Abstract
Introduction :
Afin d’agir sur les inégalités de santé et les ressources locales promotrices de santé, les praticiens et les décideurs doivent être outillés pour pratiquer l’action intersectorielle locale. Planifier et optimiser ces partenariats demeure pourtant un défi en raison du manque de connaissances sur les processus menant à l’atteinte de leurs objectifs – ce qu’ils font et comment. Cette étude documente empiriquement, à l’aide d’une étude de cas, les pratiques de conception de l’action intersectorielle locale dans la démarche Quartier nourricier (QN) à Montréal.
Méthodes :
Une analyse secondaire d’un sous-ensemble des données originales du programme de recherche Valeur de l’action intersectorielle locale a été effectuée. Les données qualitatives sont issues d’une collecte de données prospective ayant suivi l’évolution du système d’action complexe QN entre mars et novembre 2014. Les traces observables de l’action ont été relevées dans des notes d’observation, des documents et des entretiens téléphoniques, puis codifiées dans une matrice chronologique d’évènements critiques et une matrice ordonnée par rôle. L’analyse inductive des matrices a identifié les éléments significatifs pour expliquer le déroulement de l’action.
Résultats :
Trois opérations interdépendantes et concomitantes affectent à la fois la relation entre les partenaires et la conception du projet : (a) l’idéation sous contraintes, (b) la négociation de priorités, et (c) la représentation politique. Chaque opération présente un ensemble de pratiques qui font progresser l’action intersectorielle locale.
Conclusion :
Mettre en lumière les pratiques du terrain, en les ancrant dans trois opérations nécessaires pour effectuer des transformations dans les environnements locaux favorables à la santé, permet de guider la planification des stratégies et la conduite des actions pour mener des partenariats intersectoriels.
Mots clés :
Action communautaire, action intersectorielle locale, collaboration/partenariats, conception, développement des capacités (y compris les compétences), environnements favorables à la santé, étude de cas, promotion de la santé, réalisme critique, urbanisme/santé urbaine/milieu urbain
Introduction
L’action intersectorielle locale est souvent mise de l’avant comme innovation pour agir sur les environnements favorables à la santé, un pilier de la promotion de la et de l’équité en santé (1). À l’échelle locale, en particulier, la qualité et la distribution des ressources telles que le logement, les services publics ou le capital social ont un impact direct sur les inégalités de santé (1). Pour la santé publique, cela implique que les leviers permettant d’agir sur les déterminants sociaux, structuraux et environnementaux de la santé se situent à l'extérieur du champ d'action du système de soins (2) : les professionnels doivent donc être outillés pour la conduite de l’action intersectorielle locale. Cependant, les connaissances disponibles sur les pratiques menées par les partenariats intersectoriels dans l’atteinte de leurs objectifs sont plutôt parcellaires, laissant les professionnels face à une « boîte noire » avec laquelle il demeure difficile de composer pour planifier les partenariats de manière optimale et en maximiser les bénéfices sur les milieux locaux (3). Cet article vise à offrir une analyse empirique des pratiques de l’action intersectorielle locale.
L’action intersectorielle, alternativement nommée action concertée ou partenariat collaboratif, est définie comme une approche « impliquant la collaboration entre plus d'un secteur gouvernemental, dont le résultat visé, implicitement ou explicitement, est l’amélioration de situations complexes d’équité en santé, et qui vise à prévenir les inégalités de santé avant qu'elles ne deviennent cliniquement identifiables – non simplement en augmentant l'accès aux soins de santé » (4). Par extension, on appelle aussi action intersectorielle un partenariat entre divers ordres d’acteurs dans l’espace public, que sont les corporations privées, les institutions (incluant les gouvernements) et les associations ou organismes communautaires (2). Le principe d’intersectorialité consiste à « faire converger vers la santé des points de vue, des disciplines, des secteurs publics ou privés distincts et séparés » (5), en particulier ces secteurs qui contribuent à façonner les déterminants sociaux de la santé. Ainsi, cette approche comprend une grande diversité d’interventions visant une variété de problématiques, de déterminants et de populations, ainsi qu’une large gamme de niveaux d’intégration entre les partenaires et de formalité dans les structures adoptées (4,6).
