Abstract
Résumé
Des pièces comme Incendies permettent de libérer des voix silencieuses afin qu’elles puissent raconter des histoires de peine et de souffrance, et le théâtre donne un espace sûr pour présenter ces histoires. L’analyse suivante explore le comportement énigmatique de la protagoniste Nawal et cherche à expliquer pourquoi elle a choisi de s’éloigner de son monde et de vivre en silence. Il y a deux côtés à Nawal. Dans son pays natal, elle est une combattante qui ne recule devant rien. Au Canada, toutefois, Nawal est le contraire. Elle apparaît comme timide et effacée. Le silence dans la pièce revêt de nombreuses formes qui méritent une attention particulière et une analyse poussée. En outre, on peut trouver dans ce silence des dichotomies qui cherchent la réconciliation. La lentille à travers laquelle l’analyse est présentée souligne l’importance que les récits de difficultés et de souffrance soient racontés par ceux qui ont un lien direct avec leur propre histoire.
Keywords
Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. (Proverbe africain)
Selon Chinua Achebe, l’auteur du proverbe ci-dessus, le devoir de l’écrivain est « de prendre parti pour ceux qui n’ont pas le pouvoir » (Blanchard, 2013). Incendies, introduite en 2005, est une pièce écrite par le dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad 1 . Cette puissante pièce illustre bien la signification du proverbe. La pièce a été plus tard interprétée et adaptée pour le cinéma par Denis Villeneuve en 2011. Aux fins de cette analyse, l’accent de discussion sera centré sur la pièce plutôt que sur le film, sauf indication contraire.
Incendies se concentre sur des événements violents qui arrivent à Nawal pendant une guerre civile fictive de 1975 à 1990 dans un pays anonyme. Nawal, une Chrétienne, tombe amoureuse de Wahab, un Musulman. À 14 ans, elle tombe enceinte et devient un symbole de honte pour sa famille. Sa mère la force à abandonner son fils nouveau-né qu’elle a nommé Nihad. Avant de lui dire au revoir, Nawal glisse un nez de clown dans ses langes et lui dit « Quoi qu’il arrive, je t’aimerai toujours » (Mouawad, 2009 : 40). C’est une promesse qu’elle gardera pour toujours. Pour aider sa petite-fille à lutter contre le cycle de misère, Nazira, la grand-mère, lui offre ce conseil: « N’accepte jamais . . . apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler » (2009 : 41). Ce sont des outils que Nawal utilisera pour se défendre contre les épreuves qu’elle affrontera (Foreste, 2015). En effet, jeune femme, Nawal progresse d’activiste étudiante à militante armée avant de finir comme prisonnière. Pendant tout ce temps, elle cherche en vain son petit garçon. Au cours de sa détention de cinq ans, Nawal est connue comme la femme qui chante. Elle est torturée et violée; des violences indicibles qu’elle subit sans arrêt. Toute seule, en prison, Nawal donne naissance à des jumeaux. Elle est horrifiée un jour, beaucoup d’années plus tard, où elle se rend compte que son bourreau Abou Tarek était, en fait, son fils.
Des pièces comme Incendies permettent de libérer des voix silencieuses afin qu’elles puissent raconter des histoires de peine et de souffrance, et le théâtre donne un espace sûr pour présenter ces histoires. Il y a deux côtés à Nawal. Dans son pays natal, elle est une combattante qui ne recule devant rien. Elle fait de son mieux pour défendre ses convictions. Au Canada, toutefois, Nawal est le contraire. Elle apparaît comme timide et effacée. Elle est présente physiquement pour ses jumeaux, mais pas affectivement. Au Québec, elle s’est retirée d’eux et de tout le reste. Julia Galmiche précise que chez la protagoniste Nawal, parler est quelque chose du passé « alors que l’écrit correspond à un présent dont elle est paradoxalement absente » (2018 : 257, italiques ajoutés).
L’analyse suivante explore le comportement énigmatique de Nawal et cherche à expliquer pourquoi elle a choisi de s’éloigner de son monde et de vivre en silence. Le silence dans la pièce revêt de nombreuses formes qui méritent une attention et une analyse particulière. On trouve dans ce silence des dichotomies qui cherchent la réconciliation. La lentille à travers laquelle l’analyse est présentée souligne l’importance que les récits de difficultés et de souffrance soient racontés par ceux qui ont un lien direct avec leur propre histoire. La pénurie de recherche effectuée en français sur le sujet d’Incendies rend des discussions comme celle-ci particulièrement importantes pour ajouter à la littérature académique francophone, accroître la compréhension de la pièce et promouvoir le débat animé.
