Abstract

Il s’agit d’un livre sur l’histoire de la désinstitutionnalisation ou de sa première composante, la sortie de l’hôpital-asile ou déshopitalisation (mot peu utilisé mais qui signifie dans ce contexte la fin d’une hospitalisation prolongée en psychiatrie), dans l’espace francophone dont le Québec, la Belgique et la France. Il est aussi fait une place particulière à l’Ontario, non seulement en citant l’expérience de déshopitalisation à l’hôpital Montfort et cela à partir de l’étude des notes infirmières mais aussi au niveau de l’évolution des lits d’hospitalisation psychiatrique dans le nord-est ontarien, où réside une population francophone assez nombreuse.
Ce livre de 235 pages se compose de quatre parties: 1) la remise en question de l’Asile avec un grand A et de son modèle, 2) les acteurs de la déhospitalisation 3) les mirages de la déshopitalisation psychiatrique, 4) Les devenirs et contre coups de la désinstitutionnalisation.
Dans la première partie, il est fait mention de l’expérience séculaire et bien connue de la ville de Gheel, en Belgique, dont les habitants hébergeaient à des fins thérapeutiques et de réadaptation des malades mentaux depuis le moyen âge. Il me semble très bon de partir de Gheel puisque cette expérience représente au fond la première et la plus vieille expérience de traitement dans la communauté, hors les murs de l’asile. Les auteurs mentionnent aussi l’expérience des colonies familiales de Dun sur Auron et d’Ainay le Château, situées dans le centre de la France. Ces ‘colonies’ ont permis de désengorger les asiles surpeuplés de la région parisienne, à la fin du XIXème siècle et ont été possible grâce à des psychiatres progressistes. Comme il est expliqué dans ce livre, les deux guerres qui ont ravagé la France ont malgré tout permis de progresser sur la question de la diminution des hospitalisations interminables et de diminuer, de façon forcée et expéditive, le nombre de patients dans les asiles vu l’affluence de patients-soldats traumatisés par les combats amenant à un manque de places hospitalières en 1914-18 et à cause de famines effroyables dans les ‘asiles d’aliénés’ en 1939-45.
La deuxième partie du livre fait une large place à la désinstitutionalisation au Québec, avec la commission Bédard et avec l’apport de Charles Roberts, psychiatre surintendant du Verdun Protestant Hospital, l’actuel Institut Douglas. Il s’ensuit un article intéressant de Harrison et Thifault sur l’importance du rôle des infirmières psychiatriques souvent oubliées dans ce processus de déshospitalisation; elles citent des notes d’observation infirmière quant au comportement et au parcours psychiatrique de deux patientes hospitalisées en psychiatrie à l’hôpital Montfort, oscillant entre retours précoces à la maison et hospitalisations courtes en hôpital général.
La troisième partie fait état des avancées et des reculs, voire des soubresauts ou des ‘mirages’ de la déshospitalisation ou de la désinstitutionnalisation tant en France qu’au Québec et en Ontario. Malgré le courant de diminution des lits observés dans beaucoup de pays de l’Ouest et en prenant comme exemple la France, il n’empêche qu’entre 1960 et 1970, et dans ce pays, 14 nouveaux hôpitaux psychiatriques ont été construits et que l’hôpital reste encore le pivot central des soins psychiatriques malgré la large diffusion dans les milieux psychiatriques français de la théorie et de la pratique de secteur, proposée d’ailleurs, par une circulaire gouvernementale anodine datant de 1960. Dans cette section, les auteurs décrivent de façon détaillée le devenir (je dirai chaotique) d’un petit hôpital du Nord de l’Ontario, Le North Eastern Psychiatric Hospital, situé près de la ville de Timmins, qui a ouvert en 1965 et a fermé subitement en 1976 à la suite de compressions budgétaires intempestives. Comme le mentionnent les auteurs, la question linguistique en Ontario demeurait au centre du débat sur les services psychiatriques en français. La quatrième partie se concentre sur le devenir de Françoise (nom fictif), une patiente qui a oscillé à chaque hospitalisation entre les services anglophones et francophones d’Ottawa. Et de façon intéressante, cette section fait aussi mention de l’expérience pilote de désinstitutionnalisation de l’hôpital des Laurentides, au Québec, où une majorité de patients ont pu avoir leur congé de l’hôpital et bénéficier de séjours prolongés dans la communauté. La fin du livre fait brièvement mention du processsus de déshospitalisation et de ces conséquences actuelles, laissant encore aux familles le fardeau du care.
Ce livre est bien écrit et les auteurs, chercheurs et historiens pour la plupart, sont très compétents dans leur domaine. D’ailleurs ce livre est le fruit d’une recherche subventionnée par les Instituts de Recherche en Santé du Canada sur l’histoire de la désinstituionnalisation en milieu francophone. Il est aussi issu d’une collaboration entre l’université du Mans, en France et l’université d’Ottawa. Il constitue une première et par les temps qui courent où la psychiatrie sociale est mise en veilleuse voire même remise en question, il me semble qu’il constitue un apport indispensable à tout professionnel de la santé mentale qui se pose des questions sur le devenir de la psychiatrie, notamment en ce qui concerne les soins dans la communauté, le rétablissement et le rôle des hospitalisations qui, on le sait, sont de plus en plus courtes. Ce livre d’histoire, j’ose espérer, devrait être largement diffusé, lu et cité, voire enseigné à nos étudiants, résidents et jeunes psychiatres. Son prix est plus que raisonnable. Des expériences de déshospitalisation ou de désinstitutionnalisation, s’il en existe, dans d’autres pays francophones, que ce soit, par exemple, la Suisse, le Luxembourg ou les pays francophones d’Afrique ou du Moyen Orient, comme le Liban? Si oui, est-ce que cet ouvrage pourrait se prolonger par une autre étude de ces expériences dans ces pays-là? Ce serait souhaitable pour avoir un portrait encore plus complet des expériences de désinstitutionnalisation dans tout l’espace francophone.
