Abstract
En revenant sur les conditions d’une enquête par observation prolongée et par entretiens dans deux prisons françaises, cet article questionne la spécificité des enjeux épistémologiques et méthodologiques en milieu carcéral. Il interroge ce que la réalisation d’un travail de terrain sous contrôle fait à la démarche d’enquête et à la délimitation de l’objet. Cet article défend la pertinence d’une approche réflexive en terrain « difficile » qui, au-delà de la seule question des tensions et des dilemmes interpersonnels dans lesquels le ou la chercheuse est prise, prête attention au contexte institutionnel et sécuritaire susceptible d’interférer sur la démarche d’enquête. Cette approche sera discutée à travers trois étapes de la recherche. Il s’agit d’une part de revenir sur les conditions d’accès aux établissement pénitentiaires. L’article montre que l’existence d’une procédure centralisée dans la délivrance des autorisations tend à démultiplier les points de négociation et, par conséquent, fragilise les possibilités d’anticiper les points de blocage. La deuxième étape a trait aux difficultés de positionnement dans un milieu où les suspicions sont importantes. La prison est un terrain où les clivages sont forts mais présente néanmoins des spécificités qui peuvent nous aiguiller sur les manières de surmonter les obstacles en terrain sensible. Enfin, l’article met en évidence la manière dont un terrain sous contrôle peut partiellement réorienter la démarche de recherche, par des formes d’auto-restriction et par le fait d’intégrer à son objet des dimensions imprévues.
Introduction
La recherche ethnographique en prison soulève des difficultés méthodologiques et épistémologiques spécifiques en raison de l’observation dont les chercheur·ses font l’objet qui n’est pas extérieure aux politiques sur lesquelles ils et elles enquêtent. Cet article propose de revenir sur les difficultés de terrain rencontrées au cours d’une recherche de thèse conduite dans deux prisons françaises. Je souhaiterais le faire en repartant d’une notion écartée au moment de la rédaction de ma thèse, bien qu’elle ait traversé la délimitation de mon objet de recherche : celle de terrain difficile. J’aborderai cette dimension en interrogeant ce que les modalités de contrôle provoquent au cours de la recherche, tant du point de vue de la démarche d’enquête que du cadrage de l’objet.
L’observation ethnographique en détention croise en de nombreux points les difficultés rencontrées en « terrains sensibles » (Bouillon et al., 2005) : des coûts d’entrée importants en temps et en ressources pouvant compromettre la durée de l’enquête et les modalités de recueil de données, des marques de suspicion et de méfiance fortes qui tiennent à la situation d’enquête (Lee, 1995) et donnent lieu à des mises à l’épreuve fréquentes (Rostaing, 2010, 2017), des espaces d’informalité et de réconfort rares sinon inexistants. Ces contraintes s’inscrivent par ailleurs dans un rapport ambivalent de l’administration pénitentiaire vis-à-vis des chercheurs et chercheuses, qui oscille entre ouverture, protection et contrôle (Chantraine et Scheer, 2022b). À cet égard, un courant de la sociologie carcérale a ouvert la voie à une réflexion renouvelée sur la démarche d’enquête ethnographique et la manière dont celle-ci contribuait à la compréhension des dynamiques de transformation de la prison. La difficulté de conduire une recherche sous « surveillance constante » constitue ainsi une caractéristique centrale des terrains en prison qui limite la pleine immersion, en maintenant les chercheur·ses dans une « quasi-ethnographie » (Bandyopadhyay, 2010 : 33–34). Aux Etats-Unis, les réflexions critiques de plusieurs auteurs et autrices ont permis de prendre en compte l’influence des orientations managériales de la prison et de l’extension du « complexe pénal » (Rhodes, 2009) par la massification du recours à l’emprisonnement sur les possibilités restreintes de recherche empirique sur les prisons (Wacquant, 2002 ; Waldram, 2009). Une réflexion similaire et plus récente sur les contextes sécuritaires a vu le jour dans les travaux francophones (Aldrin et al., 2022), comprenant la question de la prise en charge du terrorisme par les politiques pénitentiaires et de ses incidences sur la conduite d’une recherche en prison (Chantraine et Scheer, 2022a). Un retour réflexif sur les contextes institutionnel et politique de la recherche permet dès lors d’affiner le regard sur les modalités de recueil des données mais aussi sur le mouvement de repli sécuritaire qui, au-delà du champ académique, traverse les rapports de l’administration pénitentiaire à la société civile (Durand, 2021). C’est dans la lignée de ces travaux que j’inscrirai cet article, en revenant sur les enjeux méthodologiques et épistémologiques soulevés par une recherche en terrain contrôlé.
Cet article se donne pour objectif de revenir sur trois dimensions du contrôle en détention susceptibles d’interférer sur la démarche méthodologique et la construction de l’objet d’étude. La question de l’accès (conditionné) et de la présence (surveillée) dans les établissements pénitentiaires constituent les deux premiers points du propos. L’article suggère que la mise en place d’une procédure centralisée dans la délivrance des autorisations tend à multiplier les négociations, ce qui, en retour, brouille l’anticipation possible des points de blocage. La deuxième étape a trait aux difficultés de positionnement dans un milieu où les suspicions sont importantes. La prison est un terrain où les clivages sont forts mais présente néanmoins des spécificités qui peuvent nous aiguiller sur les manières de surmonter les obstacles en terrain sensible. Le troisième point reviendra plus particulièrement sur la construction de l’objet et la démarche inductive de recherche. Il mettra en exergue la difficulté d’investiguer avec le sentiment d’être constamment surveillée et de mettre en danger ses interlocuteur·trices – et l’enquête. Cet axe sera l’occasion de revenir sur l’implantation (variable) du renseignement pénitentiaire dans les établissements de l’enquête, autrement dit d’un dispositif de collecte et de production d’informations à des fins de surveillance d’un nombre restreint de détenus dans chaque établissement. L’article souhaite ici prolonger la réflexion sur ce que la logique incrémentale du changement des prisons fait aux questionnements méthodologiques et inversement, ce que ces derniers révèlent sur cette dynamique (Lascoumes, 2006 ; Durand et al., 2022). Il s’agit de réfléchir aux apports de la comparaison dans la démarche ethnographique, c’est-à-dire d’un dispositif méthodologique qui permette de repérer les points communs et les divergences d’application du travail de surveillance au sein des établissements pénitentiaires. Je proposerai ainsi des pistes pour surmonter les difficultés d’une investigation sous surveillance quand celle-ci prend forme différemment d’un lieu d’enquête à l’autre.
Présentation de la recherche et de la méthodologie
Cet article est issu d’une recherche de doctorat dont l’objet porte sur les pratiques d’affectation des détenus à l’intérieur des maisons d’arrêt (exclusivement en détention pour hommes). Il s’agissait de comprendre les modalités d’organisation de l’espace carcéral à travers les manières dont les personnels pénitentiaires catégorisent, classent et répartissent les détenus, en lien notamment avec leur environnement extérieur (Veaudor, 2021). Cette recherche repose principalement sur une enquête qualitative. Elle inclut deux phases d’enquête par observations directes et par entretiens semi-directifs dans des maisons d’arrêt détenant exclusivement des hommes. Si le type de structure est similaire (les maisons d’arrêt sont les seules prisons pouvant accueillir les personnes en attente de jugement et des personnes condamnées à des peines inférieures à 2 ans), j’ai opté pour des établissements dont la taille et le ressort territorial diffèrent. Chronologiquement, elle débute dans une maison d’arrêt du Sud-est de la France, renommée Touges, au début de l’année 2015 (une phase de terrain complémentaire aura lieu au mois de juin 2016). Cette prison est située à proximité d’une ville moyenne. L’enquête se prolonge ensuite dans une grande maison d’arrêt de la région parisienne, renommée Coudine, du mois de juin au mois d’octobre 2015. Ces établissements présentent des caractéristiques typiques des maisons d’arrêt : une surpopulation très élevée, une majorité de détenus jeunes âgés de moins de 30 ans, un turn-over annuel important du personnel de surveillance (d’un tiers environ chaque année) et, dans la maison d’arrêt parisienne, du personnel d’encadrement (officier, premier et première surveillant·es) et de direction. La recherche repose sur 80 jours environ d’observations en détention, incluant une présence répétée en coursive auprès des agents, en commission pluridisciplinaire unique (CPU) de l’unité dite « arrivants » et au cours d’une trentaine d’audiences individuelles entre les gradé·es de détention et les détenus. Elle s’appuie également sur 38 entretiens auprès du personnel pénitentiaire ainsi que 21 entretiens auprès des détenus.
