Abstract
L'article (conférence donnée au congrès de la Societas Liturgica à Maynooth, août 2023) porte sur une expérience d'enseignement œcuménique de la liturgie dans le cadre de l'Institut supérieur d'études oecuméniques à Paris. Il est signé des trois enseignants (orthodoxe, catholique et protestant) en charge des cours. Il commence par un historique de cette expérience de près de vingt ans. Il donne ensuite des éléments de méthodologie, pour souligner enfin les apports qu'on peut en retirer. Il conclut qu'une approche oecuménique de la liturgie permet de porter un regard critique sur sa propre tradition, de mieux la comprendre en la situant dans une tradition plus large, mais en percevant aussi les spécificités et richesses des autres traditions.
Keywords
Introduction
L’intervention qui nous a été demandée à ce Congrès de la Societas liturgica a pour thème la formation par la liturgie dans une approche œcuménique. Ce sujet rejoint notre propre pratique d’enseignement qui perdure désormais à peu près depuis une vingtaine d’années. Nous voudrions donc, dans cette prise de parole, vous faire part de notre propre expérience et des intuitions qu’elle a suscitées quant à la manière de « former œcuméniquement par la liturgie ».
Nous tenons à souligner que notre intervention, telle que nous sommes habitués à le faire, a été pensée « en nous » et, même si nous prendrons la parole à tour de rôle, le propos que nous tenons émane d’une pensée commune partagée. Nous déclinerons donc ce propos en trois temps. En un premier moment, nous décrirons la genèse de la pratique de notre enseignement, en la situant d’abord dans les temps plus récents de sa naissance et de son évolution, puis en la reliant aux intuitions plus lointaines du concile Vatican II. En un deuxième moment, nous nous proposons de vous faire part des principales intuitions que cet enseignement commun a pu susciter, quant à la manière d’« être formés œcuméniquement par la liturgie », en avançant de manière succincte quelques principes de méthode à ce sujet. En un troisième et dernier moment, nous mettrons en exergue les acquis positifs d’une telle expérience, mais aussi les limites, en suggérant l’hypothèse que toute formation en liturgie et par la liturgie ayant une portée œcuménique requiert labeur et disponibilité, dans la mesure où elle est le reflet de de la manière dont nous considérons urgent et essentiel l’engagement œcuménique dans nos propres Églises.
Un Regard Rétrospectif
Genèse du projet
C’est au printemps 2006 que le Conseil de l’Institut supérieur d’études œcuméniques (ISEO) de l’Institut Catholique de Paris (ICP), sur la proposition du professeur Jacques-Noël Pérès, alors directeur de l’ISEO, prit la décision de créer un séminaire de liturgie « à trois voix » (catholique, orthodoxe et protestante) qui devait avoir lieu au premier semestre de l’année universitaire 2006–2007. Le thème était tout trouvé : « L’autorité de la liturgie », thème que devait traiter de manière œcuménique la 53e Semaine d’Études Liturgiques de l’Institut Saint-Serge en juin 2006. A cette époque, Isaia Gazzola, Job Getcha, et Raphaël Picon – collègue de la Faculté de théologie protestante de Paris décédé en 2016 – prenaient la direction du séminaire.
Le but de ce séminaire fut formulé comme suit : « Dans ses livres, dans ses fonctions et dans son fonctionnement, la liturgie règle certains aspects de la vie en Église. Le séminaire s’attachera à se saisir, de manière œcuménique, des questions posées par la place de la liturgie dans chacune des confessions chrétiennes ». Il est clair que le séminaire prenait comme présupposé que la liturgie exprimait et manifestait l’expérience ecclésiale et qu’il devait traiter de sujets tels que : le statut et l’autorité des livres liturgiques dans chaque confession chrétienne, les enjeux théologiques de l’organisation de l’espace liturgique, l’importance et la valeur des prières liturgiques, de l’hymnographie et de la prédication, ainsi que le rôle du baptême, de l’eucharistie et des autres sacrements dans la vie ecclésiale. Très vite ce séminaire prit pour titre : « Le sens de la liturgie : Perspectives œcuméniques ».
