Abstract
Introduction
Multiplication des programmes de promotion de la santé mentale
En réponse aux enjeux d’anxiété vécus par les jeunes, une multiplication des programmes de promotion de la santé mentale et de prévention universelle de l’anxiété a été observée au cours des dernières années, notamment en milieu scolaire (1). De tels programmes s’inscrivent en cohérence avec l’approche de l’école promotrice de santé de l’Organisation mondiale de la Sante (2). Ces programmes permettent de diminuer les obstacles liés à l’accès aux services de santé mentale (3). Dans leur revue systématique des programmes de prévention de la dépression et de l’anxiété en milieu scolaire, Werner-Seidler et al. (4) soulignent qu’il importe d’évaluer l’implantation de ces programmes afin d’identifier les façons les plus efficaces de les concevoir, de les pérenniser et de les déployer à large échelle. Schultes (5) souligne également l’importance de davantage évaluer l’implantation des programmes déployés dans les milieux scolaires.
Facteurs qui influencent l’implantation de ces programmes en milieu scolaire
L’expérience d’implantation de tels programmes en milieu scolaire est teintée par différents facteurs qui facilitent ou freinent leur implantation et qui ont été identifiés par des études internationales. Certains de ces facteurs sont de nature organisationnelle dont : l’horaire chargé des personnes enseignantes et leur manque de temps pour s’engager dans des projets en dehors de leur matière de cours (6 –11) ; le roulement constant du personnel scolaire (11 –13) ; et le manque de ressources humaines et financement afin de soutenir l’implantation du programme (14). D’autres facteurs relèvent plutôt d’enjeux liés aux personnes impliquées dans l’implantation dont : le peu d’engagement du personnel scolaire dans l’implantation (6 –11) ; la fatigue des acteurs scolaires découlant de la multiplication de programmes (10) ; le manque d’engagement de la direction (7,11) ; et le manque de formation pour s’approprier le programme (6,7,9,12). Enfin, d’autres facteurs relèvent d’enjeux externes au milieu scolaire dont : l’absence d’implication des parents (8,12,13) et le manque de cohérence entre les orientations ministérielles qui recommandent l’implantation de ces programmes (12,14).
Importance de documenter systématiquement l’ensemble des facteurs d’influence
L’analyse transversale de ces études permet de constater que majoritairement des facteurs freinant l’implantation ont été identifiés et que peu de facteurs facilitants sont mis en lumière, et ce, bien que ces derniers puissent être de bons leviers pour faciliter l’implantation. L’analyse transversale permet également de constater que les facteurs identifiés se situent à différents niveaux. Toutefois, ces études n’ont pas mobilisé de cadre de référence pour analyser de façon systématique l’ensemble des facteurs qui peuvent influencer cette implantation. Schultes (5) suggère d’ailleurs l’utilisation du Consolidated framework for implementation research (CFIR) pour évaluer la variété des facteurs qui influencent l’implantation des programmes dans les milieux scolaires. Le CFIR (15), issu de la science d’implantation qui réfère à la science visant à développer et à tester des méthodes pour favoriser une implantation réussie et pérenne, est largement utilisé (16) mais, à notre connaissance, non utilisé en implantation de programme de promotion de la santé mentale en milieu scolaire. Le CFIR est souvent utilisé dans les études dans le domaine de la santé pour documenter systématiquement les facteurs qui facilitent ou freinent l’implantation d’interventions ou programmes selon cinq dimensions : 1) le processus d’intervention ; 2) les caractéristiques de l’intervention ; 3) le contexte organisationnel interne ; 4) les caractéristiques des individus impliqués et 5) le contexte externe (15). L’utilisation du CFIR s’inscrit en cohérence avec les recommandations de Moir (17) et Owens (18) qui suggèrent de mobiliser des cadres issus de la science d’implantation pour concevoir, implanter et évaluer les programmes de promotion de la santé mentale déployés dans les milieux scolaires pour augmenter leurs portées.