L’accès au terrain révélateur de contextes institutionnels distincts
En France, l’ouverture des établissements pénitentiaires aux recherches en sciences sociales s’est traduite par un protocole centralisé de demande d’accès. Contrairement aux autres administrations du maintien de l’ordre, comme en terrain policier où l’accès aux services reste peu prévisible (de Maillard, 2019), la gestion centralisée des demandes d’accès facilite la mise en lien des chercheurs et chercheuses avec différents échelons de l’administration pénitentiaire. Mais cette procédure ne lève pas tous les obstacles. Des blocages persistent à différents échelons administratifs. Je reviendrai sur deux étapes de l’accès au terrain pour montrer que la dimension « sensible » de l’objet de recherche a surtout été questionnée au niveau central, entraînant des réponses ambivalentes à cette étape-ci de la négociation du terrain. Cela m’a incité à ajuster la présentation de ma recherche auprès des directions d’établissement. Néanmoins d’autres difficultés se sont posées, l’enjeu consistant surtout, dans cette seconde étape, à négocier et maintenir ma présence sur place (section 2).
Blocages institutionnels et contournements
Les analyses réflexives en terrains difficiles montrent que le caractère « sensible » ou « tabou » du sujet de recherche se manifeste plus particulièrement dans la réception que les enquêté·es font de l’objet d’étude (Ayimpam et Bouju, 2015 ; Joël, 2015). Pour ma part, les réticences, voire les blocages liés au thème de la recherche se situent principalement au niveau de l’administration centrale, bien qu’aucun refus ne soit toutefois formulé. Mes premières questions de recherche ont ainsi porté sur la manière dont l’environnement urbain de la prison et les lieux de provenance des détenus pouvaient interférer sur les modes de répartition de ces derniers à l’intérieur des bâtiments. Il s’agissait de comprendre comment les représentations professionnelles des surveillant·es sur les quartiers populaires pouvaient orienter la gestion des unités de détention, et si le fait, pour une partie des détenus, de venir du même quartier et de fréquenter les mêmes cercles relationnels à l’extérieur de la prison constituait un enjeu de connaissance pour le personnel pénitentiaire. Les phases exploratoires de terrain m’ont incité à élargir la focale de l’analyse. J’ai en effet rapidement constaté que la façon dont les surveillant·es désignent et regroupent des détenus au regard de critères territoriaux (une ville, un quartier, une cité de banlieue) se superposait à des représentations ethniques. Les catégories autour du « quartier » reposent sur des classifications d’origine, justifiant pour les agents le regroupement ou au contraire la séparation de minorités ethniques 1 . Cette délimitation de l’objet en main, il me fallait préciser la façon de présenter mon questionnement au moment d’entrer sur ce terrain. Trouver une manière d’aborder la question ethnique a constitué un point ardu de cette étape.
La première formalisation de ce sujet, au moment de la demande d’accès en établissement pénitentiaire, a son importance puisqu’elle m’a amenée à réviser la présentation de mon sujet auprès des personnes rencontrées en établissement. J’ai formulé par écrit une première demande d’autorisation d’accès aux établissements pénitentiaires en mai 2014 auprès de la direction centrale en suggérant trois sites possibles, dont un centre de détention que je connaissais pour y avoir effectué une enquête de terrain dans le cadre d’un autre projet quelques mois plus tôt. Je mentionne alors mon intention d’étudier comment « les représentations afférentes aux territoires et à l’ethnicité, réelle ou supposée, interfèrent avec le traitement institutionnel en milieu pénitentiaire ». Six mois plus tard, après plusieurs relances, mon interlocuteur à la direction de l’administration pénitentiaire (ex-bureau PMJ5) me propose de faire le point par téléphone sur ces choix de terrains. La conversation prend néanmoins un sens différent puisqu’au cours de l’appel, je suis invitée à préciser ce que j’entends par le terme d’ethnicité. À la suite de cet échange, je serai également destinataire d’un courriel avec quelques indications bibliographiques, dont un compte-rendu de lecture de Frederick Barth dans lequel le passage sur « l’identité ethnique comme auto-attribution » m’est tout particulièrement conseillé 2 .
Le doute sur les intentions de mon interlocuteur redouble quelques semaines tard. Ce que je n’osais pas encore qualifier de test, sous couvert d’une discussion à visée scientifique, semble se confirmer. J’obtiens dans un premier temps un courrier de la direction de l’administration pénitentiaire (DAP) formulant un accord de principe à la poursuite de ma recherche en établissement pénitentiaire. Cet accord en main, je sollicite à nouveau l’appui de cette même personne pour me mettre en lien avec la directrice du centre de détention précédemment mentionné, ce qu’elle accepte, en transmettant une semaine plus tard à la cheffe d’établissement un e-mail dans lequel seul un court passage de mon projet est retranscrit : le seul faisant référence à l’ethnicité. De plus, une incise a été ajoutée (reproduit en italique ci-dessous) tandis que le passage évoquant l’étude des pratiques et des représentations professionnelles a, lui, été supprimé : « Madame Veaudor, doctorante en sciences politiques à l’Université de Versailles Saint-Quentin, consacre son travail de doctorat à la manière dont les représentations afférentes aux territoires et/ou à l’ethnicité, réelle ou supposée, sont mobilisées dans les interactions entre personnes détenues d’une part, interfèrent dans la gestion routinière des établissements pénitentiaires d’autre part (…) »
La direction inter-régionale (DI) m’a par la suite signifié le refus d’autorisation au motif que les contraintes de l’établissement ne permettaient pas de me recevoir. Ce ne sont pas tant les raisons de ce refus qui retiennent mon attention, ni même les formalités en chaîne qui accompagnent ma présentation de l’enquête, que l’inconfort généré par cette situation dans mes négociations ultérieures avec les établissements pénitentiaires. Les stratégies de contournement d’un sujet possiblement sensible sont par ailleurs révélatrices d’une ambiguïté administrative : une procédure de demande d’accès aux établissements pénitentiaires unifiée, dans laquelle « chaque échelon conserve des marges de manœuvres, en jouant des flous des instructions plutôt qu’en s’opposant frontalement, pour limiter ce qui peut être perçu comme des intrusions » (de Maillard, 2019 : 143). Les réticences implicites de la DAP m’ont conduit à revoir la manière de présenter le thème de cette recherche par la suite aux directions d’établissement. J’ai alors fait le choix de mettre l’accent sur l’influence de l’environnement extérieur et des catégories territoriales sur la gestion quotidienne de la prison.
Des freins qui se décalent en détention
Les blocages lors de ces premiers échanges n’ont pas fait obstacle à la suite du terrain. Ma demande d’accès auprès des directrices de deux maisons d’arrêt a abouti sans difficulté majeure. Contactées par courriel avec, en pièce-jointe la lettre d’appui transmise par la sous-direction de la DAP mentionnée précédemment, celles-ci ont répondu favorablement. La relative souplesse dont j’ai bénéficié dans les possibilités matérielles d’enquête en établissement suppose un retour sur les circonstances de la délivrance des laissez-passer. L’autorisation à différents échelons hiérarchiques (services centraux, établissements) apparaît en effet comme une étape protocolaire qui ne préjuge pas d’une ouverture pleine et entière des bâtiments intra-muros. Les difficultés se sont surtout posées à l’intérieur des bâtiments de détention, dans des modalités différentes d’une prison à l’autre. À cet égard, plusieurs travaux ont souligné que la négociation de l’accès en établissement pénitentiaire se jouait moins dans la première prise de contact avec la direction qu’auprès des responsables de bâtiment (Joël, 2015) ou au moment de renouveler le premier laisser-passer (Bouagga, 2013).
J’ai été accueillie sur les deux terrains par la directrice de chaque établissement. L’accès à différents secteurs (unités d’hébergement, unité réservée aux nouveaux entrants 3 , commission pluridisciplinaire, etc.) n’a pas posé de difficultés. L’autorisation d’entrée en détention avec un carnet et un dictaphone est notifiée à la porte d’entrée principale. Il m’est seulement demandé de faire le point sur le déroulement de l’enquête et, dans un seul cas, à Coudine en région parisienne, de limiter mes entretiens aux personnes condamnées 4 .
