Abstract
Résumé
Objectif
Il existe peu d'outils capables de mesurer le rétablissement des individus présentant des troubles mentaux en tenant compte des différentes dimensions du rétablissement. Cependant, le rétablissement englobe plusieurs objectifs au niveau de l'autonomie, des relations interpersonnelles positives, de la santé mentale et physique, de l'acceptation de soi, du domaine professionnel, ainsi que de la conception d'un projet de vie. Une équipe d'intervenants et de chercheurs provenant de quatre pays (Canada, Belgique, France et Suisse) a adapté l'outil CASIG dans le but de mesurer de façon plus précise ces différents aspects du rétablissement personnel. Cette étude a pour but de valider la version révisée de la CASIG (CASIG-rev) en français.
Méthode
Un total de 272 individus ont été recrutés en ligne pour répondre à la CASIG-rev, ainsi qu'à la mesure du bien-être de Ryff, la Recovery Assessment Scale, et le WHODAS. Un sous-groupe a répondu de nouveau à la CASIG-rev après un mois (pour la stabilité temporelle), puis à six mois (pour la sensibilité au changement).
Résultats
L'analyse factorielle confirmatoire suggère un modèle à cinq facteurs, très similaire au modèle initial proposé. La validité de convergence a été démontrée entre les sous-échelles des outils mesurant des concepts similaires, et la fidélité test-retest a été prouvée pour la majorité des échelles. La version révisée de la CASIG semble également sensible aux changements cliniques ou de rétablissement, notamment au niveau du projet de vie.
Conclusion
Cette étude appuie l'utilisation de la CASIG-rev en français pour mesurer le rétablissement des personnes souffrant de troubles psychiques, ainsi que pour soutenir les intervenants dans l'évaluation de leurs programmes et interventions. Les limites de l'étude ainsi que la pertinence de cet outil sont aussi présentées. Une validation anglaise de l’outil est en cours.
Introduction
Le modèle du rétablissement personnel surpasse aujourd’hui le modèle strictement bio-médical en tant que philosophie pour guider les soins en santé mentale. Le rétablissement renvoie à une certaine acceptation par la personne du trouble mental (ou psychique a ) qui l’affecte, à l’espoir pour son futur et à une redéfinition de soi. 1 Les projets de vie sont mis en avant plan, tels que l’accès à l’emploi, au logement, à la participation citoyenne, ou l’objectif de vivre des relations amoureuses. Le modèle de Ryff 2 décrit un parallèle entre le rétablissement et le bien-être selon six dimensions : l’autonomie, les relations sociales positives, l’acceptation de soi, la croissance personnelle, la maitrise de soi et de son environnement, et le sens donné à sa vie. Ces dimensions sont aussi reconnues par les personnes comme essentielles à leur rétablissement.
Bien que cette approche du rétablissement soit largement reconnue dans le cadre de la psychiatrie moderne, de nombreux cliniciens et intervenants se retrouvent dans l’impasse lorsqu’il s’agit de mesurer les besoins et les forces des personnes suivies en psychiatrie dans le but de soutenir leurs besoins et leurs projet de vie. À ce jour, les outils évaluant le rétablissement en santé mentale portent sur des concepts assez généraux, comme la perception de ne pas vivre sous le joug de son trouble, ou le fait d’avoir ou non des objectifs et buts dans sa vie (p.ex., L’échelle d’évaluation du rétablissement - Recovery Assessment Scale (RAS), 3 ou le Stages of Recovery Instrument (STORI) 4 ). D’autres outils portant sur le rétablissement visent plutôt le sentiment d’agentivité, la spiritualité ou encore la capacité à surmonter des obstacles (p. ex., le Mental Health Recovery Measure 5 ). L’échelle d’auto-évaluation du rétablissement (Recovery Self-Assessment Scale 6 ) s’intéresse davantage à l’évaluation d’un service, à savoir si celui-ci intègre les notions du rétablissement, mais elle ne permet pas de mesurer spécifiquement les besoins, les forces ou les projets de vie des personnes. Dans l’ensemble, ces outils permettent de déterminer comment une personne vit son rétablissement, ou si un service semble ou non prôner la philosophie du rétablissement, mais aucun n’offre une identification claire des buts et des besoins spécifiques d’une personne dans le cadre de son rétablissement. En effet des données probantes mettent en évidence que l'identification et le suivi d'objectifs précis favorise leur réalisation. 7 Sans un outil précis, il est donc difficile pour les intervenants d’offrir des interventions exhaustives et pointues qui permettent d’accompagner chaque individu dans son parcours personnel de rétablissement et ce, tout en respectant ses besoins et ses objectifs de vie. Nonobstant cette réalité, plusieurs interventions et programmes reposant sur des données probantes existent (voir 8 ). Toutefois, pour l’heure, peu d’outils sont disponibles aux intervenants dans le domaine de la réhabilitation ou de la réadaptation psychiatrique en vue d’accompagner les personnes en processus de rétablissement. Ainsi, il s’avère ardu pour ces intervenants d’arrimer les besoins et buts du rétablissement des usagers à des interventions dont l’efficacité est reconnue, et d’évaluer l’impact de leurs interventions.
