Abstract

Le BMS est une revue bilingue. Nous publions les articles indistinctement en français ou en anglais. La plupart d’entre eux paraissent dans la langue dans laquelle ils ont été écrits, mais une partie est traduite du français à l’anglais. C’est essentiellement le cas pour les textes venant d’auteur.es en poste dans des universités ou institutions de recherche françaises, comme le montre la distribution linguistique des articles du tableau 1.
Langue des articles du BMS en fonction de la nationalité du premier ou de la première auteur.e – 2018-2023
L’équilibre entre les deux langues ne va pas sans une certaine vigilance de notre part. Les soumissions que nous recevons proviennent plus largement d’auteur.es en poste dans des institutions françaises que ne le laisse à penser la répartition des textes publiés. Autrement dit, nous tendons sans doute, à notre corps défendant, à être relativement plus exigeant.es envers ces auteur.es que nous le sommes envers des collègues d’autres pays. Cette volonté de maintenir une forme de parité non seulement linguistique, mais plus largement géographique, entre les auteur.es qui appartiennent à la même communauté scientifique nationale que les éditeurices de la revue et les autres, résulte de la façon dont nous interprétons la vocation de go-between du BMS. Créée en France par un scientifique américain, Karl van Meter (van Meter, 2018), développée au sein d’institutions françaises, appuyée sur un réseau international, le RC33 – réseau méthodes et logique de l’Association internationale de sociologie – et publiée par un éditeur américain devenu global, le BMS occupe une place bien particulière, aux marges de la communauté scientifique française et tournée vers la ou plutôt les communautés scientifiques internationales.
Vis-à-vis de la communauté scientifique française, le BMS est marginal en ce qu’il se consacre exclusivement aux méthodes de sciences sociales, et au premier chef, aux méthodes conçues et mises en œuvre en sociologie et science politique. Or, d’une façon générale, les méthodes ne sont guère valorisées en tant que telles par la communauté scientifique des sociologues et politistes français.es. L’intérêt pour les façons d’approcher et mesurer un phénomène et de traiter les observations et relevés qu’on peut en faire est même parfois considéré comme une forme de conformisme globalisé ou assimilé à de la technique scientiste (Neveu, 2021 ; Roy, 2023). Qu’une revue française de méthodes sociologiques ait le regard tourné vers l’extérieur et cherche à multiplier les contacts avec les collègues évoluant dans des systèmes universitaires plus intéressés par ces questions n’a rien d’étonnant.
Cela suppose alors de ne pas se limiter à lire, sinon écrire en français. La propension des auteur.es français.es à publier en anglais dans le BMS est manifeste : cela représente 28% des articles dont le premier ou la première auteur.e appartient à une institution universitaire française. Et de fait, nous les y encourageons, comme en témoigne le prix Guy Michelat que nous avons créé. Le premier article à l’avoir reçu est publié dans ce numéro, en anglais, puisque la « récompense » attachée à ce prix est non seulement la publication dans le BMS mais aussi la traduction de l’article. Le fait est que pour la première édition de ce prix, les articles ont presque tous été proposés en français. De même, nous suggérons aux collègues chevronné.es que nous invitons à revenir sur leur carrière au prisme des méthodes qu’iels ont utilisées de publier leur texte en anglais, quand celui-ci a été rédigé en français. En fait, toutes les traductions que nous avons publiées depuis 2018 sont des traductions du français à l’anglais. Les articles francophones soumis par des auteur.es travaillant (titulaires ou non) dans d’autres pays viennent de régions francophones en Suisse, en Belgique, au Canada ou encore du Burkina Fasso.
Les articles en anglais (traduits ou pas) émanant de collègues relevant d’institutions françaises représentent également une part importante – 27 % – des 62 articles que nous avons publiés dans cette langue depuis 2018. Pour que le BMS continue d’assumer sa vocation de go-between entre traditions scientifiques différentes, il est indispensable que la revue continue de recevoir et de publier des articles en anglais venant de différents coins du monde. Or il arrive que le nombre de soumissions correspondant aux critères scientifiques de la revue (que nous avons détaillés il y a un an dans un autre éditorial : « Une revue de niche et fière de l’être », Duchesne et al., 2023) ralentisse et que nous ayons du mal à assurer la parité des textes français et anglais du numéro suivant. C’est de fait ce qui nous a conduit.es à ce numéro double : nous n’avions pas, il y a trois mois, suffisamment d’articles en anglais en état d’être publiés pour sortir le numéro 161.
