Abstract

La conférence de la SISR qui s’est tenue entre le 27 et le 30 juin 2013 à Turku a porté sur le thème : « Repenser la Communauté : continuités et mutations religieuses en modernité tardive ». Les communications des sessions plénières ont été publiées dans Social Compass 61(2). Dans l’ensemble, elles ont discuté les problèmes définitionnels et épistémologiques concernant les « com-munautés » comme objets scientifiques. Elles se sont également penchées sur les nombreux défis auxquels les chercheurs en sciences sociales font face lorsque, dans les sociétés contemporaines, ils tentent de saisir la vie religieuse dans des communautés fluides, poreuses, déterritorialisées ou même évènementielles. Ce numéro nous permet d’approfondir ces questions. À travers différents cas d’étude dans diverses régions du monde, les communications de cette conférence nous invitent, une fois encore, à réfléchir de façon critique sur l’usage du terme « communauté » et à renouveler les manières dont on peut approcher la vie religieuse, par exemple en articulant une sociologie de la religion avec d’autres champs de la sociologie, ou en revisitant des thèmes classiques tels l’autorité charismatique et la conversion.
Ce numéro s’ouvre avec deux articles qui, une fois encore, soulignent le manque de perspective critique dans l’usage de la notion de communauté religieuse et nous invitent à éviter de reproduire des discours politiques et du sens commun. S’appuyant sur sa recherche au Pakistan, l’article d’Alix Philippon se concentre sur les manières dont les chercheurs ont trop souvent opposé, d’une part, un Islam soufi, mystique et bon, avec d’autre part un islamisme dangereux et mauvais. Cette distinction normative conduit à ne pas voir les instrumentalisations politiques potentielles qui peuvent en être faites et ne permet pas de réfléchir sur la dimension politique que le soufisme peut avoir. James Beckford nous encourage à repenser les usages scientifiques de la notion de communauté, au regard des références aux « communautés de foi » faites par le gouvernement britannique contemporain. En effet, ces communautés sont politiquement construites à travers les gestions de la diversité religieuse, parfois perçue comme une source de risque social, et la mise en place de politiques néolibérales qui portent l’espoir de voir les communautés religieuses utiliser leurs ressources humaines et matérielles pour résoudre les problèmes sociaux structuraux de la société britannique (souvent générés par ces mêmes politiques néolibérales). Les façons dont les politiques de gestion de la diversité religieuse affectent les groupes religieux constituent l’objet de l’article de Christophe Monnot, à travers une étude des représentations des musulmans dans la sphère publique suisse. Cet article identifie les contraintes institutionnelles qui façonnent ou affectent les différentes manières dont les communautés musulmanes sont représentées en Suisse. Ces contraintes sont d’une certaine manière contradictoires : elles incitent à la représentation officielle de communautés ethnico-nationales spécifiques, mais demandent aussi à ce que les musulmans se présentent comme une communauté homogène et lisible lorsqu’ils interagissent avec les institutions ou les medias, conduisant ainsi les acteurs sociaux, individuels et collectifs, à opter pour des stratégies différentes afin de représenter « l’Islam ».
Une autre manière d’approcher les communautés religieuses est d’analyser la relation des individus avec celles-ci. C’est ce que les articles de Kati Niemelä et Dorota Hall proposent de faire. Kati Niemelä explore le rôle joué par l’appartenance à l’église dans les pays nordiques, et en particulier la relation de la génération Y avec les églises officielles en Finlande. Elle observe qu’un nombre important de jeunes gens quittent l’église peu après leur confirmation et explique cela par le fait que leur croyance et point de vue sur la vie ne correspondent pas aux valeurs de l’église. Contrairement aux générations précédentes, la génération Y refuse d’appartenir à l’église sans croire ; la tradition et la culture ne soutiennent plus leur attachement à l’église. Dorota Hall quant à elle s’intéresse aux lesbiennes, gays et bisexuels catholiques en Pologne, qu’ils restent dans l’église ou la quittent. Comme Kati Niemelä, son article cherche à identifier les facteurs d’adhésion, de participation et d’éloignement. À partir d’un cadre bourdieusien, elle identifie des facteurs structurels qui affectent les choix individuels : elle suggère qu’une éducation dans un cadre multidénominationnel, la mobilité géographique et la mobilité sociale, influencent de manière significative la façon dont certains individus décident de défier les points de vue catholiques dominants sur l’homosexualité et de chercher d’autres milieux religieux au sein desquels leur religiosité et leur sexualité ne sont pas en porte-à-faux.
