Abstract

La sociologie de la religion connait actuellement une période de profonde remise en question et de renouvellement intellectuel. Contrairement aux hypothèses de longue date d’une signification sociale du déclin de la religion dans la société moderne, enracinée profondément dans la culture du savoir occidental, il a été impossible au cours des dernières décennies d’ignorer la visibilité des dynamiques religieuses. Des phénomènes globaux tels que la montée des mouvements islamistes, la croissance du christianisme évangélique, l’émergence de ce que certains ont appelé de nouvelles « spiritualités » et le défi posé par la diversité religieuse dans le contexte des migrations internationales, ont tous conduit à une attention accrue pour la religion. Dans l’agenda de la recherche, l’intérêt du public s’est déplacé vers la religion, non seulement dans de nombreux sous-domaines de la sociologie, mais aussi dans les domaines de l’anthropologie, de l’histoire, de l’économie et de la science politique. Par le passé marginalisée, mais très autonome, la sociologie de la religion doit aujourd’hui rivaliser avec d’autres (sous-)disciplines en termes d’hégémonie théorique, méthodologique et normative, et, particulièrement, de financement de la recherche. Dans ce nouveau paysage, il n’est pas étonnant qu’il y ait eu des efforts soutenus pour le renouvellement intellectuel de la sociologie de la religion.
Les signes de ce renouveau intellectuel ont été mis en lumière dans un certain nombre d’articles balisant les terrains ou fixant l’ordre du jour. Plusieurs chercheurs ont dressé un commentaire critique de la littérature anglophone, et plus particulièrement de la littérature américaine. Dans les récits séculiers de la modernisation aussi bien que modernistes, voire profondément protestants, ils ont mis en évidence le rôle des concepts de croyance et de congrégation, centrés sur la religion. Ceux-ci ont empêché la discipline de comprendre ou d’expliquer de façon adéquate les dynamiques religieuses actuelles (Bender et al., 2013; Edgell, 2012; Smith et al., 2013). Ces derniers ont donc appelé à historiciser les cadres conceptuels en vigueur, à décentrer les approches théoriques, et à déparoissialiser l’almanach de la recherche empirique en sociologie de la religion. Ces signes de renouveau intellectuel ne sont pas moins visibles dans le contexte européen où la théorie de la sécularisation a pendant longtemps joui d’un statut quasi-paradigmatique parmi les sociologues de la religion. Conceptuellement forgé au cours de la période fondatrice de la sociologie, ce paradigme a été principalement codifié durant l’âge d’or des grandes théories néo-classiques telles qu’elles ont été proposées par Berger, Dobbelaere, Luckmann, Luhmann, Wilson et les autres. Depuis les années 1990 au moins, ce paradigme est cependant devenu l’objet de critiques soutenues dans ses multiples niveaux macro, méso et micro (voir Willaime, 1999; Wohlrab-Sahr, 2000). Ces mises en cause déclenchèrent des débats théoriques, des réorientations thématiques, et des innovations méthodologiques qui convergèrent finalement avec celles de l’autre côté de l’Atlantique (voir Koenig et Wolf, 2013).
En célèbrant son soixantième anniversaire, il nous a semblé donc plus approprié, pour Social Compass, de faire brièvement le bilan de son propre rôle en tant que revue internationale majeure, spécialisée en sociologie de la religion, et de réfléchir à ses objectifs futurs et ses ambitions. En un mot, nous pensons que, même si Social Compass a été fortement mêlée à l’histoire de la sociologie de la religion européenne, elle est particulièrement bien placée pour participer à l’ouverture mondiale actuelle de la (sous-)discipline.
