Abstract
The uses of sound reproduction among Mauritian Muslims illustrate the links between public religion and religious mediation. These two dimensions of religion rely on material objects and media technologies, coalescing in what are frequently the same media practices. In this essay I investigate the ambiguous relationships between these two mediated forms of religion, tracing their mutually supporting and conflictual relationships. Their articulations also provide insights into questions of religious authority and authenticity that are prominent in a diasporic location such as Mauritius, as well as into the constitution of the boundary between religion and non-religion through media practices.
La prise de conscience du fait que les mouvements religieux contemporains utilisent des modes de mobilisation et d’interaction caractéristiques des sphères publiques modernes a fourni beaucoup d’indications précieuses sur les dynamiques religieuses actuelles. Le rôle-clé de la sociabilité étrangère dans la circulation routinisée de discours et d’images au-delà des relations de face à face est d’une importance primordiale pour la compréhension de la religion aujourd’hui. En même temps, la présence marquée d’images et de discours religieux dans la sphère publique a amené les chercheurs à tirer deux conclusions importantes. D’abord, elle a débouché sur une critique systématique de la notion habermasienne d’espace public en montrant non seulement que l’idée d’une privatisation de la religion n’est pas empiriquement pertinente dans la plupart des pays, mais aussi que les positions et les points de vue qui subissent un infléchissement d’ordre religieux forment également une part essentielle des dimensions les plus délibératives de la sphère publique mise en évidence par Habermas (Salvatore et Eickelman, 2004). Ensuite, elle a également conduit à une critique des efforts de purification de la religion en montrant au contraire comment la religion se mêle à la publicité et au divertissement soulignant l’importance d’attachements viscéraux et de sensations dans les pratiques et les identités religieuses (Meyer, 2009). En outre, des anthropologues ont aussi analysé l’émergence de contre-publics religieux, fréquemment liés à une technologie médiatique alternative échappant en grande partie au contrôle de l’autorité de l’État (Hirschkind, 2006). La recherche relative à la religion et à la sphère publique a même mis de la sorte en évidence le rôle central des pratiques médiatiques pour la compréhension de la religion dans le monde contemporain. Dans le même temps s’est aussi opérée une exploration sans cesse croissante de ce que certains ont appelé les liens intrinsèques entre religion et médias. Les chercheurs inspirés par ce que certains appellent un « tournant médiatique » (« media turn ») dans l’étude de la religion (Engelke, 2010) se penchent sur la médiation religieuse au sens strict d’un processus d’interaction entre les praticiens religieux et un « autre monde » religieux qui est pourtant conçu, et qui, de ce fait, implique nécessairement des médias dans leurs aspects matériels et technologiques. La religion est ici conçue comme un processus performatif d’échange communicationnel reliant des personnes avec des royaumes spirituels ou divins. Il en a résulté une prise de conscience élevée, d’une part, des dimensions matérielles de la religion rendant possibles de tels échanges et de telles interactions, et, d’autre part, de la manière dont, par voie de conséquence, les paradigmes religieux existants favorisent certaines pratiques médiatiques plus que d’autres.
Bien que la recherche portant sur la religion et la sphère publique ainsi que celle portant sur la médiation religieuse aient augmenté à un rythme rapide, il reste beaucoup à faire pour rendre compte des interrelations entre les deux processus. Le travail le plus développé actuellement tend à porter sur une seule des deux manières principales selon lesquelles religion et médias sont étroitement liés au sein du monde contemporain. Alors que les travaux sur la religion et la sphère publique étudient les interactions entre les acteurs humains par l’entremise de la circulation des discours et des images religieuses, les analyses de la médiation religieuse se concentrent sur les interactions entre les acteurs humains et divins/spirituels localisés principalement dans un domaine non perceptible. Toutefois, ces deux types d’interaction sont étroitement liés. Mon but dans cet article est d’illustrer quelques-unes de leurs interconnexions.