Contexte de l’étude : le cas du programme HORS-PISTE secondaire
La science d’implantation a été utilisée pour concevoir, implanter, pérenniser, évaluer et mettre à l’échelle à l’ensemble des écoles du Québec le programme HORS-PISTE (1). Il vise à prévenir l’apparition des troubles anxieux des jeunes par le développement des compétences psychosociales et par l’établissement d’un environnement scolaire bienveillant. Il touche l’ensemble des élèves tout au long du parcours scolaire du préscolaire jusqu’au postsecondaire. HORS-PISTE est positionné au cœur de l’action 4.3 du Plan d’action interministériel en santé mentale du gouvernement du Québec (19). Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) finance une équipe dédiée à l’accompagnement des écoles qui souhaitent implanter HORS-PISTE. Plus de 630 écoles primaires et secondaires ont implanté HORS-PISTE au Québec en 2023-2024 de façon volontaire. Le programme HORS-PISTE est également financé depuis 2019 par le Fonds d’innovation pour la promotion de la santé mentale de l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC) qui soutient 20 projets prometteurs à travers le Canada. Ce fonds permet de poursuivre le développement du programme et d’évaluer annuellement son implantation et ses retombées.
Le programme HORS-PISTE secondaire est au cœur de cet article. L’utilisation de la science d’implantation a permis d’appuyer la conception de ce programme sur les connaissances existantes en réalisant une vaste recension des programmes (20) ; de développer la théorie du programme (21) ; d’arrimer le programme aux enjeux d’anxiété des jeunes en réalisant un portrait populationnel auprès de 8 690 élèves (22) ; de coconstruire le programme avec des centaines de partenaires pour l’enraciner dans leurs réalités et l’aligner sur les orientations ministérielles ; et d’évaluer et réajuster le programme annuellement (1). Ce programme comporte trois volets afin d’assurer un continuum de la prévention à l’intervention auprès des élèves des écoles secondaires (âgés de 12 à 18 ans) : 1) Prévention universelle implantée auprès de tous les élèves du premier cycle du secondaire ; 2) Intervention précoce implantée auprès des élèves qui présentent des symptômes anxieux même après leur participation au volet de prévention universelle ; 3) Intervention spécifique implantée auprès des jeunes en attente de services pour des symptômes d’anxiété dans les établissements du réseau de la santé et des services sociaux (RSSS).
Cet article porte plus spécifiquement sur l’évaluation d’implantation du volet prévention universelle qui est composé d’un total de dix ateliers s’adressant directement aux jeunes. Ces ateliers sont animés en classe par des personnes animatrices qui sont des personnes intervenantes ou enseignantes de l’école. L’équipe de personnes animatrices reçoit une formation afin de les outiller pour jouer ce rôle. Des ateliers de formation et fiches d’informations pour l’ensemble de l’équipe-école et les parents sont également offerts pour les sensibiliser et les former et afin qu’ils puissent mieux soutenir les jeunes. Chaque école qui implante le programme est invitée à mettre en place un comité d’implantation HORS-PISTE, composée de certaines personnes animatrices et de la direction d’école, dont le mandat est de planifier l’implantation en début d’année scolaire et d’en faire le bilan à la fin de l’année. L’équipe dédiée à l’accompagnement des écoles soutient ces comités et offre les formations aux personnes animatrices. Un comité stratégique d’implantation interrégional du programme HORS-PISTE, composé de personnes représentantes des diverses régions où est implanté le programme, permet de partager les bons coups et de dénouer certains enjeux interrégionaux.
Le volet prévention universelle d’HORS-PISTE a fait l’objet d’évaluations d’implantation et d’effets annuellement et les résultats sont prometteurs. Les rapports d’évaluation sont disponibles sur : https://sante-mentale-jeunesse.usherbrooke.ca/recherche/vos-nouvelles-hors-piste/. À titre d’exemple, Therriault et al. (23) ont réalisé une étude auprès de 2 276 élèves, et les résultats démontrent que le programme entraine des effets positifs dans le temps, soit entre le pré- et le post-test, entre autres sur les symptômes anxieux. L’étude de Dupuis et al. (24) auprès de 1202 élèves, montre que ce programme entraine des effets positifs similaires même durant la pandémie de la COVID-19. L’évaluation annuelle d’implantation a permis principalement de réajuster le programme chaque année afin de favoriser sa coconstruction avec les partenaires et planifier sa mise à l’échelle. Depuis sa stabilisation en 2021, l’évaluation annuelle d’implantation vise à mieux saisir les facteurs qui influencent son implantation.
Objectif de l’étude
Cet article vise à documenter, à partir du CFIR (15), les facteurs qui facilitent et freinent l’implantation du volet prévention universelle du programme HORS-PISTE visant la prévention universelle de l’anxiété dans les écoles secondaires du Québec. Nous souhaitons ainsi outiller les concepteurs de programmes similaires de prévention universelle afin qu’ils misent sur les facilitateurs et en anticipent les freins potentiels pour augmenter leur portée.