Le succès que connut le séminaire, tant par son contenu que par sa méthodologie, incita la direction de l’Institut supérieur de liturgie (ISL) à confier à notre trio ainsi constitué le cours sur « Les sacrements dans le débat œcuménique » prévu au premier semestre de l’année universitaire 2007–2008. Il faut dire que Mgr Job était intervenu déjà en 2003 et en 2005 dans le cadre de ce cours qui, à l’époque, voyait défiler une série d’intervenants, chacun étant appelé à présenter un aspect particulier ou une approche confessionnelle des sacrements du christianisme ; mais la critique venant des étudiants avait noté qu’il y avait beaucoup de répétions entre les différentes séances du cours, qui d’ailleurs n’avaient aucun lien entre elles, du fait que les intervenants changeaient d’une séance à l’autre. Il nous était donc demandé de repenser le cours comme un cours à trois voix, ayant comme but principal d’exposer les différentes questions qui ont fait débat dans le dialogue œcuménique au sujet des sacrements, avec le souhait que notre cours soit en lui-même un lieu de débat théologique sur la question. De ce fait, il nous parut opportun de nous attarder sur la terminologie, sur le sens des termes « mystère » et « sacrement », ainsi que sur l’histoire de l’élaboration du septénaire sacramentel, avant de nous concentrer sur les questions du baptême, de l’eucharistie et des ministères. L’étude des ces questions de manière œcuménique est aussi l’occasion pour les étudiants de confronter le débat vivant que devient notre cours avec « le BEM », un document majeur de la Commission Foi et Constitution du COE sur la question 1 .
Au printemps 2010, notre équipe, à laquelle se joignait le Professeur émérite Monique Brulin, apportant avec elle ses compétences en matière d’anthropologie, s’est vue confié par l’ISL un séminaire de recherches sur « Le rite, les liturgies et les ritualités ». Nous pourrions qualifier ce séminaire de recherches « d’enfant » du séminaire de liturgie de l’ISEO, puisque c’est au cours de ce dernier que nous avons été amenés à nous interroger sur la question du rite et des ritualités, et il nous sembla intéressant d’investiguer la liturgie dans une approche interdisciplinaire faisant jouer la théologie et l’anthropologie. Comme nous l’avons défini dans sa présentation, ce séminaire, « situé à la croisée interactive d'une approche œcuménique et théologique d'une part, et anthropologique et sociologique d'autre part, […] fera le point sur la recherche actuelle en matière de liturgies et de rites religieux contemporains, en s’attachant à interpréter la tradition liturgique de chaque confession chrétienne à partir de l'angle de la ritualité ».
Depuis ces commencements, et après la disparition du regretté Raphaël Picon, Nicolas Cochand, professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris et tout nouvellement élu directeur de l’ISEO, s’intégrait au groupe initial. Notre collaboration tout aussi fructueuse qu’amicale au cours de ces quasi vingt années, dans le cadre des différentes charges d’enseignement à l’ISL et à l’ISEO, nous a permis d’esquisser une méthode que nous pourrions qualifier de « liturgie œcuménique ». Nos interventions à trois voix à différents colloques tenus à la Faculté de théologie de l’ICP ont pu en témoigner. Ce sont des acquis de cette expérience dont nous aimerions vous faire part aujourd’hui, en les situant en lien avec les intuitions du concile Vatican II qui ont inspiré, entre autres, la fondation de l’ISEO en 1967.