Tandis que la pièce est un conte de fiction, de nombreuses scènes sont basées sur une tapisserie d’expériences personnelles endurées par ceux qui ont vécu la longue guerre civile libanaise de la même époque. En fait, une partie importante de la pièce se déroule à Khiam, une prison au Sud-Liban notoire pour sa cruauté contre les détenues. C’était un endroit où des femmes étaient violées et torturées. Si elles étaient assez chanceuses de trouver la liberté, elles se taisaient afin de ne pas être marginalisées ou de ne pas jeter la honte sur leur famille.
Au début des années 2000, Wadji Mouawad est présenté à une photographe et à une cinéaste qui ont rendu compte des histoires des femmes incarcérées au Liban pendant la guerre et de la torture dont elles ont souffert (Farcet, 2009). Une de ces femmes, par exemple, qui était en route pour rendre visite à des amis, a été arrêtée le long du chemin, incarcérée et violée à maintes reprises. Une autre, emprisonnée pour une tentative d’assassinat, chantait des chansons et écrivait des lettres, des poèmes et des récits pour maintenir sa santé mentale. Le personnage de Nawal serait un composite de ces deux femmes (2009). Ce sont les journalistes libanais, en majorité des femmes, qui documentent et racontent des histoires pour ceux qui sont condamnés au silence ou ne sont pas entendus. C’est le dramaturge et l’écrivain qui apportent la vie aux récits. Ayant grandi en France et au Québec, Wadji Mouawad ignorait totalement l’histoire violente de son pays natal. Le choc de ce qui s’est passé là-bas aura une influence énorme sur son parcours professionnel futur comme écrivain et dramaturge.
L’histoire commence avec la mort de Nawal et la lecture de ses dernières volontés à ses jumeaux. Jeanne reçoit une lettre qui est adressée à son père. Simon, une lettre adressée à son frère. La tâche des jumeaux est de retrouver les deux hommes. S’ils réussissent, Nawal peut être enterrée avec « son nom sur la pierre gravée au soleil » (Mouawad, 2009 : 19). Dans son testament, Nawal dit quelque chose que Wahab lui avait confié il y a longtemps, « l’enfance est un couteau planté dans la gorge » (2009 : 18, 38). Pour Nawal, c’était une malédiction à vie. Avant sa mort, Nawal était muette depuis cinq ans; mais même avant cela, elle n’était pas du genre à parler beaucoup. En lisant son testament, le notaire Hermile Lebel dit aux jumeaux « elle ne disait jamais rien à personne. Je veux dire bien avant qu’elle se soit mise à plus rien dire du tout, déjà elle ne disait rien et elle ne me disait rien sur vous » (2009 : 14–15).
Dans la pièce, un rapport semble exister entre parole et violence et silence et violence. Chaque atrocité se heurte soit à plus de rage ou simplement au silence. Le silence est toujours contrasté avec l’indignation. La pièce dépeint un genre de violence qui est de nature plus verbale tandis que le film dépeint une violence plus graphique à travers l’utilisation des images et des effets sonores (Fisher, 2012/2013 : 90–91). En référence au film, Laura Ilea se demande si, parmi la cacophonie des voix en combat, il y a quelqu’un qui écoute (2019 : 291). Il semble, selon Julia Foreste, que les gens qui naissent au milieu des horreurs de la guerre sont sourds, muets et aveugles. Personne ne comprend ce qui se passe (2015 : 51). C’est comme si grandir au milieu d’une guerre était normal. Wadji Mouawad lui-même a dit que s’il était resté au Liban, il aurait pris les armes et il serait devenu comme le personnage, Sawda. Il aurait pu tuer.
Petit, j’avais acquis, par la force des choses et des circonstances, une connaissance aiguë des armes à feu. Je savais démonter, astiquer, nettoyer, remonter et calibrer une kalachnikov. Enfant, la notion de guerre fut souvent liée à celle du jeu comme plus tard celle d’écrire sera liée à celle du voyage. Au cours de la guerre civile libanaise, avec les amis, je guettais les miliciens de passage pour m’occuper de leurs armes et pour me faire un peu d’argent de poche; lorsque je m’endormais, je rêvais du jour encore lointain où j’aurais ma propre kalachnikov et où j’appartiendrais enfin à une vaillante milice, laquelle après plusieurs massacres dont j’aurais été le génie et l’architecte, me ferait maître de sa destinée. (Farcet, 2009 : 165–166)
La phrase « l’enfance est un couteau planté dans la gorge », est répétée plusieurs fois tout au long de la pièce. Gaëtan Dupois l’identifie comme une métaphore du silence (2018 : 9). Le concept du silence dans Incendies sert une multitude de fonctions. En général, on pense au silence en termes de l’absence du son ou de la voix. Selon Wadji Mouawad, dans une entrevue avec Laure Adler de France Culture, le silence ne signifie pas seulement se taire. Il explique que, à cause de tant de honte et d’humiliation dues aux douleurs et aux souffrances vécues par la génération de ses parents et la génération avant eux, c’était difficile de raconter aux générations futures ce qui s’était passé. Pour Wadji Mouawad, se taire représente la possibilité d’un autre moyen de communication (Il faut trouver le courage de raconter, 2016). C’est le théâtre qui fournit un espace sûr où des voix silencieuses peuvent être libérées et la vérité approchée (Galmiche, 2018 : 256). C’est le rôle de Nawal de trouver un moyen pour exposer la douloureuse vérité. Mais comment adoucir le coup?