Fondée en 1953, Social Compass a commencé comme un journal incontestablement européen, en termes d’auteurs et de public, de styles et de sujets académiques. À une époque où la recherche en sciences sociales sur les taux de fréquentation des églises, la foi en Dieu, ou la religiosité auto-évaluée était principalement financée par des Instituts liés aux Églises dans un contexte d’analyse du changement du paysage religieux dans l’Europe d’après-guerre, le journal Sociaal Kompass a été créé par Georges Zeegers, directeur de la Katholiek Sociaal Kerkelijk Instituut à La Haye (sur l’histoire de la revue voir Goddijn et Houtart, 1983; Mejido, 2004). Dans la première courte décennie de son existence, Social Compass publia des articles en néerlandais et en allemand sur les problèmes pastoraux et personnels de l’Église catholique comme diaspora dans une Europe du Nord en pleine modernisation. Avec sa réorganisation sous l’égide de FERES (Fédération internationale des instituts de recherches socio-religieuses) en 1960 et sous la responsabilité du Centre de recherche socio-religieuse en Belgique, le journal déménagea et acquis sa format bilingue actuelle. Il deviendra plus tard le journal phare de la Société internationale de Sociologie des Religions (SISR), également bilingue. Bien que Social Compass ait initialement maintenu son caractère de « revue catholique dédié aux études socio-religieuses » (Editeurs, 1960 : 3), le directeur du Journal François Houtart (1968-1999) a transformé la revue en une plate-forme majeure visant une sociologie « orientée-théorie » portant sur la religion en Europe durant plus de trois décennies. Un regard rapide sur les articles publiés en son sein témoigne adéquatement de la trajectoire intellectuelle du sous-domaine. On songe à la théorie de la sécularisation néo-classique des années 1970, puis au vif intérêt pour les nouveaux mouvements religieux dans les années 1980, et enfin à la recherche intensive de la « religion invisible » de Luckmann et aux autres formes de religiosité individualisée dans les années 1990. Sous Albert Bastenier, directeur de 1999 à 2009, le journal a pris résolument en compte les débats en cours sur l’islam et les musulmans en Europe et s’est engagé dans les controverses sur la diversité religieuse et la neutralité de l’État de « laïcité » dans différents contextes institutionnels. En somme, cette longue trajectoire, qui, au moins dans une certaine mesure, reflète l’ordre du jour des conférences de la SISR, documenté dans la revue depuis 1992, semble positionner Social Compass clairement dans le développement général de la sociologie européenne de la religion.
Et pourtant, Social Compass, a acquis depuis les années 1960 un profil très caractéristique qui la rend bien adaptée au renouveau intellectuel actuel de la sociologie de la religion. Tous d’abord, et avant tout, Social Compass a su éviter l’esprit de clocher qui, de l’avis de biens des critiques, caractérise traditionnellement les grandes revues anglophones. Cela n’a pas été le cas uniquement par son caractère bilingue, qui a donné la parole à des traditions francophones de la sociologie de la religion, mais également par son intérêt important pour des questions thématiques spécifiques aux développements religieux en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Cette approche a ainsi également mis en avant l’importance de l’hémisphère sud pour une compréhension plus complète des expériences contemporaines de la pratique religieuse, des formes d’organisations religieuses, et des identités religieuses collectives. Deuxièmement, une telle ouverture à des champs non-occidentaux de la recherche a également émergé dans Social Compass avec un décentrage des approches théoriques établies, y compris la théorie de la sécularisation. Troisièmement, Social Compass a toujours insisté sur une dimension interdisciplinaire de l’étude des sciences sociales de la religion. Alors que la sociologie de la religion est bien sûr restée au cœur de la discipline dans la revue, des contributions importantes proviennent d’anthropologues, d’historiens, et même de socio-linguistes.
Le présent numéro thématique sur « Les Églises protestantes en Asie du Sud-Est » témoigne de ces caractéristiques. Il est d’abord édité par deux éditeurs invités non sociologues, Pascal Bourdeaux (histoire) et Jeremy Jammes (anthropologie). Ensuite, il dispose de contributions sociologiques sur les imaginaires religieux évangéliques, leurs réseaux sociaux, leurs aspects économiques et leurs répercussions politiques, en ce compris les perspectives comparatives en Amérique latine. Il est donc parfaitement en phase avec les perspectives et les missions décrites par plusieurs contributeurs à l’occasion du 50e anniversaire de Social Compass en 2004 (51/1).