À l’Île Maurice, où près de 70% de la population est d’origine indienne, l’État reconnaît et soutient la tradition religieuse en tant que « culture ancestrale ». Pour les Mauriciens d’origine indienne, l’hindouisme et l’Islam constituent leur patrimoine ancestral officiel. Cette politique relative aux cultures ancestrales est importante dans le contexte mauricien parce que l’État estime le fait de cultiver des traditions diasporiques d’origine étrangère à l’Île Maurice comme central pour un Mauricien. Cultiver publiquement la culture et s’identifier à une telle tradition ancestrale constitue un moyen d’assurer son intégration au sein d’une nation mauricienne conçue comme une mosaïque diasporique (Eisenlohr, 2006a, Lowe Swift, 2007). Pour les musulmans mauriciens, comme pour les hindous, la religion en tant que patrimoine ancestral ne se manifeste pas seulement dans des performances publiques coïncidant avec les principaux jours de fête du calendrier rituel, ou encore avec la grande fête hindoue de Shivratri, l’événement religieux majeur de l’île, mais elle circule aussi par l’entremise des médias contemporains. La radio-télévision Mauritius Broadcasting Corporation, qui est sous le contrôle du gouvernement, propose des émissions religieuses mais il existe aussi d’autres formes de circulation médiatique qui instituent des publics religieux dans l’Île Maurice. Dans cet article, je voudrais mettre l’accent sur le rôle joué par la reproduction sonore auprès des musulmans mauriciens, et plus spécifiquement sur la circulation d’une poésie dévotionnelle à partir de CDs audio et des fichiers audio, entre l’Île Maurice, l’Inde et le Pakistan. Mon but n’est pas seulement de montrer que ces formes de médias religieux sont devenues une partie importante de la culture publique mauricienne. Je voudrais surtout souligner que cette circulation d’un discours poétique religieux s’accomplit à l’intersection entre la religion dans la sphère publique et la médiation religieuse au sens strict, et qu’elle peut nous fournir des indications sur la relation entre la religion publique et la médiation religieuse.
Authenticité religieuse et reproduction sonore
Une des principales forces motrices de l’usage que font les musulmans mauriciens de la technologie de la reproduction sonore dans des contextes religieux consiste en ce que l’authentification du patrimoine ancestral dans la politique multiculturelle mauricienne et l’authentification de l’autorité religieuse vont souvent de pair. La première porte sur la fermeture d’une « brèche diasporique », fermeture par laquelle le fait de cultiver la culture ancestrale vise à minimiser le retrait spatial et temporel séparant aujourd’hui les musulmans mauriciens de leurs ancêtres indiens, et à assurer ainsi la place centrale à ceux des habitants de la nation mauricienne qui revendiquent la propriété de ce patrimoine. La spécificité de l’imagination relative au monde des ancêtres indiens, à leurs pratiques religieuses et à leurs langues résulte ici des circonstances postérieures à la migration. Ces visions diasporiques centrées sur les grandes traditions religieuses hindoues standardisées sont souvent en contradiction avec les documents portant sur la réalité vécue des travailleurs contractuels pauvres du 19e siècle. Sont inclus les musulmans, dont les vies religieuses étaient éloignées des formes réformistes et standardisées de l’Islam d’Asie du Sud qui ont émergé dans la seconde moitié du 19e siècle, et qui se présentent maintenant comme porteurs de la véritable « culture ancestrale » musulmane à l’Île Maurice. Cependant, comme je l’ai signalé ci-dessus, le rapprochement avec des origines diasporiques assumées produit dans la politique locale de l’appartenance un effet de forte légitimation. En même temps, cette « brèche diasporique » est également pertinente pour les questions d’autorité religieuse, du fait que des musulmans mauriciens se considèrent souvent comme habitant à la périphérie du monde musulman, ce qui accroît leurs inquiétudes quant à la justesse et à la légitimité de leurs pratiques religieuses. L’intensification des connexions déjà anciennes avec les principaux centres de l’autorité religieuse à l’étranger, et plus spécialement en Inde et au Pakistan, est donc devenue une préoccupation majeure durant les dernières décennies, et les pratiques médiatiques ont assumé un rôle-clé dans ce domaine.