Qu’est-ce qui conduit des collègues non francophones à soumettre un article en anglais au BMS, alors même que les revues anglophones de méthodes des sciences sociales sont légion ? Une partie des soumissions émane du RC33, avec lequel nous continuons d’entretenir un partenariat étroit, via Karl van Meter et la publication semestrielle de sa Newsletter. Une autre partie provient des réseaux élargis des membres de notre editorial board, composé pour moitié de collègues en poste dans des institutions francophones globalisées, soit des institutions francophones ayant un rapport plus ouvert et pragmatique à la prééminence scientifique linguistique de l’anglais que bien des institutions françaises. Les derniers viennent directement de la visibilité dont la revue bénéficie grâce à sa publication par SAGE. En affermissant notre ligne éditoriale, nous avons bien gagné en référencement ces dernières années. Nous espérons que ceci nous permettra d’attirer de plus en plus d’intérêt de la part des collègues anglophones du monde entier, qui ont là l’opportunité d’accéder à un autre lectorat. Poursuivant ainsi notre vocation, nous continuerons de jouer les go-betweens entre la communauté scientifique française et francophone, et les communautés scientifiques anglophones en sciences sociales, sur les façons de réfléchir à l’usage des méthodes et leurs évolutions.
Ce numéro double s’ouvre sur le premier article récipiendaire du prix Guy Michelat, catégorie « sénior », celui de Julien Audemard. Pour mémoire, nous avons créé ce prix bisannuel en partenariat avec l’Association française de science politique 1 et décerné deux prix : un pour les collègues confirmés, pour un article déjà finalisé ; et un prix pour les jeunes collègues, au sens scientifique du terme, pour un projet d’article. Ce deuxième article, revenu à Sarah Perrin, sera publié dans le premier numéro de l’année 2025. L’article de Julien Audemard apporte une contribution importante à la compréhension du report des voix dans un scrutin à deux tours. Plutôt que de s’appuyer sur des données déclaratives récoltées par sondage et susceptibles de biais (en particulier en contexte local), l’auteur montre comment il est possible de s’appuyer sur les données agrégées par bureau de vote, enrichies par le comptage (dans les registres électoraux) des électeur.ices s’étant abstenus aux deux tours dans chacun d’entre eux. Par l’application d’un modèle statistique théorique au cas des élections municipales à Montpellier en 2014, ce texte enrichit l’évaluation empirique de la robustesse d’un modèle finalement peu éprouvé et montre comment affiner la connaissance des reports des voix en sociologie électorale.
Cet article est accompagné par la publication d’un entretien inédit de Guy Michelat réalisé en 2013 par des collègues allemands, dans le cadre d’un projet comparatif sur l’utilisation des méthodes sociologiques en France et en Allemagne, projet piloté par Reiner Keller et Angelika Poferl. Au cours de cet entretien, Guy Michelat est revenu sur sa formation, sur la façon dont il a pratiqué les méthodes qualitatives, notamment, et ses inspirations. À bien des égards, cet entretien remplit la fonction que nous avons assignée à la section « La fabrique de mes recherches » du BMS. Nous remercions nos collègues d’avoir bien voulu en autoriser la publication.
Viennent ensuite quatre articles correspondants à la section « Mise en œuvre ». Dans le premier, Tony Orival réfléchit à la nature innovante d’une expérience méthodologique basée sur la simulation immersive. À partir d’une enquête sur les technologies numériques en santé, l’apport de cette méthode pour recueillir des données qualitatives par des voies distinctes que l’entretien ou l’observation est mis en discussion.