La Client Assessment of Strengths, Interests and Goals (CASIG 9 ) a été conçu pour mesurer les buts, forces et obstacles liés à différentes sphères de la vie d’une personne afin de lui offrir le soutien nécessaire ou les services requis. La CASIG a été validée en français en 2004, 10 et mesure les buts à moyen terme (dans l’année qui vient) selon plusieurs domaines (voir Tableau 1). Bien que la CASIG soit toujours utilisée dans plusieurs milieux francophones (p.ex., Belgique, France, Suisse ou le Québec) les avancées scientifiques qui concernent le rétablissement et les cibles d’intervention basées sur des données probantes font en sorte qu’une mise à jour des domaines investigués est nécessaire.
Liste des dimensions et échelles de la CASIG et de la CASIG-rev.
L’objectif de la présente étude est de développer et de valider, à travers la francophonie, une version révisée de la CASIG (nommée CASIG-rev), afin de mieux cibler et mesurer les buts, les besoins et les forces en contexte de soins, en lien avec le rétablissement chez des personnes avec un trouble psychiatrique. Plus particulièrement, la présente étude vise à : 1) modifier les échelles et items de la CASIG afin de les faire correspondre à la réalité actuelle et ; 2) déterminer les propriétés psychométriques de la CASIG-rev, notamment la validité de construit, la cohérence interne des échelles, la fidélité test-retest, la validité de convergence et la sensibilité au changement de l’outil. 11
Méthode
Modifications et Développement de la CASIG-rev
Une équipe de chercheurs et d’intervenants de la Belgique, de la France, de la Suisse, et du Québec, familiers avec l’utilisation de la CASIG, 10 a été mise sur pied (T.L., S.R., I.H., Y.K., A.L., M.C.). Dans un premier temps, nous avons choisi de réviser l’ordre des échelles pour permettre une meilleure correspondance aux dimensions du bien-être définies dans le modèle de Ryff. 12 Nous avons aussi juxtaposé chaque question ouverte portant sur un but dans la prochaine année aux échelles mesurant les habiletés ou obstacles liés à ce même but pour ainsi faciliter le choix des interventions ou programmes. Autrement dit, chaque question de but à long-terme (prochaine année) est suivie par une question sur les forces ou qualités que la personne possède pour atteindre ce même but, une sur les obstacles ou défis qu’elle pense rencontrer ainsi qu’une autre sur la première étape à suivre pour y arriver. Chacune des échelles d’habiletés et d’obstacles est suivie d’une nouvelle question demandant à la personne si elle souhaite poursuire le but de s’améliorer dans ce domaine (oui/non), et ensuite dans quelle mesure elle pense avoir besoin d’aide dans ce même domaine (pas du tout-un peu-assez-beaucoup).
