Abstract
This article compares the role of media in three religious movements in Ghana, a country where the mediascape has undergone fundamental changes since the 1990s. It shows how visual mediation, mobility and the spiritual domain are intertwined, and demonstrates how media evoke both a public and a secret realm, as distinct yet connected spheres. The ethnography documents how this negotiation of public and secret finds itself at the heart of charismatic Pentecostalism, neo-traditional African religion, and traditional spiritual practices – three religions that situate themselves differently in public space but are interrelated and heavily interdependent.
Cet article étudie les médias religieux au Ghana, et l’enchevêtrement de la diffusion publique et du secret qu’engendre leur circulation. Il compare à cet effet le rôle des médias au sein de trois types de religion : le Pentecôtisme charismatique, la religion néo-traditionnelle africaine et les pratiques traditionnelles qui font appel aux esprits 1 . À la suite de la libéralisation des médias au Ghana en 1992, ceux-ci sont devenus des éléments clefs du paysage religieux, particulièrement favorables aux églises pentecôtistes-charismatiques (PC). Dans le même temps, les styles de culte et de prédication de ces dernières, rendus visibles dans l’espace public, ont eu des répercussions hors du Pentecôtisme ; confronté à l’explosion récente des médias PC, le groupe néo-traditionnel Afrikania Mission, par exemple, s’appuie sur des styles visuels de plus en plus pentecôtistes, pour promouvoir dans la sphère publique la religion traditionnelle africaine (RTA) 2 .
La circulation de la télévision et de la radio, de la presse écrite et d’Internet, ainsi que des cassettes audio et vidéo de nature religieuse, institue un public religieux (Warner, 2002 : 66 ; voir aussi De Vries, 2001 ; Hirschkind, 2006 ; Meyer et Moors, 2006). Mais en même temps qu’ils produisent des effets publics, les médias engendrent un domaine privé ou secret. Ce dernier se construit par l’entremise de médias alternatifs qui relèvent surtout du domaine privé. Il s’agit donc de comprendre diffusion publique et secret comme des catégories qui se constituent mutuellement et qui s’interpénètrent. La distinction qui existe entre elles ne peut être considérée comme acquise : elle est produite et réalisée différemment par les groupes religieux en question, selon des modalités qui ne peuvent être séparées des luttes de pouvoir dans l’arène religieuse.
La prolifération des médias de masse a mis à l’avant-plan le primat public du visuel. Ceci soulève la question de savoir comment les esprits entrent en relation avec la sphère du visuel mass-médiatique (voir entre autres Meyer, 2006). Dès lors, pour analyser les dynamiques en jeu entre la culture visuelle du Pentecôtisme, la visualisation néo-traditionaliste de la RTA, et les modes de communication avec les esprits dans les rites traditionnels, cet article examinera les caractéristiques des médias dont il est particulièrement fait usage, ainsi que leurs modes de circulation. En comparant la relation qui existe entre la médiation visuelle, la mobilité et le domaine spirituel, on montrera comment différentes sortes de médias produisent la diffusion publique et le secret comme autant d’univers séparés, mais pourtant connectés.
Les « ministères de la télévision » charismatiques
Depuis les années 1990, le paysage médiatique du Ghana a subi une transformation fondamentale. Auparavant, l’État contrôlait les médias et restreignait fortement toute représentation publique de la religion. Avec la libéralisation des médias en 1992, les stations privées de la FM et de la TV ont poussé comme des champignons. En vendant des temps d’antenne, les nouveaux diffuseurs d’émissions commerciales ont rendu les ondes accessibles à des acteurs jusque-là exclus des médias. Les églises PC en particulier ont profité de ces nouvelles opportunités. Plusieurs d’entre elles avaient déjà enregistré les services religieux sur vidéo et ont été en mesure de mobiliser des ressources financières pour développer leurs programmes, acheter des temps d’antenne, et lancer des émissions de télévision. De la sorte, les églises PC ghanéennes en sont venues à jouer un rôle dominant sur la scène locale de la diffusion (De Witte, 2011).
