de leurs enfants à partir de leur cellulaire. Les parents peuvent surveiller le temps d’écran de leurs enfants, tout en limitant l’utilisation des écrans, notamment à l’heure du coucher.
Après l’intervention, les effets perçus, l’appréciation et les recommandations des personnes impliquées (ex. : jeunes, parents, ergothérapeute, membres de l’équipe-école) pourraient aussi être recueillies lors d’entretiens individuels avec les jeunes et les parents. Comme l’évaluation aurait lieu tout de suite après l’intervention, une rencontre de suivi post-intervention serait recommandée pour vérifier si les effets perçus se maintiennent dans le temps.
Contribution à l’avancement des connaissances et à l’amélioration des pratiques
La réalisation d’un projet de recherche ou d’innovation sur l’adaptation et l’expérimentation de l’approche Remodeler sa vie auprès de jeunes faisant un usage excessif des écrans apporterait de nouvelles connaissances et stratégies pour promouvoir leur équilibre de vie ainsi que pour prévenir l’apparition de problèmes sanitaires et psychosociaux. Au lieu de se centrer uniquement sur la problématique reliée à l’usage des écrans, ce projet considèrerait d’autres enjeux liés à leurs habitudes de vie. Cette considération s’appuie sur le fait que les interventions seraient plus efficaces pour réduire le temps d’écran lorsqu’elles tiennent compte d’autres habitudes de vie en matière de santé (Krafft et al., 2023). En outre, ce projet contribuerait à promouvoir la justice occupationnelle (Farias et al., 2016). D’une part, il tiendrait compte de divers facteurs contextuels, en vue d’un accès équitable à la possibilité de participer à des activités variées et porteuses de sens. D’autre part, afin de favoriser leur autonomisation (Vallerie & Le Bossé, 2006) et leur épanouissement à travers leurs routines et leurs activités quotidiennes, il amènerait les jeunes à acquérir une plus grande maîtrise sur leur équilibre de vie.
Si mis en œuvre, ce projet pourrait influencer positivement l’offre de services destinés aux jeunes faisant un usage excessif des écrans, en répondant à leurs besoins dans une perspective globale et préventive. Dans le contexte québécois, le Plan d’action interministériel en santé mentale (Gouvernement du Québec, 2022) pourrait être un levier au déploiement d’un tel projet en première ligne ainsi que dans les milieux scolaires et communautaires. Ce déploiement permettrait de mieux desservir les jeunes n’ayant pas nécessairement de problème de santé diagnostiqué. Les résultats pourraient aussi guider l’élaboration d’autres interventions visant à promouvoir l’équilibre de vie chez les jeunes et à prévenir l’adoption de comportements nuisibles à la santé, y compris un horaire quotidien considéré comme déséquilibré (Jessen-Winge et al., 2025). Ils seraient également pertinents pour bonifier la formation des jeunes sur les habitudes de vie ou sur le numérique à travers leur éducation à la santé et à la citoyenneté.
Conclusion
Les ergothérapeutes peuvent jouer un rôle essentiel auprès des jeunes dont l’usage des écrans est considéré comme excessif ou potentiellement nuisible à leur santé, en les soutenant dans l’adoption d’un mode de vie sain et porteur de sens. Par ce faire, il est nécessaire de s’appuyer sur des interventions probantes et adaptées pour cette population, qui réduisent son temps d’écran, tout en favorisant son engagement et son mieux-être au quotidien. L’adaptation et la mise en œuvre de l'approche Remodeler sa vie serait l’occasion d’apporter une piste de solution ergothérapique pour mieux répondre aux besoins des jeunes en matière en matière d’équilibre de vie, et ce, au seuil de l’adolescence.
Footnotes
Messages Clés
Les jeunes faisant un usage excessif des écrans bénéficieraient d'une intervention comme Remodeler sa vie pour les soutenir dans l'adoption d'un mode de vie sain et porteur de sens. Cette intervention pourrait être réalisée avec des jeunes d'âge scolaire et leurs parents, à l'école ou dans la communauté. L'intervention gagnerait à s'appuyer sur d'autres pratiques probantes, dont l'implication des jeunes dans l'établissement de leurs objectifs, et à développer, notamment, leur répertoire d'intérêts et leur autonomie.
Key messages
Young people who excessively use screens would benefit from an intervention like Lifestyle Redesign to support them in adopting a healthy and meaningful lifestyle. This intervention could be carried out with school-aged children and their parents, at school or in the community. The intervention should rely on other evidence-based practices, including the involvement of young people in the establishment of their objectives, and develop, notably, their repertoire of interests and their autonomy.
Funding
The authors received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