Si j’ai bénéficié de possibilités matérielles d’accès en détention relativement étendues, l’accueil des cheffes d’établissement lors du premier rendez-vous s’est déroulé dans des circonstances différentes et a été, à deux égards au moins, instructif. Ce moment témoigne d’abord d’une réception différente du sujet d’étude donnant lieu à des conditions d’accueil variables dans l’établissement. L’information concernant mon arrivée est ainsi relayée aux gradé·es pénitentiaires à Touges pendant une réunion de service, mais aucunement dans l’autre, à Coudine. La négociation de l’entrée en établissement renseigne de la même manière sur les rapports qu’entretiennent dans leur relation de travail la direction et le personnel d’encadrement de la détention. Les récits suivants, combinant mes notes consignées sur les circonstances de mon arrivée en maison d’arrêt, expriment la façon dont ces dimensions ont joué avec plus ou moins d’intensité une fois sur place.
L’enquête débute à la maison d’arrêt de Touges en février 2015. Je suis accueillie au premier rendez-vous par la cheffe d’établissement et un surveillant gradé en charge de la formation du personnel. Celui-ci a complété la présentation de l’établissement par une visite des lieux. Je suis restée plus de deux heures et le sujet de la recherche a suscité de l’écoute et de l’intérêt de la part de ces premier·es interlocuteur·rices. Le personnel de direction et d’encadrement semble en effet soucieux de diffuser une autre image de l’établissement, réputé « difficile » en raison de la présence d’importants réseaux de délinquance liés à la vente de stupéfiants et d’armes. J’aurai l’occasion d’apprendre, quelques jours plus tard, que les officiers ont été informés de ma venue, ce qui a facilité la prise de contact avec ces derniers. Certains d’entre eux sont directement venus me voir en détention, en m’indiquant se tenir disponibles pour un entretien. Les commentaires au sujet de ma recherche me font rapidement comprendre que la connaissance des lieux de provenance des détenus, mais aussi des villes et des quartiers à proximité de la maison d’arrêt, est une dimension qui importe dans la gestion des affectations en cellule. L’organisation des secteurs de détention sert en partie à limiter les regroupements entre les « jeunes de quartiers ». L’écho favorable dont a bénéficié le thème de l’étude sur ce terrain, ainsi que la disponibilité des membres du personnel gradé à Touges, ont également suscité une réorientation partielle de l’objet d’étude. Assez rapidement en effet, deux officiers de détention se font connaître et se montrent ouverts à la discussion. Ces deux rencontres seront décisives parce qu’elles me donnent à voir un aspect spécifique de leur travail axé sur le renseignement pénitentiaire 5 . Je cerne alors progressivement que cette pratique de surveillance alimente des perceptions singulières des réseaux d’interconnaissance entre détenus, une partie du renseignement consistant dans cet établissement à repérer et suivre les « clans de quartier » impliqués dans la criminalité organisée. J’accèderai au second établissement (Coudine) avec en tête l’idée de comparer les pratiques de travail des agents associés, en interne, au renseignement pénitentiaire.
Par comparaison, l’arrivée à Coudine est moins évidente. Je contacte la directrice faisant fonction de cheffe d’établissement, pour cause de vacance du poste. En 2013, elle était déjà présente en tant qu’adjointe. Mon retour dans cet établissement n’entraîne pas de remarque particulière. Là non plus, ma présence en détention et l’accès aux commissions d’affectation ne posent pas de difficulté. En revanche, la présentation de ma recherche donne lieu à des questions saccadées et des commentaires tranchés (« pourquoi la prison ? ») qui me déstabilisent. Ainsi, concernant l’hypothèse de la prise en compte des interconnaissances entre personnes d’un même quartier dans la gestion de l’établissement : « mais bien sûr que ça joue » ; à propos des affectations en cellule : « On ne recrée pas les cités ici ». De la même manière, sa façon d’assumer les décisions de placement en son nom propre était surprenante compte tenu des missions officiellement dévolues à ce poste hiérarchique.
À la suite de cet échange, un badge bleu, à mettre autour du cou, m’est remis dans la même semaine, signe que je suis autorisée à circuler dans les bâtiments de détention et non uniquement aux parloirs ou au secteur socio-culturel. Il me faudra néanmoins le récupérer au Poste Central d’Information (PCI) qui vérifie l’entrée des intervenants et intervenantes extérieures en détention. Le deuxième jour, de retour dans l’établissement, cet accès m’est refusé. L’incompréhension et l’agacement redoublent au moment de dénouer le problème avec le gradé en charge de la constitution de la liste des noms des personnes autorisées à entrer en détention. Arrivée en détention vers 9h40. Problème à la porte de détention : la seule autorisation notifiée correspond à un badge vert valable uniquement pour les parloirs avocats. Ça me place dans l’embarras. On me dit de voir avec le Bureau de liaison et d’information (BLI), situé une dizaine de mètres avant. Le bureau est petit et dispose de plusieurs postes de travail. Je rencontre alors le lieutenant responsable du BLI et lui expose la situation. Ce dernier me dit ne pas avoir reçu les bonnes consignes, tout en me faisant remarquer : « on n’est pas dans une crèche ». Son ton (infantilisant) comme le sous-entendu (ces formalités sont normales) sont désagréables. « S’il y a un incident, une prise d’otage, vous voudriez pas vous retrouver dans la prise d’otage, non ? ». Je dis à ce moment-là connaître le fonctionnement. Sur son écran d’ordinateur, un communiqué syndical de FO
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est ouvert avec, en gros titre, une agression contre quatre surveillants dans la maison d’arrêt [d’une autre région]. (Journal de terrain, Coudine, juin 2015)
Si l’existence d’une procédure uniformisée de demande d’accès aux établissements pénitentiaires clarifie les démarches avec l’administration, elle contribue donc à multiplier aussi les points de négociation et les blocages internes, y compris là où on ne s’y attend pas. L’accord de principe au niveau central ne garantit en rien l’accès aux établissements, tout comme la délivrance d’une autorisation d’accès pour passer la porte centrale peut faire l’objet de renégociation avec les officiers en charge de la gestion de la détention. Ces démarches impliquent aussi des réajustements réguliers aussi bien dans la présentation de la recherche que l’attention portée à la réception qui en est faite d’un lieu à l’autre. Le traitement des « dossiers » recherche au national peut dessaisir le ou la chercheuse d’une de ces leviers. La présentation remaniée de mon projet de recherche dans la lettre d’appui de la direction centrale a ainsi jeté le doute à l’un des officiers pénitentiaires présents à Touges. Après avoir lu le projet de recherche transmis par la directrice, celui-ci était venu me saluer au cours de la première semaine, ne manquant pas de rebondir sur un point (« l’ethnie ») qui l’avait gêné. Il m’invitait alors à en reparler. L’entretien ultérieur fut l’occasion d’un échange approfondi autour des modalités d’affectation et de gestion interne de la prison, et du regard critique qu’il portait au critère ethnique dans les regroupements en cellule.
Regards croisés et positionnement de la recherche en milieu fermé
La prison est un milieu oppressant et fortement clivé qui rend le positionnement des chercheur·ses difficile (Rostaing, 2017). Ces tensions se manifestent par des regards, des rumeurs, des interpellations fréquentes et parfois vives, cherchant à lever les intentions « réelles » du ou de la chercheuse. Il s’agit de revenir sur les enjeux de positionnement et de présentation du dispositif d’enquête (section 1). Je replacerai les difficultés et les choix méthodologiques effectués dans le contexte de la période d’enquête (section 2) : les attentats de 2015-2016 sur le territoire français et le renforcement de dispositif sécuritaire en détention, en particulier la restructuration d’unités dédiées au renseignement pénitentiaire, qui se sont traduits par des craintes et des réticences variables sur les terrains de l’enquête.