L’usage accru des mass-médias audiovisuels par les églises PC est en parfait accord avec les doctrines de celles-ci (Évangile de la prospérité, évangélisation, accès démocratisé à l’Esprit), avec leurs spécificités cultuelles (expérience personnelle, expression des émotions, mise en spectacle), avec leurs modes de leadership (le charisme personnel) et avec leurs ambitions cosmopolites. Pour souligner leur développement, ces églises font fièrement état de leur grand nombre de fidèles et montrent l’étendue de leur audience dans des programmes TV, des cassettes vidéo, ou sur Internet. De la sorte, les églises PC produisent des circuits médiatiques transnationaux qui façonnent les imaginations religieuses, les messages et les modes cultuels à travers le monde.
Au cours de mon travail de terrain dans le studio de montage de l’International Central Gospel Church, j’ai observé comment les monteurs de Living Word ont cherché à rendre visible le fluide de l’Esprit passant du pasteur Mensa Otabil vers ses fidèles, en juxtaposant des images, en plan large, du pasteur, élégant, plein d’assurance et puissant, et de la foule qui lui fait face, à des images, en gros plan, de fidèles parmi cette foule (De Witte, 2003). Leur choix d’images montrait une nette préférence pour les prises de vue exécutées en contre-plongée, rendant le pasteur plus impressionnant par des gros plans de son visage et de ses gestes les plus expressifs, suivis de prises de vue réalisées en grand angle, le montrant hissé sur l’estrade et regardant sa vaste congrégation assemblée à ses pieds. Des moments moins flatteurs étaient dissimulés par des plans de coupe de l’auditoire, dont la fonction était de « faire jouer la communication non verbale entre Otabil et son auditoire ». Deux sortes de prises de vue de l’assistance étaient essentielles à cette intention : l’image parfaite de la masse et la réponse adéquate du fidèle pris individuellement. Elles étaient toutes les deux soigneusement choisies dans l’ensemble des rushes et montraient des gens bien habillés, écoutant attentivement et prenant des notes, ainsi que leurs réponses gestuelles (mains levées, applaudissements, signes d’approbation), leurs paroles (amen, alléluia, Jésus !), ou les expressions de leur visage (exaltation, adoration, rire, pleurs). Elles soustrayaient volontairement tout comportement indésirable (avachissement, chewing-gum, dreadlocks, décolletés), ainsi que tout siège vide.
Cette juxtaposition de trois points focaux – le pasteur (son visage, son habillement, son corps), la masse des fidèles (dans des lieux de culte ou dans des sites en plein air) et l’individu singulier (visage, émotions, gestes) – est une caractéristique récurrente, non seulement du télévangélisme ghanéen, mais aussi de l’imagerie charismatique globalisée. La communication entre le pasteur et son auditoire, et par conséquent le flux de la puissance de l’Esprit, sont donc rendus visibles à la manière d’un fluide traversant tout le corps des sujets, tandis que ce qui ne s’accorde pas au but visé est dissimulé. De même que le corps physique de « l’homme oint par Dieu », comme celui de ses fidèles, fonctionne en tant que médium dans la pratique religieuse, les organismes télévisés fonctionnent comme médium de l’Esprit Saint, permettant à celui-ci de « toucher » le spectateur via l’écran de la télévision. Cette expérience est rapportée dans de nombreux témoignages. La circulation et la consommation des médias audiovisuels issus du courant PC permettent ainsi à un public « pentecôtalisé » de partager à distance la puissance haptique de l’Esprit.
Les néo-traditionalistes dans la sphère publique
La prédominance publique qui est aujourd’hui au Ghana celle du Pentecôtisme a engendré une attitude de crainte et d’hostilité vis-à-vis de la religion traditionnelle perçue comme démoniaque. Beaucoup de traditionalistes, particulièrement dans les zones urbaines, choisissent donc de cacher leur identité religieuse. Cette attitude résulte de la longue histoire du christianisme au Ghana, où les efforts des missionnaires pour bannir les pratiques dites « païennes », et la persécution coloniale « civilisatrice », ont généré graduellement un rejet des pratiques religieuses indigènes dans le domaine du secret et de la spéculation (Steegstra, 2004). La christianisation du domaine public a donc constitué simultanément un domaine secret ou privé de forces et de pratiques « païennes ». L’association qui en a résulté, entre « chrétien » et « public », d’une part, et entre rituel religieux indigène et « secret », d’autre part, complique la représentation publique de la RTA.