Un enseignement « à trois voix » de la liturgie, à la lumière du concile Vatican II
Il est intéressant de remarquer que ce projet pilote, lancé par l’ISEO en 2006, rejoint le souhait qu’avait formulé à la Faculté de théologie de l’ICP le métropolite de Pergame Jean Zizioulas, lors de son intervention au colloque de l’ISEO des 29–31 janvier 2008. Voici ce que nous disait alors l’éminent théologien orthodoxe : « Puisque le confessionalisme ne peut être supprimé facilement de la recherche théologique, une approche œcuménique de la théologie serait renforcée si tous les sujets théologiques étaient étudiés simultanément dans la perspective des trois traditions principales (orthodoxe, catholique et protestante). Cela serait plus approprié dans le cas de la théologie dogmatique, comme on le fait déjà sous la forme de ce qui s’appelle théologie comparative ou ‘symbolique’. Mais cela peut être étendu à d’autres sujets d’étude théologique, tels que la Bible, la patristique, la liturgie, etc. L’étudiant devrait avoir une vision panoramique de chacun de ces sujets et non pas principalement ou exclusivement une vision confessionnelle. Cela devrait être fait non d’une façon polémique ou apologétique, comme dans le passé, mais d’une manière descriptive et aussi objective que possible
2
. » « L’enseignement de la sainte théologie et des autres disciplines, surtout l’histoire, doit être aussi donné en tenant compte de l’aspect œcuménique, pour qu’il corresponde toujours plus exactement à la réalité des choses. En effet, il importe beaucoup que les futurs pasteurs et prêtres possèdent une théologie soigneusement élaborée en ce sens et non dans le sens de la polémique, surtout pour les questions qui concernent les relations des frères séparés avec l’Église catholique
3
. »
Il est évident qu’une telle approche dans l’enseignement théologique n’est devenue possible, du point de vue de l’Église catholique romaine, qu’après le concile Vatican II, lequel a introduit une distinction entre les limites canoniques de l’Église et ses limites charismatiques et a reconnu par ailleurs que la grâce sanctifiante du Saint-Esprit peut agir au-delà des limites canoniques de l’Église catholique romaine. En effet, nous lisons dans le Décret Unitatis redintegratio : « De plus, parmi les éléments ou les biens par l’ensemble desquels l’Église est édifiée et vivifiée, certains, et même un grand nombre et de grande valeur, peuvent exister en dehors des limites visibles de l’Église catholique : la Parole de Dieu écrite, la vie de grâce, la foi, l’espérance et la charité, ainsi que d’autres dons intérieurs du Saint-Esprit et d’autres éléments visibles : tout cela, provenant du Christ et conduisant à lui, appartient de droit à l’unique Église du Christ
4
. »
Il est cependant important de rappeler que le concile Vatican II a non seulement reconnu comme légitime la valeur de ces choses qui sont le fruit de la grâce du Saint-Esprit agissant au-delà des limites canoniques de l’Église catholique romaine, mais qu’il a également encouragé les fidèles de son Église à en tirer un profit personnel. Le Décret sur l’œcuménisme affirme en effet : « […] il est nécessaire que les catholiques reconnaissent avec joie et apprécient les valeurs réellement chrétiennes, qui proviennent du patrimoine commun et qui se trouvent chez nos frères séparés. Il est juste et salutaire de reconnaître les richesses du Christ et les effets de sa puissance dans la vie d’autres qui portent témoignage au Christ, parfois jusqu’à l’effusion du sang ; car Dieu est toujours admirable et il doit être admiré dans ses œuvres. Il ne faut pas non plus passer sous silence que tout ce qui est accompli par la grâce du Saint-Esprit dans nos frères séparés peut contribuer aussi à notre édification. Rien de ce qui est vraiment chrétien ne s’oppose jamais aux vraies valeurs de foi, bien au contraire, tout cela peut toujours permettre de pénétrer plus pleinement le mystère du Christ et de l’Église
5
. »
Par ailleurs, le choix de la liturgie comme objet du séminaire de l’ISEO évoqué ci-dessus, plutôt qu’une autre discipline théologique qui aurait pu être perçue comme « plus importante », ne fut pas non plus anodin. En effet, le concile Vatican II accorda une importance centrale à la liturgie et alla jusqu’à la considérer comme le lieu central de l’expérience chrétienne. Cela apparaît clairement dans la Constitution sur la liturgie (Sacrosanctum concilium), – qui fut d’ailleurs le premier document adopté par le concile en décembre 1963 –, où l’on peut lire que « la liturgie est le sommet vers lequel tend l’action de l’Église et en même temps la source d’où découle toute sa vertu » 6 .