Certaines échelles, considérées comme trop paternalistes ou épousant seulement le modèle médical, ont été modifiées ou supprimées. Par exemple, une échelle portait sur les comportements négatifs dans la communauté et mesurait si la personne avait été colérique, avait enfreint la loi ou fumé au lit. D’autres échelles ont dû être ajoutées pour mesurer le sens donné à sa vie, la perception de soi (l’estime de soi, l’autostigmatisation), les différents types de relations interpersonnelles (familiale, amoureuse, amitiés, voisinage), ou encore les dimensions de la santé qui peuvent affecter le rétablissement (le sommeil, l’exercice physique, etc.). De plus, la consultation d’équipes cliniques et de pairs-aidants nous a amené à retirer les échelles qui étaient trop générales (par ex., la qualité de vie ou du traitement) ou jugées stigmatisantes (par ex., si la personne prend sa médication comme prescrite). Pour chaque nouvelle échelle, la même procédure que pour la version originale de la CASIG 9 a été suivie : les items étaient générés en s’inspirant d’outils validés et reconnus dans le domaine visé, en ciblant les items les plus centraux et en modifiant la formulation en question dichotomique (oui/non) pour les comportements effectués dans les 3 derniers mois ou dans la dernière semaine. Une attention particulière a été portée aux choix des mots, avec des synonymes parfois suggérés, afin que l’outil puisse être utilisé et compris à travers plusieurs pays francophones. Par la suite, une version préliminaire a été partagée à plusieurs équipes d’intervenants (près de 40 intervenants; incluant des pairs-aidants du Québec) œuvrant dans le rétablissement des personnes avec un trouble psychiatrique reconnu dans les quatre nations francophones citées au-dessus. Les commentaires recueillis ont été discutés et intégrés lors des discussions mensuelles. La version finale est disponible en annexe (et en ligne, https://forms.gle/CWzmgPx7HmT62nAu6). Il est à noter que la CASIG-rev est d’abord et avant tout un outil clinique. Il aide les personnes recevant des services de réhabilitation (ou réadaptation) et un suivi psychiatrique à mieux cerner leurs besoins, forces, intérêts et buts et ainsi permet aux intervenants de mieux les accompagner. Quoique l’outil ait été initialement validé auprès d’adultes, il présente aussi un intérêt clinique pour les services offerts auprès de jeunes de 14 ans et plus. En effet, l’outil est conçu afin que seules les échelles jugées pertinentes par le participant soient cotées. Le Tableau 1 illustre les domaines et échelles de la CASIG et celles de la CASIG-rev, ainsi que l’ordre de présentation des échelles (Tableau 1).
Considérations éthiques et Recrutement
L’approbation éthique et de recherche a été obtenue via le CIUSSS de l’Est de l’île de Montréal, avec la mention internationale pour une étude entièrement conduite en ligne, via Google Forms. Les chercheurs et intervenants membres de l’équipe avaient chacun comme mandat de favoriser le recrutement, via des contacts professionnels avec des cliniques locales ou des organismes communautaires.
Participants
Les critères d’inclusions étaient : 1) être âgé de 14 à 65 ans; 2) avoir un trouble psychiatrique persistant (p. ex., trouble psychotique, trouble bipolaire, dépression majeure); 3) être apte à consentir à l’étude; 4) comprendre le français écrit pour pouvoir remplir les questionnaires en ligne (voir le Tableau 2 pour le descriptif sociodémographique et diagnostic).
Données sociodémographiques et diagnostiques (N = 272).
Procédure
Les participants souhaitant participer ont été dirigés vers la plateforme Google forms pour répondre aux questionnaires de l’étude. Ils étaient d’abord invités à répondre à quelques questions afin de déterminer s’ils répondaient aux critères d’inclusion, avant de lire le formulaire de consentement. S’ils consentaient à participer, ils accédaient aux questionnaires de l’étude décrits plus loin (voir Mesures). Les données recueillies étaient vérifiées par la coordonnatrice de l’étude pour vérifier le respect des critères d’inclusion. Sur les 272, un sous-échantillon de 29 personnes a été recontacté pour assurer la fidélité test-retest (suivi 1 mois) du CASIG-rev et 24 autres personnes pour tester la sensibilité au changement (suivi 6 mois). Pour compenser leur participation, un tirage était offert (un iPad) pour les personnes acceptant de laisser leur adresse e-mail (courriel).
Mesures
La CASIG-rev est trop similaire à la CASIG originale pour permettre aux participants de remplir les deux versions du même outil (effet de redondance). Nous avons choisi de vérifier la validité convergente de la CASIG-rev en mesurant des concepts propres au rétablissement, au bien-être, et au fonctionnement et ce, avec les outils décrits plus bas. Nous avons priorisés des outils validés brefs afin de minimiser les données manquantes liées à une évaluation trop longue.
CASIG-rev
La CASIG-rev est un outil couvrant les dimensions de Ryff, comprenant huit domaines (questions ouvertes sur les buts de la personne), et un total de 27 échelles dont 127 items (d’habiletés ou obstacles) de nature dichotomique. L’outil est auto-rapporté mais peut être rempli avec l’aide d’un proche ou d’un intervenant (voir annexe). Le questionnaire prend en moyenne 45 min à répondre. Il peut toutefois être complété par section ou domaine, en partie seulement, et en respectant le rythme de la personne.
Rétablissement
Le rétablissement a aussi été mesuré grâce à la version française de l’échelle d’évaluation du rétablissement (RAS3,13), une échelle qui consiste en 5 dimensions mesurant le rétablissement selon la perspective du répondant. Les omégas de MacDonald sont très satisfaisants, oscillants entre 0,79 et 0,90.