La littérature nous informe quant aux finalités, aux structures et aux acteurs participants à l’action intersectorielle locale, ainsi qu’aux conditions qui la facilitent ou l’entravent (6,7). Cependant, les mécanismes et processus critiques pour son efficacité sont mal connus (3,4,7). Les pratiques, activités ou stratégies utilisées par les partenariats intersectoriels dans la poursuite de leurs objectifs – ce qu’ils font et comment – sont peu documentées (1,3). Il est pourtant essentiel de documenter empiriquement les pratiques de l’action intersectorielle locale et leurs contextes afin de mieux planifier et conduire l'action, car « comme pour toute stratégie d’action, un partenariat se pense, se construit, s’analyse, s’outille et s’évalue pour être efficace » (3). C’est dans cette perspective que s’inscrivent les recherches sur l’action intersectorielle locale menées à ce jour par l’équipe de la Chaire de recherche du Canada Approches communautaires et inégalités de santé (CACIS) (1).
En réponse à cette lacune, la présente étude a pour objectif de suivre et d’expliquer le déroulement du processus de conception d’une initiative intersectorielle locale. Au moyen de l’étude du cas de la démarche Quartier nourricier (QN) menée en 2014 à Montréal (quartier Centre-Sud), elle vise plus spécifiquement à identifier quelles sont les opérations qui ponctuent ce processus et les pratiques qui font progresser l’action intersectorielle locale.
Méthodologie
Contexte et historique de la démarche QN
Le cas à l’étude débute suite à l’annonce d’un financement de 416,000 $ (alloué sur quatre ans à partir de 2014) pour le programme Revitalisation urbaine intégrée (RUI) de la Ville de Montréal. Ce programme vise à soutenir des démarches participatives communautaires pour lutter contre la pauvreté et améliorer la qualité de vie dans les quartiers défavorisés. La Ville de Montréal invite alors les membres d’une structure de concertation intersectorielle existante, formée en 2013, à soumettre un projet. Le cas suit le processus de conception de la soumission mené par ce groupe composé de 11 organisations communautaires, privées, parapubliques et institutionnelles, avec la concertation de cinq conseillers ou élus municipaux, pour un total de 31 personnes impliquées. Un long historique de concertation et de nombreuses initiatives contemporaines au cas à l’étude rendent complexes les relations entre ces acteurs, dont les domaines d’expertise et d’action varient : environnement, sécurité alimentaire et urbaine, culture, engagement citoyen, développement économique, réinsertion professionnelle, aménagement, santé, et politique municipale.
Le cas est restreint au processus de conception du projet : ses limites temporelles vont du 5 mars 2014, moment où la possibilité de financement est présentée au comité pour la première fois, jusqu’au 20 novembre 2014, où le concept du projet est stabilisé. Au final, le concept retenu – nommé Quartier nourricier – est une serre communautaire et la bonification des installations d’un marché local saisonnier sur le terrain de l’édicule de la station de métro au cœur du quartier, un projet structurant pour la sécurité alimentaire et le verdissement du quartier.
Cette étude de cas vise à expliquer comment l’action intersectorielle a mené à l’élaboration de l’itération finale du concept QN. Le cas à l’étude a fait l’objet d’un échantillonnage non-probabiliste par choix raisonnés : la démarche QN a été sélectionnée comme étant un cas typique d’action intersectorielle locale puisqu’elle a ultimement mené à l’ajout de ressources locales favorables à la santé (8).
Collecte de données
La collecte de données s’est effectuée dans le cadre du programme de recherche Valeur de l’action intersectorielle locale (1). Ce programme a obtenu une approbation éthique du Comité d’éthique de la recherche en santé (CÉRES) de l’Université de Montréal (#14-117 CERES-D) et du comité d’éthique de la recherche de la Direction régionale de santé publique de Montréal (#288).