Mais la liturgie, « source et sommet de la vie de l’Église », se retrouve également au cœur du Décret sur l’œcuménisme qui souligne entre autres les richesses de la tradition liturgique et spirituelle des chrétiens orientaux, exhortant les fidèles de l’Église catholique romaine à s’en inspirer : « (…) il est vivement recommandé aux catholiques d’accéder plus souvent à ces richesses spirituelles des Pères orientaux, qui élèvent l’homme tout entier à la contemplation des mystères divins. Que tous sachent que connaître, vénérer, conserver, développer le patrimoine liturgique et spirituel si riche des Orientaux est de la plus haute importance pour conserver fidèlement la plénitude de la tradition chrétienne et pour réaliser la réconciliation des chrétiens d’Orient et d’Occident
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. » « Bien que les communautés ecclésiales séparées de nous n’aient pas avec nous la pleine unité qui dérive du baptême et bien que nous croyions que, en raison principalement de l’absence du sacrement de l’Ordre, elles n’ont pas conservé la substance propre et intégrale du mystère eucharistique, néanmoins, lorsque dans la sainte Cène elles font mémoire de la mort et de la résurrection du Seigneur, elles professent que la vie dans la communion au Christ est signifiée par là et elles attendent son avènement glorieux. C’est pourquoi il faut que la doctrine sur la Cène du Seigneur, sur les autres sacrements et le culte ainsi que sur les ministères de l’Église fasse l’objet du dialogue
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. »
Et le Décret remarque qu’on ne saurait mépriser pour autant la valeur du culte protestant : « La vie chrétienne de ces frères se nourrit de la foi au Christ, elle est soutenue par la grâce du baptême et l’écoute de la Parole de Dieu. Elle se manifeste dans la prière privée, la méditation biblique, la vie de famille chrétienne, le culte de la communauté rassemblée pour louer Dieu. Du reste, leur culte comporte assez souvent des éléments remarquables de l’antique liturgie commune
9
. »
Dans ce même esprit, plus récemment, en 1994, le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, dans son Directoire pour l’application des principes et des normes sur l’œcuménisme 10 , encourageait vivement une dimension œcuménique dans une formation théologique pluridisciplinaire prenant en compte « les richesses de liturgie, de spiritualité et de doctrine qui sont propres à chaque communion, mais qui peuvent aider les chrétiens à obtenir une connaissance plus profonde de la nature de l’Église » 11 , et soulignait que dans l’enseignement de chaque « discipline théologique, l’approche œcuménique doit nous amener à considérer le lien existant entre la matière particulière et le mystère de l'unité de l’Église » 12 , en estimant que lorsque « les étudiants compareront leur propre patrimoine avec les richesses des traditions chrétiennes d’Orient et d’Occident, selon leur expression ancienne ou moderne, ils auront une conscience plus vive de cette plénitude » 13 , et en précisant que « cette étude comparative est importante en toutes les matières », y compris « pour la liturgie, où les diverses formes du culte divin et leur importance doctrinale et spirituelle sont scientifiquement comparées » 14 . Ainsi, nous pouvons dire que, d’une certaine manière, la pratique d’un enseignement de la théologie « à trois voix » rejoint les souhaits formulés par le Concile Vatican II et s’inscrit parfaitement dans l’héritage de celui-ci.
L’émergence d’une méthode
Toutefois, il serait erroné de s’imaginer que notre enseignement prend sa source uniquement dans les directives esquissées par ce Concile qui fut déterminant pour la vie et le renouveau de l’Église catholique romaine dans la seconde moitié du XXe siècle. Il est évident que ce projet pilote s’est aussi inspiré de la méthode de la « Liturgie comparée » qu’a élaborée dans la première moitié du XXe siècle l’orientaliste allemand A. Baumstark (1872–1948) 15 . Partant du présupposé que la liturgie évolue sans cesse tout en gardant un noyau constant, ce dernier appliqua la méthode comparative à l’étude des diverses traditions liturgiques. Son but était de décrire les formes liturgiques ayant évolué tout en conservant des éléments fixes. Selon Baumstark, se limiter à l’étude d’une seule tradition liturgique en ignorant les autres serait l’équivalent de se limiter à l’étude de l’évangile selon Luc en ignorant les autres synoptiques. On comprend ainsi que cette méthode est tout aussi précieuse pour l’étude historico-archéologique de la liturgie que pour son interprétation théologique.
