Abstract
NBIC convergence (Nano, Bio, Info, Cognitive science) is not merely a reality in the evolution of the technosciences but the object of an eschatological narrative. In transhumanist mythology – which is not a simple fiction but a plausible framework for interpreting reality as given, this convergence becomes the major sign of the imminence of a unique event both in the history of man, as well as the history of life and the universe as a whole. This event, whose most explicit significance designates the moment when machines become more ‘complex’ and, consequently, more ‘intelligent’ and thus more ‘powerful’ than humans, may at once be perceived as negative, an unprecedented catastrophe, or as positive, the moment of a revelation, the occasion for a surpassing that we should anticipate and prepare for now. Thus the concepts of convergence(s) and singularity(/ies) (which the inter-nesting significations take on, from the most exoteric to the most esoteric) emerge as the two central themes of a technoscientific eschatology characterizing transhumanist mythology. Transhumanist eschatology, provided with these two themes of convergence and singularity, is the most radical religious expression of informational ontology.
Introduction
Il est très difficile, voire impossible, de trouver des différences fondamentales entre les humains et le reste des animaux. On ne trouve pas de différences fondamentales mais des différentiels tenant à la complexité organique ou à la sophistication des productions techniques et culturelles : physiologie plus complexe du cerveau, dimension non-performative du langage plus étendue, outils plus spécialisés et plus divers, outils d’outils (outils fabriqués avec des outils), systèmes rituels raffinés, rapport à la mort plus médiatisé.
Pourtant, les hommes mettent un point d’honneur à se distinguer. Ils désirent être autre que ce qu’ils sont matériellement, physiologiquement. À ce titre, ils désirent être autre qu’un simple animal. Au point de dé-nommer leur animalité et de faire de l’humain un non-animal. Leur spécificité la plus fondamentale tient, en fait, à ce désir-même de raconter leur différence (Liogier, 2010) qui ne s’arrête pas à la différence entre eux-mêmes et les animaux qu’ils ne seraient pas, mais à la différence entre chacun d’entre eux et tous les autres, entre chaque ethnie, entre chaque nation, entre chaque groupe social, entre chaque individu. C’est le propre des jeux de distinctions sociales ainsi que les a analysés sociologiquement Pierre Bourdieu (1976) ou littérairement Marcel Proust en particulier dans Le côté de Guermantes (1921–1922). Il s’agit pour l’homme de se raconter lui-même comme autre (Ricœur, 1990). Il se projette ainsi sur la scène de sa vie comme l’autre qu’il désire être ; c’est ce que l’on appelle l’identité qui implique l’identification à des figures mythiques, héroïques, qui peuvent aller du père, de la mère, de l’ami, jusqu’à des personnages de roman, de cinémas, qui, en toutes hypothèses sont toujours des figures archétypales participant à des grands mythes fondamentaux. On retrouve ces figures archétypales dans les grands textes religieux, dans la Bible, la Bhâgavata Gita, dans les Jataka (récit des vies antérieures du Bouddha).
Ces personnages auxquels chacun peut s’identifier pour être quelqu’un ne sont pas de vulgaires organismes de passage dans l’écosystème. Ce sont des êtres immortels, des archétypes. Le soi-même comme un autre n’est pas un animal comme les autres. Il n’est pas mortel comme les autres. Le soi-même vit une vie dont le sens n’est pas soumis aux exigences de la survie ou même du confort matériel. Ce désir d’être (Liogier, 2016) est à la fois individuel et collectif : il ne peut se limiter à une période. Il dépasse le présent. Il dépasse le passé visible, factuel, ainsi que l’avenir prévisible. Le désir d’être individuel et collectif tend à transcender la terminaison intolérable en finalité sans fin. C’est ainsi qu’est attendu une révélation finale qui n’est pas la fin, mais la promesse d’un au-delà. C’est le sens de l’eschatologie (eschaton), discours des fins dernières. Le sens caché de l’histoire se révèle à la fin. C’est que l’histoire avait un sens. Mon histoire personnelle comme mon histoire collective. Il y a un débordement de l’horizon au-delà des limites visibles. Nous serons sauvés à la fin. Nous ne mourrons pas vraiment. Nous serons jugés. Nos âmes seront pesées. En attendant, il y a des signes annonciateurs des temps à venir ; il y a des prophètes qui voient plus loin que les autres, qui voient une catastrophe possible, ou le salut, ou le salut et la catastrophe à la fois, bref l’Apocalypse.
Le transhumanisme n’est plus seulement une organisation réunissant quelques scientifiques, quelques intellectuels et amateurs de science-fiction comme la World Transhumanist Association crée en 1998 et renommée en 2008 Humanity +. C’est devenu un sol mythique avec une cosmogonie, des héros fondateurs, personnages transhistoriques, des prophètes. Surtout, la culture transhumaniste comprend une authentique eschatologie avec les deux éléments constitutifs de toute narration eschatologique : des discours sur les signes des temps à venir d’une part, et, d’autre part, l’attente d’un moment unique et révélateur. La convergence est le signe majeur des temps à venir, tandis que la singularité est la révélation attendue avec angoisse et (ou) espérance. Cette dernière peut dégénérer en catastrophe, extermination, extinction, châtiment général parce que nous n’auront pas su lire les signes des temps à venir, ou elle peut être une renaissance, le salut, l’avènement du paradis, victoire de la vérité sur le mensonge, du bien sur le mal. Convergence et singularité signifient à la fois la catastrophe et le salut. Convergence et singularité sont les deux thèmes centraux de la narration eschatologique transhumaniste.
Tout mythe sur lequel repose la narration humaine doit être plausible. Ce n’est pas une simple fiction mais un système narratif qui permet d’y croire immédiatement. Il se fonde par conséquent sur des prémisses crédibles et déroule ainsi des scénarios qui permettent de rêver à partir d’un sol d’évidences admises (Liogier, 2012). C’est très exactement parce que son sol d’évidences admises s’est progressivement effrité, par exemple sous les coups de la théorie de l’évolution biologique, que le christianisme a perdu une partie de sa crédibilité mythique, dégénérant en partie à l’état de fiction. La construction de la narration transhumaniste repose elle aussi sur des évidences scientifiquement crédibles, avant de déployer sa mythologie propre.