Bien-être
L’échelle de Bien-être psychologique de Ryff - version brève2,14 a été utilisée. Cet outil comprend 18 items dont 3 par dimension, avec une échelle de Likert en 6 points (1 = désaccord à 6 = accord). Les analyses de cohérence interne pour notre échantillon montrent des scores acceptables sauf pour l’échelle maitrise de son environnement (un item problématique a dû être enlevé (σ= 0,59)). Les scores de cohérence interne des autres dimensions varient ainsi de Ω= 0,64 à 0,77.
Fonctionnement
La version brève du WHODAS – World Health Organization Disability Assessment Scale 15 – a été utilisé pour mesurer certains aspects du fonctionnement quotidien de l’individu. Cet outil créé par l’OMS comprend 12 items. Les propriétés psychométriques ont été démontrées auprès de plusieurs populations issues de divers pays. Dans notre échantillon, la cohérence interne (score unique/global) est de Ω= 0,85.
Analyses
Pour évaluer la validité du CASIG-rev, nous avons suivi les recommandations pour la validation d’outils en suivant les étapes suivantes, 11 d’abord les analyses factorielles confirmatoires (validité de construit) et les analyses de cohérence interne, suivies par la fidélité test-retest et enfin les analyses de validité de convergence et de sensibilité au changement. A titre indicatif, les analyses factorielles confirmatoires (AFC) ont été effectuées à l’aide du logiciel EQS, 16 alors que les autres analyses (par ex., les corrélations) ont été réalisées à l’aide du progiciel IBM SPSS Statistics version 28.0.1.
Résultats
Analyses factorielles confirmatoires
L’AFC suivant les six dimensions de Ryff n’offrait pas d’indices satisfaisants. Toutefois, en tenant compte de cinq dimensions conceptuelles nous retrouvons des indices satisfaisants : 1) Santé mentale/ santé physique, 2) Relations sociales positives, 3) Autonomie, 4) Sens donné à la vie et 5) Croissance professionnelle. Chacune de ces dimensions conceptuelles compte entre 2 et 5 échelles de l’outil CASIG-rev. Dans l’objectif de contrecarrer l’éventuelle violation de la normalité des données de l’échantillon, nous avons utilisé la méthode de vraisemblance maximale 16 avec dans un premier temps une AFC sans corrélation entre les dimensions conceptuelles et ensuite avec toutes les 5 dimensions corrélées. Les tests de Wald et du multiplicateur de Lagrange (Lagrangian Multiplier 17 ) ont été utilisés en vue d’améliorer les indices d’ajustement, au besoin. Les items avec les plus faibles saturations à leur facteur respectif ont été retirés un à un du questionnaire jusqu’à ce que tous les indices d’ajustement soient optimisés. 11 Le Tableau 3 présente les résultats des AFC réalisées. Pour le premier modèle (AFC), on constate que le ratio χ2/dl est inférieur à 2 et le RMSEA inférieur à 0,08, respectant les normes à suivre pour ces coefficients. Pour ce qui est du NNFI (non-normed fit indexes) et les indices CFI, ces coefficients atteignent le niveau acceptable de 0,90. 18 Les tests de Wald et du multiplicateur de Lagrange nous indiquent que le modèle pourrait être ajusté si on introduit des corrélations entre les cinq dimensions conceptuelles. Après avoir ajouté ces corrélations, les indices de l’AFC tous confondus révèlent un meilleur ajustement du modèle. Les AFC montrent que les corrélations varient de 0,30 à 0,56 dont les plus élevées sont entre les dimensions Relations sociales positives et Sens donné à la vie (r = 0,56, p < .01) ainsi que Relations sociales et Croissance professionnelle (r = 0,55; p < 0.01) (Tableau 3).
Résultats de L’analyse Factorielle Confirmatoire (AFC).
Fidelité test-retest
Tel qu’attendu, toutes les échelles de la CASIG-rev étaient corrélées avec les scores des mêmes échelles recueillis un mois plus tard, (r = 0,32 à r = 0,84; p < 0,05 à p < 0,001). Des test-t ont permis aussi de confirmer la stabilité temporelle pour les plupart des échelles. Nous retrouvons toutefois des changements à p < 0,05 sur les échelles ‘relations amoureuses’, ‘transport’, ‘autocompassion’, ‘aspects cognitifs’ et ‘projet de vie’.