Pour contrer cet imaginaire hégémonique, la Mission Afrikania cherche pour sa part à représenter la RTA comme une « religion du monde », moderne et morale. Fondé en 1982 par un ex-prêtre catholique, le mouvement rassemble une grande variété de cultes. Paradoxalement, le christianisme a servi de modèle à cette réforme. Le service dominical d’Afrikania, son organisation et sa retraduction de la religion traditionnelle en termes de croyances, de symboles et de commandements, ont tous pour modèles les pratiques et les concepts de la religion chrétienne (voir De Witte, 2004). Comme les églises PC, Afrikania a aussi commencé à organiser des « conventions publiques », des « campagnes d’évangélisation » et des « réunions de camp ». Elle manifeste aussi le souci généralisé d’être publiquement visible et audible, en usant de moyens divers : un système de haut-parleurs, un immeuble peint de couleurs vives, une enseigne, des bannières annonçant les événements, un logo de l’église (représentant un globe), un calendrier avec des images de l’immeuble et du leader, ainsi qu’un tissu et des foulards imprimés que les membres peuvent acheter. Elle s’aligne donc sur les formes de « publicité » typiques des églises PC.
Le souci permanent d’Afrikania consiste à montrer au grand public les bienfaits de la RTA. En usant des médias de masse depuis sa naissance – à l’occasion d’une conférence de presse – le mouvement s’est rapidement acquis une forte audience dans la sphère publique grâce à une émission radio hebdomadaire autorisée par l’État. Mais sa relation aux médias est devenue problématique. La commercialisation des médias et le développement de la télévision ont, d’abord, donné la priorité au souci de l’image publique et de l’attractivité visuelle, et ensuite, organisé l’accès à la diffusion publique sur une base financière. Les leaders d’Afrikania manquent cependant de ressources pour produire leurs propres programmes et acheter des temps d’antenne. Ils dépendent donc de l’intérêt qu’ils représentent aux yeux des organes médiatiques, mais aussi de types de programmes (talk show, documentaire, information) qui ne leur permettent pas un contrôle final sur l’émission. En outre, ils se méfient du poids chrétien des médias et de la propension de ces derniers à stéréotyper la RTA comme antimoderne, non civilisée, ou comme l’ennemi juré de la chrétienté.
Afin d’offrir au public une image positive de la RTA et de s’assurer une couverture médiatique, Afrikania met en scène des performances spectaculaires qui adoptent les styles dominants de la représentation publique de la religion. Ce faisant, les leaders se montrent soucieux de présenter la RTA sous un jour agréable, propre et « attractif ». Ce qui est particulièrement frappant, et qui fait écho à l’imagerie charismatique populaire, c’est leur souci d’attirer les foules aux événements publics qu’elle organise. En particulier, lorsqu’une équipe de TV est attendue, les leaders mobilisent autant de membres qu’ils le peuvent afin qu’ « aucun siège vide n’apparaisse sur l’écran de télévision ». Lorsque la station privée TV3 proposa de réaliser un documentaire sur la RTA (De Witte, 2005), Afrikania organisa (entre autres choses) un service religieux dans une de ses branches rurales, où, face à la caméra, le leader Kofi Ameve fit irruption de façon spectaculaire, tel un grand chef, suivi de joueurs de tambour et de centaines de gens applaudissant et chantant, revêtus de leurs plus beaux habits du dimanche. Alors qu’Afrikania ne produit pas ses propres émissions de télévision, elle adopte de nouvelles stratégies pour donner une représentation publique, visuellement attrayante, de la RTA.
Ce qui, étonnamment, est absent de tels événements médiatiques, ce sont les pratiques de sacrifices d’animaux, de possession spirituelle et d’offrandes de nourriture aux dieux. De telles pratiques constituent les moyens essentiels de connexion avec les esprits ; mais Afrikania tente de les exclure de ses représentations publiques, ou bien de diriger les caméras en dehors de leur champ de vision. De telles images ne feraient que conforter les préjugés issus du christianisme. Toutefois, en fin de compte, Afrikania ne contrôle jamais les représentations médiatiques. Ainsi Ameve a été fortement déçu lorsque le documentaire de TV3 est sorti, qui comportait de très nombreux plans montrant le sacrifice sanglant de poules et de chèvres.