Les bases objectives du mythe de la convergence technoscientifique
Après plusieurs années de recherches obstinées, la Société Carmat SAS a reçu le 14 mai 2013 – événement sans précédent ! – l’autorisation officielle d’implanter à des patients humains le premier cœur au monde à être entièrement artificiel. Il ne s’agit pas d’une grosse pompe destinée à être posée à l’extérieur du corps humain et à être reliée à lui par d’encombrants tuyaux, comme il en existait déjà, mais d’un système biomécanique pesant à peine 900 grammes et totalement intégrée à l’organisme. Ce projet, lancé par le Professeur Alain Carpentier, date du milieu des années 2000 et faisait à l’époque figure de pure fiction, du moins avant que soit crée la Société Carmat financée et soutenue par EADS, le célèbre géant mondial de l’aérospatiale et de la haute technologie militaire. C’est à travers une collaboration intense entre des médecins, des électroniciens, des informaticiens, des ingénieurs en mécanique, et des biologistes que cette « bio-machine » a pu voir le jour.
Il ne s’agit pas seulement, en effet, d’une prouesse technologique ; mais à travers elle s’exprime une nouvelle pratique de la science, et plus fondamentalement, une nouvelle vision l’homme. Une nouvelle manière de faire de la science, parce que se croisent des spécialités jusque là considérées comme très différentes, et aboutissant à la fameuse convergence dite NBIC entre les nanotechnologies (fabrication de machines pouvant avoir la taille microscopique de cellules vivantes), la biologie (comprenant la médecine), l’informatique et enfin les sciences cognitives. C’est ensuite, à partir des NBIC, une nouvelle manière d’envisager les rapports entre l’homme et ses fabrications. L’objet fabriqué ne permet plus seulement d’économiser de l’énergie ou d’accroître notre efficacité physique, mais de nous modifier nous-mêmes de fond en comble. La médecine ne nous propose plus seulement de simples prothèses réparatrices plus sophistiquées que les anciennes, ou de simples médicaments aux vertus préventives ou curatives plus efficaces que jadis, mais des moyens de nous transformer radicalement.
En effet, Carpentier reconnaît lui-même que soigner des malades n’est qu’un premier pas. Au-delà, ce cœur bionique pourrait être implanté à des personnes seulement susceptibles de tomber malades afin d’accroître leur durée de vie potentielle. Et encore au-delà, évidemment – et même si le concepteur de la prothèse ne l’évoque pas directement – lorsque l’objet sera devenu plus résistant, plus performant, plus fiable, qu’un simple cœur charnel, on pourra envisager de l’implanter à des individus parfaitement sains, tout simplement pour les améliorer. Nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements, le premier patient implanté avec ce cœur artificiel, décédé le 2 mars 2014, n’ayant pu rester que 74 jours en vie après l’opération. Peu importe, en réalité, que la technique ne soit pas encore au point, elle le sera un jour. Les essais ont d’ailleurs repris dès juillet de la même année. C’est ainsi que la science fonctionne, par tâtonnements. Ce qui importe, c’est la direction prise par ces nouvelles recherches. On aurait pu donner l’exemple plus connu du champion olympique Oscar Pistorius et ses fameux tibias artificiels, qui eux sont déjà très au point, puisqu’ils sont au moins aussi performants que les tibias d’origine d’autres athlètes, et qui, en outre, ne se contentent pas de mimer la forme des tibias humains d’origine mais qui ont leur propre cohérence technique et morphologique (contrairement aux prothèses classiques qui tendent à reproduire l’idéal de la morphologie humaine). On peut facilement envisager les questions que pourront poser dans l’avenir des prothèses de bras, de jambes, de pieds, de mains, éventuellement plus performantes que les membres d’origine et qui finiraient par ne pas leur ressembler, transformant ainsi en quelques décennies la physionomie humaine produit de millions d’années d’évolution. Il faut réaliser qu’au train où vont les choses, la prothétique ne servira plus seulement – ne sert déjà plus seulement dans certains cas ! – à pallier une déficience, à réparer un membre abîmé, mais à améliorer le fonctionnement normal du corps et ainsi à transformer la physiologie (le fonctionnement de l’organisme) ainsi que la physionomie (l’image du corps) des hommes. C’est encore plus vrai, concernant la médecine chimique, la pharmacologie, qui est en passe de sortir, volens nolens, de l’objectif simplement curatif, et même préventif, vers une médecine augmentative. La question hautement controversée du dopage nous montre qu’au-delà des domaines de la médecine, de la santé et du sport, une proportion de plus en plus conséquente d’humains est déjà normalement dopée, pour améliorer ses performances quotidiennes, son bien être, sa durée de vie, son intelligence, sa force, son apparence. Les raisons peuvent varier à l’envi. La lutte contre le dopage dans les milieux sportifs prend ainsi des allures d’arrière garde ou, du moins, ignore le plus souvent la révolution pharmacologique qui touche l’ensemble de la société à des degrés divers.
Nous pourrions évoquer aussi, bien entendu, les techniques de sélection génétique, de reproduction assistée, et la perspective du clonage reproductif, qui remettent en question chacune à leur manière, ce que c’est qu’être humain, et même plus largement, qu’être un mammifère. Il est prévisible que les techniques d’assistance à la reproduction, sensées pallier des formes de stérilités partielles ou totales, pourront dans l’avenir s’imposer comme des modes de reproduction en tant que tels plus performants, plus sélectifs, plus sécurisés. Au-delà de la mutation du mode de reproduction des individus humains, le fait de pouvoir implanter des biomatériaux dans l’organisme, par exemple de remplacer des vaisseaux endommagés par des vaisseaux synthétiques qui peuvent être colonisés par nos propres cellules (Letourneur, 2011), remet en cause la définition de ce qu’est un corps vivant (et a fortiori un corps humain). Il faut, enfin, mentionner la biologie de synthèse ainsi que l’avait rêvé le généticien Waclaw Szybalski dans les années 1970, qui consiste non pas à croiser des gènes, comme dans le géni génétique classique, non pas à introduire des tissus synthétiques qui son ensuite cellularisés par notre organisme, comme dans la bio-ingénierie, mais à construire du vivant sur le modèle du codage informatique, les séquences d’ADN étant comparables à des morceaux de programmes. Szybalski (2008) imaginait même qu’un jour prochain les hommes seraient capables de fabriquer des génomes entièrement nouveaux, originaux, indépendamment de l’évolution darwinienne.