Validité de convergence
Le Tableau 4 montre les corrélations bivariées significatives des sous-échelles de la CASIG-rev et des échelles ou sous-échelles RAS, bien-être de Ryff, et WHODAS (Tableau 4).
Corrélations bivariées de Pearson entre la CASIG-rev, le RAS, la mesure de Bien-Être, et le WHODAS.
*p < 0,05; ** p < 0,01; *** p < 0,001.
Tel que l’on peut observer, les échelles mesurant des concepts similaires sont fortement corrélées, et ce, pour chacun des trois outils utilisés en lien avec la CASIG-rev. À noter, les échelles sur la santé mentale, la cognition, le sommeil et la motivation/l’émotion sont inversées : plus un score est élevé, plus la personne perçoit des difficultés.
Sensibilité au changement
Un sous-échantillon de 24 personnes suivies par un service de psychiatrie adulte a été recontacté à six mois de suivi. Les test-t révèlent des améliorations significatives sur les échelles; amitiés (t (23) = 3,00, p < 0.01), hygiène personnelle (t (23) = -1,72, p < 0,05) et activités récréatives (t (23) = -2,28, p < 0,05). En surcroit, nous avons vérifié de manière plus spécifique l’impact d’un programme de réhabilitation socioprofessionnelle sur l’échelle ‘projet de vie’ auprès des participants de ce service. Nous retrouvons ici aussi une amélioration significative du score à l’échelle ‘projet de vie’ (t (8) = 2,80, p < 0,01).
Discussion
Les analyses à visée psychométrique de la CASIG-rev soutiennent la validité et la fidélité de l’instrument. L’analyse factorielle confirmatoire (AFC) confirme dans l’essentiel les dimensions a priori de l’outil. Nous retrouvons cinq grandes dimensions du rétablissement personnel, plutôt que les six du modèle du bien être psychologique de Ryff, car l’acceptation de soi (incluant l’estime de soi) n’est pas ressortie comme une dimension à part, mais plutôt comme liée aux relations sociales positives. Nous constatons que les relations sociales sont essentielles pour notre échantillon, car elles sont aussi liées au projet de vie et à la sphère socioprofessionnelle dans l’AFC. L’estime de soi est définie comme ayant une composante personnelle et une composante sociale, où l’autoévaluation de la personne dépend en partie de la rétroaction de son réseau. 19 Sachant que les personnes avec des troubles mentaux vivent souvent de la solitude et de l’exclusion sociale, 20 l’influence importante des relations sociales n’est pas étonnante.
Notons que certaines échelles n’ont pas été incluses dans l’AFC (N = 10). L’échelle de spiritualité / religion n’a pas été validée de nouveau dans le contexte de cette étude mais a été rajoutée a posteriori. D’autres échelles étaient répondues par un échantillon trop petit (par ex., le désir de parentalité, ou le voisinage), ou se retrouvaient sur plusieurs dimensions (par ex., relation familiale). Ce dernier résultat n’est pas étonnant puisque les familles sont souvent des proches aidants très impliqués dans plusieurs sphères du rétablissement des personnes avec un trouble mental. 21 De plus, l’AFC suggère une intercorrélation des échelles entre les différentes dimensions. Cette intercorrélation n’est pas non plus étonnante car le rétablissement est un concept unique qui se décline en plusieurs domaines selon la personne concernée. 1 Malgré que ces échelles n’aient pas été formellement validées ici, elles ont été vérifiées au niveau de la validité apparente auprès d’experts de la clinique, de la recherche, et de l’expérience vécue (pair-aidant). Nous considérons qu’elles demeurent pertinentes et recommandons l’utilisation de toutes les échelles de la CASIG-rev.