En s’appuyant sur la théorie de l’acteur réseau (TAR), la complexité et le réalisme critique (9), l’intervention y est conceptualisée comme un réseau sociotechnique d’actants humains et non humains dotés d'agentivité qui interagissent avec leur contexte. De ces fondements théoriques découle la nécessité pour les chercheurs de concentrer leur collecte de données prospective sur le processus de changement en cours et les évènements observables de son déroulement. Cela demande un large éventail de données qui permettent l’étude approfondie du processus, ainsi qu’une proximité entre l’équipe de recherche et les participants. Afin de tenir compte de l’adaptabilité et des boucles de rétroaction qui caractérisent les systèmes complexes, les données sont initialement collectées de manière exploratoire et ouverte (9). Un accent particulier est mis sur la création et l’évolution du réseau et de son contexte afin de documenter les événements significatifs qui les transforment (9).
Le sous-ensemble de données primaires utilisé pour la présente étude inclut :
Notes d’observation de
Notes de
Les notes de terrain et des entretiens téléphoniques ont été prises par les agentes de recherche : celles-ci ne représentent donc pas un verbatim du discours des participants, mais bien une interprétation des éléments jugés importants à capter. Les citations ci-bas sont tirées intégralement des données primaires utilisées pour cette analyse.
L’analyse secondaire de données est limitée par l’absence de possibilité de retour aux participants et d’ajustements en cours de collecte, qui caractérisent généralement la recherche prospective. Cependant, les données recueillies ont été présentées par les chercheures de l’étude primaire à trois participants issus de l’organisation qui pilotait le partenariat, ce qui a permis de vérifier la justesse de la chronologie des évènements captée par les données prospectives. Par ailleurs, la consultation fréquente par les chercheures du présent article des agentes de recherche de l’étude primaire contribue à la validation des résultats (10).
Analyse secondaire des données qualitatives
Une analyse de contenu dirigée a retracé le déroulement de l’action à l’aide de deux matrices. La matrice d’évènements a servi à identifier chronologiquement les évènements critiques ayant ponctué le processus (11), soit ceux « qui modifient ou renforcent la trajectoire d’une intervention » (12). Suivant les caractéristiques proposées par Figueiro et al. (12), chaque évènement critique relevé est décrit à l’aide des catégories analytiques suivantes : acteurs humains et non humains, actions, interactions, conséquences, contexte ; ainsi que d’une vignette descriptive narrative. La seconde matrice est la matrice ordonnée par rôle qui permet de recenser les acteurs impliqués dans le cas par leur nom, leur organisation, leur mission, leurs intérêts, et leur présence aux évènements critiques. Une codification structurelle correspondant aux catégories analytiques ci-haut a été appliquée aux données afin de faire émerger le contenu des matrices (11).
Dans un deuxième temps, l’agrégation catégorielle a été utilisée pour expliquer le déroulement de l’action, en faisant émerger les éléments explicatifs importants et en les regroupant (‘clustering’) afin de les lier à des phénomènes sous-jacents aux faits rapportés (13). Une première codification inductive des matrices a fait émerger les raisons ou motivations qui expliquent les actions ayant infléchi le cours de l’action. Une deuxième étape a consisté à examiner la nature et les relations entre les codes émergents pour les agréger dans des thèmes (11). Suivant la méthode de focalisation progressive (13), ces thèmes ont été progressivement définis et clarifiés par des retours itératifs entre les données et les codes afin de préciser les matrices initiales.
Ainsi, la distinction principale entre l’analyse primaire et secondaire de ces données se situe dans l’approche analytique : alors que le programme de recherche initial utilisait une approche abductive basée sur un cadre théorique, l’analyse secondaire présentée ici a été entièrement inductive.
Résultats
L’analyse du cas fait émerger trois
Sommaire des opérations et pratiques de conception de l’action intersectorielle locale dans le cadre de la démarche Quartier Nourricier.