Le rêve – ou pour certains le cauchemar – est devenu réalité quatre décennies plus tard à l’aube de ce troisième millénaire. Pour une nouvelle génération de biologistes, tel que Georges Church (Church and Regis, 2012), co-initiateur du Human Genome Project qui a abouti en 2003 au séquençage complet du génome humain, l’équivalence programme informatique / programme génétique n’est plus une simple métaphore mais la nouvelle base de leur travail de recherche. Une galaxie de notions et de techniques comme les biopuces (permettant par exemple de diagnostiquer une malformation génétique), les biotransistors (mêlant nanomachines et ADN), les biocapteurs (utilisation de molécules comme panneaux de signalisation organiques), ou même de disciplines comme la biotique (contraction de biologie-informatique) ou l’électronique moléculaire (manipulation des complexes moléculaires comme les biotransistors pour analyser et faire circuler des informations), se déploient autour de la biologie de synthèse. De nouveaux acteurs tels les biohackers, sortes d’anarchistes passionnés qui pratiquent la biotique sauvage, en appellent au libre accès (open source) aux biobricks (séquences d’ADN qui peuvent être intégrées aux génomes pour les reconstruire ou les transformer artificiellement, à la façon des Legos) comme les hackers informatiques classiques qui se battent pour le libre accès internet aux bases de données. Ces nouveaux bricoleurs du vivant, souvent des étudiants, de jeunes chercheurs, des amateurs passionnés, qui sont parfois passés par des études de biologie, d’informatiques, ou les deux, se reconnaissent et communiquent par internet, se regroupent en réseaux, avec leurs codes culturels, leurs valeurs, leur système de croyance. Le Massachussetts Institute of Technology est devenu une sorte de Vatican technoscientifique 1 peuplé d’archevêques-gourous, parfois universitaires renommés, entourés de disciples d’élites (doctorants, étudiants de 3ème cycle) qui sont admirés et suivis par des groupes de fidèles. Ces derniers qui se fréquentent surtout sur la toile internet, se réunissent parfois physiquement lors de grands messes tel que l’International Genetically-Engineered Machine Competition (IGEM), organisé depuis 2004 au MIT. Une bibliothèque de lego génétiques, les biobriks, est mise à disposition des participants, et c’est ensuite à eux de fabriquer les plus remarquables machines génétiques possibles.
Au-delà de la multiplicité des techniques utilisées (génétique, nanotechnologie, informatique, neurosciences) et des théories scientifiques convoquées (théorie de l’information, mathématique fractale, théorie du chaos et de la complexité, relativité, physique quantique), au-delà de cette ambiance effervescente, se dessinent des convergences qui ne sont ni marginales, ni ponctuelles, ni seulement fonctionnelles, mais imposent progressivement une représentation du monde, un paradigme qui peut se décliner à la fois épistémologiquement et théologiquement. Ce nouveau paradigme ne caractérise pas seulement une nouvelle phase de l’histoire des sciences et des techniques – même si ce serait déjà beaucoup – mais il est bouleversant à la fois anthropologiquement et ontologiquement (car il touche l’image et la définition de l’être humain et de sa place dans l’ensemble du vivant), ainsi que cosmologiquement et métaphysiquement (car il touche à l’image et à la définition du monde dans son ensemble).
La lecture historiale de la convergence technoscientifique
À partir de la convergence technoscientifique, l’ensemble de l’histoire des sciences et techniques est réinterprétée. Parce que le transhumanisme se concentre sur la vocation rédemptrice des sciences et techniques, c’est à partir d’elles qu’il va relire l’histoire du monde. Mais il ne faut pas croire, encore une fois, que cette relecture relève de la fiction. Comme toutes les religions au moment de leur avènement, et contrairement à la vision positiviste encore dominante dans les sciences sociales, la mythologie transhumaniste permet de raconter le monde à partir de ce que nous croyons savoir à ce moment-là. À savoir que l’espèce humaine, particulièrement depuis le néolithique, se distingue par le développement des techniques d’une part (Leroi-Gouhran, 1943) et, d’autre part, et plus tardivement, par la rationalisation progressive du savoir, au moins depuis l’antiquité grecque (Duhem, 1908) 2 , ayant abouti à ce que l’on appelle aujourd’hui la science fondamentale. On assiste dans l’Antiquité grecque à l’ébauche d’une telle science empirico-déductive, s’appuyant méthodiquement sur l’observation des choses telles qu’elles se donnent pour bâtir des théories cohérentes. Mais la physique, la mathématique, la géométrie, comme la zoologie font alors partie de la philosophie 3 , et elles le resteront encore pendant des siècles. Nous entrons dans ce que l’on pourrait appeler la première phase de l’histoire scientifique humaine : même si de la science se mêlait antérieurement déjà aux activités de l’homme, à la magie, à l’artisanat, à la religion, à la politique, la spéculation scientifique n’était pas encore une activité propre. Dans cette première phase, vont émerger des descriptions physiques, astronomiques, des classifications de l’environnement naturel, mais les techniques resteront cependant artisanales ; elles resteront sourdes aux spéculations scientifiques, s’améliorant très lentement selon des modèles ancestraux, des recettes et modes de fabrication transmis de génération en génération. Même l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, en plein 18ème siècle, reste encore en grande partie dans cette première phase ; les Sciences, qui se caractérisent par la spéculation, y étant nettement distinguées des Arts, qui se caractérisent par la pratique (D’Alembert, 1751). Les techniques n’y sont pas encore représentées comme ce qu’elles sont devenues aujourd’hui : les domaines d’application des sciences. Cette dernière idée sera certes lancée dès le 17ème siècle par Francis Bacon (Scientia et potentia humana in idem coincidunt : Savoir et puissance sont pour l’homme une même chose : Bacon, 1620) et par Descartes (1637) pour qui la physique (« la connaissance de la force et des actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps ») doit « nous rendre maître et possesseur de la nature ». Pour l’auteur du Discours de la méthode, la science doit conduire à « l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent » (Descartes, 1637). Mais nous en restons encore au stade du vœu pieux : même le développement de la machine à vapeur 4 au cours du 18ème siècle, qui a fortement participé au décollage industriel de l’Europe, n’est pas essentiellement dû à la connaissance théorique de la thermodynamique. Ce sera plutôt l’inverse : le fonctionnement concret de la machine à vapeur qui aura permis de mieux comprendre les lois de la thermodynamique (Elkana, 1974).