Dans l’avenir, nous sommes déterminés à renforcer le profil particulier que Social Compass a développé depuis plus de six décennies au plus haut niveau de professionnalisme académique. Tout en maintenant la politique de rédacteur invité pour des numéros thématiques spéciaux, évalués par les pairs, nous allons continuer à allouer de l’espace pour les articles non sollicités alimentant la recherche nouvelle et originale. Nous sommes particulièrement intéressés par des études comparatives transnationales et inter-religieuses et par les tentatives de relier le sous-champ disciplinaire aux grandes questions de la théorie sociologique et des sciences sociales en général, allant des micro-fondements de la pratique religieuse à des macro-analyses des multiples modernités. Et nous encouragerons le travail incluant les récents appels à des généalogies historiques et des révisions conceptuelles des hypothèses sous-jacentes de notre discipline sur le sacré et le profane, la laïcité et la religion. De ce fait, et nous l’espérons, Social Compass apportera une contribution personnelle à la rénovation intellectuelle en cours au sein de la sociologie de la religion.
Le Comité Éditorial
The sociology of religion is currently experiencing a time of profound challenges and intellectual renewal. Contrary to long-held assumptions of a declining social significance of religion in modern society, it has been hard over the past few decades to ignore the visibility of religious dynamics that are built deeply into Western knowledge culture. Global phenomena such as the rise of Islamic movements, the growth of evangelical Christianity, the emergence of what some call new ‘spiritualities’ and the challenge posed by religious diversity in the context of international migration have all led to increased attention to religion among the wider public. Such public attention has moved religion up the research agenda not only in many subfields within sociology, but also within anthropology and history, economics and political science. Once a marginalized, yet highly autonomous sub-field, the sociology of religion has now to compete with other (sub-)disciplines in terms of theoretical hegemony, methodological standard-setting and, not least, research funding. Within this new landscape, it is no wonder that there have been sustained efforts at intellectual renewal in the sociology of religion.
Signs of such intellectual renewal have been emphasized in a number of field-defining and agenda-setting reviews. Critically commenting on the Anglophone (more specifically on the US American) literature, several scholars have highlighted that secularist narratives of modernization as well as modernist, or even narrowly Protestant, belief- and congregation-centred concepts of religion have prevented the discipline from adequately under-standing and explaining current religious dynamics (Bender et al., 2013; Edgell, 2012; Smith et al., 2013). They have therefore called for historicizing prevailing conceptual frameworks, de-centring theoretical approaches, and de-parochializing empirical research agendas in the sociology of religion. Signs of intellectual renewal are no less visible in the European context, where secularization theory has for long enjoyed quasi-paradigmatic status among sociologists of religion. Conceptually forged during the founding period of sociology, that paradigm was mainly codified during the heydays of neo-classical grand theories as proposed by Berger, Dobbelaere, Luckmann, Luhmann, Wilson and others. At least since the 1990s, however, this paradigm has in all of its macro-, meso- and micro-levels become subject to sustained criticism (see Willaime, 1999; Wohlrab-Sahr, 2000), triggering theoretical debates, thematic re-orientations and methodological innovations that ultimately converge with those on the other side of the Atlantic (see Koenig and Wolf, 2013).
It is therefore more than appropriate for Social Compass, in celebrating its 60th anniversary, to briefly take stock of its own role as a major international journal specializing in the sociology of religion, and to reflect upon its future aims and ambition. In a nutshell, we believe that although Social Compass was strongly entangled with the history of European sociology of religion, it is particularly well placed to engage in the current global opening of the (sub-)discipline.
