Abstract
Résumé:
De nombreux articles publiés récemment ont laissé apparaître l’émergence d’un nouveau phénomène dans notre rapport avec la pandémie de COVID-19 : la fatigue pandémique. Ce phénomène suggère l’apparition d’une tendance générale de lassitude face aux mesures sanitaires et à l’état d’urgence devenu permanent. L’objectif de cet article est de replacer cet enjeu dans le contexte de la réalisation d’un projet de recherche portant sur les impacts psychosociaux durant la pandémie. Si relativement peu de recherches se sont intéressées à la fatigue pandémique, la réalité de ce phénomène a été mise en évidence dans le cadre d’un projet de recherche multi-annuelle effectuée durant la pandémie. En termes de méthode, notre équipe multidisciplinaire à l’Université de Sherbrooke a développé un protocole d’enquête permettant d’évaluer les effets de la pandémie de COVID-19 sur la santé mentale à travers des études transversales répétées. La dernière phase de l’enquête inclut un volet additionnel qui cherche à comprendre de quelle manière les conséquences de la pandémie peuvent s’appliquer à d’autres crises systémiques, notamment aux changements climatiques. Différentes vagues d'enquêtes nationales et internationales ont ainsi été réalisées (8 pays, taille minimale de l’échantillon 1000–1500 et échantillonnage par quota mis en oeuvre adapté à chaque pays et basé sur les données démographiques disponibles), et suivant l’évolution de la pandémie, nous avons introduit la notion de fatigue pandémique, ainsi que de fatigue climatique, afin de pouvoir mesurer l’impact de l’exposition prolongée à ces crises mondiales. Ces nouvelles données confirment nos résultats originaux : l’impact psychosocial de la pandémie est immense, en particulier en termes de fatigue pandémique, phénomène qui se retrouve à la fois au niveau comportemental et informationnel. Cette fatigue est un indicateur important à considérer afin d’améliorer notre capacité de réaction et d’adaptation à cette crise, mais également à celles futures.
Keywords
L’émergence de la fatigue pandémique comme phénomène psychosocial et objet de recherche
De nombreux articles publiés dans la dernière année ont laissé apparaître l’émergence d’un nouveau phénomène dans notre rapport avec la pandémie de COVID-19 : la fatigue pandémique. Ces articles mentionnent notamment que ce phénomène peut par exemple accentuer le non-respect des gestes barrières (port du masque, distanciation physique, etc.) (1) ou renforcer les mouvements sociaux ou mobilisations contre les gouvernements (manifestations, occupa-tions de lieux publics, etc.) (2). Fondés moins sur la science que sur des témoignages, ces articles sou-lignent tout de même l’apparition d’une tendance générale à la lassitude face aux mesures sanitaires et à l’état d’urgence devenu quasi permanent (3,4).
Bien que relativement peu de recherches se soient intéressées à la fatigue pandémique, la réalité et la complexité de ce phénomène ont été soulignées par nos résultats de recherche. Notre équipe de recherche multidisciplinaire à l’Université de Sherbrooke a développé un protocole d’enquête permettant d’évaluer les effets de la pandémie de COVID-19 sur la santé mentale à travers des études transversales répétées (5). Cette étude financée par les Instituts de recherche en santé du Canada cherche à évaluer les impacts psychosociaux de la pandémie (5, 6,7,8).
Nous mettons ainsi en évidence que la fatigue pandémique doit être prise en compte dans l’élaboration des réponses politiques et collectives en lien avec la pandémie qui, rappelons-le, est loin d’être terminée, au même titre que les autres indicateurs utilisés actuellement. Cette fatigue est un indicateur important à considérer afin d’améliorer notre capacité de réaction et d’adaptation à cette crise, mais également à celles futures.
Étant donné l’importance grandissante de la fatigue pandémique, mais également de la fatigue par rapport aux crises en général, il est urgent qu’une évaluation robuste et fondée sur des données probantes de ce phénomène permette de favoriser une plus grande résilience des individus et populations face aux crises.