Dupois identifie le silence dans la pièce comme représentant une absence de connaissances ainsi que la divulgation de vérités, tant cachées que révélées (2018 : 2). Pourtant, le silence fonctionne également comme un endroit de contemplation et de réflexion. C’est un espace vide où les personnages et l’audience peuvent prendre refuge. Parfois, le silence est simplement un état d’attente au milieu d’une dichotomie qui cherche la réconciliation.
Jennifer Solheim définit le silence comme des voix dominantes qui subjuguent d’autres mais également comme des voix qui tentent de s’affirmer mais ne sont tout simplement pas entendues (2018). On voit cette dynamique où les voix masculines dominent non seulement les voix féminines mais celles de ceux qui sont différents d’eux. Nawal se plaint à Sawda que quiconque appuie les journaux est tué. L’imprimerie, le papier, les journaux, les livres, sont tous brulés. Foreste fait l’observation que les hommes vont de village en village pour tuer et détruire au nom de la guerre tandis que Nawal et Sawda décident d’apprendre à lire et à écrire dans l’espoir de détrôner les hommes (2015 : 88). Tristement, toutefois, on riposte à leurs efforts par le viol et la torture.
Cette dynamique, où une voix dominante étouffe une autre ne se limite pas seulement au niveau des personnages, elle est aussi présente entre la langue française et l’arabe. Nawal vient symboliser cette dynamique, elle qui parle arabe dans son pays natal mais dont la vie quotidienne au Québec est définie par le français. Les conversations orales en français semblent représenter la réalité actuelle où le français domine l’arabe, une langue du passé qui est rarement entendue (Galmiche, 2018 : 256–257). Cependant, comme Galmiche le souligne, tandis que l’arabe peut au début être mis à l’écart, un renversement a temporairement lieu une fois que Nawal et Sawda sont déterminées à agir. L’arabe leur est utile pas seulement pour se défendre mais, lorsqu’elles récitent l’alphabet ou le poème Al Atlal, une complainte, elles trouvent que la langue leur donne la force et le courage (2018 : 252). Wadji Mouawad n’avait pas une connaissance pratique de l’arabe mais ses instructions aux acteurs étaient que la pièce doit être jouée en arabe même si le texte est écrit en français (Foreste, 2015 : 86). Il a préféré que la langue ne soit pas dominée par le français autant que possible.
Le français peut récupérer sa dominance dans la pièce mais ce n’est pas inhabituel que les langues opprimées trouvent leur place dans la langue dominante (Galmiche, 2018 : 257). L’arabe parlé est différent de l’arabe écrit et est parfois transcrit phonétiquement en utilisant l’alphabet latin. Névine El Nossery (2007: 389) soulève la question « comment habiter une langue « autre » tout en conservant les vestiges de sa langue maternelle? ». Elle suggère qu’il y a une troisième langue qu’elle appelle « bi-langue » (2007 : 392). C’est un espace neutre où n’existe ni le français ni l’arabe, un espace où la langue maternelle peut être révélée dans la langue adoptive. Nawal symbolise cet espace neutre et elle est l’intermédiaire qui réduit l’écart entre le français et l’arabe.
Selon Assia Djebar, il faut travailler sur une langue afin de ramener l’autre langue (Gauvin, 1997 : 30). Dans une entrevue avec Lise Gauvin, elle expliquait comment l’écriture en français lui a donné la distance dont elle avait besoin pour exprimer des émotions difficiles. Grâce à la langue française, elle a échappé au voile et, comme jeune fille, elle ressentait la liberté de se concevoir comme garçon ou fille. Comme écrivaine, elle trouvait plus facile de réfléchir à sa propre vie dans une autre langue, le français, plutôt que l’arabe, parce que le français lui a donné la distance. Les détails de son autobiographie lui semblaient ainsi plus fiction que réalité. Pour beaucoup de gens, il y avait des choses qui n’étaient pas faciles à dire dans leur langue maternelle. Nawal illustre un tel dilemme.