Ma réflexion se concentre sur le rôle de la diffusion électronique de la poésie dévotionnelle, que les musulmans mauriciens ont longtemps récitée dans des contextes rituels connus sous le nom de mahfil-e mawlud. Il s’agit d’assemblées de prière au cours de cérémonies rituelles telles que l’anniversaire du prophète, l’anniversaire de la mort (‘urs) d’un saint soufi important, ou d’événements-clés dans la vie ordinaire des musulmans, comme un mariage, la naissance d’un enfant, ou le déménagement. En particulier, la récitation du na’t, un genre urdu de poésie de louange en l’honneur du Prophète Mahomet, a longtemps constitué un élément-clé de la pratique religieuse à l’Île Maurice, comme dans l’Asie du Sud, pour ceux qui appartiennent à l’Ahl-e Sunnat wa Jama’at, un mouvement de réforme également désigné comme la tradition barelwi. Une tradition qui met l’accent sur la synthèse des traditions soufies avec l’Islam centré sur l’uléma (Eisenlohr, 2006b). Bien que faisant depuis des décennies l’objet d’attaques de la part de mouvements plus puristes de l’Islam sunnite d’Asie du Sud, comme l’école de Deoband, les adeptes de l’Ahl-e Sunnat continuent probablement de constituer la majorité des musulmans en Inde et au Pakistan, comme dans l’Île Maurice. La récitation de la poésie na’t, si elle est accomplie selon des procédés appropriés, non seulement exprime l’amour pour le Prophète, mais aussi suscite et produit des sentiments de profonde affection et d’attachement à son égard chez ceux qui récitent et écoutent attentivement. Elle les transforme en de meilleurs musulmans. Pour certains, la récitation de la poésie permet même la présence parmi eux du Prophète. La performance du na’t vise donc à l’intercession spirituelle, mais elle coïncide aussi avec une pratique transformatrice qui rappelle d’autres pratiques de discipline de la culture de soi dans l’élaboration d’une ipséité pieuse, qui constituent un des principaux axes de l’Islam (Mahmood, 2001 ; Hirschkind, 2006). Bien que des performances de ce genre continuent de jouer un rôle essentiel dans leurs cadres rituels établis, les techniques de reproduction sonore ont été plus récemment amenées à jouer un rôle crucial. D’abord, elles ont permis la circulation de ce genre en dehors de ses cadres établis, permettant à certains de combler leur vie quotidienne par les sons de cette poésie, les affects et les modifications que celle-ci produit. Ensuite, les musulmans mauriciens s’appuient aussi désormais comme sur autant de modèles faisant autorité pour organiser et planifier un mahfil-e mawlud, sur les enregistrements des récitants reconnus du na’t (na’t khwan) de l’Inde et du Pakistan, ainsi que sur ceux de quelques récitants mauriciens bien formés. La précision textuelle doit toujours représenter une préoccupation majeure. Le na’t est un genre délicat et controversé car beaucoup craignent qu’une louange exubérante ne confère au Prophète une figure pareille à celle de Dieu, et de la sorte, ne dilue l’unité de Dieu. C’est pourquoi de nombreux musulmans mauriciens préfèrent réciter la poésie autorisée, qui peut être idéalement attribuée à d’éminents saints-savants et donc posséder un statut légitime, en évitant le risque qu’une louange excessive du Prophète ne renverse les bienfaits spirituels espérés. Alors que des manuels et des recueils de poésie na’t imprimés sont depuis longtemps disponibles à l’Île Maurice et pourraient être utilisés comme des guides pourvus de l’autorité textuelle, les questions de style performatif sont tout aussi importantes pour la réussite de la performance. La récitation du na’t devrait être effectuée d’une manière émouvante et mélodieuse, et non dans un style excessif que son exubérance et ses qualités musicales feraient ressembler à la récitation de la poésie dans le cinéma hindi(« Bollywood »). Les débats autour du « style de film » (filmi taraz) portent sur la frontière contestée entre musique et non-musique dans les traditions performatives islamiques. La qualité vocale et la vocalisation du discours sont donc d’une importance cruciale pour une exécution réussie du na’t, avec ses bienfaits espérés. De nombreux musulmans mauriciens usent de l’autorité des enregistrements de la poésie attribués à des savants et des saints reconnus comme d’un guide pour l’organisation, l’exécution et l’évaluation d’une récitation na’t dans un mahfil-e mawlood.
