Abstract

C’est avec grand plaisir que j’ai parcouru ce numéro spécial de la Revue Santé Mentale au Québec, une très bonne revue scientifique indexée, publiant en français des articles de recherche expérimentale et d’innovation sociale. Ce numéro 2 de ce 40ème volume de 2015 présente en 22 articles l’histoire du Département de Psychiatrie de l’Université de Montréal qui souligne cinquante années de psychiatrie et cela au travers d’une juxtaposition ‘d’histoires’ et de recueils d’anecdotes écrits par plusieurs éminents psychiatres, psychologues et résidents en psychiatrie. Cet ouvrage, sous la direction du Dr Emmanuel Stip, chef de ce Département, a été réalisé en 4 mois, un véritable tour de force, à mon avis !
Une large place est donnée aux premiers balbutiements du Département sous la houlette du Dr Pierre Doucet qui décrit comment devenir psychiatre au Québec dans les années 50 et 60. Cela ressemblait au parcours du combattant, nécessitant obligatoirement une formation à l’étranger et une familiarisation avec les traitements de l’époque, alternant entre psychanalyse et psychiatrie biologique ‘hard’ (coma insulinique, electrochocs, lobotomies, etc.). Il note entre autre chose, que les séances de psychanalyse coûtaient la ‘modique’ somme de $15.00 et que l’Église était contre la psychanalyse! La psychiatrie au Québec s’est rapidement transformée et modernisée en parallèle avec le mouvement de Révolution Tranquille. Le Département de psychiatrie a suivi ce mouvement socio-politique.
On peut mesurer le chemin parcouru en lisant cet ouvrage et en savourant les différentes ‘petites et grandes histoires’ et les anecdotes qui montrent que ce Département est et a été traversé par les différents courants et tendances qui animent la psychiatrie. Comme le rapportent certains auteurs, ce recueil de textes permet aussi de se pencher sur la place du psychiatre dans la cité et de se poser des questions sur le rôle du psychiatre dans la société. Un épilogue dit du ‘Fou du Roi’ par Pierre Migneault fait référence en terminant cet ouvrage au fait que les psychiatres ne se remettent plus en question et qu’il y a comme un abandon de la réflexion critique vis à vis de la pratique clinique et de la réflexion théorique, faisant écho, selon le Dr Stip, au fait que les psychiatres sont des libres penseurs et devraient plus s’impliquer dans le Politique au sens, je pense, d’engagement social dans la Cité. Quelque chose à méditer par les temps actuels !
Il se dégage de cet ouvrage une certaine culture et une certaine idée de la psychiatrie francophone Nord américaine. La psychiatrie, discipline complexe et vaste, n’est-elle pas cet ornithorynque de la médecine où plusieurs modèles théoriques se juxtaposent et se complètent? En fait, ce numéro de Santé mentale au Québec est comme un smogarsbrod qui se déguste petit à petit et à ce buffet dressé pour la circonstance, il y en a pour tous les goûts, de la psychiatrie gériatrique à la psychiatrie de l’enfant en passant par la psychiatrie légale et la médecine du sommeil. Je remarque cependant qu’il n’a pas été fait mention de la psychiatrie itinérante ce qui aurait pu compléter ce tableau des nombreux services rendus par ce Département à la population québécoise. N’oublions pas que les psychiatres de ce Département ont aussi contribué comme d’autres, à une pratique clinique hors des grands centres, dans ces régions du Québec dites éloignées. Cette psychiatrie nomade a été l’apanage de plusieurs d’entre nous et reste un modèle intéressant pour desservir des régions périphériques déficitaires tant au Québec qu’ailleurs au Canada et dans d’autres pays de grande superficie ou de communications difficiles. Les psychiatres et notamment les psychiatres coopérants, originaires de France et faisant partie de ce Département, ont grandement contribué à cette riche pratique itinérante qui dans un certain sens mériterait un ouvrage à elle seule. On aurait aussi aimé plus d’illustrations ou de photos souvenirs mais je comprends que cette revue scientifique n’a pas la vocation, ni la prétention d’être un album de photos souvenirs. Tant pis ! Je suggèrerais qu’un tel album soit envisagé car nous savons tous le pouvoir de l’image.
Je ne passerai pas en revue tous les articles qui sont tous intéressants à plus d’un titre, Cependant j’attirerai l’attention du lecteur sur un texte remarquable de nos collègues les Drs Borgeat et Dongier sur le changement des valeurs et des certitudes en psychiatrie, tout au long de ce demi siècle. Il pose un certain nombre de questions fondamentales pour en venir à une analyse critique de la classification DSM, qui oriente le psychiatre vers la recherche de critères objectifs plutôt que vers une compréhension intime des symptômes et du patient. Dongier plaide pour le bonheur d’exercer la psychiatrie et pour que la psychiatrie ne devienne pas qu’une science et reste une science humaine où la dimension humaine reste largement prise en compte. Tout au long de cet ouvrage, une large place est consacrée aux devenirs des hôpitaux et des institutions alliées à ce Département et qui se sont peu à peu transformés au fil des ans en intégrant de plus en plus la clinique, l’enseignement et la recherche et en permettant un rayonnement national et international.
En somme, je dirais que cet ouvrage a atteint son but, en tant que devoir de mémoire, de nous présenter un Département de psychiatrie bien vivant, bien éclectique et en plein développement, soutenu par des assises historiques solides et non négligeables. Il se lit facilement et les auteurs font preuve de clarté et d’ouverture, étant définitivement compétents dans leurs domaines respectifs. Le prix de cet ouvrage est tout à fait abordable. Je recommanderais que chaque psychiatre ou psychiatre en formation puisse lire ce numéro car il dépasse largement la petite histoire, voire l’histoire tout court de ce Département, pour permettre une réflexion sur la pratique contemporaine de cette spécialité médicale dans un contexte complexe et changeant et pose des questions fondamentales qui sont communes à l’ensemble de la psychiatrie.