Ceci est particulièrement important dans un contexte où cette situation de crise et d’urgence s’inscrit comme « nouvelle normalité » (9,10), non seulement dans le cas de la pandémie de COVID-19, mais également face aux crises multiples (11,12) auxquelles nous devons faire face, tels les changements climatiques, la crise du coût de la vie ou les guerres internationales. La notion de fatigue face aux crises nous apparait donc comme un important objet de recherche devant faire l’objet d’une attention accrue de la part des chercheurs et praticiens.
La dernière phase de l’enquête inclut à ce titre un volet additionnel qui cherche à comprendre de quelle manière les conséquences de la pandémie actuelle affecteront les futures communications en contexte de crise, notamment en lien avec les changements climatiques. Ce projet additionnel est financé par les Instituts de recherche en santé du Canada et Ouranos, un consortium sur la climatologie régionale et l'adaptation aux changements climatiques.
L’importance du concept de fatigue face aux crises a ainsi été rendue particulièrement visible dans notre projet avec l’ajout du concept de « fatigue climatique », phénomène qui peut se définir comme une lassitude à suivre les recommandations concernant les changements de comportements à adopter ainsi que par rapport à la surcharge informationnelle relativement aux changements climatiques. Cela a permis d’explorer la manière dont la fatigue s’applique également à la lutte contre les changements climatiques, où l’abondance d’informations négatives ainsi que la temporalité de longue durée favorisent une forme similaire de fatigue comportementale et informationnelle. Nos résultats, présentés plus loin, soulignent ainsi que des phénomènes similaires de fatigues comportementale et informationnelle peuvent être documentés, et ce, peu importe la nature des crises en présence (sanitaire, climatique, économique, politique, etc.), rappelant l’importance de prendre au sérieux cette fatigue dans l’élaboration des mesures mises en place pour répondre à ces crises.
Méthodologie et objectifs
Cette étude est la deuxième phase d’une enquête interdisciplinaire et internationale (menée dans huit pays de quatre continents) sur les impacts psychosociaux de la pandémie de COVID-19 ch-ez les adultes, et ses facteurs de risque et de protection associés. Il s’agissait à l’origine d’une étude transversale répétée dans 8 pays (Canada, États-Unis, Angleterre, Suisse, Belgique, Hong Kong, Philippines et Nouvelle-Zélande).
Le recrutement des participants et la collecte des données ont été effectués par deux firmes de sondage pendant la période du 6 au 18 novembre 2020. Pour chaque pays, l’objectif minimal de l’échantillon a été fixé à 1000 adultes, à l’exception du Canada, où il a été fixé à 1500. L’échantillon a été tiré au hasard à partir de panels Web d’adultes de 18 ans et plus. Ceux-ci ont été recrutés volontairement en utilisant une multitude de stratégies, y compris un recrutement aléatoire, de la publicité dans les médias sociaux, par le biais de campagnes spécifiques ou en utilisant des panels de partenaires. L’échantillonnage par quota mis en œuvre a été adapté à chaque pays et basé sur les dernières données démographiques disponibles tirées du recensement de ce pays. Étaient inclus ici les groupes d’âge (18–24 ans, 25–34 ans, 35–44 ans, 45–54 ans, 55–64 ans, ⩾65 ans), le sexe (femme, homme) et la région (par exemple, pour le Canada : Ontario, Québec, Colombie-Britannique, Alberta, Manitoba/Saskatchewan, provinces de l'Atlantique). Un recrutement minimum de 70 % des nombres estimés pour chaque caractéristique (âge, sexe et région) a été ciblé afin d’assurer la meilleure rep-résentation possible dans l’échantillon. Les données collectées ont ensuite été pondérées par les dist-ributions démographiques de la population pour atteindre l’échantillon représentatif final.