Pour Djebar, le français était le moyen de penser et communiquer au quotidien. Cependant, le français était insuffisant pour exprimer les émotions intimes comme le désir ou l’affectivité parce qu’il incarnait également une histoire de guerre, de conflit, d’amour et de mort. En outre, des détails et des nuances des récits oraux sont venus se perdre dans la traduction. Elle a décrit le travail de sa vie comme « rechercher cette ombre perdue dans la langue française » (1997 : 30). Galmiche tire une conclusion similaire lorsqu’elle dit que « on peut parler d’écriture palimpsestique, la française s’écrivant sur l’arabe » (2018 : 251). C’est grâce à ses instructions écrites en français que Nawal peut réorienter ses jumeaux à la langue arabe et à leurs racines. Elle est la messagère silencieuse qui pointe vers la vérité dans une langue qui lui donne la distance dont elle a besoin pour s’exprimer. C’est comme si ses dernières volontés étaient un acte d’auto-guérison.
Le silence dans Incendies a été aussi décrit comme quelque chose qui « n’est plus le contraire de la parole, mais la négation de celle-ci. » (Galmiche, 2018 : 255). La première expérience de négation que Nawal éprouve commence lorsque sa mère Jihane dit « Oublie ton ventre! . . . Ce que tu vois ne compte pas! Cet enfant ne te regarde pas. Il n’existe pas. Il n’est pas là. » (Mouawad, 2009 : 37). Similairement, les questions que Sawda pose à ses parents au sujet du massacre de son village sont écartées. Elle demande « Pourquoi a-t-on quitté le Sud? » mais, soit ils ne disent rien, soit ils disent simplement « Oublie » (Mouawad, 2009 : 52). Ce manque de communication favorise une absence de compréhension qui grandit avec chaque génération.
Le mutisme de Nawal dans la pièce est d’une importance et d’un intérêt particuliers parce qu’il n’est pas nécessairement un silence passif. Il y a un pouvoir à son silence. Antoine, son infirmier, montre à Jeanne une photo de Nawal. Il fait remarquer l’état d’esprit dans son regard, « Silencieuse. Pas un regard fou. Pas un regard perdu. Lucide et tranchant. » (Mouawad, 2009 : 59). L’enregistrement du silence de Nawal fait par Antoine déclenche la curiosité de Jeanne qui veut mieux comprendre le silence de sa mère. Simon, en revanche, préfère l’ignorer. Ce silence était un choix délibéré de la part de Nawal, dont le but à long terme était de briser le cycle de violence même si cela signifiait créer de la violence à court terme. Les jumeaux n’ont jamais pu comprendre pourquoi ils étaient condamnés à être élevés dans tant de vide.
La retraite silencieuse de Nawal a commencé après son témoignage au Tribunal pénal international où elle a affronté son bourreau. Sa découverte fatidique la plonge plus profondément dans le silence. Pourtant, Nawal a parlé passionnément au Tribunal qui lui a donné l’espace de dire tout ce qu’elle a subi. Pour la première fois, les rôles sont inversés entre elle et son bourreau, le forçant à s’incliner devant les juges et la justice morale (Dupois, 2018 : 10). Les fruits de son apprentissage lui ont donné la force et le courage de dénoncer toutes les atrocités commises contre elle et d’autres comme elle; de parler pour ceux qui ne pouvaient pas témoigner pour eux-mêmes. Comme elle a dit à Abou Tarek, « Me taire sur votre compte serait être complice de vos crimes. » (Mouawad, 2009 : 104). Nawal a utilisé le pouvoir du savoir et s’est ainsi fait voir et entendre. Elle a écrit ce qu’elle avait du mal à dire à ses enfants lorsqu’elle a consigné son témoignage au cours du procès dans le petit cahier rouge qu’elle a laissé à Simon. Nawal a certainement eu une voix et elle l’a bien utilisée.
À son retour du Tribunal, Nawal se séquestre volontairement dans une retraite silencieuse pour le reste de sa vie. Ceci est un point pivot dans la pièce où le silence prend un nouveau sens. Tandis que le traumatisme qu’elle a subi a peut-être planté un couteau dans sa gorge, il lui a également fourni la fondation et la conviction de témoigner devant le Tribunal. Elle a utilisé sa voix pour que justice soit rendue pour elle-même et les autres. Tout silence subséquent est par considération pour sa famille. Nawal a dû avaler la vérité pour permettre toute possibilité de réconciliation. C’était le seul moyen de réconcilier les évènements ineffables de leurs vies: le fils né d’amour et les jumeaux nés d’un viol; son passé avec leur présent; les doubles cultures, arabophone et francophone; le masculin et le féminin; le silence et la parole; et enfin, l’horreur et le bonheur (Galmiche, 2018 : 259).