L’article de Dorota Hall et celui de Katrin Langewiesche ont un point en commun : ils proposent tous deux un renouveau de la sociologie de la religion en articulant l’étude de la religion à celle d’autres champs sociaux. Alors que Dorota Hall analyse à la fois religiosité et sexualité, Katrin Langewiesche nous offre une réflexion sur la vie économique des ordres contemplatifs et des communautés monastiques. L’analyse d’un cas d’étude en particulier, une abbaye bénédictine au Burkina Faso, souligne les manières dont les ordres contemplatifs peuvent développer des modèles économiques alternatifs au sein de sociétés capitalistes et consuméristes en déployant des réseaux transnationaux, en interaction avec les sociétés locales. L’article suggère ainsi que ces communautés peuvent grandement contribuer à la compréhension du changement social dans les sociétés africaines contemporaines.
Les deux derniers articles de ce numéro explorent des questions classiques de l’étude des communautés religieuses tout en renouvelant la compréhension de ces questions. L’une de ces questions concerne la conversion. Girardo Rodriguez Plasencia s’appuie sur son terrain à la Havane afin de saisir les facteurs qui peuvent expliquer la conversion des cubains à la Soka Gakkai. Son article explore les motivations des convertis qui ont rejoint ce mouvement bouddhiste japonais et identifie ce qui influence les choix religieux individuels aux niveaux micro, méso et macro. Comme les autres articles de ce numéro, celui de Girardo Rodriguez Plasencia met en lumière les manières dont les facteurs individuels (vision du monde, socialisation) et structurels (religiosité cubaine populaire, globalisation, sécularisme, compétition interreligieuse) sont liés. Un autre thème classique de l’étude sociologique des communautés religieuses concerne l’autorité charismatique. Štěpán Ripka discute de l’importance du leadership dans les églises ethniques, en particulier au sein d’une église charismatique Rome dans la République Tchèque. Dans cet exemple précis, un leader religieux a transformé un groupe local de convertis « d’une communauté de parenté à une communauté ethnico-religieuse ou à une ‘congreg-nation’ ». Ainsi, alors que plusieurs auteurs dans ce numéro insistent sur les facteurs structurels qui influencent le choix religieux individuel (Niemelä, Hall and Rodriguez Plasencia par example) qui façonnent des stratégies de représentation (Monnot) ou influencent des politiques concernant les religions (Beckford), Ripka montre comment un individu en particulier peut innover et changer la nature d’une communauté religieuse.
The ISSR conference that took place between 27 and 30 June 2013 in Turku addressed the theme ‘Rethinking Community: Religious continuities and mutations in late modernity’. The papers of the plenary sessions were published in Social Compass 2014 61(2). By and large, they discussed the definitional and epistemological issues that relate to ‘communities’ as scientific objects. They also pondered the numerous challenges that social scientists face in contemporary societies, as they endeavour to capture religious life in fluid, porous, deterritorialized or even ‘event-based’ communities. The present issue allows us to further the investigation of these issues. Through case studies in various regions of the world, the papers from the conference invite us once more to reflect critically on the use of the term ‘community’ and renew the ways in which we may approach religious life, for example by integrating the sociology of religion with other sociological subfields or by revisiting classical themes such as charismatic leadership or conversion.