Reproduction sonore, religion publique et médiation religieuse
Les usages de la technologie de reproduction sonore dans les cadres de dévotion que j’ai décrits témoignent de la complexité des relations entre la médiation de la religionpublique et la médiation religieuse. Si l’on prend le cadre rituel comme point de départ, les usages de la reproduction sonore à travers leur fonction de modélisation semblent principalement orientés vers la protection et l’optimisation de la voix en tant quesupport privilégié du divin, qui constitue un paradigme prégnant au sein des traditions islamiques. Les technologies offrent une infrastructure pour les sphères publiques, la religion publique incluse, laquelle, ainsi incorporée, est effectivement domestiquée (Silverstone et Hirsch, 1992) à l’intérieur d’un paradigme religieux préalable finalisé par l’interaction avec le divin, et dans lequel la voix joue un rôle clé. Ici, la relation entre religion publique et médiation religieuse semble être harmonieuse. Plus particulièrement, le déploiement de la reproduction sonore soutient l’authenticité et l’efficacité de l’interaction entre les praticiens religieux et la source, divine in fine, des bénédictions et des bienfaits spirituels que la performance dévotionnelle vise à obtenir. C’est précisément l’idée selon laquelle la reproduction sonore offre un moyen fiable de conservation et de reproduction de la qualité vocale, qui lui donne l’apparence d’améliorer techniquement une forme instituée de longue date de l’interaction religieuse et de la médiation.
Dans ce contexte, la domestication de la technologie de la reproduction sonore au sein des cadres de dévotion musulmans mauriciens évoque une dynamique plus large dans laquelle les praticiens religieux, dans les contextes les plus divers du monde contemporain, recherchent des solutions techniques pour une amélioration de l’interaction avec le divin. La recherche de relations plus directes, immédiates, avec les royaumes religieux, se trouve de plus en plus axée sur les nouvelles technologies des médias, qui, par leur fonctionnement technique supérieur, peuvent rendre ces interactions à ce point « réelles »et immédiates qu’elles disparaissent elles-mêmes phénoménologiquement de la conscience. Dans le champ religieux, ces dialectiques complexes de la mediation et de l’immediacy ont conduit paradoxalement à ce que, dans le monde contemporain, un nombre sans cesse croissant de praticiens religieux recherchent des modes de relations plus immédiates avec les royaumes spirituels et les « autres mondes » religieux en développant des dispositifs médiatiques de plus en plus complexes, comme le montre l’essor d’une littérature relative à la religion et aux médias (Hirschkind, 2006 ; Meyer, 2009 ; Pype, 2012 ; Schulz, 2006). Bien que ce développement semble à première vue confiné dans la sphère de la médiation religieuse au sens strict et étudié par des chercheurs inspirés par le « tournant médiatique » dans les études relatives à la religion, les espoirs mis dans les nouvelles technologies médiatiques pour établir des liens plus immédiats avec des lieux éloignés et meilleurs, jouent également un rôle important dans les sphères publiques contemporaines, notamment quand il s’agit de comprendre les processus actuels de la globalisation. Joel Robbins (2009), par exemple, a établi un lien entre la globalisation et la propagation de grandes traditions religieuses standardisées qui mettent l’accent sur le thème de la transcendance en faisant un parallèle entre le désir de migrer vers les centres de l’économie politique mondiale et le désir de voyager vers un autre monde religieux. Selon lui, de telles cosmologies religieuses, qui soulignent l’altérité radicale d’un royaume transcendant la réalité vécue dans ce monde, sont en profonde résonance avec la manière dont, dans le monde contemporain, de nombreuses personnes expérimentent leur vie dans le contexte de la globalisation, où le monde est divisé en centres et périphéries. Par ailleurs, il existe une littérature sur la globalisation qui souligne la manière dont les pratiques médiatiques créent des lieux lointains, plus désirables, et des modes de vie accessibles dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi, les sphères publiques contemporaines omniprésentes à travers le monde produisent la circulation massive d’images et dediscours relatifs à de tels lieux (Appadurai, 1996). Je voudrais attirer l’attention sur les liens qui se nouent entre les usages des médias motivés par la dynamique de la globalisation, et ceux qui sont à l’œuvre dans les processus de médiation religieuse. C’est désormais dans les dernières technologies médiatiques que sont placés les espoirs d’améliorer et de rendre plus directes les interactions à travers de grands écarts spatiaux, temporels et qualitatifs. Le parallèle existe entre, d’une part, des interactions médiatisées à l’intérieur de la sphère du divin et, d’autre part, des pratiques médiatiques répondant au désir de combler les distances séparant des lieux éloignés dans le monde globalisé.