Les tentatives d’Afrikania de nouer entre elles l’association habituelle entre ce qui est public et ce qui est chrétien, d’une part, et l’association habituelle entre ce qui est secret et ce qui est traditionnel, d’autre part, en introduisant la RTA dans la sphère publique, impliquent l’adoption de styles visuels qui sont fortement influencés par le Pentecôtisme charismatique. Cependant, au contraire des ministères des médias charismatiques qui propagent le pouvoir de l’Esprit Saint par l’entremise d’images attrayantes, les performances médiatiques d’Afrikania ne rendent pas présentes les puissances du monde spirituel. Le souci que manifeste Afrikania pour la propreté, la beauté et l’attractivité visuelle n’est pas compatible avec le pouvoir spirituel attribué, par exemple, au sang d’un animal ou à des herbes fermentées. De même, ses tentatives pour montrer la RTA à la télévision viennent contrarier le caractère dissimulé des modes d’échanges avec les esprits, accomplis au sein des lieux de culte. La gestion de l’image par Afrikania requiert donc un « montage » prudent entre ce qui peut être montré en public et ce qui doit rester caché. Du versant public de la RTA, le pouvoir des esprits semble être radicalement exclu.
Les esprits africains en mouvement
L’absence des esprits africains dans les représentations médiatiques d’Afrikania ne signifie nullement qu’ils ne puissent avoir comme médias les moyens technologiques modernes, ni qu’ils ne puissent voyager sur des distances transnationales. À première vue, les esprits africains semblent différents de l’Esprit Saint pentecôtiste dans la mesure où ils sont attachés à des lieux particuliers et à certaines figures matérielles, telles que des statues et des objets placés dans des lieux de culte ou des bosquets sacrés. C’est à travers ces objets matériels et localisés que les gens peuvent, par l’intermédiaire des prêtres, communiquer avec le divin. En y regardant de plus près, les esprits africains paraissent tout autant inscrits dans les réseaux transnationaux que l’Esprit Saint lui-même ; mais ils le sont de façon moins visible.
Lors de la « consultation spirituelle » qu’offre Afrikania – mais dont ses leaders évitent toute représentation publique – je me suis entretenue avec de nombreux « clients », parmi lesquels Helen et sa mère, qui s’y sont rendues pour éradiquer la cause spirituelle des échecs qu’Helen rencontre dans ses tentatives d’émigrer. Helen est catholique, sa mère est pentecôtiste. Elles se sont rendues en secret à Afrikania, m’a dit Helen : Dans l’église catholique, ils n’aiment pas que vous alliez dans des endroits comme ceci, et dans l’église pentecôtiste ils ont une attitude particulièrement négative à ce sujet. Et donc, nous ne disons rien à personne dans nos propres églises. Je ne dis rien non plus à aucun de mes amis. Ici, en Afrique, quand vous vous rendez dans des endroits tels que ceux-ci, vous le faites en secret. Si vous dites que vous avez été dans un de ces lieux de culte pour obtenir ceci ou cela, on déclare que vous n’êtes pas chrétien et on vous dénonce.
La RTA et le Pentecôtisme offrent ainsi aux candidats à la migration des services semblables quant à la relation aux forces spirituelles. Pourtant, les gens font très clairement la distinction entre invoquer l’Esprit Saint ou exorciser les démons dans la sphère publique de la chrétienté, d’une part, et rechercher un soutien spirituel dans la sphère secrète du rituel traditionnel, d’autre part. Même après l’émigration, les spécialistes de la religion traditionnelle demeurent, aux yeux des migrants, des sources de pouvoir spirituel dans leur combat pour réussir. Les lettres et les mandats postaux sont ici les principaux moyens de connexion. J’ai eu l’occasion de rendre visite à Kofi, un « scientiste spiritualiste », dans sa demeure, où il possédait un petit lieu de culte. Deux cadres contenant des gravures en couleur décoraient le mur : la déesse indienne Shiva et la figure, fameuse et mondialement répandue, de Mami Wata 3 . Parmi les nombreuses lettres qu’il avait reçues de clients vivant à l’étranger, on trouvait celle d’un pasteur ghanéen habitant en Allemagne, qui lui demandait d’agir plus efficacement pour l’essor de son église. Il priait Kofi de détruire la missive après l’avoir lue. Mais celui-ci conserve de telles lettres parce que, dit-il, « ces chrétiens » n’admettront jamais qu’ils sont venus demander de l’aide à des traditionalistes et parce que « l’on ne sait jamais si l’on n’aura pas besoin, un jour, d’une preuve ».