La deuxième phase de l’histoire scientifique humaine, que l’on peut appeler technoscientifique parce que les progrès de la spéculation scientifique s’y traduisent directement par des progrès techniques concrets, se caractérise par une extension fulgurante de notre emprise pratique sur l’environnement, par cet arraisonnement du monde décrit et surtout décrié par Martin Heidegger (1953). Dans cette phase, contrairement à la précédente, la science fondamentale et l’artisanat ne suivent plus des chemins autonomes. Ils se nourrissent, et par là, s’accélèrent mutuellement. Cette nouvelle phase ne correspond pas seulement à une nouvelle manière de voir, mais a entraîné ce que l’on pourrait appeler la mise à disposition humaine du monde, dont la Révolution industrielle du 19ème siècle européen est l’expression économique et sociale. L’environnement sera systématiquement exploité, à très grande échelle, à l’échelle dite industrielle. À la fin du 18ème siècle, la nouvelle chimie de Lavoisier et de Priestley, qui s’appliqua aux engrais (donc à la nouvelle agriculture industrialisée), aux explosifs (donc à la nouvelle guerre industrialisée) et aux colorants (donc à la nouvelle consommation industrialisée), illustre parfaitement cette transformation directe des techniques par la science. Qui se traduit par une transformation rapide des modes de vie. Ne serait-ce que la lampe Argand inventé en 1783 à partir des découvertes de Lavoisier sur les lois de la combustion (Schivelbusch, 1993) qui va aboutir à l’éclairage nocturne des rues, permettant d’atténuer dans les foyers et dans les entreprises la rupture causée par le coucher du soleil. Enfin, comme le remarque Jean-Marc Lévy-Leblond, il n’est pas hasardeux que la Révolution Française éclate à la même période, transférant le pouvoir politique à la bourgeoise industrielle qui contrôle la technoscience (Lévy-Leblond, 2006).
La convergence NBIC qui fait usage des nouvelles théories fondamentales jusque-là restées très abstraites pendant la plus grande partie du 20ème siècle (des théories quantiques aux théories systémiques et de la complexité, en passant par les relativités générale et restreinte) serait en train de nous faire entrer dans une troisième phase de l’histoire des sciences et techniques. Une troisième phase qui serait, en outre, plus fondamentale que les deux précédentes parce qu’elle ne relèverait plus seulement de l’histoire des sciences et techniques proprement dite, mais serait l’amorce d’un virage radical, ou d’un pallier si l’on veut, dans l’histoire de l’humanité, mais pas seulement, plus largement dans l’histoire du vivant et même dans l’histoire de l’univers. C’est ce qui permet de dire que la culture transhumaniste compose, par sa relecture de l’histoire, une cosmogonie générale.
Les signes des temps
Comme dans la précédente phase, ces transformations ont été fécondées par des théories scientifiques qui ont été inaugurées depuis un certain temps mais sans se traduire dans la pratique. La relativité restreinte et générale ainsi que la théorie quantique (Haroche, 2004), qui ont déjà un siècle d’existence n’ont trouvé que récemment des applications techniques. L’idée du Laser (Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation) fondée sur le principe dit de l’émission stimulée découvert par Albert Einstein en 1917, qui découle directement des lois de la physique quantique, n’a pu être mis en pratique qu’en 1960, et se traduire quelques décennies plus tard par des changements dans la vie quotidienne des populations. Il faudra attendre la fin des années 1980 pour que le CD détrône le disque vinyle, et 1995 pour que le DVD remplace les cassettes vidéo VHS. Aujourd’hui le laser a envahi notre existence, permettant aux particuliers de numériser des quantités gigantesques d’informations. Des lecteurs de code barre à la microchirurgie le laser a envahi notre quotidien. Sans mentionner la toile internet (World Wide Web) qui a révolutionné notre rapport à l’information (ne serait-ce que notre rapport au dictionnaire), au travail (travail à domicile), au tourisme, à la consommation (développement fulgurant du e-commerce), aux loisirs (jeux en ligne), à la sociabilité, à l’amour, et même à l’action politique (on pense au rôle de Facebook dans les printemps arabes : Geisser et Bechir Ayari, 2011). Alors que le premier navigateur web voit le jour en 1993, moins de 10 ans plus tard tous les domaines de nos existences individuelles et collectives seront touchés. Or, internet n’existerait pas, là encore, sans le laser, qui n’existerait pas sans la théorie quantique des champs. On pourrait prendre aussi l’exemple du GPS (Global Positioning System). Nous interagissons de plus en plus au quotidien avec cet objet étrange, devenu un indispensable sixième sens de l’orientation, en avion au milieu des espaces intercontinentaux, en voiture et même à pieds au milieu des métropoles ou des déserts (intégré à notre Smartphone ou même à notre montre). Tout cela est possible grâce aux horloges atomiques à césium, fondées sur les principes de la mécanique quantique pour atteindre des précisions de l’ordre du milliardième de seconde. Placées dans des satellites qui tournent autour de la terre, ces horloges synchronisées échangent des signaux pour mesurer leurs distances mutuelles avec une précision de quelques dizaines de centimètres 5 . Sur terre l’utilisateur du GPS reçoit des signaux de plusieurs satellites qui, par triangulation, déterminent sa position en temps réel avec une précision de l’ordre du mètre. Non seulement le GPS ne pourrait pas fonctionner sans l’usage des interférences quantiques (fonctionnement des horloges elles-mêmes), mais ils ne pourraient pas non plus fonctionner sans tenir compte des lois de la relativité, aussi bien de la relativité restreinte – puisque les satellites se déplacent les uns par rapport aux autres à plusieurs kilomètres par seconde, leur temps propre est décalé de quelques microsecondes – que de la relativité générale, puisque le temps donné par les horloges dépend aussi de leur altitude dans le champ de gravitation terrestre. Sans ces corrections relativistes, et malgré l’extrême précision des horloges atomiques embarquées, nous passerions sur terre d’une précision de l’ordre du mètre à une imprécision de l’ordre de dizaines de kilomètres.
Tout comme pour le passage de la première phase (existence d’une activité scientifique fondamentale, mais distincte des activités techniques) à la deuxième (la technique devient le domaine d’application de la science), dans cette troisième phase, nos modes d’existence, nos rythmes de vie quotidiens et nos rapports aux machines sont en train d’être bouleversés. On peut donc aussi s’attendre à des changements économiques, politiques et sociaux. Mais qu’ont en commun ces nouvelles technosciences qui les distinguent non pas seulement en sophistication mais d’une façon plus fondamentale de l’ancienne technoscience ? Disons d’emblée, et à titre provisoire, qu’elles ne relèvent plus seulement de la mise à disposition pour l’homme de l’environnement (conception cartésienne), mais d’une ingénierie reconstructive qui vise directement à recomposer l’homme comme son environnement. Cet objectif de recomposition, qui transparaît dans les discours scientifiques et techniques, peut être mythiquement lu comme une espérance de dépassement de la condition de l’homme ordinaire livré à la souffrance, à la maladie et à la mort.