Une fois les participants contactés et leur éligibilité confirmée, une explication complète de l’objectif de l’étude, des méthodes de gestion des données et de l’assurance de la confidentialité a été fournie. L’enquête étant anonyme, toutes les informations personnelles sont restées confidentielles. La collecte des données a été réalisée à l’aide d’un questionnaire en ligne prétesté, disponible en français et en anglais. Le questionnaire contenait environ 80 questions fermées avec un temps de réponse d'environ 20 minutes.
Différentes vagues d’enquêtes nationales et inter-nationales ont ainsi été réalisées, et suivant l’évolution de la pandémie, nous avons introduit la notion de fatigue pandémique, ainsi que celle de fatigue clim-atique, afin de pouvoir mesurer l’impact de l’exposition prolongée à ces crises mondiales. Ces nouvelles don-nées confirment nos résultats originaux (5) : l’impact psychosocial de la pandémie est immense, en particulier en termes de fatigue pandémique, phénomène qui se retrouve à la fois au niveau comportemental et informationnel.
La mesure de la fatigue pandémique s’est faite ici à partir d’une échelle validée à 6 items provenant du « Pandemic fatigue scale ». Les affirmations sont mesurées sur une échelle de 1 à 7, 1 correspondant à un désaccord total et 7 à un accord total. Les questions posées sont les suivantes : 1) Je suis fatigué(e) de toutes les discussions à propos de la COVID-19 dans les émissions de télévision, les journaux et la radio, etc. ; 2) Je suis fatigué(e) d’entendre parler de la COVID-19 ; 3) Lorsque des amis ou des membres de ma famille parlent de la COVID-19, j’essaie de changer de sujet, car je ne veux plus en parler ; 4) Je me sens épuisé(e) de suivre toutes les règlementations et mesures sanitaires autour de la COVID-19 ; 5) Je suis fatigué(e) de faire des sacrifices pour sauver ceux qui sont les plus vulnérables à la COVID-19 ; 6) Je n’ai plus la motivation pour lutter contre la COVID-19.
La mesure de la fatigue climatique a été adaptée de l’échelle de fatigue pandémique. Les mêmes items ont été utilisés, avec la même échelle de 1 à 7, mais modifiés pour interroger sur le changement climatique. Les questions posées sont les suivantes : 1) Je suis fatigué(e) de toutes les discussions à propos des changements climatiques dans les émissions de télévision, les journaux et la radio, etc. ; 2) Je suis fatigué(e) d’entendre parler des changements climatiques ; 3) Lorsque des amis ou des membres de ma famille parlent des changements climatiques, j’essaie de changer de sujet, car je ne veux plus en parler ; 4) Je me sens épuisée(e) de suivre toutes les règlementations autour des changements climatiques ; 5) Je suis fatigué(e) de faire des sacrifices pour sauver ceux qui sont les plus vulnérables aux changements climatiques ; 6) Je n’ai plus la motivation pour lutter contre les changements climatiques.
Résultats de recherche concernant la fatigue pandémique : un phénomène aux réalités multiples
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) s’est intéressée à la fatigue pandémique dès 2020, signalant que de nombreux pays avaient rapidement décelé la présence de ce phénomène. L’OMS définit cette fatigue comme d’une part une « démotivation à suivre les comportements préventifs recommandés par les au-torités sanitaires, apparaissant progressivement au fil du temps et affectée par un certain nombre d’émotions, d’expériences et de perceptions » (13). Ce phénomè-ne a été confirmé lors de notre étude (voir détails et méthodologie à la section précédente), avec les participants présentant des symptômes de fatigue pandémique exprimant d’être moins enclins à adhérer aux comportements préventifs contre la COVID-19 (Tableau 1).
Adhésion aux comportements préventifs contre la COVID-19 chez la population adulte du Québec selon le type de fatigue pandémique (1–17 octobre 2021).