Présentation de soi et de l’enquête en milieu masculin
Les rapports sociaux de classe, de genre et de « race » participent des difficultés de positionnement perçues par l’ethnographe en terrain difficile (Bizeul, 2007 ; Boumaza et Campana, 2007). Ces obstacles redoublent en milieu clivé, qui plus est sur des terrains où l’entre-soi masculin est fort : l’attention que l’on peut accorder à certaines caractéristiques est en effet d’autant plus grande que celles-ci alimentent des assignations hâtives, souvent péjoratives ou infériorisantes, de la part de celui (ou celle) qui l’adresse. Le sexe, le statut professionnel, l’âge, l’apparence physique ou vestimentaire, la couleur de peau sont des éléments qui ont pu alimenter les étiquettes que l’on m’a régulièrement attribuées en détention : « journaliste », « SPIP » 7 , plus rarement (de la part d’un détenu que je croisais régulièrement en coursive) « directrice stagiaire ». La féminisation du personnel pénitentiaire étant beaucoup forte dans les services de direction et dans les services d’insertion et de probation qu’au sein du personnel de surveillance, ma présence en tant que femme blanche faisait a priori sens de ce côté-là des frontières professionnelles. Dans les deux établissements étudiés, les membres de la direction étaient exclusivement des femmes, non-racisées et, pour un petit nombre d’entre elles, nouvellement affectées à leur poste. L’importance de ne pas être affiliée à un camp peu estimé de part et d’autre (Rostaing, 2017) – l’étudiante ou la « sociologue humaniste » d’un côté, la future surveillante de l’autre (Bessin et Lechien, 2014 : 156) – m’a donc conduit à insister sur certains aspects de ma démarche plutôt que d’autres.
Ainsi, auprès des détenus, j’ai systématiquement rappelé mon statut d’étudiante, extérieure à l’administration pénitentiaire. Si ce statut tendait à mettre l’accent sur un pan de mon milieu social (un parcours d’étude à l’université) ayant parfois fait l’objet de test (des questions consistant à lever ma « vraie » identité de stagiaire par exemple), il me permettait de revenir sur l’objet et la finalité de ma démarche. Auprès des gradé·es et des surveillant·es, c’est surtout la question de la diffusion de l’étude qui inquiétait. Une présence prolongée à leur côté peut devenir source d’inquiétudes. Ces deux maisons d’arrêt reçoivent par ailleurs beaucoup d’élèves-stagiaires peu rassuré·es par la question de l’observation. Il est ainsi arrivé que des agents non-titulaires me redirigent vers leurs supérieur·es. Ces réticences témoignent plus largement du poids de la hiérarchie pénitentiaire dans un milieu professionnel où les suspicions sont fortes, fermant des possibilités de discussion.
Une autre façon d’expliciter ma démarche était, comme l’a fait Geneviève Pruvost sur le terrain policier, d’adopter un style vestimentaire « non accentué » du point de vue du genre (Pruvost, 2014 : 173). Sur des terrains du maintien de l’ordre, valorisant des registres de la masculinité, le genre est une composante de la présentation de soi et de son dispositif d’enquête. J’ai de la même manière privilégié les vêtements amples et sombres : jean, polaire ou pull large en évitant le bleu marine pour ne pas être associée aux surveillant·es, sac à dos noir pour traverser les premiers sas jusqu’aux casiers mis à disposition pour les personnes extérieures. L’apparence physique était par ailleurs le premier levier dont je disposais pour marquer mon intention de ne pas entretenir de rapport de séduction d’un côté comme de l’autre. Une présence régulière auprès du personnel pénitentiaire (les hommes étant majoritaires parmi le personnel de surveillance et d’encadrement sur ces terrains) peut en effet donner lieu à des interprétations ambiguës. Le fait d’intégrer un milieu quasi-exclusivement masculin et hétéronormé s’est traduit par une attention aux « scripts sexuels cachés de l’enquête » (Clair, 2016 : 54). Le cadre intimiste de la situation d’entretien en milieu clos peut susciter d’autant plus de gêne ou de questionnement en prison qu’ils sont rares. Il m’a ainsi fallu gérer des interactions se déroulant en marge des espaces de circulation et qui pouvaient être interprétées comme un signe de disponibilité (2016 : 55). Cette configuration m’a amené à solliciter autant que possible une salle dans les coursives lors des entretiens avec les détenus, mais éloignée des points de passage, afin d’éviter les allusions sexuelles dont nous étions parfois témoins de l’autre côté de la vitre. Cela m’a aussi conduit à prendre des distances avec certains surveillant·es au début de l’étude : une fois auprès d’un officier stagiaire que j’ai accompagné un après-midi dans le cadre des audiences individuelles effectuées au quartier arrivants, lequel a proposé que l’on se revoie à l’extérieur ; une autre fois, auprès d’un responsable d’unité très expansif, avec lequel qui il m’était difficile de clarifier la relation d’enquête. Même si ses intentions n’ont jamais été verbalisées (s’agissait-il d’un moyen de séduction détourné ?), j’ai préféré limiter mes observations au côté de cet officier, notamment lorsqu’elles avaient lieu dans un bureau clos. À l’inverse, je ne suis pas restée insensible à l’accueil chaleureux et en apparence amical d’un lieutenant, Patrice. Il s’agit d’un des deux officiers m’ayant fait part de son rôle dans le renseignement pénitentiaire au niveau de l’établissement, en charge par ailleurs de la gestion des affectations sur une partie des étages de détention. Ce lieutenant avait ainsi pris l’habitude de sourires appuyés et de salutations personnalisées (mais aussi infériorisantes), m’appelant systématiquement par mon prénom. Lui retourner ses sourires était une façon de signifier mon accord sur un terrain de séduction que je savais factice, tout en conservant la relation d’enquête engagée avec celui-ci.
L’impossible entre-deux
Le choix de (tenter de) se positionner à l’entre-deux a impliqué de jauger continuellement les limites à ne pas franchir. Le moindre faux-pas était en effet coûteux. Ces lignes d’opposition sont par ailleurs accentuées par le contexte sécuritaire et violent de la prison. Dans le cadre de cette recherche, l’implantation du renseignement pénitentiaire et les descriptions qu’une partie du personnel pénitentiaire me donnaient à voir de cette activité ont eu un revers. Elles me semblent avoir alimenté les tests et les mises à l’épreuve au cours de ce terrain, notamment de la part d’un des officiers en charge d’une équipe locale du renseignement pénitentiaire dans l’une des maisons d’arrêt.
Pour le personnel de surveillance, les lignes à ne pas franchir se situent surtout du côté des personnes enfermées. Il arrive que les responsables de bâtiment suggèrent des personnes qu’ils connaissent bien, en qui ils ont confiance (les auxiliaires affectés à des tâches d’entretien sur une unité par exemple) ou dont l’affaire pénale n’est pas considérée comme sensible (Joël, 2015). Il se peut également que le personnel souhaite limiter les témoignages qui pourraient ternir la réputation d’un agent ou de l’établissement. Mais cette posture à l’entre-deux n’est jamais acquise et ne neutralise pas l’inconfort d’une présence répétée en détention. Les questions et les regards interrogateurs, parfois méfiants, de la part des détenus sont le revers logique du rapport asymétrique dans lequel ils se trouvent, puisqu’il est difficile d’avertir en amont les détenus d’une démarche de recherche. Ces interrogations alimentent les rumeurs et renforcent la certitude d’être sous surveillance. En témoigne la remarque d’Hamza, auxiliaire à la bibliothèque sur la maison d’arrêt située en région parisienne, au moment où je me présente à lui : « on vous a tous vue de toute façon ». J’étais donc celle que tout le monde voit, mais que personne ne connaît. Néanmoins, le poids des regards m’a semblé plus déstabilisant dans la maison d’arrêt parisienne, avec un constat variable selon les bâtiments : plus je m’approchais d’une unité réputée calme, plus ces regards interrogateurs s’intensifiaient. Le contexte lié aux attentats de Paris à cette période a eu une incidence. L’un des auteurs de ces attaques avait été incarcéré quelques mois plus tôt dans l’une de ces unités, alimentant les suspicions d’une présence policière. Hamza me rapporte par exemple les inquiétudes qui circulaient à mon sujet. Certains de ses co-détenus cherchaient ainsi à savoir si j’étais de la « DGSI » 8 ou des « services secrets », une suspicion faisant écho à celle entendue par Léonore Le Caisne en maison centrale, où le régime de détention est plus strict (Le Caisne, 2000 : 64 ; voir également Chantraine et Scheer, 2022b : 184). Ces questionnements étaient pour Hamza directement liés au contexte post-attentat.
Les nombreux mouvements à Coudine rendent plus difficile la surveillance des déplacements. Il n’est pas rare, au niveau du rond-point central, que les détenus profitent du regard détourné des surveillant·es pour discuter devant le poste de contrôle (appelé « PICOM ») ou tentent de se rejoindre dans un bâtiment au moment de l’ouverture d’une grille. Le stationnement à ce point de passage est stratégique. De là, il est possible d’observer le passage des personnels d’un bâtiment à l’autre ou l’arrivée de personnes extérieures depuis l’allée centrale. Les interactions dans cette zone sont facilement observables et j’apprendrai à mes dépens que tout faux-pas se sait et se voit.