Par ailleurs, notre enseignement a tiré un énorme profit de l’héritage sous-exploité des « Semaines d’études liturgiques » de l’Institut Saint-Serge. Celles-ci furent fondées en 1953 par les Pères Cyprien Kern et Nicolas Affanassieff, qui pensaient tous les deux que le mouvement œcuménique pourrait progresser par l’étude de la liturgie, cette dernière devant devenir le vecteur du mouvement œcuménique. Le but de ces congrès qui ont lieu encore de nos jours est d’étudier les origines et le développement de la liturgie chrétienne dans une perspective œcuménique. A cette fin, les organisateurs prirent le soin de toujours inviter des spécialistes et des chercheurs renommés dans le domaine de la science liturgique et d’avoir dans le programme une large représentativité de toutes les traditions liturgiques chrétiennes. Le Père Cyprien Kern, qui en fut le principal artisan jusqu’à son décès survenu en 1960, eut parmi ses plus proches collaborateurs Dom Bernard Botte, qui, trois ans après la première Semaine de Saint-Serge, fut nommé directeur du nouvel Institut supérieur de liturgie 16 . Il est donc important de rappeler que l’ISL, fondé en 1955, soit une dizaine d’années avant la fondation de l’ISEO en 1967, avait déjà une certaine ouverture œcuménique par le biais de l’étude de la liturgie en étant en quelque sorte l’un des co-organisateurs des Conférences Saint-Serge qui, elles, contribuèrent beaucoup à une étude œcuménique de la liturgie. On comprend alors que notre enseignement commun s’inspire de cette approche tout à fait unique et a recours à la richesse des travaux publiés chaque année dans les Actes de ces congrès.
Quelques principes directeurs pour une méthodologie de « liturgie œcuménique »
Dès lors, nous aimerions partager avec vous les acquis de cette expérience sans doute unique au monde dans la formation théologique en présentant quelques principes directeurs d’une nouvelle méthode pour l’étude de la liturgie que nous pourrions qualifier de « liturgie œcuménique ».
La « liturgie œcuménique » n’a pas comme but de remonter à la source d’une liturgie commune, ni même d’étudier les « déviations » liturgiques par rapport à des éléments fixes communs, mais plutôt d’apporter un éclairage pouvant rendre la liturgie de même que la théologie de chaque confession plus compréhensible et plus parlante pour les Chrétiens d’aujourd’hui et leur témoignage dans le monde. Le premier présupposé est que la liturgie exprime une certaine théologie, selon le principe fondamental de la théologie liturgique et comme le rappelle le fameux adage patristique : « Lex orandi lex credendi ». Mais la liturgie est aussi conditionnée par une certaine théologie développée à un moment précis de l’histoire du christianisme et dans un contexte particulier. Elle évolue au fil des siècles en fonction de présupposés théologiques, anciens ou nouveaux. Ainsi, les changements observés dans la liturgie au fil de l’histoire ne sont pas nécessairement des « déviations » par rapport à une liturgie primitive qui aurait été parfaite, mais peuvent être le résultat de l’expérience particulière de la vie de l’Église dans le temps et l’espace. Par conséquent, chaque tradition liturgique est le reflet d’un contexte historique, géographique ou culturel, mais elle est aussi l’héritage d’une longue et complexe tradition antérieure et un positionnement par rapport à celui-ci. Chaque tradition liturgique est donc une expression identitaire d’un groupe religieux, d’une confession chrétienne, qui a parfois voulu volontairement se démarquer des autres à travers sa liturgie. Ainsi, les soi-disant « déviations » de l’évolution liturgique sont parfois le reflet d’une identité propre à une confession. De ce fait, il est important de prendre le temps de connaître, par le travail de recherche, mais aussi par des visites, des contacts personnels, la manière dont les autres confessions appréhendent la liturgie. Pour cette raison, la méthode de « liturgie œcuménique » veut ainsi favoriser une connaissance réciproque entre les diverses familles liturgiques, dans la perspective lancée par le Concile Vatican II qui a invité les catholiques romains à découvrir les richesses des chrétiens orientaux et la valeur du culte protestant. En ce sens, la recherche sous forme de séminaire à trois voix est sans aucun doute la plus adaptée car elle rend possible la rencontre et l’échange entre étudiants et enseignants de confessions différentes. Cette connaissance réciproque permet aussi de prendre une distance vis-à-vis des stéréotypes ou des a priori