Le silence dans Incendies est comme un fantôme qui dérive de lieu en lieu. En suivant la trajectoire de la vie de Nawal, il y a d’abord le code du silence entre elle et Wahab au sujet de sa grossesse. Leur secret n’est pas seulement pour protéger leurs vies mais il devient un lieu sacré réservé juste pour eux (Dupois, 2018 : 15). C’est un bon silence, c’est un pacte. Ils savent que leur amour est réel mais ils reconnaissent également que la réalité de leur situation est telle qu’ils ne peuvent pas être ensemble. Ils reconnaissent le bonheur du moment mais ils sont conscients de l’horreur de ce qui les attend. Les émotions telles que la colère, la peur et le bonheur qui courent dans le corps de Nawal sont évidentes lorsqu’elle dit, « Le bonheur qui va être notre malheur » et « J’ai un enfant dans mon ventre . . . C’est magnifique et horrible, n’est-ce pas? » (Mouawad, 2009 : 32–33). Elle veut « le hurler pour que tout le village l’entende » mais elle sait que ce n’est pas possible. Wahab croit que le moment est un cadeau. Il se réjouit, « Ils crieront, nous les laisserons crier. Ils injurieront, nous les laisserons injurier » (2009 : 33–34). Malheureusement, la réalité de la situation est qu’ils devront vivre dans le cœur de l’autre et s’imaginer eux-mêmes à leur lieu secret, le rocher aux arbres blancs. La seule réassurance que Wahab puisse offrir à Nawal est un rêve, « Nous rêvions de regarder l’océan ensemble. . . . le jour où je le verrai, le mot océan explosera dans ta tête et . . . tu sauras alors que je pense à toi » (2009 : 39)
Ensuite, il y a le silence entre Nawal et sa mère, un silence qui apparemment existe parmi d’autres générations dans sa famille; entre mère et grand-mère et aussi entre Nawal et ses jumeaux (Dupois, 2018 : 5). Nawal dit à Jeanne dans sa lettre, comme sa grand-mère lui a dit il y a longtemps, « les femmes de notre famille, nous sommes engluées dans la colère. » (Mouawad, 2009 : 42, 131). Son mutisme alimente la colère de son fils, Simon, et ainsi elle continue le cycle. C’est comme si le silence et l’aveuglement dans la pièce sont des vecteurs de violence intergénérationnelle (Fisher, 2012/2013 : 92).
Pourtant, le silence soumis imposé à Nawal par sa mère est différent de celui qu’elle impose sur elle-même et qui enrage Simon. Le silence souffert sous sa mère était un acte d’oppression tandis que le silence qu’elle inflige à ses jumeaux est un choix délibéré pour leur bien-être. Nawal peut trouver sa voix quand elle apprend à lire, à écrire et à parler mais Sawda crie d’exaspération que des paroles n’ont pas tant d’importance dans leur pays, « Des mots! À quoi ça sert . . . » (Mouawad, 2009 : 87). Dans ce sens, c’est le déni continu de la parole qui entrave la communication franche.
Les jumeaux sont inconscients de leur histoire et de leurs racines. En conséquence, le silence ne représente pas seulement un manque de connaissances et de compréhension, mais également la futilité d’une réponse appropriée à leurs questions. Lorsque Simon divulgue la vérité indicible à Jeanne, il la livre dans un langage qu’elle peut comprendre, celui de la mathématique : un plus un font un. Désormais, c’est au tour de Jeanne d’être sans voix, en contraste avec la colère de Simon. C’est à eux d’apprendre comment interpréter le silence de leur mère (Dupois, 2018).
Enfin, on arrive au silence du coma qui est enregistré par Antoine. Pour lui, c’est un cadeau aux jumeaux mais, plus important encore, c’est un témoignage de tout ce que Nawal a dû souffrir. Ce faisant, il rend à Nawal sa voix. Foreste décrit ce silence comme l’« ultime refuge de l’exil » où Nawal paraît la plus aliénée (2015 : 63). Mais est-elle vraiment aliénée? Nous pensons que non. Au début de sa jeune vie, Nawal dit à Wahab « Nous serons toujours ensemble ». Plus tard, elle dit à Sawda « . . . ma voix sera ta voix et ta voix sera ma voix. Comme ça on restera ensemble ». Beaucoup de fois à travers la pièce, Nawal dit « Il n’y a plus rien de plus beau que d’être ensemble. » Les seules paroles qui sont enregistrées par Antoine sont « Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux » (Mouawad, 2009 : 35, 45–46, 92). Toujours l’optimiste, elle a ses espoirs et ses rêves. Elle se réfugie dans la chaleur de ses proches.