Méthodologie
Outils de collecte de données et participants
Cette étude s’inscrit dans une démarche d’évaluation d’implantation réalisée de 2020 à 2023 visant à évaluer le volet prévention universelle du programme HORS-PISTE. Les données ont été colligées par l’entremise d’un protocole multiméthodes regroupant des :
Questionnaires remplis par les élèves (N = 1728) à la fin de l’animation des ateliers pour documenter leurs perceptions quant à l’utilité des ateliers, leur intérêt au regard des thématiques, leur appréciation des personnes animatrices et les effets du programme sur leur vie.
Questionnaires remplis par les parents (N = 141) à la fin des ateliers pour documenter leurs perceptions de l’arrimage entre les thèmes abordés et les besoins des jeunes, les effets perçus sur les élèves et l’utilité des informations transmises.
Bilans d’implantation réalisés auprès des comités d’implantation HORS-PISTE des écoles participantes (N = 80) à la fin de l’implantation du programme pour documenter la perception des membres au regard du programme, de la documentation offerte, du processus d’implantation et du soutien offert.
Journaux de bord remplis par les personnes animatrices (N = 185) après chaque atelier pour documenter la fidélité de leur animation, la participation des élèves, leur sentiment de compétences pour animer l’atelier et des pistes d’amélioration du programme.
Entrevues individuelles semi-dirigées avec des membres du comité stratégique d’implantation interrégional du programme HORS-PISTE (N = 7) pour documenter leurs perceptions de la structure de gouvernance, de la collaboration et du soutien offert.
Les données qualitatives collectées par ces cinq outils sont au cœur de cet article.
Plan d’analyse
Dans un premier temps, des analyses inductives et thématiques ont été réalisées par une professionnelle de recherche à l’aide du logiciel NVivo12 permettant de faire émerger les facteurs d’influence de l’implantation spécifiques par une pleine immersion dans les données. Par la suite, dans une perspective de complémentarité, une triangulation des données récoltées à l’aide des cinq outils de collecte de données a permis la formation d’un portrait complet des facteurs d’influence de l’implantation les plus robustes, c’est-à-dire les facteurs soutenus durant deux années d’implantation ou plus. Dans un second temps, l’ensemble des thèmes, chacun composé de différents facteurs facilitant et freinant l’implantation, ont été analysés et réorganisés de manière déductive selon les cinq dimensions du CFIR.
Résultats
Les analyses réalisées ont permis de mettre en lumière la présence des facteurs influençant l’implantation du programme HORS-PISTE selon les cinq dimensions du CFIR. Le tableau 1 synthétise les principaux facteurs identifiés.
Synthèse des principaux facteurs identifiés selon le CFIR.
Facteurs liés au processus d’intervention
Concernant la dimension du processus d’intervention, cinq thèmes ressortent de l’analyse. Le premier thème concerne
Le deuxième thème qui ressort de l’analyse est
Le troisième thème qui ressort de l’analyse est
Un quatrième thème qui ressort de l’analyse est
Le cinquième thème qui ressort de l’analyse est
Facteurs liés aux caractéristiques de l’intervention
Concernant la dimension liée aux caractéristiques de l’intervention, quatre thèmes ressortent de l’analyse. Peu de facteurs freinants ressortent pour cette dimension qui constitue plutôt une force sur laquelle miser pour tendre vers une expérience d’implantation optimale.