Chaque lettre en indice désigne un sous-ensemble de catégories dont les proportions ne diffèrent pas significativement les unes des autres au niveau 0,05.
Le score total de l’intention de porter un masque, de respecter la distanciation physique et de limiter les rassemblements (entre 3 et 21) a été divisé en quartile. Le quatrième quartile représente un niveau élevé d’adhésion aux mesures sanitaires.
D’autre part, la fatigue pandémique se traduit également par une lassitude des individus face à la surabondance d’informations concernant la pandémie, entraînant ainsi une diminution des efforts de recherche d’informations vérifiées et de qualité. Cela souligne la double dimension comportementale et informationnelle (14) de la fatigue pandémique entrainant ainsi une forme de démoralisation généralisée (15). Cette fatigue se traduit au niveau de modifications d’habitudes et de comportements (non-respect des mesures sanitaires) ainsi que dans la capacité des individus à compren-dre et interpréter les informations en raison de leur surabondance.
Cette démotivation émerge progressivement au fil du temps et est notamment le fruit d’un certain nombre d’émotions, d’expériences et de perceptions en lien avec la pandémie (13,16). Étant subjective et contextuelle, la fatigue pandémique dépend nota-mment de facteurs individuels et populationnels, tels le revenu, les normes culturelles, le lieu et type d’emploi occupé par les individus, des facteurs physiques et de la capacité psychologique de ceux-ci (17). La fatigue pandémique semble également affecter en particulier les jeunes et les personnes isolées ou vivants seules, comme le montrent nos données de recherche (voir ci-dessous).
Le concept de fatigue pandémique met ainsi en évidence que lorsque continuellement exposés à une surcharge d'informations liées à la COVID-19 (inf-ormations quotidiennes et répétées sur le nombre d'infections, décès, changements de mesures, etc.), les individus sont à risque de développer une forme d’état d’alerte constant. C’est cet état d’alerte constant qui apparait émotionnellement épuisant (14) et induit, dans le temps, une forme de fatigue. La transmission en temps réel de ces informations concernant la pandémie, permettant en théorie une meilleure gouvernance des systèmes gouvernementaux et information des populations, peut ainsi avoir paradoxalement des répercussions négatives en matière d’anxiété et de stress. Nous pouvons le constater par le niveau de fatigue pandémique informationnelle plus élevé que le niveau de fatigue pandémique comportementale. En effet, 64,8 % de la population au Québec et 57,7 % de la population dans le reste du Canada présentent une fatigue pandémique informationnelle. Ceci comparé à 35,7 % de la population du Québec et un 34,4 % de la population dans le reste du Canada présentant de la fatigue pandémique comportementale. Ces éléments soulignent qu’il y a un coût important à la transparence et production d’informations sanitaires en temps réel, coût qui s’exprime chez les individus notamment en termes de fatigue.
L’OMS rappelle toutefois que la fatigue pan-démique est « une réaction attendue et naturelle à la nature prolongée de cette crise » (13), soulignant ici les risques induits spécifiquement par les évènements sanitaires s’inscrivant dans la longue durée, ce qui inclus une possible augmentation du non-respect des règles sanitaires en raison de cette fatigue. En effet, au fur et à mesure que les individus s’habituent à la présence du virus, les coûts du respect des restrictions peuvent commencer à peser plus lourd que les risques perçus (entre autres en raison de la fatigue informationnelle qui réduit la capacité à comprendre et interpréter ces risques), entraînant une lassitude elle-même affectée par l’environnement culturel, social et politique dans lequel évoluent les individus. La fatigue pandémique est ainsi corrélée à des symptômes allant du stress aux troubles obsessionnels compulsifs en passant par l’anxiété et la dépression, ce que nos résultats ont bien démontré (voir ci-dessous). L’épuisement émotionnel, le sentiment d’inefficacité au travail, la démotivation, l’insomnie et le désespoir sont une liste non exhaustive de ses manifestations (18).