que chaque confession a hérités dans son rapport aux autres. Elle permet aussi de relativiser, ou du moins de considérer de manière nouvelle, dans un contexte différent, les différents « clivages », « nœuds », ou aléas de l'histoire du christianisme. La « liturgie œcuménique » veille à mettre en évidence les « harmoniques », les constantes que l’on observe dans chaque grande tradition liturgique qui peuvent soit exprimer des convictions profondes du christianisme, soit refléter des problèmes qui sont communs à toutes les confessions chrétiennes. La « liturgie œcuménique » veut souligner le fait que les différentes familles liturgiques ont été amenées au fil des siècles à affronter des problématiques communes et à y répondre soit de manière similaire, soit de manière radicalement opposée. La « liturgie œcuménique » veille aussi à faire apparaître dans chaque grande tradition liturgique le génie propre de sa confession respective. Ainsi, les « dissonances » qui peuvent se faire entendre entre les diverses traditions liturgiques ne sont pas nécessairement signes d’incompatibilité, mais peuvent parfois s’avérer complémentaires, offrant ainsi l’opportunité aux diverses confessions chrétiennes d’un enrichissement mutuel. Cette connaissance mutuelle qu’apporte la méthode de « liturgie œcuménique » permet aussi de porter un regard critique sur la pratique liturgique contemporaine de chaque tradition liturgique. La « liturgie œcuménique » permet aussi d’envisager des pistes pour un éventuel renouveau liturgique – une question qui se pose à chaque époque dans chaque confession chrétienne.
Tels sont les principes directeurs qu’a permis de faire apparaître l’expérience, pendant à peu près vingt ans, des différents enseignements à trois voix qui en sont dérivés. Il s’agit là sans doute d’une expérience unique dans l’enseignement de la théologie chrétienne dans le monde entier. Il est évident que cette expérience est courte et inachevée. C’est pourquoi ces recherches théologiques dans ce domaine de la liturgie, privilégié par le concile Vatican II, se poursuivent au Theologicum, toujours dans le même esprit et avec le même enthousiasme, et nous lançons un appel à quiconque voudrait s’y associer.
Apports et difficultés
Par rapport au titre qui nous a été proposé, « Formés œcuméniquement par la liturgie », nous pouvons préciser notre point de vue. Nous considérons qu’un enseignement œcuménique de la liturgie – complémentaire des enseignements ordinaires donnés dans chaque Faculté – a des conséquences pour la discipline liturgique elle-même, pour la perception que l’on a des diverses traditions liturgiques et ecclésiales, ainsi que pour la manière de comprendre et d’habiter sa propre tradition.
Un premier élément à retirer de notre expérience est celui de la diversité des points de vue entre les trois enseignants, non seulement du fait de nos appartenances ecclésiales respectives, mais aussi de nos disciplines académiques et de nos champs d’études. L’approche à trois voix élargit la perception d’une discipline qui pourrait être trop unilatéralement historique, dogmatique ou encore pratique, pour ne mentionner que trois orientations larges possibles.
La liturgie est une discipline en tant que telle dans certaines Facultés, elle ne l’est pas dans d’autres. En théologie protestante, par exemple, la liturgie, en tant que domaine d’étude et d’enseignement, est généralement classée dans la théologie pratique. Cela implique que l’on va considérer la liturgie comme une pratique, comme une situation de communication avec des acteurs multiples, où l’on va porter attention non seulement au contenu, aux textes, à ce qui est dit, mais aussi au contexte, aux perceptions et à la réception, en tenant compte des points de vue variés des différents participants. Une démarche de théologie pratique fait également appel à des approches issues des sciences humaines, par exemple de l’anthropologie comme cela a été indiqué plus haut pour la dimension de la ritualité. La démarche de théologie pratique articule ces approches à une relecture critique de la pratique analysée, relecture opérée à partir de documents de référence, un travail théologique critique. Nous ne revenons pas sur le débat méthodologique propre à la théologie pratique, mais nous signalons simplement qu’il s’agit d’opérer des corrélations entre la pratique effective et les textes de référence, en vue d’une meilleure compréhension et d’une amélioration de la pratique, mais parfois aussi d’une révision de l’interprétation de ce qui fait référence.