BANG : le nouveau départ de l’humanité
Autrement dit, nous sommes en train d’entrer dans un monde postcartésien, pour deux raisons qui se rejoignent : premièrement parce qu’il ne s’agit plus seulement d’inventer « une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent » ; il ne s’agit plus seulement d’exploitation, mais de transformation de la structure même de l’environnement exploité et de l’exploiteur humain, et donc de la relation d’exploitation elle-même et de ses visées. Remarquons bien que ce n’est pas seulement la morphologie humaine qui est reconstruite, mais aussi celle de l’environnement. La pratique de la fission nucléaire produit par exemple des matériaux – des éléments chimiques originaux, parfois d’ailleurs sous forme de déchets – qui n’existeraient tout simplement pas sans cette opération humaine. C’est encore plus vrai, évidemment, de la fusion nucléaire qui est envisagée de plus en plus sérieusement et qui consiste à créer des éléments chimiques comme ils sont produits dans les fourneaux stellaires (Arnoux et Jacquinot, 2006). Pour prendre une métaphore informatique, on pourrait dire que ce n’est pas seulement l’homme qui est ainsi reprogrammé mais la matière constitutive de la nature. C’est pourquoi l’acrostiche BANG (Bits, Atomes, Neurones, Gènes) reflète plus adéquatement la radicalité de cette nouvelle ère technoscientifique que le simple acronyme NBIC. Les NBIC ne renvoient, en effet, qu’à la dimension de reconstruction de l’homme par lui-même, alors que cette reconstruction prend place au sein de la reconstruction plus large et plus fondamentale de la nature dans son ensemble.
Le concept de convergence BANG consiste à rechercher théoriquement et à jouer pratiquement sur des équivalences, des modes de conversion, des ponts, entre les unités fondamentales d’information (bits informatiques), les unités fondamentales de la matière (atomes, quantas), les unités fondamentales de l’intelligence (neurones) et les unités fondamentales du vivant (gènes) afin de recomposer l’architecture du monde.
Il n’est dès lors pas étonnant que la production technoscientifique s’accompagnant de telles notions naturalisées dans le champ de la recherche officielle, provoque des réactions sociales soit négatives, réfractaires à de telles mutations, ou au contraire positives, les accueillant avec enthousiasme. Les réactions négatives peuvent en rester à une suspicion critique, et les réactions positives à un enthousiasme qui n’en perd pas pour autant l’esprit critique. Mais les réactions négatives peuvent glisser vers le rejet irrationnel, que l’on pourra retrouver bien sûr dans les discours religieux fondamentalistes (justification théologique), dans les discours de l’écologie dite profonde ou radicale, deep ecology (justification naturaliste), et enfin dans les discours et même les lois bioéthiques (justification humaniste) (Liogier, 2004). En sens inverse, les réactions positives peuvent atteindre, elles aussi, une telle intensité qu’elles produisent une idéologie aux accents apocalyptiques : dissolution d’un monde ancien, dépassé, forclos, qui pourraient passer par des catastrophes et, tout à la fois, avènement d’un monde nouveau, supérieur, enfin révélé. Dans ce sens, les mots de « singularité » et de « convergence » (sur lesquels je reviendrai, qui ont été popularisés par les leaders du mouvement transhumaniste), entre autres, annoncent une « révélation » que certains fidèles attendent avec espoir et enthousiasme, tandis que d’autres s’en effraient. L’appellation de « transhumanistes » sert à désigner ceux qui réagissent positivement face à la technoscience reconstructive, qu’ils se reconnaissent officiellement comme tels, en adhérent à des associations nommément transhumanistes, soient qu’ils soient classés ainsi en raison de leur simple posture de technophile enthousiaste.
Le terme BANG sonne du reste, et c’est ce qui en fait un acrostiche signifiant, comme un second Big Bang, l’émergence annoncée voire crainte ou espérée d’une autre singularité : un nouvel univers anthropisé dans sa structure la plus intime (un univers-pour-l’homme) émergerait ainsi, même s’il ne serait encore qu’en germe comme l’univers primordial classique d’il y a 14 milliards d’années au moment de l’explosion initiale, au moment du Big Bang. Et ce nouvel univers anthropisé pourrait progressivement s’étendre – par contamination / colonisation – à la totalité du cosmos (Tripler, 1994). La notion de convergence (BANG ou NBIC) n’est dès lors pas uniquement technique et scientifique, ou même épistémologique, mais confine implicitement au récit religieux, oscillant entre un sens eschatologique (discours sur la fin des temps : la fin de l’univers classique) et un sens cosmogonique (histoire de l’engendrement du monde : l’engendrement d’un univers recomposé par et pour l’homme).
Dans la narration transhumaniste la convergence est le signe le plus manifeste de l’avènement futur, attendu et craint, de la singularité. Non plus, cette fois, une singularité originelle, alpha, au commencement d’un monde, comme peuvent l’être le Big Bang à l’origine de l’univers ou le BANG de la convergence, qui est à l’origine du processus d’anthropisation de l’univers, qui n’est pas la nouvelle singularité mais son signe annonciateur. La nouvelle singularité n’étant située dans le passé mais dans le futur, c’est un point oméga, qui marquera la fin des temps, par une catastrophe irréparable ou le surgissement d’un monde rénové.
