Abstract

Les religions et les droits de l’homme
Les religions et les droits de l’homme, même pris séparément, sont au centre d’un intérêt renouvelé tant pour la recherche scientifique que pour le débat public. Leur relation apporte d’autres éléments de complexité qui reflètent, en fait, certaines préoccupations fondamentales concernant l’évolution sociale contemporaine.
Le rôle de la religion dans les sociétés contemporaines est principalement pris en compte du fait de sa corrélation avec les dynamiques sociales et politiques qui, du niveau local au niveau global, ont des implications significatives sur la vie quotidienne des acteurs sociaux (Shah et al., 2012). Qu’il s’agisse du déplacement conceptuel de la religion de la sphère privée à la sphère publique aux niveaux national et mondial, ou simplement de l’intérêt renouvelé pour le maintien du rôle public des religions dans les structures sociopolitiques changeantes, les réponses juridiques et politiques deviennent perceptibles. Selon Hurd (2015), les approches intégratives à l’égard de la religion – expert religion, lived religion and governed religion – ont émergé récemment en raison du plaidoyer transnational et de l’expertise sur les droits humains, la tolérance, la non-discrimination dans la sphère religieuse, remettant en question les définitions de la religion. Comme l’auteure l’a souligné, d’une part, nous pouvons trouver ici « les pratiques dépassant les frontières de la religion qui sont construites pour le but du droit et de la gouvernance », d’autre part, « la création de religion à travers des discours à ce sujet, en poussant les pratiques dans les catégories de religion » (2015 : 15). La nature polyvalente et multidimensionnelle de la religion dans un monde global est observée tout en la situant dans deux camps opposés : comme cause de conflit et de violence mais aussi comme source de justice et de paix (Appleby, 2000). D’ailleurs, la société globale multiplie les façons de fonctionner des religions dans les sociétés et les façons dont les religions pluralisées sont comprises du point de vue scientifique (Beyer, 2013). De même, tant la définition que le rôle des droits de l’homme sont devenus particulièrement problématiques dans le débat contemporain. Alors que l’expansion des droits de l’homme a été accueillie comme un élément important du développement humain, les problèmes de définitions et d’applicabilité s’installent, particulièrement en tenant compte de divers contextes sociaux. Étant donné que les pratiques des droits de l’homme ne sont pas neutres mais au contraire, elles imposent négociations et conflits entre ce que Frezzo (2015) nomme « conditions adéquates », « revendications justes », « effets appropriées », il est important de souligner les inévitables tensions inhérentes aux droits de l’homme en soi, et non seulement à la relation entre la religion et les droits de l’homme. Discutant de la relation entre la religion et les droits de l’homme, Brems et Peroni (2015) affirment que « notre compréhension des deux concepts a un impact significatif sur les manières dont nous encadrons, gérons et résolvons les tensions et conflits apparents . . . Il est donc, fondamental de comprendre que les tensions et conflits liés au sujet des droits de l’homme ne sont pas seulement inhérents à la liberté de religion (Brems and Peroni, 2015 : 147). La relation entre « religions » et « droits de l’homme » intègre d’autres éléments dans le débat. Comme Banchoff and Wuthnow (2011) l’ont souligné dans la discussion sur cette relation, deux discours opposé sont comparés.
La première rhétorique argumente qu’il n’y a aucun moyen de réconcilier le monde des religions avec le monde des droits de l’homme, parce que les systèmes religieux reposent sur une structure hiérarchique fondée sur l’obéissance plutôt que sur la reconnaissance des droits. La deuxième rhétorique souligne le rôle décisif que les religions peuvent jouer dans la reconnaissance et la mise en œuvre des droits de l’homme, tant qu’en leur sein mais aussi par rapport aux autres religions et à tous ceux qui ne croient à aucune religion. Ce rôle actif des traditions religieuses agit au niveau du fondement, offrant à la reconnaissance de la dignité humaine un « fondement émotionnel » (Banchoff and Wuthnow, 2011 : 6) aussi bien que politique et géopolitique. Les communautés religieuses, dans ce dernier aspect, agissent comme des acteurs collectifs capables de mobiliser en même temps les deux points de vue : la conscience individuelle et les organisations nationales et internationales. En outre, les droits de l’homme peuvent être observés comme une sorte de « sotériologie séculière », avec l’idéal du terrestre et du mondain comme délivrance de la souffrance. Le mot « mondain », et non pas « profane », est plus approprié ici vu que les droits de l’homme sont considérés comme des « principes sacrés ». Comme il est indiqué dans le préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), vous devez « réaffirmer votre foi dans les droits de l’homme fondamentaux ». Toutefois, la sotériologie religieuse offerte par les religions n’est pas seulement axée sur la perspective de vie « banale », mais aussi sur une « meilleure vie après la mort ». L’accent mis sur la relation entre la religion et les droits de l’homme démontre l’émergence de nouvelles langues mondiales qui défient à la fois la religion et les droits de l’homme.