La fatigue pandémique s’inscrit donc selon une logique « d’intersectionnalité », c’est-à-dire qu’une pluralité de facteurs se recoupe et s’entrecroise dans sa production. L’intersectionnalité représente ici « a way of understanding and analyzing the complexity in the world, in people, and in human experiences. [. . .] When it comes to social inequality, people's lives and the organization of power in a given society are better understood as being shaped not by a single axis of social division, be it race or gender or class, but by many axes that work together and influence each other. » (19).
Nos données démontrent par exemple que la fatigue pandémique est, entre autres, liée au niveau de vie, au type d’emploi occupé ou au niveau d’éducation (voir ci-dessous). Or, les individus les plus précaires sont bien souvent issus de populations minoritaires ou stigmatisées. Ces derniers sont par ailleurs surreprésentés dans les emplois les plus touchés par les mesures sanitaires (ouvriers, vente au détail, préposé aux bénéficiaires, etc.). On compr-end alors mieux comment les différents facteurs socioéconomiques tendent à se croiser et ultimement à renforcer le phénomène de fatigue pandémique, la pandémie ne faisant ainsi qu’exacerber les inégalités systémiques et intersectionnelles déjà présentes, rappelant la nature multiforme et complexe de ce phénomène.
De la fatigue pandémique à la fatigue climatique : L’évolution de nos résultats de recherche
Nos différents projets de recherche mis en place dès le début de la pandémie nous ont ainsi permis de mesurer une forte prévalence de fatigue pandémique au Québec et au Canada, en particulier pour la période de l’automne 2021, et montrent que 49,6 % de la population au Québec et 47,7 % au Canada souffre de fatigue pandémique.
À ceci s’ajoutent les résultats sur la fatigue climatique, mesurée sur la même période, qui montrent que 22,9 % de la population au Québec et 29,1 % au Canada souffre de fatigue climatique. L’importance de ces phénomènes induit des modifications comporteme-ntales possiblement néfastes, telles le non-respect des règles sanitaires, la désinformation et mésinformation, la polarisation politique, le recours à la violence, etc. Ces fatigues se manifestent notamment au niveau informationnel, c’est-à-dire une fatigue en lien avec la surabondance d’informations ou de discussions concernant la pandémie (pour 64,8 % de la population au Québec et 57,7 % dans le reste du Canada) ou les changements climatiques (pour 27 % de la population au Québec et 31,7 % dans le reste du Canada), et au niveau comportemental, donc concernant le respect des mesures sanitaires (pour 35,7 % de la population au Québec et 34,4 % au Canada) ou les mesures pour lutter contre les changements climatiques (pour 19,0 % de la population au Québec et 23,9 % au Canada). On retrouve donc ici cette double dimension comport-ementale et informationnelle.
Ce phénomène implique également d’importants impacts sur la santé mentale. En effet, plus ces deux types de fatigue, pandémique et climatique, sont importants, plus le risque de développer de l’anxiété, de la dépression et des idées suicidaires augmente (Tableau 2).
Réponse psychologique chez la population adulte du Québec selon la présence de fatigue pandémique et climatique (1–17 octobre 2021).
Toutes les différences entre les groupes sont statistiquement significatives (p < 0,05).
Ces impacts psychosociaux peuvent se répercuter directement sur les systèmes de santé par l’inter-médiaire d’une demande accrue de services de santé, participant à la surcharge de ces systèmes et rendant encore plus nécessaire la prise au sérieux des fatigues pandémique et climatique dans la gouvernance des systèmes de santé, en particulier en contexte de crises multiples (pandémies, changements climati-ques, crises économiques, etc.).
Nos résultats de recherche soulignent également que le niveau de perception du risque a un lien significatif, et ce, autant avec la fatigue pandémique que la fatigue climatique. À ce niveau, moins le risque est adéquatement perçu, donc compris par les individus, plus le phénomène de fatigue est important, établissant de ce fait un lien clair entre ce phénomène et la disposition à s’informer et à changer de comportement.