A. L’idéation sous contraintes
La conception de la démarche QN consiste au premier chef à développer un projet qui réponde aux objectifs du programme de financement. Cependant, ce processus est marqué par la découverte graduelle d’un nombre croissant de contraintes limitant les projets possibles. Quinze exigences parfois contradictoires des instances décisionnelles balisent l’octroi du financement : notamment, le concept retenu doit « faire sa marque avec un grand projet » (observations 2014-03-05), mais l’enveloppe ne peut être allouée ni à des aménagements permanents, ni à des salaires ; et être à la fois pérenne et avoir des retombées dès la fin de l’année en cours.
La démarche de conception elle-même est réalisée dans l’urgence en raison d’échéances de soumission extrêmement serrées, ce qui empêche le recours à des stratégies de planification comme les études de viabilité ou les consultations publiques : « On est en état d'urgence depuis sept[embre] 2013, ça fait 14 mois ! » (observations 2014-11-20). À cela s’ajoutent les normes municipales de design, de construction et d’occupation des terrains, ainsi que les nombreux autres projets d’aménagement urbain prévus dans l’arrondissement, parmi lesquels le concept sélectionné devra s’imbriquer.
Chaque nouvelle contrainte à laquelle les partenaires sont confrontés les force à retourner à la planche à dessin pour modifier le concept. Les pratiques employées pour les surmonter consistent, d’une part, à participer à une série de « session[s] de remue-méninge » (courriel 2014-03-05) où les acteurs impliqués lancent des idées afin de trouver une solution. De mars à novembre 2014 ont lieu six rencontres en comité élargi, ainsi que des sessions de travail en sous-groupes entrecoupées d’un travail de rédaction. D’autre part, mobiliser de nouvelles ressources ou de nouveaux partenaires permet d’élargir le champ des possibles : « Ce n’est rien 416,000 $. Ce sera un projet de 2 millions ! Si tu prends en considération l'argent que l'arrondissement va devoir mettre (eau, électricité), on va aller chercher de l'argent de [l’organisme de soutien au développement], [et l’organisme du domaine culturel] va donner de son temps. Les organismes aussi » (entretien 2014-04-11). En conséquence, au cours de la concertation, quatre itérations du projet ont été élaborées et soumises pour approbation.
Ainsi, l’
B. La négociation des priorités
En concomitance avec l’opération d’idéation, l’élaboration du projet implique de déterminer les objectifs visés et les retombées attendues à partir d’une liste de huit priorités pour le milieu, issue d’une démarche antérieure. Pour y parvenir, les acteurs tentent au premier abord de mettre de côté leurs intérêts propres afin de proposer un concept consensuel qui réponde avant tout aux besoins du milieu et combine un maximum de priorités à la fois: « il faut que [chacun mette] de côté sa priorité prioritaire et tente de voir qu’est-ce qui pourrait être fait et qui aiderait par la bande son projet » (observations 2014-03-05). Ainsi, les partenaires sont initialement dans un
Cette tension entre les rapports de conciliation et de compétition est entretenue par les pratiques des partenaires intersectoriels. D’un côté, le porteur de projet entretient la conciliation en adoptant un leadership rassembleur qui permet non seulement de coordonner la mise en commun du travail, mais surtout de maintenir des liens positifs entre les acteurs grâce à des communications en coulisses : « on a réussi à mettre les gens ensemble, à créer un climat de confiance entre les organismes » (entretien 2014-07-02). À l’inverse, pour imposer leurs intérêts et obtenir leur part de l’enveloppe, les acteurs abandonnent leur posture conciliante et argumentent pour leur propre domaine d’intervention comme besoin prioritaire : « il manque toujours de financement à [mon organisation], cela pourrait permettre de produire des végétaux pour verdir plusieurs espaces » (observations 2014-04-24) ; « je vais prêcher pour ma paroisse [. . .], pour le culturel, c’est là que ça doit aller » (observations 2014-06-19). Les acteurs qui réussissent à tirer leur épingle du jeu dans cette négociation sont ceux qui contribuent proactivement au développement du projet, soit en offrant leur expertise, leur influence auprès des instances décisionnelles, ou par leur engagement fréquent dans le travail de rédaction.