Une approche œcuménique élargit de manière importante cet aspect de relecture théologique. Dans notre enseignement à trois voix, cela a été dit plus haut, nous ne cherchons pas à développer une perspective harmonisante de la liturgie. Nous préférons mettre en valeur chaque tradition et établir des relations entre les éléments abordés, à l’écoute, selon la métaphore musicale devenue classique dans nos cours, à la fois des harmoniques et des dissonances.
Comme nous l’avons souligné, une approche historique et comparative est de grande importance. Celle-ci permet de prendre conscience des évolutions et changements dans les pratiques liturgiques au sein de chaque tradition. Ancré dans sa propre tradition, on peut avoir tendance à en souligner la continuité et la fidélité par rapport à une origine jugée authentique.
Il apparaît clairement que le mythe d’une liturgie originelle ne résiste pas à l’examen. Chaque tradition s’est développée à partir d’un contexte de pluralité, de sorte que le travail historique et comparatif permet aussi de situer sa propre tradition dans un ensemble plus large. On peut ainsi observer des évolutions similaires ou parallèles entre traditions différentes, mais aussi prendre en compte des moments de divergence, soit en raison de contextes spécifiques différents, soit en fonction de facteurs propres à une tradition théologique et ecclésiale. Le travail comparatif permet aussi, évidemment, de sortir d’une vision insuffisamment informée et souvent inexacte voire inappropriée des traditions en discussion et de s’efforcer de prendre un peu la mesure de leurs complexités internes.
Il s’agit, ensuite, de mieux connaître les textes et documents qui font référence dans chaque tradition, de comprendre la manière dont ils font autorité et dont ils sont reçus et interprétés. Le cours à trois voix a ici une double fonction. Il cherche à favoriser une posture à la fois scientifique et œcuménique. La posture est scientifique dans la mesure où il en va d’adopter le point de vue des traditions liturgiques étudiées, d’en comprendre les références et la logique propre plutôt que d’appliquer des grilles de lecture extérieures, souvent héritées de manière acritique de sa propre tradition. La posture est œcuménique dans la mesure où, comme cela a déjà a été évoqué avec la métaphore des harmoniques et des dissonances, le travail permet de percevoir à la fois des proximités et des écarts, aiguisant ainsi un regard critique qui porte d’abord sur sa propre tradition liturgique.
Il s’agit, enfin, par l’éclairage œcuménique, de prendre conscience de la manière dont on se rapporte à sa propre tradition et dont on attribue parfois de manière discutable une autorité à des pratiques. Pour donner un exemple récent, issu de notre cours sur « Les sacrements dans le débat œcuménique » du printemps 2023, nous avons abordé la question de l’articulation entre la confession et la communion. Faut-il se confesser avant de prendre part à l'eucharistie ? La discussion a ainsi mis en évidence que les pratiques varient, et qu’elles s’écartent parfois des positions théologiques des Églises. Dans certaines régions de l’orthodoxie, par exemple, la confession est perçue comme une nécessité impérative chaque fois que l’on souhaite communier, de sorte que le prêtre est parfois confronté à un afflux important de personnes demandant à se confesser juste avant la célébration de la divine liturgie. Le travail théologique visant à mettre en valeur le sacrement de la confession ou de la réconciliation comme une démarche propre, à distinguer de la participation à l’eucharistie, dans la perspective aussi bien orthodoxe que catholique romaine, se heurte ici à des pratiques et à des conceptions fortement ancrées dans la piété d’une partie des fidèles. Inversement, les protestants, qui n’ont pas retenu la confession comme un sacrement, peuvent remettre en valeur l’auto-examen. Dans la tradition luthérienne, cette question est encadrée par des textes du Petit catéchisme de Luther, dont une partie porte sur le ministère des clefs et qui comprend, en annexe, un questionnaire d’auto-examen à pratiquer personnellement avant de communier. Par comparaison, dans la pratique réformée contemporaine, l’auto-examen ne s’appuie pas sur un élément catéchétique commun. On le comprend parfois comme un libre accès, oubliant que, par le passé, la célébration de la Cène, moins fréquente, était systématiquement précédée de célébrations centrées sur la repentance. Dans d’autres parties du monde réformé, par ailleurs, il est nécessaire de faire une démarche active de demande d’autorisation auprès du ministre pour avoir accès à la communion. Nous pouvons donc observer, ici, des écarts entre les discours théologiques ecclésiaux et des pratiques. L’approche œcuménique de ces questions contribue à faire apparaître plus clairement ces écarts.