Le deuxième article de cette section est assez différent. En 2021, de nombreuses enquêtes par questionnaire récurrentes et administrées en face-à-face ont été confrontées à la question de la faisabilité d’un terrain au moment du confinement lié à la pandémie du covid-19. C’est le cas du volet autrichien de la grande enquête internationale ‘International Social Survey Programme’ (ISSP). Dans leur texte, Matthias Penker et Anja Eder analysent dans quelle mesure les réponses d’un terrain commencé par téléphone, du fait de l’interdiction de se rendre chez les personnes, puis poursuivi et achevé en face-à-face (dès cette interdiction levée) restent comparables ou non.
La troisième « Mise en œuvre » est le fait de Nancy Venel, qui revient sur les vertus des enquêtes fondées sur des entretiens répétés. L’article souligne les apports de cette méthodologie pour étudier des dynamiques particulièrement complexes et sensibles situées à la croisée de l’individu et du social. Deux enquêtes menées sur des terrains religieux viennent éclairer le propos : la première consacrée à l’étude de l’évolution du rapport à la religion des détenu·es au cours de leur incarcération et la deuxième portant sur l’analyse des trajectoires de conversion de l’islam vers le christianisme.
La dernière « Mise en œuvre » de ce numéro rend compte de la méthodologie conçue et utilisée dans sa thèse par Soazig Dollet. Dans ce texte, elle cherche à comprendre comment s’est établie la relation d’enquête avec les personnes bénéficiant de la protection internationale qu’elle a interrogées pour sa thèse, alors même que celles-ci lui ont été présentées grâce par l’intermédiaire de son employeur, dans le cadre d’un financement CIFRE. L’article interroge les docilités et les résistances rencontrées à la fois face à la possibilité de l’entretien lui-même, mais aussi dans la qualité des récits obtenus.
Les deux articles qui suivent portent aussi sur des travaux doctoraux. Celui de Manon Veaudor relève de la section « Méthode de ma thèse », créée spécifiquement pour accompagner de jeunes chercheuses et chercheurs dans la réflexion sur la façon dont iels ont conçues et réalisées les opérations empiriques de leur thèse. Ici Manon Veaudor rend compte d’une enquête menée en prison, et réfléchit à la dynamique de l’enquête sous contrôle. Celui-ci influence bien sûr les conditions d’accès et le positionnement de la chercheuse par rapport à son terrain, voire à son sujet de recherche. Elle approfondit notamment les effets d’autorestriction que cela peut induire.
Boris Attencourt aurait pu lui aussi proposer son article dans la section « Méthode de ma thèse », mais ayant participé lors du congrès 2019 de l’Association française de science politique au panel organisé par Claire Dupuy et Camille Hamidi sur les échelles d’analyse, il a poursuivi la réflexion avec elles et publie son article dans la rubrique qu’elles animent, « Micro-macro ». Il y développe les méthodes en matière de collecte et d’analyse de données qu’il a dû concevoir afin d’étudier un espace interstitiel, objet un peu transgressif de la théorie bourdieusienne, ici à partir de la visibilité des intellectuel.les
Ce numéro double se conclut sur deux articles qui abordent des méthodes nées avec la numérisation de nos activités et de plus en plus répandues, à savoir la revue systématique de littérature d’un côté, l’étude des big data de l’autre. Dans la rubrique « Outils et instruments », Marie Barisaux, Pierre Gasselin, Lucette Laurent et Guillaume Olivier reviennent sur la question des revues de littérature en discutant de la valeur relative de deux méthodes, la Systematic Literature Review (SLR) et la Scoping Review (SR). Cette discussion méthodologique est ensuite illustrée de façon précise et détaillée par l’application d’une des deux techniques, la SR, au cas du travail gratuit en agriculture.
À l’inverse, Guillaume Wunsch s’engage dans une réflexion plus distanciée, à partir d’un autre type de revue de littérature, très intuitive et sélective, sur la transformation effective et potentielle du travail des démographes, avec l’ouverture croissante des données et le développement d’outils statistiques de plus en plus sophistiqués. Pour conclure, il discute sur la façon dont les big data et leur analyse peuvent contribuer à améliorer le pouvoir explicatif des modèles en sciences sociales, et en démographie en particulier.
Notre numéro, lui, se conclut par la Newsletter de printemps 2024 du RC33, élaborée par Karl van Meter. Bonne lecture !
Février 2024.
Sophie Duchesne, Xabier Itcaina et Viviane Le Hay