Le premier thème concerne
Le deuxième thème est
Le troisième thème concerne
Le quatrième thème aborde
Facteurs liés au contexte organisationnel interne
Pour ce qui est de la dimension du contexte organisationnel, quatre thèmes ressortent de l’analyse. Le premier thème concerne
Le deuxième thème est
Le troisième thème concerne
Le quatrième thème aborde
Facteurs liés aux caractéristiques des individus impliqués
Pour ce qui est de la dimension des caractéristiques des individus impliqués, six thèmes ressortent de l’analyse. Le premier thème concerne
Le deuxième thème est à propos
Le troisième thème concerne
Le quatrième thème est à propos des
Cinquièmement, en lien avec le thème des
Le sixième thème concerne
Facteurs liés au contexte externe
Pour ce qui est de la dimension liée au contexte externe, trois thèmes ressortent de l’analyse. Le premier thème concerne
Le deuxième thème est
Enfin, le troisième thème est
Discussion
Notre étude a permis de mieux comprendre l’ensemble des facteurs pouvant influencer l’implantation d’un programme de prévention universelle de l’anxiété en milieu scolaire à l’aide du CFIR. Plusieurs constats se dégagent de notre étude. Tout d’abord, plusieurs facteurs identifiés dans notre étude s’inscrivent en cohérence avec les résultats des études exposées précédemment, dont l’influence des facteurs organisationnels (ex. : influence du roulement du personnel) et des facteurs liés aux caractéristiques des individus impliqués (ex. : influence du désengagement de certaines personnes animatrices). Par ailleurs, l’utilisation du CFIR permet de documenter en profondeur les nombreux facteurs liés au processus et caractéristiques du programme, dont ceux qui facilitent son implantation (ex. : les facteurs liés aux activités et matériels du programme, à la formation à l’animation, à l’accompagnement dans l’implantation du programme) contrairement aux études exposées précédemment qui étaient silencieuses à ce sujet. La revue systématique de Peters-Corbett et al. (25), sur les facteurs influençant l’implantation des interventions en santé mentale auprès des enfants et des jeunes, met également en lumière que les études s’intéressent davantage aux facteurs organisationnels et à ceux liés aux individus sans aborder les facteurs qui relèvent de l’intervention. L’identification de ces nombreux facteurs liés au programme constitue un apport scientifique important de notre étude et une source précieuse pouvant inspirer les concepteurs de programmes similaires de prévention universelle afin qu’ils misent sur les facilitateurs et anticipent les freins potentiels afin d’augmenter leur portée.
Notre étude permet également de démontrer l’apport de documenter les facteurs liés au contexte externe à l’école (ex. : l’appui du MSSS, de l’ASPC et le manque d’appui du MEQ), contrairement aux études exposées précédemment qui ne les abordaient pas. Ces facteurs ont une influence cruciale sur le déploiement de tels programmes (ex. : en créant des incitatifs ou des conditions facilitant l’implantation) et les recherches méritent de s’y intéresser. Plusieurs des facteurs identifiés dans notre étude rejoignent ceux, identifiés par Lamboy et al. (26), réputés comme étant indispensables pour permettre l’efficacité d’interventions visant le développement des compétences psychosociales, dont le fait d’avoir une intervention et une implantation de qualité.
Enfin, notre étude met en lumière l’importance de mobiliser des cadres de référence issus de la science d’implantation pour concevoir, implanter et évaluer les programmes en santé mentale déployés dans les milieux scolaires tels que le proposaient Moir (17) et Owens (18). Tout d’abord, les facteurs facilitants identifiés par cette étude ne sont pas étrangers aux nombreuses actions mises en place dès le début de la conception du programme grâce à la mobilisation de la science d’implantation (1). Ces actions ont contribué aux effets qu’entraine le programme, à l’engouement des écoles envers ce dernier ainsi qu’à l’appui du MSSS pour en faire un programme déployé provincialement. Notre étude permet également de constater la pertinence d’utiliser le CFIR pour documenter les différents facteurs du système qui influencent l’implantation d’un tel programme. Nos résultats permettent de constater que les cinq dimensions du CFIR freinent ou facilitent l’implantation. Ces résultats soulèvent l’importance de mettre en place des actions aux différents niveaux du système pour favoriser une implantation réussie et faciliter la mise à l’échelle du programme. De plus, plusieurs facteurs facilitants identifiés sont liés au processus et aux caractéristiques du programme, permettant de réitérer, encore une fois, la pertinence d’avoir mobilisé la science d’implantation dans la conception du programme afin de l’ancrer aux besoins et aux réalités des milieux scolaires et des élèves, aux orientations ministérielles, etc.
Limites de l’étude
La principale limite de cette étude est que les données collectées reposent sur les perceptions de différents acteurs. L’ajout éventuel d’autres méthodologies (ex. : observation de l’animation) pourrait venir enrichir les résultats.
Conclusion
Récemment, The Lancet psychiatry commission: transforming mental health implementation research (27) invitait à une transformation des recherches en santé mentale en proposant certains principes clés (ex. : intégrer la conception, l’implantation et l’évaluation des intervention en santé mentale en contexte reel ; aborder les enjeux d’implantation sous l’angle de la science de la complexité, aller au-delà des essais contrôlés randomisés habituellement valorisés en intégrant des approches non expérimentales rigoureuses). Les cadres de références issus de la science d’implantation et les approches méthodologiques de recherche utilisés pour HORS-PISTE s’inscrivent en cohérence avec ces principes et expliquent probablement en partie la portée et l’engouement entourant ce programme de prévention universelle.