Un après-midi, tandis que j’accompagne l’un des gradés du bâtiment A, l’alarme sonne. Un renfort est demandé au niveau des parloirs. Nous sommes à ce moment-là devant le poste de contrôle. Le premier surveillant a juste le temps de m’avertir, me dit de le suivre si je veux, puis traverse l’allée centrale en courant, rapidement rejoint par quelques surveillants. Prise de court, j’hésite puis me décide à courir pour ne pas le perdre de vue. Mon malaise monte immédiatement. Je m’arrête quelques mètres plus loin mais ne couperai pas au reproche dès le lendemain : J’informe le poste de contrôle de mon arrivée. Un détenu m’interpelle quelques mètres derrière moi : « Vous êtes surveillante ou quoi ?! ». Je me retourne, surprise, réponds que non. C’est l’une des trois personnes croisées la veille : « On vous a vu courir là, aux parloirs. Ah ouais, vous courez bien hein, dis donc ! ». Troublée, j’essaie de m’expliquer : je suivais le premier surveillant pour ne pas être seule et me suis arrêtée au niveau de la porte d’entrée [première grille d’entrée en détention], en dehors du parloir. Il reprend sur un ton plus provocant : « vous étiez essoufflée, là, non ? Dans le parloir ? ». Je réexplique ne pas avoir été dans les parloirs. Il répète la même chose. Je m’approche de lui pour essayer de désamorcer la situation et lui demande de qui il tient cela. D’un geste de la main, il me signifie « j’ai l’œil ». (Journal de terrain, Coudine, septembre 2015)
Redéfinition d’un sujet sensible : obstacles et apports d’une investigation comparée en maison d’arrêt
Si ces difficultés ont impliqué des accommodements pouvant dans certains cas contrevenir aux règles prédéfinies, elles ont aussi une incidence sur la manière dont on réajuste des questionnements considérés, par les institutions concernées, comme sensibles. Il s’agit dans cette troisième et dernière partie de revenir sur le changement de délimitation de l’objet intervenu du fait de l’enquête. Je souhaiterais le faire en proposant tout d’abord des pistes de réflexion sur la manière dont on réajuste un sujet qui a fait au départ l’objet de réticences de la part de l’administration mais s’est avéré correspondre, sur le terrain, à des pratiques et des situations ordinaires pour les agents. Si cette déconnexion n’a après coup rien de surprenant, elle a constitué le point de départ d’un travail d’investigation plus poussé sur le plan de la comparaison. Il s’agissait alors d’observer comment les agents désignent, classent et répartissent les détenus selon des critères de lieux de provenance et d’« origine » en définissant des niveaux « micro » (les pratiques, les interactions) et « meso » (commission d’affectation, rôle de l’encadrement et du personnel de direction) d’investigation (de Maillard, 2019). Je reviendrai ensuite sur une dimension que je n’avais pas prévue dans cette étude mais que j’ai cherché à intégrer à ma recherche : celle de la place et du rôle, encore marginal au moment de l’enquête, du renseignement pénitentiaire dans le processus de catégorisation et de classification de groupes minoritaires et (mais) surveillés en détention. Je montrerai plus précisément ce que l’existence de ce dispositif, développé de manière très inégale sur mes deux lieux d’enquête, a modifié dans ma démarche d’enquête, et ce qu’il a généré en termes d’(auto-) contraintes et de restrictions implicites.
Analyser les pratiques d’ affectation en maison d’ arrêt
L’objectif de départ de cette recherche consistait à savoir comment les représentations du personnel pénitentiaire portant sur l’environnement extérieur des détenus influencent l’organisation des affectations en cellule, et orientent en conséquence la gestion de l’espace carcéral. Un autre point s’est avéré indissociable de ce questionnement, dans la mesure où l’étiquetage autour des banlieues ou des quartiers populaires recouvrent des représentations racialisées des rapports sociaux en prison. Le regroupement de « jeunes de banlieue » dans des unités ou des cellules renvoyait ainsi pour le personnel pénitentiaire à un mode préventif de gestion de l’ordre (Chauvenet et al., 2008), l’enjeu consistant notamment dans ces maisons d’arrêt à séparer les « arabes » des « gens du voyage ». Ce sujet m’a rapidement confrontée à des classifications répandues entre surveillant·es, mais aussi entre surveillant·es et détenus, autour de différences supposées d’origine, de langues, de cultures ou de nationalité. La difficulté était dès lors de trouver le recul nécessaire à l’analyse dès lors que les représentations culturalistes circulent en détention et semblent partagées. Sujet a priori « sensible » (voir partie 1) auprès des services centraux de l’administration pénitentiaire, celui-ci l’était finalement très peu une fois franchie la zone administrative de la détention. Non seulement cette thématique renvoyait à des pratiques ordinaires pour les surveillant·es, mais elle a permis de mettre en évidence des logiques d’action différentes dans ces maisons d’arrêt : le regroupement des détenus de nationalité ou de langue étrangère constitue un levier préventif d’apaisement et de gestion l’ordre sur le terrain parisien (stratégie de regroupement) tandis que cette dimension n’est pas prise en compte (ou à la marge) par le personnel pénitentiaire de la maison d’arrêt de province (logique d’évitement).
Un premier dilemme méthodologique et analytique a émergé dans la conduite de l’enquête. L’enjeu consistait en effet à ne pas imposer ou induire dans mes questions d’entretien « des formes de racialisations non voulues et non choisies » par les enquêté·es (Mazouz, 2008 : 94). Cela s’est traduit par le choix de questions larges portant sur l’organisation de la détention : la description des bâtiments, les critères jouant sur les répartitions d’une unité à l’autre. Auprès des détenus, une partie des questions était consacrée aux différentes étapes d’affectation qu’ils avaient connues en détention : le déroulement de leur première affectation à la sortie du quartier arrivants, la sollicitation ou non d’une unité particulière et le cas échéant, la manière dont ils avaient fait valoir leur demande (auprès de quel agent et sur quels motifs ?). J’ai parfois explicité la dimension relationnelle ou territoriale en leur demandant s’ils avaient sollicité auprès du personnel pénitentiaire une affectation avec un co-détenu de la même ville ou du même quartier à leur arrivée. Cette question a toutefois donné lieu à des reformulations inattendues mettant en avant des antagonismes « raciaux ». L’un des détenus rencontrés, Manu, reformule ma question alors que je rebondissais sur l’une de ses précédentes remarques selon laquelle, dans cette maison d’arrêt, il ne retrouvait pas de répartitions par villes ou par quartiers : Manu : « Non, ici, personnellement non. Non, vous voyez il y a des noirs, il y a des Arabes, il y a des Chinois. Il y a des Indonésiens. Il y a beaucoup de Brésiliens. Il y a des Marocains, il y a beaucoup de Tunisiens. Il y a vraiment toute la race. On est mélangé, il y a pas de…À part la cellule, ce qui est bien c’est qu’il y a pas toute la race. Ils mettent un fumeur avec un fumeur, ils mettent un Marocain…Ils essaient de mettre, on va dire, un Maghrébin avec un Maghrébin, un noir de peau avec un noir de peau. Comme nous, gens du voyage, on fait pas de prière, on mange du porc. Euh…ça arrive à aucun détenu ici. Vous voyez ce que je veux dire ? Aucun détenu ni musulman, ni noir, ni Arabe. On correspond à aucun détenu nous. On fait pas de prière, on mange du porc. Voilà. On n’a pas la même…la même vie. » (Manu, 30 ans, prévenu, Coudine, 3ème incarcération)
Si des précautions méthodologiques se sont imposées, celles-ci n’ont pas levé toutes les difficultés de positionnement que ce sujet induit pour l’enquêtrice. Plusieurs situations m’ont ainsi conduit à gérer certaines formes d’éloignement induites par la relation d’enquête. À la différence d’autres chercheur·ses (voir par exemple Bouagga, 2013), j’utilisais exclusivement le français en entretien, et, en de rares cas, l’anglais lorsqu’il s’agissait de clarifier un point ou d’échanger brièvement avec des détenus étrangers dans une coursive. Cette limite linguistique a du même coup restreint les points de contact avec les détenus ne parlant pas ou peu français. Par ailleurs, les signes d’attention et les liens d’entente parfois noués avec des gradé·es de détention pouvaient subitement se retourner. Ce fut le cas par exemple lors d’un entretien auquel j’ai assisté entre un premier surveillant de la maison d’arrêt de Coudine (que je commençais à bien connaître), et un détenu au sujet d’une demande de changement de cellule. Ce dernier s’inquiétait de ne pouvoir être placé avec un co-détenu comme lui martiniquais. La discussion s’est alors terminée en langue créole, à l’initiative du surveillant lui-même d’origine antillaise, m’excluant des plaisanteries et des rires échangés. Ces exemples rappellent la nécessité de devoir jongler avec les distances sociales que le milieu d’enquête nous renvoie (Bizeul, 2007 ; Boumaza et Campana, 2007).