C. La représentation politique
Puisque l’obtention du financement est conditionnelle à l’approbation du projet par plusieurs instances municipales, les partenaires établissent diverses stratégies pour favoriser l’alignement de leur proposition avec les intérêts des décideurs. Les acteurs sont conscients qu’il est « essentiel » que « les élus soient informés en amont et qu'ils soient parties prenantes de ce projet pour qu'il puisse se réaliser » (PV 2014-04-24). La réalisation du projet dépend par exemple de la volonté politique d’entreprendre des démarches légales pour accéder à un terrain. Par l’
La première pratique de représentation politique consiste à coordonner les actions des partenaires et des instances gouvernementales. En plus de présentations en conseil d’arrondissement et de communications régulières, cinq rencontres ont été tenues avec les représentants municipaux entre mars et novembre 2014. Ces rapprochements permettent une « meilleure coordination : se concerter sur les différents plans d'action que chacun a, et définir comment mieux travailler ensemble, arrimer [l’élue] » (entretien 2014-10-23). La seconde stratégie consiste à mobiliser des champions dans l’appareil municipal : ces individus portent et défendent le projet au sein des divers départements responsables de l’allocation du financement. Ceux-ci guident les partenaires dans l’élaboration du projet en les aiguillant sur la réception potentielle des décideurs. Troisièmement, les partenaires modifient le concept du projet afin de mettre de l’avant des arguments économiques, notamment la création d’emplois et la rentabilité, qui sont des priorités pour les instances décisionnelles : « On va présenter certaines choses différemment pour s'assurer que ça passe. [. . .] on va parler votre langage. [. . .] oui, on va faire de l’animation culturelle, pratiques vertes, etc. faut pas que ce soit au cœur de l’argumentation. On fait ça parce que ça va avoir un impact sur l’économie du quartier » (entretien 2014-06-02).
L’opération de représentation auprès des acteurs décisionnels aura eu pour effet de modifier la forme que prendra le projet final, et permettra également d’obtenir un soutien essentiel à la réalisation de la démarche QN.
Interactions et interdépendance entre les opérations
Ces trois opérations sont conçues comme concomitantes et interdépendantes pour expliquer le déroulement du processus d’action intersectorielle locale dans la démarche QN. Leurs interactions peuvent être mises en lumière dans l’exemple du volet culturel du projet. Initialement incluse dans la première itération via une programmation culturelle et la présence d’artistes [
Discussion
L’étude de cas met en lumière trois opérations qui permettent à la fois de suivre le déroulement et d’expliquer la conception d’une action intersectorielle locale. La démarche QN se définit par le développement d’une solution innovante, balisé par des contraintes à plusieurs niveaux, marqué par une dynamique qui met en tension la conciliation des intérêts des partenaires avec un rapport de compétition, et qui répond à des impératifs politiques qu’ils tentent d’influencer en leur faveur. Se déroulant simultanément et en interdépendance, ces trois opérations affectent à la fois la conception des multiples itérations du projet et la relation entre les partenaires.
Les trois opérations sont ici spécifiques à une démarche de conception dans un contexte d’urgence, où il n’y avait pas d’alignement préalable autour d’un projet tangible. Dans cette démarche, la réussite de chacune des trois opérations est nécessaire pour mener à une transformation du milieu local : sans idéation, les partenaires et les décideurs peuvent être mobilisés autour d’objectifs communs sans solution concrète à mettre en œuvre ; l’échec de l’opération de négociation mènerait à l’approbation d’un projet qui n’est pas intersectoriel ; et l’absence de soutien des acteurs décisionnels empêcherait le projet intersectoriel d’aller de l’avant.