À l’Île Maurice, l’entrelacement de ces processus est manifeste dans le fait de cultiver les traditions islamiques en tant que « culture ancestrale » des musulmans mauriciens ; la fermeture d’un « écart diasporique », perçu comme tel, y est d’une grande importance. La circulation des enregistrements na’t soutient un public religieux transnational tout en constituant, dans le même temps, une partie de la « culture ancestrale » des musulmans mauriciens. Elle exprime tout autant les désirs de se connecter à des autorités religieuses localisées ailleurs, en accomplissant le na’t khwan d’Inde et du Pakistan, en récitant correctement la poésie de manière appropriée, conformément aux recommandations d’éminents savants de la tradition Ahl-e-Sunnat (Barelwi), qui est présente là-bas. On constate donc que la circulation publique et l’échange des performances et des discours religieux d’une part, et les interactions entre les musulmans et le divin d’autre part, sont intégrées au sein des mêmes pratiques médiatiques. Considérée sous cet angle, la reproduction sonore permet et supporte une relation de soutien mutuel entre religion publique et médiation religieuse.
Cependant, les mêmes qualités matérielles et techniques de reproduction – perçue comme fidèle – de la voix, qui favorisent la domestication de la technologie de la reproduction sonore dans les cadres musulmans mauriciens de dévotion, exposent aussi à des vicissitudes le discours de dévotion qui circule. Ce faisant, elles rendent un tel discours vulnérable à des recontextualisations et des réinterprétations et lui font courir le risque d’entrer en conflit avec le type d’incarnation de la piété que la performance de la poésie na’t vise à apporter. C’est le cas, par exemple, de la performance du na’t dans des films en hindi, tels que le classique Mughal-e azam (Asif, 2005 ; Asani, 1995 : 182), dans lequel l’intrigue, comme dans la plupart des productions « Bollywood », est centrée sur l’amour romantique. Mais l’insertion rendue possible par les médias du na’t dans des contextes inappropriés n’est pas la seule manière dont une reproduction sonore peut déstabiliser le processus de médiation religieuse que sa performance est censée accomplir. La saturation de la vie quotidienne de l’Indo-Mauricien par le divertissement Bollywood fait peser la menace d’un divertissement musical débordant les limites perçues de la pratique rituelle, au point que les styles de récitation de cette poésie dévotionnelle se trouvent influencés par les genres, les traditions musicales et esthétiques de ce divertissement. Comme le dit un na’t khwan mauricien : Au début, les premiers musulmans de l’Île Maurice connaissaient les paroles du na’t par l’entremise d’imams et de personnes âgées, mais beaucoup ne savaient lire correctement le na’t. Ils récitaient tout simplement les parties dont ils se souvenaient, des mélodies de films musicaux qu’ils avaient entendues pendant la journée, et sans réserve ni respect, ils gâchaient tout. Je ne voulais pas que des films musicaux soient utilisés pour le na’t et c’est pourquoi je voulais donner des conseils.