En effet, 53,3 % des personnes qui perçoivent une menace faible pour soi ou sa famille présentent de la fatigue pandémique, comparativement à 40,6 % des personnes qui perçoivent une menace élevée pour soi ou sa famille. Un constat similaire peut être observé concernant le niveau de menace perçue pour le pays et/ou le monde : 67,5 % des personnes qui perçoivent une menace faible pour le pays et/ou le monde présentent de la fatigue pandémique, comparativement à 40,4 % des personnes qui perçoivent une menace élevée pour le pays et/ou le monde. Des constats similaires peuvent être observés concernant la fatigue climatique, où 26,7 % des personnes qui perçoivent une menace fai-ble pour soi ou sa famille présentent de la fatigue climatique, comparativement à 13,7 % des personnes qui perçoivent une menace élevée pour soi ou sa famille. Aussi, 32,2 % des personnes qui perçoivent une menace faible pour le pays et/ou le monde présentent de la fatigue climatique, comparativement à 13,8 % des personnes qui perçoivent une menace élevée pour le pays et/ou le monde.
Cela est particulièrement préoccupant puisque l’on constate que le sentiment de posséder un faible niveau d’information a fortement tendance à accroître ces deux types de fatigue (pandémique et climatique). Nos résultats de recherche (Figure 1) soulignent ce phé-nomène où par exemple 65,9 % des répondants qui estimaient avoir un faible niveau d'information ont ressenti une fatigue pandémique, contre 48,2 % des répondants qui estimaient avoir un niveau d'info-rmation moyen ou élevé. Des résultats semblables sont observés concernant la fatigue climatique, où 29,8 % des répondants qui estimaient avoir un faible niveau d'information ont également ressenti une fatigue climatique, contre 21 % des répondants qui estimaient avoir un niveau d'information moyen ou élevé. Les personnes présentant une vision complotiste ont également deux fois plus tendance à développer une fatigue pandémique et 3,5 fois plus tendance à développer une fatigue climatique que celles qui n’adhèrent pas à cette vision (Figure 1). L’idéologie politique semble également avoir une influence sur les deux types de fatigue, pandémique et climatique, avec notamment une présence plus importante de ces phénomènes pour celles et ceux s’identifiant à une idéologie politique de droite (contrairement au centre et à la gauche).

Fatigue pandémique et climatique selon les facteurs de risques.
Parallèlement, il apparait que les individus au niveau d’éducation plus faible sont davantage touchés par les phénomènes de fatigue pandémique et de fatigue climatique. Par exemple, plus de 52 % des répondants ayant un diplôme d’études collégiales, un diplôme d’études secondaires ou un niveau d’études inférieur ont ressenti une fatigue pandémique, contre 43 % des répondants ayant un diplôme universitaire. Un constat similaire peut être observé concernant la présence d’une fatigue climatique, où 28,7 % des répondants ayant un diplôme d’études secondaires et 24,5 % des répondants ayant un diplôme d’études collégiales ont ressenti une fatigue climatique, contre 19 % des répondants ayant un diplôme universitaire.
Nos résultats de recherche soulignent donc amplement la réalité et les conséquences négatives des fatigues liées à la pandémie et aux changements climatiques, mais également aux autres crises (économique, politique, guerre, etc.), fatigues qui s’additionnent et accroissent les impacts sur la santé mentale. Il apparait donc essentiel d’adapter nos réponses politiques et sanitaires en s’appuyant sur des facteurs protecteurs permettant de construire et renforcer notre « immunité » face à la fatigue induite par les nombreuses crises actuelles.