La contribution principale de cet article consiste à appliquer empiriquement une conceptualisation théorique de la conception, comme aspect de la planification, afin de faire émerger les opérations et pratiques (ce que les acteurs font) qui la constituent. Comme la littérature n’atteint pas de consensus sur la conceptualisation des composantes des programmes en promotion de la santé, notre travail contribue à ouvrir cette boîte noire et à offrir des définitions de ces concepts. Les travaux de notre équipe conçoivent l’action intersectorielle locale comme un système interventionnel dans un système complexe, modélisé par un réseau sociotechnique interagissant avec son contexte par des processus continus et dynamiques (9). Les quatre processus interventionnels – la planification, la mise en œuvre, l’évaluation et la pérennisation – sont ainsi définis comme des processus simultanés, non pas comme phases circonscrites dans le temps (14). Ces processus concomitants permettent à l’intervention d’avoir des effets, soit des transformations du milieu par l’ajout de ressources promotrices de santé.
De cette conception dynamique de l’action intersectorielle locale, il devient possible de concevoir des opérations qui se construisent au cours du déroulement de l’action, et qui permettent l’identification de pratiques spécifiques à chacune. Cette étude de cas identifie deux aspects de la planification – la problématisation et la conception – ainsi que trois opérations distinctes de la conception qui permettent de cerner huit pratiques. La planification de la démarche QN avait déjà commencé avec l’identification préalable de huit priorités du milieu, dans un exercice de problématisation antérieur aux balises du cas à l’étude, et se poursuit après la conclusion de la collecte de données. Les relations entre ces processus interventionnels, les opérations et les pratiques liées sont schématisées dans la Figure 1.

Schéma sommaire des processus programmatiques de l’action intersectorielle locale, théorisés dans le cadre de la démarche Quartier nourricier.
De cette définition théorique découle la notion que les trois opérations identifiées sont continues et contemporaines des autres processus interventionnels, plutôt que limitées à un moment dans le déroulement de l’intervention. Il est donc possible de s’attendre à ce que l’idéation, la négociation et la représentation soient pertinentes à toutes les étapes du projet et se poursuivent jusqu’à la transformation ultime de l’environnement bâti. Cette conceptualisation des processus interventionnels implique qu’il y aurait donc des opérations supplémentaires, également simultanées et interdépendantes, qui relèvent de la problématisation, de la mise en œuvre, de l’évaluation et de la pérennisation. Il est souhaitable que des recherches futures étendent l’étude des opérations de l’action intersectorielle locale à tous les processus des systèmes interventionnels, afin de comparer et compléter les pratiques qui en émergent.
Non seulement ces résultats sont-ils cohérents avec les modèles existants de l’action intersectorielle locale, mais ils permettent d’apporter des précisions aux processus théoriques identifiés préalablement et donc d’en renforcer la pertinence :
Les trois opérations identifiées complémentent les trois fonctions des réseaux collaboratifs du modèle de Bilodeau et al. (1). Celui-ci identifie les jalons observables qui marquent « le processus par lequel l'intervention opère et produit ses effets » (1), et regroupe ces résultats transitoires (RT) en trois fonctions : (i) la construction continue des réseaux et leur gouvernance ; (ii) les représentations et l’influence ; et (iii) la convergence des acteurs et des ressources nécessaires à l’action (15). Les similitudes entre les trois fonctions, basées sur la théorie de l’acteur-réseau, et les opérations observées empiriquement renforcent et valident ces connaissances. Les opérations concomitantes représentent des processus transversaux aux trois groupes de RT, qui permettent l’avancement de l’action entre chaque jalon et qui peuvent mener à des RT dans les trois fonctions. Ces résultats soulignent l’adéquation entre les pratiques nécessaires pour la progression de l’action et les types de jalons que celles-ci permettent d’atteindre.
Ensuite, dans le modèle Bergen du fonctionnement collaboratif (7), le processus de maintien inclut les activités qui favorisent la régulation et le fonctionnement du partenariat, ce à quoi correspond l’opération de négociation. La production faisant référence aux activités qui avancent la mission du partenariat (7,16), cela englobe les opérations d’idéation et de représentation. Les résultats de la présente étude s’appuient surces processus en identifiant des pratiques utilisées pour maintenir les partenariats et produire des effets en lien avec leurs objectifs.
Néanmoins, les limites méthodologiques de l’étude de cas font en sorte que certaines notions relevées dans la littérature pour expliquer le déroulement de l’action intersectorielle locale ne peuvent être observées.