Néanmoins, d’autres ne voient rien de mal à ce que l’on récite le na’t dans un « style de film », et vont même jusqu’à approuver l’usage d’un tambour d’accompagnement (daf). L’usage des technologies de reproduction sonore contribue donc à sauvegarder la conformité et l’authenticité de la récitation par la circulation qu’elle rend possible des modèles autorisés. Elle est en même temps dangereuse dans la mesure où elle est le véhicule d’un divertissement musical commercial. C’est un fait que de nombreuses utilisations de la technologie de reproduction sonore telles que la lecture et l’écoute de CDs audio et de fichiers mp3 sont liées à l’animation musicale et filmique commerciale, ce qui rend cette technologie dangereuse aux yeux de certains, même s’ils en reconnaissent aussi les usages bénéfiques. Ici, la relation entre la religion publique et la médiation religieuse est lourde d’une conflictualité potentielle car le mélange de la religion avec le divertissement, particulièrement caractéristique de la sphère publique, pourrait déborder sur le processus de médiation religieuse et de transformation pieuse que la performance du na’t vise à accomplir. Mais les débats sur la permissivité d’imprimer au na’t un « style de film » témoignent aussi des frontières mouvantes entre les genres d’expression religieuse, ainsi que de l’élargissement de la circulation publique des thèmes et des discours religieux. Il semble que la frontière entre religion et non-religion soit constituée par l’esthétique de la performance (Tambar, 2010 ; Meyer, 2009). C’est que pour les musulmans mauriciens, le fait de cultiver le na’t avec ses bienfaits spirituels espérés et son pouvoir de transformation ne requiert pas tant un engagement par rapport aux principes doctrinaux qu’une sensibilité esthétique particulière. Cette sensibilité leur permet de discerner les pratiques rituelles correctes et de les distinguer d’avec des formes de divertissement extérieures aux frontières de la performance rituelle appropriée. Il s’ensuit également que la séparation ténue entre les sphères de la religion publique et de la médiation religieuse est constamment réinterprétée. Ni le contenu diffusé, ni l’adhésion à des croyances ou à des principes distincts n’établissent une frontière entre ces sphères. Sensibilités et jugements non délibératifs et esthétiques garantissent que les deux domaines restent toujours étroitement liés et que toute séparation entre eux présente un caractère provisoire.
Conclusion
La diffusion publique des discours et des images religieuses et les interactions médiatisées entre les personnes et les « autres mondes » religieux représentent deux dimensions différentes dans lesquelles la religion se constitue en se fondant sur des objets matériels et technologiques. Dans cet article, j’ai abordé la question de leurs interconnexions, et j’ai discuté les relations de conflit et de soutien mutuel qui peuvent exister entre elles. Les mêmes pratiques médiatiques peuvent supporter simultanément la religion publique et la médiation religieuse. Un autre point de connexion consiste dans le fait que les pratiques des médias peuvent permettre des interactions apparemment plus directes et plus réa-listes avec des lieux ou des destinations, lointaines et désirées, situés à la fois dans le monde globalisé contemporain et dans d’ « autres mondes » religieux. Cependant, les répercussions entre la sphère publique, d’une part, et la sphère des interactions médiées religieusement avec des mondes spirituels, d’autre part, peuvent faire l’objet d’évaluations très différentes. Le public religieux transnational, soutenu par la circulation de la poésie dévotionnelle sur des CDs audio et des fichiers mp3, et le processus de médiation religieuse adopté par la récitation de cette poésie chez les musulmans mauriciens, sont souvent considérés comme se supportant mutuellement. Toutefois, la crainte que les mêmes pratiques médiatiques permettent également que la récitation soit influencée par des divertissements musicaux et cinématographiques, débouche sur une relation ambivalente entre, d’un côté, la circulation publique des images et des discours religieux, et, de l’autre, le processus de médiation religieuse avec ses bienfaits espérés. Des répercussions de ce genre peuvent également avoir lieu en sens inverse. Ainsi les formes d’interaction médiatisée avec le divin au sein d’une tradition religieuse dominante établissent la circulation publique de discours et d’images au-delà de ce qui est communément considéré comme « religion », ainsi que cela se produit avec la propagation d’un style visuel « pentecôtiste » dans la sphère publique ghanéenne (Meyer, 2004). Dans le cas que j’ai considéré, les connexions entre la médiation religieuse et la circulation publique des discours et des images sont étroitement solidaires des questions de l’authenticité et de l’autorité religieuses. Parce que l’efficacité des performances de la poésie dévotionnelle que j’ai discutée repose essentiellement sur la qualité vocale et la vocalisation du discours, les jugements et les sensibilités esthétiques sont d’une importance capitale pour la constitution d’une telle autorité, comme le sont aussi, corrélativement, les différences mouvantes entre la religion et la non-religion.
Footnotes
Financement
L’auteur tient à remercier la Wenner-Gren Foundation, Washington University in St Louis, et la Netherlands Organization for Scientific Research (NWO) pour leur soutien à la réalisation de la recherche ethnographique sur laquelle repose cet article.
Biographie de l’auteur
Adresse : Centre for Modern Indian Studies (CeMIS), Georg-August-Universität, Waldweg 26, D-37073 Göttingen, Allemagne
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