Ontologie informationnelle et spiritualisme transhumaniste
Sur un certain plan le transhumanisme semble être matérialiste, parce qu’il promeut les machines, la technologie et la science. Mais à un niveau plus profond, on se rend compte que la notion d’information, clé indépassable du réel, s’apparente à l’objet suprasensible d’Emmanuel Kant, le noumène qui ne peut être saisi que négativement. L’information dans le transhumanisme n’est plus un phénomène, elle ne peut être représentée, elle n’a pas de consistance matérielle. En même temps, l’information ne se distingue pas par essence des phénomènes, c’est seulement que nous n’avons pas accès, en situation normale, à sa nature, qui se trouve être la nature de toute chose. C’est donc une vision indéniablement moniste du monde 6 , parce que l’entité fondamentale, qui serait la clé de tout, qui serait même tout le Réel, est l’information. Il n’y aurait partout, depuis toujours et pour toujours, qu’information. La composition la plus intime de la matière (les atomes et les quantas), de l’intelligence (les neurones) et des êtres vivants (les gènes) pourraient être ramené à de la pure information. C’est ainsi que pour les ingénieurs-adeptes de la convergence BANG, numériser le cerveau, les gènes, ou même toute forme de matière (l’atome ou les quantas), c’est capter leur essence, les ramener à leur dimension fondamentale. Mais la question du statut de l’information reste ouverte. Est-elle assimilable à une substance inerte, matériau brut balloté sans cesse et sans visée, existant par hasard à l’origine, tout en étant enfermé dans un déterminisme absolu depuis lors, et ayant abouti par inadvertance à l’homme ? Ou est-elle assimilable à une essence immatérielle immanente-transcendante se déployant sous toutes les formes-combinaisons possibles (apparemment matérielles mais en réalité indépendantes de causes réellement physiques), y compris sous la forme humaine ? Dans le premier cas nous avons un matérialisme pur, dans le deuxième cas, une vision idéaliste de l’univers avec, aussi étonnant que cela puisse paraître chez des adeptes de la machinisation humaine, un arrière fond spiritualiste (que je développerai plus loin). Un nouveau courant de pensée que l’on pourrait appeler technospiritualiste est d’ailleurs en plein essor ; s’y enchevêtrent des notions issues de la physique fondamentale et de l’ingénierie informatique avec l’imaginaire de la réincarnation, du développement personnel, des chakras, de l’énergie spirituelle, d’un mystérieux code de l’univers qui serait à l’origine de toutes les traditions authentiques : imaginaire jadis typique du mouvement new-age. Le Future Life Institute 7 – à ne pas confondre avec le Future of Life Institute, qui, lui, est plutôt axé sur le transhumanisme écologique – promeut une telle technospiritualité s’appuyant sur une rhétorique hyperscientifique (Liogier, 2012) à base de chimie spirituelle (destinée à « révéler les lois fondamentales de la conscience, incluant son volume, sa densité, sa mobilité, sa périodicité »), de mathématiques de la conscience (destinée à chercher « les formules premières qui décrivent le comportement de l’être spirituel et son interaction avec la neurologie »), de psychologie trans-existentielle (destinée à établir « les méthodes scientifiques permettant d’induire sciemment nos vies futures, et de développer des comportements optimaux »), et de science de la mémoire trans-existentielle (destinée à fournir « la première explication scientifique de la mémoire de nos existences multiples, rendant possible l’influence sur nos vies futures »).
Cette mystique informationnelle n’est pas pour autant confinée à une technospiritualité aux saveurs new-age, mais peut servir à conférer une vigueur nouvelle au monothéisme biblique. Frank Tripler, Professeur de physique mathématique à l’Université de Tulane à la Nouvelle Orléans, a ainsi construit une interprétation informatique de l’eschatologie judéo-chrétienne dans laquelle le cosmos total est apparenté à une machine de Turing universelle, autrement dit à un ordinateur parfait capable de simuler-émuler en son sein toutes les machines possibles (Tripler, 1994) ; sachant que dans cette perspective les êtres vivants ne sont que des machines sophistiquées. Parce que notre existence – notre corps même – ne serait finalement qu’un ensemble d’informations simulées (plutôt émulées) par l’ordinateur universel, nous ne pourrions douter de la vie éternelle. La simulation est une sélection des informations relatives à un objet qui permet de le projeter, d’en fournir un schéma, une image, une expression quelconque. L’émulation est plus que cela, c’est une simulation complète, non-sélective, d’un objet, équivalente à l’objet lui-même. L’émulation de notre réalité serait donc une résurrection totale de notre être, y compris de notre être physique dans ses moindres détails. D’où, pour Tripler – qui est un chrétien convaincu et un grand admirateur du jésuite biologiste et théologien catholique Teilhard de Chardin et de sa thèse du point Omega (Tripler, 1994), la réalité effective du dogme de la résurrection des corps à la fin des temps … qui serait rationnellement démontrée.
Ce corps ressuscité n’est pas, à l’évidence, notre corporéité imparfaite, maladive actuelle, mais un « corps glorieux ». Cette conception d’un être humain numérique à la puissance illimitée quasi-divine, indépendant de tout support matériel, réussissant à coloniser l’ensemble de l’univers, semble en contradiction avec le postulat biblique selon lequel l’homme fut certes crée à l’image de Dieu, mais défectueux et mortel. Pourtant il y a aussi par exemple des passages du Nouveau Testament qui évoquent l’avènement d’un « homme nouveau » qui, par la connaissance, réussirait à s’apparenter à son divin créateur : « … et ayant revêtu l’homme nouveau, qui se renouvelle, dans la connaissance, selon l’image de celui qui l’a créé » 8 . Devenu un être capable de transcender les limites de tout support matériel, de tout corps particulier, « l’homme nouveau » serait cet être digitalisé, non pas réduit mais étendu sans fin, renaissant ainsi en quelque sorte en Dieu. Le croyant biblique peut donc, à la limite, interpréter l’immortalisation humaine par la dématérialisation comme la réintégration de la condition édénique d’avant la Chute, ou comme l’avènement d’un homme nouveau, divin, ayant réussi à se purifier du « Pêcher originel 9 » en se libérant des contingences matérielles. Cette vision informatique du cosmos, sous les atours d’une rationalité extrême, peut non seulement s’acclimater d’interprétation théologiques sauvages, mais elle peut en outre venir à la rescousse de thèses fondamentalistes allant jusqu’à justifier le créationnisme, mais surtout l’intelligent design (Tripler, 2007).
Les lois physiques et biologiques telles que nous les découvrons, des lois de la gravitation à celles de la sélection naturelle, ne seraient plus, en effet, en soi nécessaires. Elles participeraient chacune à leur manière du programme qui définit notre univers. Par conséquent, n’importe laquelle de ces lois pourrait être suspendue à tout moment par le programmeur ; les règles qui régissent les masses, les vitesses, sans trouvant immédiatement bouleversés. À la limite, la loi de causalité elle-même pourrait être suspendue. Ce qui rend possible les événements miraculeux quels qu’ils soient : un programme dérogatoire du programme cosmique principal peut toujours être ponctuellement introduit, et ainsi, soudain, le sieur Jésus peut marcher sur les eaux au lieu de couler comme tout un chacun ; ou même, on peut toujours imaginer un bug, une faute dans l’exécution du programme pour expliquer la survenue d’événements étranges. Mais, en tout cas, à Dieu, programmeur universel, rien d’impossible ! Cette ontologie informationnelle résout la vieille querelle philosophique du 17ème siècle sur la possibilité des miracles, et donne une singulière portée au célèbre passage biblique : « Au commencement était le Verbe », le verbe divin originel figurant dans le méta-programme initial de l’univers. Les lois n’ont de valeurs et d’efficacité, de Vérité, qu’en tant qu’elles sont écrites pour être appliquées. Si autre chose était écrite dans le langage de la programmation universelle, par exemple s’il n’était pas écrit que l’attraction varie comme l’inverse du carré de la distance entre deux masses, et bien la loi de gravitation n’existerait tout simplement pas. Cette vision des choses, qui peut justifier l’introduction ponctuelle de programmes particuliers – des organismes tels que l’homme, constitués de toute pièce au milieu de l’évolution normale du vivant – signent aussi le retour de l’empire des mathématiques sur la physique ; car c’est le code du réel décrypté en langage mathématique qui compte in fine, et dont tout le reste découle inexorablement 10 . La cohérence physique perd toute signification hors du programme qui la crée. Les propriétés de la réalité, quelles qu’elles soient, ne seraient que des manifestations possibles, superficielles, dans un univers entièrement défini en langage mathématique, avec ses contraintes, ses règles du jeu, ses finalités, comme dans un jeu informatique. Comme dans Alice au pays des merveilles, le célèbre conte du mathématicien Lewis Carroll, d’autres univers a priori absurdes pour nous, au fonctionnement apparemment illogique, pourraient parfaitement exister, si tant est que les lois physiques et biologiques apparemment les plus basiques, impérieuses et imparables, seraient initialement toujours arbitrairement posées.