Nous avons évoqué, jusqu’ici, quelques aspects utiles d’un enseignement œcuménique de la liturgie dans un cadre académique. Y a-t-il un intérêt et un avantage pour les Églises, sachant que la formation est dispensée à des acteurs ecclésiaux actuels et futurs. Nous estimons qu’une formation œcuménique en liturgie joue un rôle en partie prophétique, alors que la perspective œcuménique n’est plus forcément centrale ou prioritaire dans les préoccupations ecclésiales. Chacun pourra juger s’il s’agit d’un acte d’espérance ou d’un combat d’arrière-garde.
Conclusion
La formation contribue à mieux comprendre l’expérience liturgique, en situant sa propre tradition dans une histoire plus large, dans le temps et dans l’espace œcuménique. Dans le prolongement des renouveaux liturgiques du XXe siècle, nous essayons de mettre en valeur les éléments qui rattachent chaque tradition à l’ensemble des traditions chrétiennes, sans toutefois chercher à uniformiser, au contraire. Il est nécessaire de connaître et de comprendre la liturgie d’autres confessions, et de contribuer ainsi à faire évoluer des visions caricaturales qui ne correspondent ni au sens théologique ni à la pratique vécue de ces traditions.
Nous estimons également qu’il est bon de favoriser un regard critique sur sa propre tradition et sur les pratiques locales. Les éléments déjà soulignés sur le plan académique peuvent contribuer à ce que la vie liturgique soit portée de manière plus consciente et peut-être plus ouverte. En tous les cas, il est utile de réfléchir à l’autorité des textes de référence et aux processus de réception et d’interprétation de ces textes ; de prendre conscience des écarts entre les attachements à des formes traditionnelles reçues localement et d’autres manières d’habiter et d’interpréter la même tradition. En un mot, il en va d’accueillir la pluralité des formes liturgiques comme une richesse.
Pour finir, nous devons toutefois souligner que cette entreprise reste fragile. Un enseignement œcuménique réunissant des étudiantes et des étudiants de facultés orthodoxe, catholique et protestante reste tributaire des choix opérés régulièrement dans chaque faculté, amenant à inscrire un tel cours dans un cursus ou au contraire à lui donner un caractère optionnel, fragilisant de ce fait sa viabilité.
Supplemental Material
sj-pdf-1-stl-10.1177_00393207231209518 - Supplemental material for Formés œcuméniquement par la liturgie
Supplemental material, sj-pdf-1-stl-10.1177_00393207231209518 for Formés œcuméniquement par la liturgie by Nicolas Cochand, Isaia Gazzola and Job Getcha in Studia Liturgica
Footnotes
Declaration of Conflicting Interests
The author declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
Supplemental Material
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Notes
Author Biographies
Nicolas Cochand, pasteur de l'Église protestante unie de France, docteur en théologie, maître de conférence en théologie pratique à l'Institut protestant de théologie (Paris); chargé d'enseignement à l'Institut catholique de Paris (ICP); directeur de l'Institut supérieur d'études œcuméniques (ICP).
Isaia Gazzola, moine cistercien de l'abbaye de Lérins, docteur en théologie, professeur au Theologicum, Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'ICP, en particulier à l'Institut supérieur de liturgie.
Job Getcha, archevêque de Pisidie, docteur en théologie, enseignant à l'Institut d'études supérieures en théologie orthodoxe (Chambésy, Suisse) et à l'ICP, représentant permanent du Patriarcat œcuménique de Constantinople auprès du Conseil œcuménique des Églises; co-président de la Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l'Église catholique-romaine et l'Église orthodoxe.
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