Ces difficultés ont nécessité de circonscrire les thèmes d’entretien et d’observation au sein de la détention afin de restituer, à partir des interactions et de la configuration locale des établissements, le rôle variable catégories territoriales et ethniques sur les décisions d’affectation en cellule. La première étape a consisté à centrer le regard sur les interactions entre surveillant·es et détenus afin de prêter attention à la dimension co-construite des modes de catégorisation et de répartition des prisonniers au sein des établissements pénitentiaires. Cela s’est traduit par une présence répétée dans les commissions d’affectation du quartier arrivants et dans les bâtiments afin de comprendre comment les modalités d’affectation en cellule étaient décrites et expliquées dans les instances officielles (commissions dites « arrivants ») et entre le personnel et les détenus. Si la langue, la religion ou encore l’appartenance à un pays servent souvent à expliciter une demande d’affectation en cellule (« c’est le Ramadan, tu comprends…» ajoute ainsi un détenu après avoir transmis au surveillant du quartier arrivants le nom et le numéro de cellule de la personne qu’il souhaiterait rejoindre en bâtiment), ces pratiques ne s’y réduisent pas. Elles constituent un repère parmi d’autres que les prisonniers tentent d’avancer dans leurs arrangements pratiques avec les surveillant·es. Les personnels pénitentiaires qui exercent en détention consolident, pour leur part, des critères d’affectation qui résultent de l’expérience répétée du travail en coursive et des contraintes organisationnelles propres à chaque maison d’arrêt : des taux de surpopulation importants, des directives variables selon les établissements, avec notamment des attentes explicitées par les directrices-adjointes en commission arrivants dans un cas (Touges), mais absentes dans l’autre (Coudine). Mon attention s’est aussi focalisée sur les échanges, nombreux et la plupart du temps inopinés en maison d’arrêt, entre les responsables de bâtiment et les détenus, en coursives ou dans leurs bureaux, et par une prise de note minutieuse des questions, réactions et désaccords éventuellement formulés de part et d’autre au sujet des placements en cellule (ou des changements de cellule). Le même gradé de la maison d’arrêt de Coudine, précédemment cité, présent depuis une dizaine d’années dans cet établissement, pointait ainsi le caractère peu conciliable des nombreux paramètres dont il tente de tenir compte : « Je dois tenir compte [en décomptant sur quatre doigts] : des condamnés, des prévenus, fumeur/non-fumeur, musulmans et catholiques parce que l’un mange avec la fourchette et machin, et [de la provenance de deux départements de la région parisienne] sinon ça va se battre. Je leur dis, à un moment : ‘les gars, ça va !’ ».
La seconde étape a nécessité d’intégrer à la comparaison une dimension que je n’avais pas pleinement anticipée au début de cette recherche. J’ai en effet progressivement remarqué que les registres de l’ethnicité mobilisés par le personnel pénitentiaire n’étaient pas présents de la même manière sur ces terrains. Dans la maison d’arrêt parisienne, à Coudine, où la proportion de personnes étrangères incarcérées est plus importante que sur l’autre terrain, le critère linguistique et la nationalité déclarée par les détenus à leur arrivée en détention sont des dimensions dont tiennent compte les responsables de bâtiment. Elles sont de plus systématiquement mentionnées en commission pluridisciplinaire. Inversement, ces critères sont rarement explicités par les agents dans l’autre maison d’arrêt, qui prêtent davantage attention à l’isolement relationnel ou géographique des détenus, c’est-à-dire qui ces derniers fréquentent en prison, et au dehors, et d’où ils viennent (de quelle commune ou quartier). Un premier écueil consistait à reconduire ou alimenter, dans les questions d’entretien, des discours réifiant autour d’une « origine ». La comparaison, ici de deux sites, a permis de concentrer le regard sur les pratiques et les modes de catégorisation spécifiques à chaque établissement, et ainsi de prendre au sérieux ce que de petites variations nous disent des modalités de la gestion de l’ordre carcéral et de leurs effets sur les groupes visés.
Surveillance, auto-restriction et renseignement pénitentiaire : ajuster la recherche aux périmètres interdits
Au cours de la première phase d’enquête, dans la maison d’arrêt du Sud-est de la France (Touges), l’étude des représentations professionnelles autour des lieux de provenance des détenus a pris une dimension particulière. Pour le personnel pénitentiaire en effet, le fait de pouvoir identifier les quartiers, les villes aux alentours de la prison et les réseaux de criminalité supposés implantés dans ces différents territoires s’est avéré constituer un enjeu important de la surveillance interne de l’établissement. Celui-ci a encouragé, au début des années 2010, la consolidation d’un petit groupe d’agents dédiés au recueil et à la transmission de renseignements en interne (en lien avec la direction interrégionale de l’administration pénitentiaire) et en externe (en lien avec les services territoriaux de police et de gendarmerie), occupant ainsi une place que je n’avais pas anticipée au début de la recherche. Ce sont plus exactement les deux officiers responsables de ce groupe appelé « cellule locale du renseignement pénitentiaire » qui, chacun de leur côté, m’en ont fait part. J’ai donc progressivement fait le choix d’intégrer à mes questions d’entretiens des thématiques liées à cette activité, auprès des agents dont je savais que leur mission y était en partie dédiée : sur quels objectifs et avec quels moyens a-t-elle été développée dans cet établissement ? Sans faire du renseignement pénitentiaire l’objet central de ma thèse, j’ai étendu cette thématique de questions à ma seconde phase d’enquête en région parisienne. Je me suis toutefois aperçue que le renseignement pénitentiaire était beaucoup moins investi dans cet établissement par l’officier référent, faute de temps, de moyens et d’objectifs clairement définis par la direction. Ces questionnements nouveaux intervenus dès les premières semaines de l’enquête m’ont par conséquent incitée à prêter attention aux modalités distinctes de surveillance d’une prison à l’autre. Je voudrais, dans cette dernière section, souligner les conditions particulières dans lesquelles a pris forme cette recherche. Témoin d’activités tenues pour secrètes, ma présence en établissement pénitentiaire a rapidement été conditionnée, à l’instar de celle de Gilles Chantraines et David Scheer dans leur étude sur les quartiers d’évaluation de la radicalisation, par un sentiment de « paranoïa » (Chantraine et Scheer, 2022b : 180). Celui-ci s’est mué pour ma part en une forme d’auto-censure, la question devenant celle de savoir comment faire des pratiques de surveillance un objet d’étude dès lors qu’il se retourne contre soi.
Au cours de son ethnographie dans la prison de Calcutta, en Inde, Mahuya Bandyopadhyay rapporte avoir appris à contourner une partie des règles que lui impose l’administration pénitentiaire. Elle prend ainsi l’habitude de baisser la voix ou de changer de conversation lorsqu’une personne s’approche, de la même façon qu’elle parvient, au fil des jours, à s’extirper de la seule pièce à laquelle elle avait accès (Bandyopadhyay, 2010 : 36-41). Ces pratiques de subversions sont inévitables dans une institution de contraintes, qui plus est dans les grands établissements pénitentiaires surpeuplés (en l’occurrence, dans cette recherche, en région parisienne) où l’administration impose des règles qu’elle n’est pas toujours en mesure d’appliquer.
Alors que dans la maison d’arrêt de Coudine, une limite m’était indiquée dès mon arrivée (ne pas interroger de personnes en attente de jugement), ce n’est pas dans cet établissement que les obstacles ont été les plus gênants. Le déroulement des entretiens avec les prisonniers reflète le fonctionnement imprévisible de cette maison d'arrêt dont j’apprends à tirer parti petit à petit. Aucune salle spécifique pour les entretiens n’est indiquée par l’administration et, contrairement à ce que me demande la direction, la transmission préalable d’une liste de noms aux postes de contrôle des bâtiments ne s’avère d’aucune utilité, ces derniers étant débordés. Comprenant que ces entretiens ne constituaient pas un enjeu de la surveillance, je commence, pour reprendre l’expression de Mandya Bandyopadhyay, à « démystifier » les règles (2010 : 41). Ma présence prolongée en bâtiment me permet de trouver un moyen plus souple de discuter avec les détenus sans en référer à la hiérarchie, tout en m’assurant d’obtenir une pièce relativement isolée. Il me suffit de demander aux chef·fe·s de bâtiment s’il est possible de voir la personne, sur le créneau convenu avec elle, et d’accéder à l’une des salles d’audience du bâtiment. Un procédé qui semble arranger tout le monde puisqu’il allège le travail des gradé·e·s et m’évite la constitution d’une liste soumise au contrôle de l’administration.