Les sens eschatologiques de la singularité
Le mouvement transhumaniste a perdu son unité mais il est aujourd’hui disséminé, en une multitude de courants qui n’appartiennent plus à une organisation ou même à des organisations spécifiques. C’est devenu une nébuleuse composant une culture. Mais, aussi divers soient ses courants, le point de vue transhumaniste se reconnait à deux points qui se complètent, d’une part une conception du monde, une métaphysique, qui peut s’exprimer de façon théologique, qui justifie un sens de l’histoire dont les signes sont perceptibles (la convergence NBIC et BANG) et, d’autre part, un horizon d’attente, celui de la singularité.
- La conception du monde s’exprime par un culte de l’information, déterminé par une ontologie informationnelle. Le cerveau, le corps, toute forme de matière sont assimilés à de l’information, qui peut se manifester dans la structure de l’atome, dans le code génétique ou dans un programme informatique. Autant de manifestations interchangeables, traduisibles les unes dans les autres. L’information devient l’essence du monde, et, à ce titre, elle porte le plus grand mystère. Inconsistante en elle-même, invisible, insaisissable, elle est à la base de toute consistance.
- La deuxième caractéristique du transhumanisme, qui découle de la première, est le désir de transcender la condition psycho-physiologique actuelle de l’homme en l’hybridant à ses propres fabrications. C’est le principe de la coévolution homme-machine. Le but n’est pas d’être un homme machine particulier – ou seulement transitoirement – mais de ne plus être dépendant d’aucun support matériel, qu’il soit organique ou mécanique. Il s’agit par conséquent d’une promesse de libération, de dépassement non seulement de la mort physique mais de toute corporéité, de toute limite corporelle. Comment ? En redevenant pure information, indépendante de ses supports. C’est la promesse de se transmuter en pur esprit. Il y a cependant trois problèmes à surmonter pour atteindre cet idéal : to read (décrypter l’information, génétique, neuronale, quantique, etc.), to store (conserver l’information), to animate (animer l’information, lui redonner vie, pour ressusciter l’être).
Le vieillissement à l’échelle organique, l’entropie à l’échelle universelle, est la perte d’information. L’homme dominant son information vaincrait ainsi l’entropie. D’où un des qualificatifs désignant les transhumanistes comme extropistes (More, 1998). L’homme serait le seul être capable de renverser le principe entropique, à être capable de conserver l’information qui définit son identité contrairement à toutes les autres formes vivantes, contrairement … à l’univers lui-même. En prenant en charge sa propre évolution, il deviendrait capable de transcender la frontière biologique de la mort programmée dans notre ADN appelée « limite de Hayflick », du nom du microbiologiste américain qui démontra dès 1965 que les cellules ne peuvent se diviser qu’un nombre fini de fois avant de mourir. L’homme dépassent la malédiction biblique de la mort, comme s’il avait surmonté le pêché originel qui l’a fait chuter, jadis, hors du jardin d’Eden ; car, avec l’immortalité c’est aussi la jouissance perpétuelle qui est promise. Mais avant cela, et comme dans tout récit mythique-eschatologique, il y a l’attente. Pendant ce temps de latence, il ne convient pas de rester passif mais de choisir son camp, être du côté de ceux qui veulent être sauvés par la technoscience, avant l’apocalypse, le moment du jugement dernier, la singularité.
Le principe de base de la singularité peut se résumer ainsi. La convergence technoscientifique va permettre une telle accélération du progrès de la robotique. Grâce à l’intelligence artificielle, le big data and le deep learning, les machines vont finir par devenir plus complexes que l’organisme et même que le cerveau humain. Alors que la vitesse d’évolution biologique reste lente, la vitesse d’évolution technique s’envole. Le seul moyen pour les humains de rester accroché au wagon, si l’on veut, serait, dés lors, de s’hybrider aux machines qu’ils fabriquent pour garder un temps d’avance sur elles. En bénéficiant organiquement de leur propre technologie, les humains ne peuvent plus être dépassés par elles. Mais, en conséquence, les humains deviennent le moteur de leur propre évolution qui ne suit plus ni l’orientation ni la vitesse biologique normale. La singularité peut donc soit se traduire par une catastrophe aboutissant à la soumission irréversible et insurmontable aux machines, voire par la destruction pure et simple de l’humanité, c’est le paradigme Terminator ; soit se traduire par une mutation, elle aussi irréversible, du sens et de la vitesse d’évolution de l’homme, le conduisant vers le bonheur sans mélange, la puissance sans limite et l’immortalité. Les prophètes transhumanistes, comme Ray Kurzweil, se donnent pour mission eschatologique de nous sauver de la première hypothèse, celle de la soumission définitive ou de la destruction de l’humanité, et de nous faire prendre conscience qu’il faut tout faire pour promouvoir la deuxième hypothèse.