Kofi me montra les « icônes » placées dans un coin de sa chambre à coucher et quelques-uns des objets dont il se sert : une statue de la divinité Nana Kwaku, entourée de figurines en bois, de bols, de bouteilles et d’autres attributs. Kofi n’était pas satisfait qu’elles soient en quelque sorte exposées au grand jour, même si elles se trouvaient dans sa chambre à coucher. Il envisageait de dissimuler le tout dans le mur, derrière de petites portes, « de façon à ce que nul ne puisse même s’apercevoir de la présence d’un lieu de culte ». En m’expliquant sa « science spirituelle », Kofi me confia qu’il utilise des cheveux ou des rognures d’ongle, ou bien des morceaux de tissu qui ont été en contact avec le corps de la personne sur laquelle il cherche à agir : des choses qui peuvent facilement lui être envoyées de l’étranger. Il utilise aussi des photographies pour influer spirituellement, à distance, sur la personne qui y figure (cf. Behrend, 2003), ou encore des textes manuscrits.
Outre l’exécution de rituels pour les migrants ghanéens, Kofi fabrique aussi des « charmes d’attachement », de « pouvoir de la bouche », et autres « charmes » qui aident les gens à réussir dans de nombreux domaines, et notamment dans le voyage international. Le « pouvoir de la bouche », m’a-t-il expliqué, aide à convaincre la personne à qui vous parlez; et si vous possédez un « charme de l’œil », personne ne pourra vous résister ou repousser votre demande, lors d’un entretien pour l’obtention d’un visa, par exemple. Kofi vend ces objets magiques localement et internationalement, en les envoyant par colis postaux. Il est membre de la Mission Afrikania, mais de tels objets et de telles pratiques ne font pas partie de ce qui est montré lors des représentations publiques de la RTA et restent confinés dans le domaine secret du travail avec les esprits.
L’accent mis sur le secret va toutefois de pair avec le besoin d’un minimum de publicité. De même que les pasteurs et les prophètes charismatiques, les guérisseurs traditionnels sont de véritables entrepreneurs qui font face à la nécessité de convaincre leurs clients potentiels des pouvoirs qu’ils détiennent. Tandis qu’un drapeau blanc ou une peinture murale étaient jadis les signes publics les plus visibles, les stratégies publicitaires actuelles comprennent des enseignes au bord des routes et même des sites web.
Conclusion : diffusion publique, secret et médiation des esprits
Avec le règne actuel des médias de masse, les images sont devenues le principal moyen de répandre la religion à travers le monde. Les sermons ou le gospel ne circulent eux-mêmes pas seulement en tant que sons, mais ils voyagent également en tant qu’images transmises par la télévision et par les vidéos. Cet article a examiné le rôle joué par les médias – celui, tout à la fois, des médias technologiques modernes et des moyens de médiation plus anciens – dans la mobilité des esprits. En comparant l’usage que les pasteurs charismatiques et les guérisseurs traditionnels font des médias visuels, on constate d’un côté, une convergence quant à la relation entre la technologie visuelle et la médiation spirituelle, et d’un autre côté, une divergence quant aux modes de circulation.
Les églises PC produisent une culture médiatique globalisée dans laquelle la médiation visuelle est une technologie-clé pour la mobilité de l’Esprit Saint. Par le montage et le cadrage d’images de culte, elles réussissent à utiliser les médias audiovisuels non seulement pour répandre leurs messages, mais aussi pour transmettre à distance la puissance de l’Esprit Saint. Il est intéressant de noter que de telles pratiques visuelles s’inscrivent dans la continuité des idées indigènes relatives à la connexion entre vision et pouvoir spirituel. Le Pentecôtisme et les religions indigènes d’Afrique ont en commun, en ne pas établissant entre ces deux domaines une relation de simple « référentialité », de connecter intimement images et esprits en les plaçant dans une relation de « présentationalité ». En somme, une image ne symbolise pas un pouvoir spirituel, elle le rend présent. Les images sont donc des moyens effectifs de transporter le pouvoir des esprits sur de longues distances. Paradoxalement, on voit donc que les pratiques médiatiques du Pentecôtisme charismatique sont beaucoup plus proches des pratiques visuelles indigènes que l’utilisation par Afrikania des médias comme technologies de la représentation.