Cet ajustement aux limites imposées s’est déroulé tout autrement dans la maison d’arrêt de Touges et s’est trouvé rapidement entremêlé à ma connaissance d’activités liées au renseignement pénitentiaire. Ce constat est important parce qu’il est, d’une part, révélateur du contexte sécuritaire de cet établissement et constitue, d’autre part, le point de départ de restrictions que je me suis imposées au cours de cette phase-ci de l’étude. En premier lieu, l’existence d’une cellule locale du renseignement à laquelle un petit nombre d’agents participaient a, sur la fin de l’enquête, compliqué ma présence en détention auprès des surveillant·es d’étage. A ce sujet, Deborah H. Drake a montré que la création d’une équipe spécifique dédiée à la surveillance des détenus catégorisés « à risques » (« high risk ») dans une prison de haute sécurité en Angleterre, aux méthodes proches de l’investigation policière, avaient renforcé les tensions entre surveillant·es (Drake, 2015 : 256-259). La dimension secrète d’une telle activité renforce la défiance des agents qui en sont exclus vis-à-vis de leurs collègues. Il s’agit d’un sujet que j’ai, dans mon cas, refusé d’aborder avec les surveillant·es, ne sachant pas qui y participait ou en connaissait l’existence. Les quelques échanges inopinés auxquels j’ai assisté entre l’officier responsable de cette équipe et les agents, en l’occurrence une surveillante, ont en revanche provoqué un sentiment d’inconfort au cours du terrain. Sans l’accord de cette surveillante, mais sur décision tacite de sa hiérarchie (qui ne m’a pas demandé de quitter la pièce), son implication m’était dévoilée, requérant implicitement de ma part de taire l’information 9 . C’est, en second lieu, auprès des détenus que ces circonstances m’ont posé difficulté, et en particulier à l’issue d’un entretien avec Malik, incarcéré depuis 5 ans dans l’établissement. Ce dernier (je le comprendrai plus tard) était suivi de près par les officiers de détention en raison de ses liens présumés avec un important réseau de trafic de stupéfiant à l’extérieur de la détention.
Sur ce point, le déclic a eu lieu en mars 2015, quatre semaines environ après mon arrivée dans cette maison d’arrêt. Nous nous croisons une première fois dans un couloir de détention pendant un mouvement. Malik m’interroge alors sur l’objet de ma présence et après un rapide échange, se porte volontaire pour un entretien. Je transmets dans la même semaine son nom et l’un de ses créneaux possibles au bureau de gestion de la détention. Le jour convenu, le matin, une première salle d’audience m’est indiquée. Je m’y rends, mais c’est un autre secteur, au niveau des parloirs, qui apparaît sur la liste du surveillant. Aux parloirs, j’attends encore plusieurs dizaines de minutes. Les deux agents sur place n’ont pas reçu plus d’informations et n’ont pas d’autres moyens de m’aider que de relancer de temps en temps par téléphone leurs collègues en étage. Je finis par renoncer. De retour au bureau de gestion de la détention (appelé « BGD »), le surveillant m’explique que Malik était en activité. On se met d’accord pour déplacer l’entretien en fin d’après-midi. Ce que je remets d’abord sur le compte d’un problème de coordination traduira en fait l’embarras qu’a suscité cet entretien du côté de l’administration pénitentiaire. L’après-midi, le BGD m’indique la salle d’audience du troisième étage réservée aux avocat·e·s avant le déroulement des commissions disciplinaires. En face se situe le bureau d’un des officiers de détention, Patrice.
L’entretien avec Malik a duré plus d’une heure. Il parle longuement des problèmes dans cette maison d’arrêt. Ses récriminations passent du comportement des « petits jeunes », de la vétusté des lieux, à la « corruption » et à la violence de certains membres du personnel de surveillance, commentant sur ce point l’intervention brutale d’un officier au moment de conduire, à terre, un détenu au quartier disciplinaire. Je fais alors le lien avec une plainte au pénal déposée récemment par une personne en raison de violences physiques, qui s’ébruitait en détention à cette période. Malik, de son côté, parle très peu de son parcours, contourne certaines de mes questions. Il se définit comme quelqu’un de « connu » des autres détenus mais aussi du personnel pénitentiaire et rapporte par exemple ses échanges avec une partie des officiers ayant cherché à obtenir des informations sur un réseau de stupéfiant à l’extérieur de détention. Enfin, un détail déclenchera de mon côté une avalanche de doutes pendant l’entretien lorsque ce dernier me parle des mises sur écoute dans le secteur des parloirs familles. Une suspicion en entraînant une autre, je vois que la salle est dotée d’un boitier blanc qui n’est pas relié à la lumière, ni à une quelconque ventilation. Par ailleurs, une petite fenêtre en hauteur est entre-ouverte. Les questions s’enchaînent intérieurement : cette fenêtre donne-t-elle sur un bureau pénitentiaire de l’étage supérieur ? La salle est-dotée d’un système d’écoute ? Bref, est-il possible que la conversation ait été, d’une manière ou d’une autre, écoutée ?
Plusieurs interactions avec le personnel de surveillance m’inciteront quelques jours plus tard à regrouper mes notes pour essayer de retracer les faits à l’origine d’une confusion. La relation que l’un des officiers, Patrice, me réserve dans le prolongement de cet entretien y a largement contribué. Les épisodes s’enchaînent dans ma prise de notes et sont révélateurs du malaise qui s’installe au milieu de ce terrain : un gradé qui me conseille, à l’issue de l’entretien, de m’installer « dans les parloirs familles » ou encore le regard figé de Patrice me demandant si cette entrevue s’est bien passée, etc. Je tente de faire le point sur ces signaux m’indiquant que « quelque chose » changeait : Le lendemain matin [suite à l’entretien avec Malik], Patrice me salue de loin, sans me serrer la main. Je le reverrai plus tard, en fin de matinée, en réunion de service. Cinq gradés sont présents dans le bureau en attendant l’une des directrices. Les échanges sont détendus. Patrice est assis près de l’entrée. Je reste debout. Il m’adresse une première remarque, sur un air faussement déçu : « Ah, Manon ! Ça ne va pas être possible de se voir mardi…Oui, je suis déprimé…» : sa demande de mutation dans un autre établissement a été refusée […] Point déstabilisant : toujours en attendant le début de la réunion, Patrice m’invite à m’asseoir près de lui, et m’indique sur la table son « rapport » : il s’agit de la défense qu’il compte transmettre au tribunal en réponse à une plainte pour violences déposée par un détenu [la personne dont Malik m’a parlé en entretien]. Une discussion entre les gradés s’en suit quelques instants plus tard au sujet de l’anniversaire d’un membre de la direction et d’un éventuel pot commun pour un cadeau, puis dérive sur les dates d’anniversaire. Le lieutenant se tourne vers moi pour me demander ma date de naissance et mon signe astrologique. Étonnée, je souris : « Capricorne, pourquoi ?! » – « Moi scorpion. Et avec les scorpions il faut faire attention. Quand on les cherche, ça pique. » (Journal de terrain, mars 2015)
Cet épisode m’a incitée à modérer la conduite de certains entretiens. Pour ne pas éveiller le soupçon des agents pénitentiaires, j’ai continué à maintenir le système initialement établi avec la direction et le bureau de gestion de la détention qui relayait aux surveillant·e·s d’étage l’autorisation d’accès à une salle d’entretien. Il m’a fallu cependant plusieurs jours avant de reprendre contact avec des détenus, ce qui a limité le nombre d’entretien avec eux, tout en maintenant mon attention sur les éventuelles remarques de la part des surveillant·e·s précédant ces rencontres. Ma connaissance d’une partie du travail des officiers investis dans le renseignement pénitentiaire, de même que le doute portant sur la mise sous écoute de certaines salles, a contraint ma façon de mener des entretiens auprès des détenus. J’ai par la suite évité la relance de propos que j’estimais sensibles, comme les descriptions critiques des conditions de détention ou les remarques sur l’implication de certain·es surveillant·es dans les trafics en détention, quitte à réorienter parfois un peu brusquement la discussion. L’enjeu premier était que cet échange ne se retourne pas contre eux à mon corps défendant. J’ai de la même façon pris le parti de ne pas solliciter les détenus dont les noms revenaient régulièrement dans les discussions des gradé·es. Ce fut le cas notamment à mon retour dans ce même établissement en 2016. Un détenu récemment incarcéré m’a interpellée alors que nous nous croisions, escorté dans le couloir du quartier arrivants. Il m’a alors indiqué être intéressé pour un échange dans le cadre d’un entretien. Malgré l’intérêt exprimé, j’ai après coup renoncé à cette proposition. Son nom est en effet revenu à plusieurs reprises dans les échanges entre les gradés, notamment ceux en poste sur une mission de renseignement, me laissant penser que sa présence dans l’établissement interpellait plus particulièrement le renseignement.