En ce qui concerne Nihad, le silence de Nawal est un acte d’amour. Elle lui écrit dans sa lettre, « pour préserver l’amour, aveuglément j’ai choisi de me taire » (Mouawad, 2009 : 128–129, italiques ajoutés). Voici un exemple où la meilleure façon pour Nawal d’atteindre la réconciliation est d’être silencieuse. Étonnamment, elle parvient à utiliser constructivement tant la parole que le silence pour briser le cycle de violence. Il faut souligner que Nawal n’hésite pas à exprimer sa colère contre Abou Tarek mais choisit de rester silencieuse en ce qui concerne Nihad. Elle fait la distinction entre le bourreau et le fils. Elle sait quand utiliser sa voix et quand se taire. La fin du Tribunal marque le début de sa retraite dans le silence. Le moment est venu où Abou Tarek doit disparaître pour que Nihad puisse réapparaître.
Le spectateur/lecteur connaît bien qui est Abou Tarek mais peu est connu du parcours de vie de Nihad. Abou Tarek est décrit comme non moins qu’un monstre dans la littérature académique, un point incontestable. Or, qu’est-il arrivé à Nihad pendant son enfance et comment est-il devenu un monstre comme Abou Tarek ? Les détails de son enfance sont un mystère, un temps écoulé qui illustre encore une autre manifestation de silence constitué d’absence, d’ignorance et d’incompréhension. Voici un homme qui cherche son identité et un lieu d’appartenance.
Il est important de se souvenir que le personnage de Nihad a grandi sans le soutien d’une famille. Il n’a ressenti aucun attachement à sa famille adoptive. En conséquence, il n’a jamais connu l’amour, ni appris comment aimer. En outre, il n’avait aucune identité à l’exception d’un nez de clown rouge. Pendant qu’il tirait son fusil, il aimait écouter The Logical Song par Supertramp dont les paroles interrogent l’identité, « When all the world’s asleep, the questions run so deep. Please tell me who I am », et aussi présagent quelque chose de plus sinistre à venir (Davies et Hodgson, 1979). Si on écoute la chanson en entier, la positivité se transforme en quelque chose de plus en plus négatif, contrariant et cynique avec chaque vers. Nihad exprime sa peine lorsqu’il dit: «. . . I wrote this song when it was war. War on my country. Yes, one day a woman that I love died . . . I feel a big crash in my hart. My hart colaps. Yes. I crie. . . » (2009 : 110). Un homme perdu qui exprime sa colère et sa solitude en termes clairs et forts.
Lorsqu’Abou Tarek a l’occasion de s’adresser au Tribunal, il ne nie aucunement ses crimes mais invoque la référence au cirque pour justifier sa dignité, « Un petit nez de clown. Qu’est-ce que ça veut dire? Ma dignité à moi est une grimace laissée par celle qui m’a donné la vie. Cette grimace ne m’a jamais quitté. » (Mouawad, 2009 : 125). Son manque d’estime de soi et son détachement du monde font de lui un monstre qui ne peut être pardonné par personne sauf peut-être sa mère. Nihad représente un des nombreux enfants qui, au milieu d’un pays déchiré par la guerre, grandissent sans développer d’empathie et sont uniquement formés pour tuer. Quelqu’un seulement une mère pourrait aimer.
Nawal était quelqu’un qui n’a jamais dit beaucoup et elle a été muette les cinq dernières années de sa vie. Pourtant il y a plusieurs instances où elle élevait la voix d’une manière ou d’une autre. Elle a suivi le conseil de sa grand-mère d’apprendre à lire et à écrire, et elle a partagé cet apprentissage lorsqu’elle a appris à Sawda à lire et à écrire. La combinaison de ces deux compétences lui a donné le courage d’élever la voix lorsque le temps l’exigeait.
« La femme qui chante », Nawal est devenue une légende. Elle chantait pour couvrir les cris des autres femmes mais aussi pour maintenir sa santé mentale. Il semble y avoir une aura de spiritualité autour d’elle. Est-ce un effort d’imagination de croire que son chant lui aurait donné le moyen d’avoir un lien spirituel avec Sawda, lui donnant la fortitude de continuer et de donner ainsi du courage aux autres? Galmiche cite Rubera qui dit que Nawal est « un personnage presque divin qui souffle la poésie et le courage aux hommes . . . pour qu’ils retrouvent leur dignité, leur humanité » (Galmiche, 2018 : 258).
La déclaration de Nawal visant Abou Tarek devant le Tribunal est un moment tout à fait cathartique. Elle a l’occasion de lui rappeler ce qu’il a fait, qui elle était, ce qu’elle a souffert, et les conséquences de sa cruauté.