La différence entre les usages, d’une part charismatiques, et d’autre part traditionnels, des médias visuels, réside dans les schémas de circulation et dans les modes d’adresse au public. Les églises PC rendent présente la puissance spirituelle par le biais de grands rassemblements de masse et de spectacles publics : le mode d’adresse aux masses, ou, plus précisément, à l’individu en tant que partie d’une masse de fidèles, y est prédominant. Cela correspond à la logique propre à la télévision qui cherche à créer un spectacle public dont l’attractivité visuelle a pour but de séduire les masses et de s’adresser au téléspectateur en tant que partie d’une masse. Les églises PC exploitent donc volontiers ce médium pour permettre à l’Esprit d’inonder le monde.
L’accent que le Pentecôtisme met sur le spectacle fait écho aux cérémonies religieuses traditionnelles. Un des résultats de la rencontre missionnaire et coloniale a cependant été une séparation entre le public et le privé, coïncidant avec une christianisation graduelle de l’espace public et un déplacement des rituels traditionnels de communication avec les esprits dans le sens de l’isolement et du secret. La Mission Afrikania essaie de transgresser cette distinction, mais il lui est malaisé de rendre publiquement visible la RTA proprement dite. Ceci est en partie dû au fait que la dissimulation de la pratique et du savoir spirituels résulte des structures spécifiques de l’autorité, selon lesquelles le pouvoir des esprits et de leurs médiums se développe dans le secret et demeure d’un accès restreint. Toutefois, en dépit de leur résistance à la médiation publique, les esprits africains voyagent aussi à travers le monde. Les médias par lesquels ils voyagent relèvent rarement du domaine de la visibilité publique, leurs modes de circulation étant étroitement liés au secret et à la dissimulation : objets magiques transportés dans les bagages de voyageurs, lettres ou photographies envoyées en secret sur les lieux de culte. Ces médias ressortissent aux aspects moins visibles, mais tout aussi puissants, de la mobilité transnationale de la religion.
Pour autant, la sphère de la diffusion publique du christianisme et la sphère du rituel traditionnellement tenu secret ne restent pas clairement distinctes. Les églises PC, les néo-traditionalistes et les spécialistes de la religion traditionnelle – ainsi que leurs groupes de fidèles et de clients – se retrouvent tous dans les deux sphères. Diffusion publique et secret s’interpénètrent à différents niveaux. De nombreux chrétiens, parmi lesquels des pasteurs et d’autres personnages publics, se rendent dans des lieux de culte traditionnels afin d’y trouver un soutien pour réussir dans le domaine public. Les scandales qui éclatent lorsque deviennent publiques des choses qui sont supposées demeurer secrètes montrent toutefois la résilience de cette distinction dans l’organisation des pratiques et des imaginaires religieux.
Footnotes
Acknowledgements
Cet article est une version raccourcie et traduite du chapitre de livre « Religious Media, Mobile Spirits: Publicity and secrecy in Ghanaian Pentecostalism and traditional religion », dans Traveling Spirits: Migrants, Markets and Mobilities, édité par Gertrud Hüwelmeier et Kristine Krause (Routledge, 2010). Je tiens à remercier Pascale de Villers et Anne Mélice pour la traduction.
Financements
La recherche a été réalisée au sein du programme de recherche PIONIER « Modern Mass Media, Religion, and the Imagination of Communities » financé par la Netherlands Organization for Scientific Research (NWO).
Notes
Biographie de l’auteure
Adresse : Faculteit der Maatschappij – en Gedragswetenschappen, Afdeling Sociologie en Antropologie, OZ Achterburgwal 185, 1012 DK Amsterdam, Pays-Bas
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