Les craintes qui me préoccupent au cours de cette étude – les écoutes, les avertissements déguisés de certains officiers – sont sans doute amplifiées. C’est parce qu’il est probable que cette impression soit surestimée (s’agissant d’une étudiante présente ponctuellement, sur une durée limitée) que la question prend rétrospectivement son sens. En intégrant une dimension nouvelle à mon objet, portant sur la manière dont les agents du renseignement pénitentiaire intègrent, dans cet établissement, la surveillance des réseaux de délinquance implantés à l’extérieur de la maison d’arrêt, j’en suis ressortie avec le sentiment de mener une recherche sous surveillance. Cette crainte a pourtant joué différemment selon les établissements. Elle provient en grande partie de mes échanges avec le personnel pénitentiaire dans la maison d’arrêt de Touges. Cette dimension se relâche dans la maison d’arrêt de Coudine, où l’épreuve des regards et des tests provient davantage des prisonniers, inquiets, pour une partie d’entre eux, de la présence d’une personne que personne ne connaît.
Conclusion
Effectuer une recherche dans ces lieux de privation de liberté et de restriction nécessite de la part des chercheur·ses des ajustements constants dans la manière de cadrer son sujet de recherche et de maintenir les contacts une fois sur place. La démarche de type ethnographique en prison présente des spécificités propres aux contextes sécuritaires, dans la mesure où elle place les chercheurs et chercheuses sous une surveillance constante, dont la caractéristique centrale tient précisément à ce qui échappe au dispositif de recherche : l’imprévisibilité des regards, le sentiment de mise à l’épreuve permanente, l’incertitude d’un contact ou d’un accès susceptible de se défaire aussitôt établi. Cet article s’est ainsi arrêté sur trois étapes de la recherche. En revenant sur les circonstances d’entrée en établissements pénitentiaires, il montre que les verrous, a priori concentrés au niveau central, se situent surtout au niveau du personnel d’encadrement en poste en détention. Même si l’existence d’un protocole centralisé de présentation de la recherche facilite les premières démarches avec l’administration pénitentiaire, elle tend à alourdir les conditions d’accès aux terrains et à brouiller la compréhension que le chercheur ou la chercheuse peut avoir des étapes de négociation.
La recherche sur ce terrain difficile d’accès et fortement contrôlé soulève ensuite des enjeux méthodologiques particuliers, aussi bien dans les rapports entre enquêteur·trices et enquêté·es qu’en termes de positionnement de soi et de la recherche. Celle-ci confronte les chercheurs et chercheuses à des récits de vie en détention difficiles, parfois traumatisante, et à des heurts sociaux et familiaux qui rythment les parcours individuels des personnes rencontrées et rendent ces expériences de recherche intense sur plan émotionnel (Jewkes, 2014 ; Rhodes et al., 2019). Les témoignages de violences verbales et physiques de la part de surveillant·e·s qu’évoquent certains détenus y contribuent. C’est aussi un fonctionnement en vase clos (Rostaing, 2017) qui requiert une adaptabilité constante face à des contraintes inhabituelles, sinon peu fréquentes sur d’autres terrains. L’absence de lieu de repli peut notamment devenir pesante. Le choix de ne pas solliciter l’accès à un bureau dans les bâtiments administratifs (de toute façon saturés) ou de se restaurer à l’extérieur des salles de pause aménagés pour le personnel, ce qui était mon cas, a un coût sur le long terme. Pensé pour éviter les confusions de statut déjà forte en détention, ce choix a restreint les espaces de réconfort et sociabilité sur le terrain. Dans ces circonstances, la quête d’un juste entre-deux dans le positionnement de la recherche peut s’avérer illusoire. Ne pas prendre part à certains échanges ou se tenir à distance d’une situation tendue a été pour ma part le levier qui m’a semblé le plus sûr pour éviter « l’encliquage », au prix toutefois d’un isolement qui peut limiter la durée de l’enquête. Le fait de séquencer les périodes de présence sur l’un des terrains (3 mois sur place en 2015 puis 1 mois en 2016), s’il a un coût (effritement des contacts, sollicitation d’une nouvelle autorisation), peut néanmoins constituer une ressource. Ces limites tiennent également aux circonstances particulières d’un travail de thèse, individuel, et conduit par une femme dans un environnement où les codes diffèrent pour une large part de son milieu habituel et où l’entre-soi masculin est important. Les recherches menées en binôme mixte en prison (Bessin et Lechien, 2014) comme en terrain policier (Darley et Gauthier, 2014) ont sur ce point souligné la façon dont les normes de genre orientent l’accueil et l’accès différenciés des chercheur·ses.
Enfin, cet article rend compte de questionnements nouveaux qui ont émergé pendant l’enquête, que j’ai cherchés à intégrer dans une démarche inductive et comparative. Dans cette perspective, il me semble important de souligner que le sentiment d’enquêter sous contrôle prend des formes variables d’une maison d’arrêt à l’autre, et que cette impression renseigne sur le poids sécuritaire des prisons que l’on franchit. Les suspicions et les tests m’ont paru plus intenses du côté des détenus de la maison d’arrêt de Coudine, avec un contexte post-attentat marquant les discours, tandis que les déstabilisations ont été plus importants du côté de certains membres du personnel pénitentiaire à Touges. Les obstacles restitués dans cet article ont ainsi mis en évidence les formes d’auto-censure que peut générer l’ouverture ambivalente de l’institution aux recherches empiriques. Pour ma part, l’administration pénitentiaire m’autorise à suivre le travail quotidien en détention. Je peux prendre des notes, prolonger (sauf une fois) mes demandes d’autorisation, accompagner les agents en coursives, écouter les échanges sans nécessairement y prendre part, assister aux instances pluridisciplinaires. Autrement dit, très peu de restrictions sont définies au moment d’entrer dans les établissements pénitentiaires, et quand elles le sont, comme au stade des entretiens, elles ne sont pas (ou rarement) suivies d’effets. L’ouverture des établissements pénitentiaires aux chercheurs et chercheuses a bien sûr des bornes, temporelles comme matérielles, mais les lignes à ne pas franchir restent très souvent insidieuses. En témoigne le déroulement ultérieur du terrain dans la maison d’arrêt de Touges où, contrairement à ce que je pensais, le cours ordinaire des choses a repris. Le malaise qui a suivi l’entretien relaté plus haut n’a donné lieu à aucune restriction explicite, et des entretiens complémentaires avec le personnel pénitentiaire ont pu avoir lieu. Des séquences déstabilisantes comme celles-ci peuvent néanmoins conduire à intégrer des restrictions que l’on s’impose à soi-même. Ces mécanismes renseignent plus largement sur les dynamiques du contrôle en prison qui, à l’image de l’implantation de « cellules locales » du renseignement pénitentiaire, se resserrent sur des espaces retreints et des marges de manœuvres importantes aux mains de quelques officiers de détention.
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteure déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
L’auteure n’a bénéficié d’aucun soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à ses droits d’auteur et/ou à la publication de cet article.
Remerciements
Outre les évaluateur·trices anonymes de cet article, je tiens à remercier Sophie Duchesne et Camille Hamidi pour leurs encouragements, leurs relectures attentives et leurs conseils. Un merci tout particulier à Camille Hamidi pour m’avoir invitée à présenter une première version de ce texte dans un cours de méthodes qualitatives, ainsi qu’aux étudiant·es de Licence 3 de science politique de l’université Lyon 2 pour leurs remarques et questions constructives lors de cette rencontre.