Founded in 1953, Social Compass started out as an unmistakably European journal in terms of authors and audiences, academic styles and topics. At a time when social scientific research on rates of church attendance, belief in God and self-rated religiosity was mainly funded by Church-related institutes keen on monitoring the changing religious landscape in post-war Europe, the journal Sociaal Kompass was established by Georges Zeegers, director at the Katholiek Sociaal Kerkelijk Instituut in The Hague (on the journal’s history see Goddijn and Houtart, 1983; Mejido, 2004). For the first decade or so of its existence, Social Compass published articles in Dutch and German addressing the pastoral and personnel problems of the Catholic Church as a diaspora in modernizing Northern Europe. With its re-organization under the auspices of FERES (Fédération internationale des instituts de recherches socio-religieuses) in 1960 and under the responsibility of the Centre for Socio-Religious Research in Belgium, the journal moved to its current bilingual format and later became the flagship journal of the International Society for the Sociology of Religion (ISSR), itself also bilingual. Although Social Compass initially maintained its character as a ‘Catholic review dedicated to socio-religious studies’ (Editors, 1960: 3), the journal’s Director (1968–1999), François Houtart, transformed it into a major platform for a theory-oriented sociology of religion in Europe over three decades. Even a selective glance at its published articles documents the sub-field’s intellectual trajectory, starting with neo-classical secularization theory in the 1970s, then moving to a strong interest in new religious movements in the 1980s, and to an intensive search for Luckmann’s ‘invisible religion’ and related forms of individualized religiosity in the 1990s. Under Albert Bastenier, Director from 1999 to 2009, the journal forthrightly took up ongoing debates over Islam and Muslims in Europe and engaged in controversies over religious diversity and the state neutrality of ‘laicity’ in various institutional settings. In sum, this long trajectory, which at least to some extent mirrors the agenda of ISSR conferences, documented in the Journal since 1992, seems to place Social Compass squarely in the general development of European sociology of religion.
And yet Social Compass has since the 1960s acquired a very distinctive profile, which makes it well adapted to the current intellectual renewal in the sociology of religion. First and above all, Social Compass has been able to avoid the parochialism that in the view of some critics characterizes mainstream Anglophone journals. Not only has its bilingual character given voice to Francophone traditions in the sociology of religion, but its devotion of entire special thematic issues to religious developments in Latin America, Asia or Africa has also showcased the importance of an understanding of the Global South for a fuller grasp of contemporary religious experiences and practices, religious organizational forms and collective religious identities. Second, such openness to non-Western fields of research within Social Compass has also come with a de-centring of established theoretical approaches, including secularization theory. Third, Social Compass has consistently emphasized an interdisciplinary dimension of the social scientific study of religion. While the sociology of religion has of course remained the journal’s disciplinary centre, important contributions have also come from anthropologists, historians even socio-linguists.
The present special thematic issue on ‘Protestant Churches in Southeast Asia’, guest-edited by Pascal Bourdeaux (history) and Jeremy Jammes (anthropology) and featuring sociological contributions on evangelical religious imaginaries, their social networks, their economic aspects and their political repercussions, including comparative perspectives on Latin America, attests to all three features characteristic of Social Compass. It is thus fully in line with the perspectives and mission outlined by several contributors to the 50th anniversary issue of Social Compass in 2004 (51/1).
In the future, we are committed to strengthening the particular profile that Social Compass has developed over six decades at the highest levels of academic professionalism. While maintaining the policy of guest-edited, peer-reviewed, thematic issues, we shall continue to make room for unsolicited articles documenting fresh and original research. We are particularly interested in cross-national and cross-religious comparative studies and in attempts to relate the sub-field to larger questions in sociological theory and the social sciences more generally, ranging from micro-analyses of the foundations of religious practice to macro-analyses of multiple modernities. And we encourage work that takes on board recent calls for historical genealogies and conceptual revision of our discipline’s underlying assumptions about the sacred and the profane, the secular and the religious. Thereby, or so we hope, Social Compass will make a distinctive contribution to the ongoing intellectual renewal within the sociology of religion.
The Editorial Board