Les facteurs protecteurs pour une résilience collective face aux crises
Pour faire face à la fatigue pandémique, mais également pour maximiser la résilience individuelle et collective face aux crises, il est urgent de développer une approche positive, de prévention et centrée sur les facteurs protecteurs. Ces facteurs protecteurs sont :1) l’adaptation du message par les autorités, 2) les capacités de réception de ces messages par la population, 3) le niveau d’éducation, et 4) l’action spécifique envers les groupes les plus affectés.
Une reconnaissance accrue et une action concertée envers ces facteurs protecteurs permettraient de favoriser une réelle « immunité collective » face aux conséquences psychosociales des crises actuelles (pandémie, et changements climatiques, notamment), mais également de renforcer nos défenses collecti-ves pour répondre aux crises futures. Ceci est particulièrement important dans un contexte où les crises se multiplient et se juxtaposent, soulignant l’importance de se prémunir collectivement de la fatigue face aux crises en général.
Un premier facteur protecteur concerne donc ici l’importance d’adapter les messages informatifs et préventifs aux différentes catégories populationnelles visées afin de favoriser une meilleure compréhension et perception des risques. Le phénomène de fatigue s’inscrit ici comme facteur favorisant la recherche de solutions et réponses simples à des phénomènes complexes (comme une pandémie ou les changements climatiques), ce qui accentue par le fait même l’adhésion au complotisme ainsi que l’augmentation de la polarisation politique. Ces risques devraient en particulier être mieux expliqués en fonction des différents groupes populationnels ainsi que mis en rapport avec l’ensemble des risques auxquels nous faisons face individuellement et collectivement.
La capacité de réception de ces messages devrait également être améliorée en mettant en place des mesures permettant aux individus de comprendre adéquatement l’information qui leur est transmise. Le développement d’une meilleure « littéracie scientifique » (capacité à comprendre et faire sens des informations et faits scientifiques) devrait ainsi être encouragé, au travers de programmes éducatifs adaptés, mais également d’approches d’éducation continue (en milieu de travail, par exemple). Cela permettrait d’agir à la fois sur la désinformation, la mésinformation et le complotisme, mais également sur la perception des risques, facteurs augmentant la fatigue autant pandémique que climatique.
Renforcer les niveaux d’éducation de la popula-tion ainsi que la qualité des programmes éducatifs apparait ainsi comme un facteur protecteur imp-ortant et permet aussi de stimuler cette littéracie scientifique. Des programmes d’éducation renforcés, notamment au niveau scientifique, permettraient le développement d’outils d’analyse et de clés de compréhension, ce qui favoriserait l’atténuation de la fatigue informationnelle et comportementale. Par ailleurs, les individus avec un niveau d’éducation plus élevé bénéficient généralement d’un meilleur niveau de vie, ce qui a également un impact très concret sur cette fatigue en agissant au niveau des facteurs intersectionnels structurant ce phénomène. Lutter contre les inégalités, c’est donc lutter contre la fatigue informationnelle et comportementale, et donc ultimement, favoriser notre résilience. Par ailleurs, les personnes vivant seules, ayant des pro-blèmes de santé qui se combinent aux risques sanitaires actuels, ou encore ayant des enfants, constituent des exemples de groupes populationnels nécessitants un soutien particulier, et donc la mise en place de services et programmes dédiés lors des crises.
Autre facteur protecteur, l’action auprès des cat-égories les plus touchées par cette fatigue pandémique ainsi que l’évitement d’une utilisation de bouc-émissaire, appelée aussi « bouc-émissairisation » (20,21), et de caractériser certains groupes comme responsables de la crise. Ce phénomène caractérise « un processus de stigmatisation, d’incrimination, de violence et enfin d’exclusion » (22,23). C’est le cas notamment des jeunes de 18 à 34 ans, catégorie particulièrement touchée (24) par la fatigue pan-démique et qui a souvent été accusée d’être respo-nsable de la transmission accélérée du virus (25,23) sans toutefois que leur propre état psychologique soit pris en compte.