Vous m’obligiez à ne plus aimer les enfants, à me battre, à les élever dans le chagrin et dans le silence . . . Comment leur parler de vous . . . je vous promets qu’un jour ou l’autre ils viendront se mettre debout devant vous . . . et vous serez seul avec eux comme j’ai été seule avec eux . . . (Mouawad, 2009 : 103)
Elle continue de dire, Nous venons tous deux de la même terre, de la même langue, de la même histoire, et chaque terre, chaque langue, chaque histoire est responsable de son peuple, et chaque peuple est responsable de ses traîtres et de ses héros. (2009 : 104)
De cette façon, Nawal exige que les gens assument les conséquences de leurs propres actions et elle ouvre la voie en prenant sa responsabilité.
Après le Tribunal, elle compte sur le mot écrit pour communiquer le peu de vérité qu’elle peut dire parce que dire la vérité, en peine et en colère, ne ferait que diaboliser la vérité. À quoi cela servirait-il? Découvrir la vérité plus tard à travers un geste d’amour permet la possibilité de réconciliation. Elle commence par consigner les faits dans le cahier rouge. Les trois lettres à ses enfants seront son dernier et le plus poignant moyen de communication. Ainsi, elle a laissé une feuille de route vers la vérité et le potentiel de réconciliation entre les jumeaux et leur père/frère.
Nawal a choisi consciemment de rester muette jusqu’à sa mort, s’étant exilée à un lieu de méditation. C’était une manifestation finale de sa force et de sa résilience dans les pires des circonstances. Ce sont des traits qu’elle a démontrés par son engagement à Wahab, sa promesse à Nazira, sa recherche de Nihad, sa notoriété comme « la femme qui chante » et, enfin, son brave témoignage devant son bourreau au Tribunal. Parfois, il y a des paroles qui ne peuvent pas être proférées et des histoires qui doivent être découvertes indépendamment. Il faut de la réflexion pour parvenir à la compréhension. Ainsi, c’était la tâche des jumeaux d’apprendre à penser pour eux-mêmes afin de briser le silence et, à leur tour, le cycle de violence (Galmiche, 2018 : 259). Wadji Mouawad est cité comme disant « Il est impossible pour les personnages . . . de parler, mais il ne leur est plus possible de se taire. » (Dupois, 2018 : 15).
La première lettre de Nawal est adressée au père. Elle a le dernier mot avec son bourreau et son ton est vif. Elle l’oblige à affronter les deux êtres qu’il a engendrés et à accepter la responsabilité pour leur existence. Elle lui dit « Bientôt vous vous tairez . . . Le silence est pour tous devant la vérité » (Mouawad, 2009 : 126). Il semble y avoir une religiosité profonde dans ces mots.
La deuxième lettre de Nawal est adressée à son fils avec un ton nettement différent, celui de tendresse. Elle fait une déclaration d’amour passionnée lorsqu’elle écrit Je t’ai cherché partout . . . Je te racontais ton père. Je te racontais son visage. Je te racontais ma promesse faite au jour de ta naissance. Quoi qu’il arrive je t’aimerai toujours . . . Je parle au fils, car je ne parle pas au bourreau. (Mouawad, 2009 : 127–129)
Après plus de 50 ans, c’était la première fois que Nihad ressentait l’amour de sa mère.
La troisième lettre de Nawal est adressée à Simon et à Jeanne. C’est un appel pour désarmer les décennies de silence afin que son histoire de vie et celle des autres puissent être mises en lumière, afin que le cycle de violence parmi les nombreuses générations de sa famille puisse être mis au repos, et afin que Nawal puisse reprendre son identité (Fisher, 2012/2013 : 89). Elle leur conseille « À présent, il faut reconstruire l’histoire. . . . Il faut casser le fil » (Mouawad, 2009 : 130–131).
En conclusion, le silence permettait à Nawal de restaurer sa dignité et son identité ainsi que celles de Nihad et des jumeaux. De plus, la possibilité existe désormais pour que ses enfants soient réunis comme la famille qu’ils n’ont jamais été. En outre, la parole et le silence se réconcilient dès que la vérité est dévoilée. Il y a longtemps, Wahab a demandé à Nawal, « Où serons-nous dans cinquante ans? » (Mouawad, 2009 : 39). C’est ici qu’ils atterrissent beaucoup d’années plus tard. Le couteau est ôté et le temps est venu de reconstruire (Dupois, 2018 : 12). Nawal reprend possession de son identité lorsque sa tombe est gravée avec son nom comme elle l’a fait pour sa grand-mère. Enfin, avec l’enregistrement du silence de leur mère, les jumeaux sont laissés en paix pour réfléchir. Comme Nawal dit dans sa lettre à Nihad, « Au-delà du silence, il y a le bonheur d’être ensemble » (Mouawad, 2009 :129). Grâce à ses actions verbales et non-verbales, elle a semé les graines de guérison.