D’une part, les données documentaires représentent les traces formelles du partenariat, soit ses éléments observables, plutôt que les perceptions subjectives des participants comme leurs motivations ou leur ouverture à l’intersectorialité. L’analyse secondaire est également limitée à la captation écrite réalisée lors de la recherche primaire, laissant de côté les interactions en coulisses et les dynamiques informelles, en particulier les relations personnelles et les structures de pouvoir (17), Ces interactions constituent des structures profondes opaques, « difficiles à apprécier parce qu’elles ne sont pas formalisées dans le discours officiel et la documentation écrite » (17), mais qui pourraient expliquer le déroulement et l’issue du partenariat.
D’autre part, l’étude des systèmes complexes que sont les partenariats demande de circonscrire l’objet d’étude alors que les relations entre les acteurs et leur contexte s’étendent bien au-delà de l’unique démarche QN. Il est donc possible que certains facteurs déterminants pour son déroulement se soient situés hors de la portée de l’étude, comme les collaborations antérieures ou des projets simultanés.
La transférabilité des résultats obtenus à d’autres partenariats intersectoriels peut également être limitée par deux facteurs. D’abord, l’analyse secondaire des données n’a permis qu’une validation partielle des résultats : la validation de cette étude de cas s’appuie sur une vérification des données primaires effectuée par l’équipe de recherche originale, alors que les résultats de l’analyse secondaire n’ont pas fait l’objet de retour aux participants. La validité de ces résultats s’appuie sur un cadre théorique solide issu de la littérature. Ensuite, la diversité fonctionnelle et structurelle entre les partenaires et le niveau d’intégration de la collaboration peuvent également exercer une influence sur sa pérennité et sa réussite (18). Ces caractéristiques peuvent présenter différents types d’obstacles, qui nécessitent des pratiques adaptées. Des recherches futures permettront de valider la transférabilité des résultats à d’autres contextes et à des partenariats qui diffèrent de la démarche QN.
Conclusion
Il est nécessaire de mettre en valeur les pratiques des partenariats intersectoriels afin de savoir ce qu’ils font et comment ils arrivent à leurs fins. La présente étude contribue à l’identification de ces meilleures pratiques en mettant en lumière, de façon empirique et inductive, trois opérations qui concourent à la conception d’une action intersectorielle locale : l’idéation sous contraintes, la négociation de priorités, et la représentation politique. Chacune présente un ensemble de pratiques par lesquelles les partenaires présents ont fait progresser la démarche QN et entretenu l’intersectorialité de la collaboration.
Aussi, la présente étude offre une contribution théorique critique pour l’action intersectorielle locale par la conceptualisation des opérations sous forme de processus continus et concomitants. L’étude répond au besoin de documentation empirique des partenariats intersectoriels et met en lumière des pratiques observables sur le terrain. Ces résultats participent ainsi à mieux comprendre et structurer les pratiques qui mènent à des transformations favorables à la santé. En effet, par son grand potentiel d’action sur les milieux de vie et les déterminants sociaux de la santé, ainsi que sa capacité à donner une voix aux groupes marginalisés et à combiner les types de savoirs, l’action intersectorielle locale contribue à l’équité en santé (2).
Footnotes
Remerciements
Les autrices remercient leurs partenaires de recherche au niveau des communautés locales pour leur généreuse contribution. Les auteurs souhaitent également reconnaître la contribution de Chantal Lefebvre et Marilène Galarneau, professionnelles de recherche au Centre de recherche Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé de Montréal, qui ont réalisé la collecte initiale des données dans le cadre du programme de recherche Valeur de l’action intersectorielle locale (Phase 1).
Conflit d’intérêt
Aucun conflit d’intérêt déclaré.
Financement
Cette recherche a été financée par l’Institut de la santé publique et des populations des Instituts de recherche en santé du Canada–Subvention programmatique 2011-2016 (IRSC ROH115211). Louise Potvin est titulaire de la Chaire de recherche du Canada Approches communautaires et inégalités de santé (CIHR 950-232541).