L’intention de cette thématique est de contribuer au débat sur les relations entre les religions et les droits de l’homme du point de vue social et scientifique ainsi que de mettre à jour la nécessité urgente de développer les recherches dans les différents contextes, les différents points de vue tout en invitant dans ces débats les voix des différents acteurs sociaux.
Ce dossier thématique contient quatre articles. Le premier article, de Silvio Ferrari, traite des contradictions évidentes entre ce qui est perçu comme des droits appartenant à un être humain, et ce qui est déclaré comme des droits fondés sur la croyance en l’existence de Dieu. Comme l’article l’élabore en détail, il existe de nombreuses causes structurelles et historiques de telles tensions. Cependant, des tensions fondamentales ou inévitables ne « signifient pas qu’elles sont insurmontables et ne peuvent être contrôlées, gérées et même mises à profit pour construire une société capable de respecter et de promouvoir à la fois la cohésion et la diversité » (Ferrari, 2018, ce numéro).
Au moins en Europe, les études sur la religion et les droits de l’homme sont notamment liées au rôle de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). De nombreuses études montrent à la fois le rôle important de la CEDH dans la défense et l’expansion de la démocratie et des droits de l’homme, mais aussi une hésitation affichée par la même Cour concernant la définition ferme d’un droit particulier. Dans son article, Effie Fokas étend l’intérêt de la recherche dans une autre direction, sur les effets indirects de la CEDH. La question est de savoir comment les différents acteurs sociaux au niveau local comprennent et utilisent les décisions de la Cour, et ce qu’il se passe dans différents contextes sociaux, c’est-à-dire en Grèce, en Italie, en Roumanie et en Turquie.
La relation entre la religion et les droits de l’homme inclut, en même temps, la question de la non-religion et les droits de personnes qui se considèrent comme non-religieuses dont le nombre est en croissance. Comme le soulignent Lori G Beaman, Cory Steele et Keelin Prignitz, le rôle de l’ordre socioreligieux existant et, particulièrement, le rôle joué par les religions majoritaires, aboutissent à contraindre les personnes non-religieuses. L’analyse de cas juridiques particuliers au Canada indique que l’interprétation des symboles et actes religieux ayant une signification historique et culturelle plus large a des effets déformants sur la façon dont la neutralité de l’État et la liberté de conscience et de religion sont pratiquées.
Le quatrième article, coécrit par les rédacteurs de ce dossier thématique, s’articule autour de deux questions: d’abord, comment la rhétorique des droits de l’homme développée au niveau de la doctrine de l’Église est appliquée au niveau local, et ensuite comment ceci est influencé par des processus sociaux particuliers. Basé sur l’analyse empirique de la position de l’Église catholique envers les réfugiés et les migrants en Croatie et en Italie, l’article relève non seulement les différentes attitudes et actes de ces deux pays et Églises, mais aussi explique comment leur positionnements différents en tant qu’acteurs publics sont liés à l’utilisation (en Italie) ou non (en Croatie) de la rhétorique des droits de l’homme.
Footnotes
Acknowledgements
Trois articles de cette section thématique (à l’exception du dernier) ont été présentés lors de la conférence internationale « Religions et Droits de l’Homme » organisée par l’Université de Padoue en avril 2016 dans le cadre du Programme de cotutelle internationale de thèses: « Human Rights, Society, and Multi-Level Governance ». Les éditeurs remercient Adam Posssamai de l’Université Western Sydney, pour son aide dans le processus éditorial.
Biographie des auteurs
Addresse: Department of Philosophy, Sociology, Education, and Applied Psychology, University of Padova, Via Cesarotti 10-12, 35123, Padova, Italie.
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Addresse: Faculty of Law, Trg R. Hrvatske 3, 10000 Zagreb, Croatia.
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