Cet exemple met en évidence ici la nécessité d’éviter le ciblage disproportionné d’un sous-groupe de la population comme cause des crises. Cette tendance à la « bouc-émissairisation » n’a pour effet que d’inciter à la désinformation, la mésinformation et à l’abandon de certains comportements pourtant essentiels à la résolution des crises en cours. Ceci renforce également la polarisation au travers de l’exclusion symbolique ou manifeste du sous-groupe identifié comme le bouc émissaire, ce qui a pour résultats d’accroître également la fatigue (pandémique dans ce cas). Il apparait donc primordial de favoriser au contraire un sentiment de solidarité et d’appartenance collective plutôt que l’identification d’une catégorie de la population co-mme bouc émissaire de la crise, ce qui ne contribue qu’à diviser une population de plus en plus polarisée et génère de la fatigue. Ainsi, selon nos résultats de recherche, les personnes avec un sentiment d’ap-partenance élevé ont moins de tendances à dévelop-per une fatigue pandémique et même une fatigue climatique.
Conclusion : pour un retour du « public » en santé publique
Bien que présentant plusieurs limites (nombre de répondants, diversité des contextes politiques et culturels, contexte d’urgence et de crises, méthodes de recrutement diverses, etc.), ce projet nous rappelle la nécessité de mettre en place une stratégie de protection et prévention face aux impacts psychosociaux des crises (sanitaires, mais aussi climatiques et autres).
Reconstruire un espace public ouvert, protecteur et tolérant représente donc ici le facteur protecteur ultime qui se doit d’être renforcé. La population et ses représentants (y compris les partis d'opposition, les groupes de citoyens et les leaders communautaires) doivent pouvoir se sentir libres et à l’aise de pouvoir critiquer et proposer des solutions alternatives aux décisions prises, mais aussi se sentir acceptés malgré leurs différents points de vue sur la crise. Ce facteur protecteur passe ainsi par un retour du « public » dans la santé publique. Comme l’a souligné l’OMS, les gouvernements doivent agir de manière à ce que les citoyens et les communautés puissent retrouver une certaine forme de pouvoir et d’autonomie dans leur vie quotidienne. Ils doivent sentir et percevoir qu’ils sont considérés comme des citoyens légitimes, même lorsqu’ils ne sont pas d'accord avec le gouvernement, ce qui passe par cinq principes fondamentaux selon l’OMS : la transparence, la cohérence, la prévisibilité, l’équité et la coordination (13).
Plus généralement, déployer des stratégies et actions favorisant un renforcement du sentiment de cohérence, c’est-à-dire de la capacité à « comprendre un événement stressant, à lui donner du sens et à le gérer » au travers du développement de ressources psychologiques appropriées (26) doit être favorisé.
Plus qu’un plan de reprise post-pandémique (27,28), et compte tenu de la multitude de crises auxquelles nous faisons face, c’est d’un « plan de résilience » pour faire face aux crises et centré sur le renforcement des facteurs protecteurs dont nous avons besoin. Ce plan se fait malheureusement toujours attendre, nous rendant plus vulnérables aux multiples crises que nous vivons (sanitaires, environnementales, économiques, politiques, etc.).
Ces leçons apprises doivent donc permettre de renforcer notre capacité de protection par rapport au phénomène de fatigue liée aux crises en général, et non pas à une crise en particulier. Bien que la pandémie de COVID-19 ne soit toujours pas derrière nous, cela ne doit pas nous empêcher de prendre en compte les impacts négatifs, notamment en termes de fatigue, des autres crises actuelles (changements climatiques, économie, guerres, etc.). Cette fatigue généralisée face aux crises menace nos mécanismes de défense collective, incluant nos systèmes de santé, appelant urgemment une réponse coordonnée et cohérente de nos sociétés. C’est de nos capacités collectives de résilience et de défense face aux crises dont il est question, capacités déjà largement mises à mal durant la pandémie.