Incendies parle des universaux humains, identifiés par l’anthropologue Donald E. Brown, qui s’efforcent de comprendre et d’expliquer le comportement des humains. Ce sont des qualités qui sont partagées parmi l’humanité et auxquelles on se conforme, volontairement ou involontairement, ou desquelles on essaie de se libérer (Brown, 2004 : 47). Des universaux humains reflétés dans Incendies incluent la société, le comportement et la psyché (l’esprit) sans compter la culture et la langue. Des éléments tels que l’ethnocentrisme, la territorialité, la parenté et l’amitié, la honte, l’inceste, et le viol peuvent se chevaucher. Le récit d’Incendies nous illustre comment, trop souvent, la nature humaine succombe au silence ou à la violence lorsqu’on fait face aux défis de vivre ensemble en harmonie. Pourtant, ces universaux humains nous montrent, qu’en dépit de nos apparentes différences, nous nous ressemblons plus qu’il n’y paraît; qu’on serait bien mieux si on embrassait, pas seulement les qualités qu’on partage, mais aussi les qualités qui nous distinguent.
Chamseddine a fait allusion à une autre sorte de silence lorsqu’il dit à Simon « En toi le silence, Sarwane, celui des étoiles et celui de ta mère. En toi » (Mouawad, 2009 : 124). Fait-il référence à la ressemblance de Simon à Nawal, à l’âme de Nawal, ou aux deux? À travers la pièce, son fantôme rend souvent visite aux jumeaux. Nawal ne les a pas abandonnés. Elle est toujours là, en esprit.
La pièce est une fiction mais le récit est basé sur des expériences vécues. Les arts sont un moyen important où des sujets difficiles comme les atrocités de la guerre peuvent être apportés à la vie. Incendies est un exemple idéal où des écrivains, des dramaturges et des cinéastes peuvent exposer l’indicible de sorte que des voix affaiblies puissent être entendues. Puisant dans des expériences personnelles et les leçons de l’histoire, Wadji Mouawad a noté un décalage qui existait « entre le silence brisé grâce à la littérature et le silence opaque de la famille » (Il faut trouver le courage de raconter, 2016). Transmettre le message pour les générations futures deviendrait l’œuvre de sa vie lorsqu’il a décidé qu’. . .
. . . il sera très important de me souvenir de la puissance de la parole, il faudra trouver le courage pour raconter. Même si c’est humiliant ou honteux, transmettre, ce n’est pas seulement enseigner, ce n’est pas que ça. C’est faire ressentir, bouleverser, enflammer, brûler, illuminer la conscience de l’autre . . . (2016).
C’est au théâtre où le dialogue peut illuminer la voie vers la vérité d’une manière que la réalité ne peut pas (Galmiche, 2018 : 256).
L’équipe de tournage de Denis Villeneuve a dit qu’il était essentiel que le monde soit conscient de ce qui s’est passé pendant les années 70 parce qu’on ne parle jamais de cette époque-là (Jenkins, 2011). Toutefois, il est également essentiel que ces histoires soient racontées par ceux qui les vivent. Parce qu’elle s’est emmurée dans le silence, les enfants de Nawal sont partis à la reconstruction de son passé. Par le truchement de l’histoire de Nawal, Wadji Maouwad nous fait revivre, à travers une œuvre fictive à des lieux imagés, l’histoire de souffrance des immigrants libanais de son époque. La recherche des origines, celles du père et du frère, va au-delà d’une simple histoire familiale. Il s’agit d’un voyage littéral et figuratif, dans le temps et dans l’espace, qui expose et dénonce les horreurs de la guerre. Le lourd passé traumatique de Nawal fait écho à celui de la diaspora libanaise qui constitue la plus grande population migrante d’origine Arabe au Canada (El Hage, 2016). En nous présentant une intrigue qui se déroule sur deux pays et deux continents différents, Wadji Mouawad présente la diaspora comme un paradigme à travers lequel comprendre l’expérience migrante, souvent traumatisante, des déplacés de la guerre libanaise.
À la fin de sa lettre aux jumeaux, Nawal pose la question « Pourquoi ne pas vous avoir parlé? » Sa réponse est parce qu’« Il y a des vérités qui ne peuvent être révélées qu’à la condition d’être découvertes » (Mouawad, 2009 : 132). Parfois ce n’est pas ce qu’on dit qui compte, mais ce qu’on ne dit pas.