La validité de convergence est aussi démontrée. Pour l’échelle RAS, par exemple, les items portant sur le fait de ne pas se sentir contrôlé par ses symptômes ou sa maladie sont fortement et négativement corrélés aux échelles de la CASIG-rev mesurant la santé mentale, ainsi que les symptômes négatifs (motivation et émotion) et les plaintes cognitives. Toutes les échelles du RAS sont corrélées au projet de vie et raison d’être – ce qui est attendu d’une échelle générale portant sur le rétablissement. En ce qui concerne l’outil sur le bien-être de Ryff, il semble étonnant au premier abord de ne pas retrouver plus de liens entre les échelles liées à l’autonomie des deux mesures. Toutefois, les items de l’échelle de Ryff portent sur la pensée autonome et non-influencée par les autres, alors que l’échelle de la CASIG-rev porte sur l’autonomie dans le sens d’être apte à vivre de manière autonome. L’échelle ‘maitrise’ touche plus aux responsabilités de la vie et la capacité à surmonter les obstacles, ce qui explique les corrélations avec les échelles d’habiletés de vie autonome de la CASIG-rev. L’échelle sur les relations est, comme attendu, corrélée avec celles qui portent sur les amitiés, l’amour, les interactions sociales et la citoyenneté et enfin, l’échelle acceptation avec l’estime de soi et l’autocompassion. En outre, l’échelle WHODAS, qui est une mesure très générale de déficits, se retrouve positivement corrélée avec les échelles de problèmes ou déficits (p.ex., symptômes), et négativement avec les échelles d’habiletés ou de relations positives. Ces trois mesures en lien avec la CASIG-rev permettent de confirmer la validité de convergence de l’outil.
À propos de la fidélité test-retest, nous constatons une stabilité temporelle à un mois pour la plupart des échelles, avec de fortes corrélations entre les deux temps de mesure et l’absence de changements de moyenne au test-retest. Toutefois, le test-retest aurait bénéficié d’un délai de deux semaines et non d’un mois, car certains changements cliniques ont été décelés. Il est aussi possible que le fait de poser certaines questions, notamment sur le projet de vie ou les relations amoureuses, ait pu enclencher un processus de réflexion qui aurait entraîné des changements de comportements, ou de perceptions.
Ensuite, la sensibilité au changement a été observée auprès de participants recevant un suivi clinique et de réhabilitation/réadaptation sur les échelles amitiés, hygiène personnelle, et activités récréatives. L’analyse plus précise des résultats d’un sous-échantillon provenant d’un programme offrant des services pro-rétablissement a permis de confirmer que l’outil est sensible au changement. Puisque la CASIG-rev a été conçue pour évaluer l’évolution du rétablissement de la personne, il est primordial qu’elle détecte des changements de comportements ou de perceptions dans le temps.
En somme, nous avons montré les qualités psychométriques satisfaisantes de la CASIG-rev, notamment en évaluant sa validité de construit et de convergence, ainsi que sa fidélité temporelle et sensibilité au changement. La CASIG-rev mérite d’être utilisée pour offrir un aperçu complet des objectifs, buts, forces et obstacles liés aux différents domaines du bien-être et du rétablissement. Certes, cette étude comprend certaines limites. L’échantillon n’était pas suffisamment grand pour comparer les modèles statistiques entre les pays, ou encore pour valider les échelles à plus faible taux de réponse. Nous avons aussi seulement validé l’outil en français dans le cadre de cette étude et n’avons pas inclus les pays francophones du continent africain. Il serait d’ailleurs pertinent de vérifier la validité de l’outil pour l’accompagnement du rétablissement des personnes francophones issues de pays non-occidentaux. De plus, une analyse d’implémentation de l’outil auprès des équipes offrant des services permettrait de vérifier la réceptivité des intervenants et professionnels face à l’utilisation d’un tel outil. Les équipes préfèrent souvent des mesures brèves alors que la CASIG-rev, étant exhaustive, peut être chronophage à remplir si la personne a besoin de soutien pour répondre aux questions. Malgré tout, la CASIG-rev demeure plus brève à administrer que plusieurs outils cliniques portant sur les symptômes, les déficits cognitifs, ou qui ne ciblent pas le rétablissement. De surcroit, la CASIG-rev permet d’améliorer l’alliance entre la personne et son intervenant, grâce aux discussions sur les buts et projets de vie qui sont centraux chez la personne. Inclure les parents et proches aidants dans la discussion pourrait aussi améliorer l’accompagnement du rétablissement de la personne. Une validation anglophone et hispanophone sont prévues pour rendre disponible la CASIG-rev à plus grande échelle.
Remerciements : Nous aimerions remercier les participants à l’étude, ainsi que les cliniciens : Joanie Fouquereau-Blais, Magali Dufour, et la SQS pour leur soutien au recrutement des participants. Un grand merci à Julien Dubreucq, Philippe Huguelet et à Luc Vigneault pour leurs suggestions et commentaires précieux.
Footnotes
Déclaration de liens d’intérêts
Les auteurs déclarent aucun lien d’intérêt relatif à cette étude.
Financement
Cette étude a été effectuée sans subvention externe.
Notes
Matériel supplémentaire
Du matériel supplémentaire pour cet article est disponible en ligne.