Pour établir cette prise de conscience, Kurzweil, comme tout prophète, nous dit l’avenir, à partir de son interprétation des signes actuels (Kurzweil, 1999, 2003). Le chemin (path) vers le salut et l’immortalité passerait par trois étapes ou ponts (bridges), permettant chaque fois de franchir un obstacle. Bridge 1 est le passage vers le re-design chimique, vers une pharmacopée améliorative (smart drugs) et non plus seulement préventive ou curative. Bridge 2 est le passage par les nanotechnologies, l’implantation de capteurs, la mécanisation transformatrice de notre corps. Puis, enfin, le Bridge 3 est la numérisation de notre intelligence, autant dire, en termes kurzweilien, de notre identité totale. Le Bridge 2 implique l’hybridation mécanique, la prothétique transformatrice et améliorative. Le Bridge 3 conduit à ce que l’on pourrait appeler le Grand Transfer Numérique, ou résurrection numérique, libération totale des supports physiques. L’Être informationnel, pure identité à soi, âme disponible pour tous les corps possibles, pour tous les terminaux informatiques, peut alors exister sans limite formelle et temporelle. Ces trois grands ponts vers l’ultime futur d’une humanité métamorphosée et immortalisée ne touchent pas seulement l’homme physico-psychique mais toute l’organisation sociale. Les signes se déclinent toujours dans des étapes qui se profilent à l’horizon, avec des illustrations techniques
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2017, voitures sans conducteur 2018, robots assistants pour conduire des recherches 2020, empêcher les multiplications de nos cellules graisseuses 2020, dessiner et fabriquer nos propres habits à la maison avec les imprimantes 3D 2023, immersion totale dans les mondes virtuels 2030, agriculture et élevage vertical (par étages) pour optimiser nos capacités de production 2033, 100 pourcent de notre énergie devient solaire 2040, jeunesse éternelle.
Les visions eschatologiques fleurissent chez de nombreux prophètes futuristes, avec toujours en arrière fond le culte de l’information, à l’exemple du milliardaire russe Dmitry Itskov et son « Projet 2045 ». Il existe même un Sommet de la singularité, sorte de grande messe où s’expriment les grandes figures du mouvement. La singularité, considérée comme une évidence indiscutable, seuls les voies possibles, plus ou moins rapides ou lentes, dangereuses ou sûres, y conduisant seront discutées. C’est ainsi que Jamais Cascio, John Smart et Jerry Paffendorf dresseront une carte des mondes futurs possibles (Metaverse Roadmap Overview) qui représentent aussi des voies d’accès à la singularité (Cascio, 2007).
En conclusion, le principe néguentropique (renversement de la dégradation, du vieillissement) se confond avec le principe anthropique (imposition de l’emprunte-essence de l’homme à l’environnement). Si on analyse la pluralité des discours sur la singularité on se rend compte qu’elle revêt plusieurs significations, de la plus explicite et restreinte, à la plus implicite et générale. Je les ai classées en trois grandes classes de significations :
J’appelle singularité technologique, celle qui est la plus explicitement exprimée. Ce serait ce moment où les machines deviendraient plus « intelligentes » que les hommes. L’angoisse de « la vexation par les machines » pour s’exprimer comme Peter Sloterkijk (1999), ne doit pas nous conduire, d’après les tranhumanistes, à freiner le développement technologique, ce qui serait de toute façon impossible, mais à nous hybrider aux machines pour nous transformer nous-mêmes avant qu’elles nous rattrapent.
J’appelle singularité évolutive, celle qui projette l’avènement de l’être informationnel libéré de toutes les prisons corporelles et par conséquent de la mort. Un être destiné à l’amélioration perpétuelle et qui peut se transférer dans n’importe quel support mécanique, électronique ou biologique.
Enfin j’appelle singularité universelle, le sens le plus implicite mais le plus général et religieux. L’homme rompt non seulement avec son devenir-espèce puisqu’il surmonte l’extinction de son règne terrestre. Il n’est plus une espèce puisqu’il ne s’éteindra plus. Mais il rompt aussi avec l’entropie universelle en réussissant à renverser le second principe de la thermodynamique pour son propre compte, autrement dit, en réussissant à conserver indéfiniment son information identitaire individuelle et collective. Si l’univers n’avait certes pas de sens à l’origine, produit aléatoire sans aucun objectif, l’homme peut néanmoins lui imposer son propre sens, le sens qu’il a fabriqué pour lui-même.
L’homme aurait pu et même n’aurait pas dû advenir. C’était presque impossible. Ce presque n’a pas de sens en soi, contrairement à ce que voudraient les tenants du principe anthropique fort, auquel ne souscrit pas la culture transhumaniste en général. Dans le principe anthropique fort la nécessité de l’homme était déjà là dès le Big Bang, parce que si les différentes forces en jeu avaient subi la plus infime variation, rien n’aurait été possible, ni le vivant, ni l’homme. A contrario, puisque c’est cette combinaison particulière parmi une infinité d’autres possibles, qui est à la base de notre univers, c’est que l’homme y était déjà potentialisé. La culture transhumaniste n’admet pas un tel raisonnement, et se situe plutôt dans ce que j’appellerais l’anthropie faible, mais qui, en réalité, a des conséquences plus radicales. Le raisonnement peut avoir à peu près cette structure. Rien n’était écrit au commencement. Il n’y avait pas de sens. Mais il y en aura un, si toutefois nous réussissons à ne jamais disparaître. Car si nous ne disparaissons jamais, notre puissance à un temps infini pour se développer et donc pour imposer ses valeurs à l’univers lui-même. C’est donc, in fine, non seulement lui-même mais l’univers qui sera alors transformé par l’homme.
Le transhumanisme raconte une eschatologie conforme au modèle général des grands mythes, avec l’annonce de la catastrophe et (ou) de la rédemption. En revanche, cette eschatologie représente une nouveauté narrative par rapport à toutes celles que nous avons connues : non seulement l’essence se dévoile à la fin (c’est le propre de toutes les eschatologies) mais, et c’est là la nouveauté, elle se crée en tant qu’essence seulement à la fin. Ce dévoilement ne révèle pas une vérité qui était déjà là, qui devait être trouvée, mais crée la vérité en même temps qu’elle se dévoile. Cette vérité confère a posteriori une essence à un univers qui n’en avait pas a priori. Autrement dit, tant que cette essence ne s’était pas dévoilée, il n’y avait rien à dévoiler, il n’y avait pas d’essence, pas de sens transcendant de l’origine. C’est en s’écrivant que le futur confère tout son sens au passé.
L’homme est l’être hautement improbable qui devient universellement nécessaire : l’être qui n’aurait pas dû être mais qui sera le seul à toujours être, et à conférer ainsi une unité ontique à un univers qui n’en n’avait pas à l’origine. Au sens propre, c’est une ontologie futuriste, parce que le futur est l’essence même du monde, la raison d’être du passé total comme du présent en train de lui permettre d’advenir.
Footnotes
Financement
Aucun soutien financier spécifique émanant d’un organisme de financement public, d’une société commercial ou du secteur non-marchand n’a été attribué à cette recherche.
Notes
Biographie de l’auteur
Adresse : CHERPA - Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, 25, rue Gaston de Saporta, 13625 Aix-en-Provence cedex 1, France
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