This issue starts with two papers which, again, underscore the uncritical use of the notion of religious community and invite us to avoid the reproduction of political and simplistic discourses. Drawing on her research in Pakistan, Alix Philippon’s paper focuses on the ways in which scholars have too often opposed a good, mystical Sufi Islam with a bad and dangerous Islamism. This normative distinction leads us to overlook the political instrumentalisation that could result and does not enable us to reflect on the political dimension that Sufism can have. James Beckford encourages us to rethink scholarly usages of the notion of community, with regard to the references to ‘faith communities’ made by the contemporary British government. Indeed, these communities are politically constructed through the management of religious diversity, sometimes perceived as a source of social risk, and to implement neo-liberal policies in the hope that religious communities will use their human and material resources to resolve British society’s structural social problems (which are themselves often the product of neo-liberal policies). How policies on religious diversity affect religious groups is the subject addressed by Christophe Monnot, through a study of the representations of Muslims in the Swiss public sphere. This article identifies the institutional constraints that shape or affect the different ways in which Muslim communities are represented in Switzerland. These constraints are somewhat contradictory: they incite specific ethno-national communities to be officially represented, but also demand that Muslims present themselves as a homogeneous, legible ‘community’ when interacting with state agencies or in media coverage, leading individual and collective social actors to undertake various strategies to represent ‘Islam’.
Another way in which we can approach religious communities is to analyse how individuals relate to them. This is what Kati Niemelä’s and Dorota Hall’s articles focus upon. Kati Niemelä explores the role of church membership in the Nordic countries, and in particular Generation Y’s attitudes towards the national churches in Finland. She observes that a high number of young people leave the church soon after confirmation and argues that this is because their beliefs and understanding of life are not congruent with the church’s values. In contrast with previous generations, Generation Y refuses to belong if they do not believe; tradition and culture no longer sustain their attachment to church. Dorota Hall looks at the attitudes of lesbian, gay and bisexual Catholics towards the Church in Poland. Like Kati Niemelä, she seeks to identify factors of adhesion, participation and estrangement. Using a Bourdieuian framework, she identifies structural factors that shape individual choices and suggests that education in multidenominational settings, and geographic and social mobility significantly impact on the ways in which some individuals decide to challenge the dominant Catholic view on homosexuality and look for other religious circles where their sexuality and religiosity can be integrated.
Dorota Hall’s article has a connection with the following article, by Katrin Langewiesche: both advocate the renewal of the sociology of religion by integrating the study of religion with that of the other social fields. While Dorota Hall analyses religiosity and sexuality together, Katrin Langewiesche offers a reflection on economic life in contemplative orders and monastic communities. The analysis of a case study, a Benedictine abbey in Burkina Faso, emphasises the ways in which contemplative orders can develop alternative economic forms within capitalist and consumerist societies, through the building of transnational networks, in interaction with local societies. Thus, the article suggests that these communities can significantly contribute to the understanding of social change in contemporary African societies.
The last two papers of this issue delve into classical issues in relation to religious communities, while renewing our understanding of these. One of these issues is conversion. Girardo Rodriguez Plasencia draws on his fieldwork in Havana to understand the factors that can explain Cubans’ conversion to Soka Gakkai. His article explores converts’ motivations for joining this Japanese Buddhist movement and identifies what influences individual religious choices at the micro, meso and macro levels. Like other contributors to this issue, Girardo Rodriguez Plasencia sheds light on the ways in which individual factors (personal background and worldviews) and structural factors (Cuban popular religiosity, globalization, secularism and interreligious competition) are related. Another classical theme within the sociological study of religious communities is charismatic leadership. Štěpán Ripka discusses the significance of leadership in ethnic churches, drawing on a case study from a Charismatic church of Roma gypsies in the Czech Republic. In this particular example, a religious leader transformed a local group of converts ‘from a kinship-driven community to an ethno-religion’. Thus, while several authors in this issue underscore the structural factors that affect individual religious choice (Niemelä, Hall and Rodriguez Plasencia, for instance) or that shape representation strategies (Monnot) or that inform policies regarding religions (Beckford), Ripka shows how a particular individual can innovate and transform the nature of a religious community.
Footnotes
Acknowledgements
Je remercie les nombreux chercheurs qui ont relu les textes ainsi que le Comité éditorial – Elisabeth Arweck, Pauline Côté, Philippe Portier et Jörg Stolz – de m’avoir aidée à évaluer et éditer ces articles
I would like to thank the many scholars who refereed papers, and the members of the Editorial Committee – Elisabeth Arweck, Pauline Côté, Philippe Portier et Jörg Stolz – for their help in assessing and editing these articles.
Biographie/Biography
Adresse : School of Sociology, Social Policy and Social Work, Queen’s University Belfast, Belfast BT7 1NN, United Kingdom
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