Abstract

Terre de mission chrétienne, l’Asie du Sud-Est l’est depuis de nombreux siècles. Les évangélisations passées relèvent néanmoins d’une conception apostolique et romaine qui a pesé de tout son poids sur les historiographies des époques moderne et coloniale. De fait, en dehors de la présence discrète d’un protestantisme de type anglican ou luthéro-réformé dans les empires britanniques et néerlandais notamment, cette région du monde – composée de sociétés pluriethniques aux structures politico-religieuses diverses – est largement restée aux marges des actions missionnaires de type évangélique et de leur effervescence ou « réveil » à partir de la fin du 19e siècle.
À un siècle d’écart, le constat est cependant tout autre. Désormais, c’est la vitalité des églises évangéliques dans la région qui interpelle aussi bien les médias que les politiques et les chercheurs. Prolongeant les tendances qui ont commencé à se dessiner depuis les années 1960, en particulier sur les continents américains et africains, l’Asie du Sud-Est a, elle aussi, été touchée aussi bien par les courants majeurs de l’évangélisme (méthodisme, baptisme, adventisme, mennonitisme…) que par de nouvelles formes charismatiques, pentecôtistes et néo-pentecôtistes.
À tel point que depuis les années 1990, cette nouvelle christianisation du « Sud » (accomplie de plus en plus par des missionnaires eux-mêmes du « Sud ») s’est vue, par exemple, modélisée par le missiologue américain Luis Bush sous la forme d’une « fenêtre 10/40 », en référence aux latitudes d’un espace qui s’étend de l’Afrique de l’Ouest au Japon et qui concentre les deux tiers de la population mondiale. Porteur d’une théologie de la prospérité, ce programme vise une population majoritairement non chrétienne et qui compte parmi elle les « plus pauvres des pauvres » (leitmotiv). C’est donc au cœur de cet espace-cible que cherchent à s’y concentrer les œuvres de prosélytisme, de traduction de la Bible, d’invocation émotionnelle du Saint-Esprit et finalement de conversion.
En plus des phénomènes de transnationalisation du religieux et des nouvelles logiques missionnaires qui sont communs à l’ensemble des acteurs de cette dynamique évangélique, l’équilibre régional qui s’est redessiné au cours de ces dernières décennies y a par ailleurs véritablement favorisé les mutations religieuses. D’un point de vue géopolitique, les États sud-est asiatiques ont en effet connu de nombreux changements de régimes en conséquence directe de la multi-polarisation du monde et de la fin d’un long processus de décolonisation. Les revendications identitaires cherchent souvent, quant à elles, à redéfinir les questions religieuses dans le cadre strict des cultures nationales ou des référents ethniques. Enfin bien sûr, les bouleversements sociaux se poursuivent et parfois s’accélèrent proportionnellement à une expansion économique sans précédent qui est trop rarement garante des droits de l’Homme ou d’une répartition équitable des richesses. Si la modernité peut ainsi signifier une distanciation du religieux et du politique et, plus globalement, l’émergence de débats sur la sécularisation, elle peut également nourrir des revivalismes et un renouvellement des questionnements religieux à la fois individuels et collectifs.
L’évidence d’une présence évangélique en Asie du Sud-Est est donc de mise, mais il n’en est pas de même de la connaissance de ses différents réseaux et de ses modes d’organisation religieux, de la compréhension de ses sensibilités théologiques et de ses pratiques, de l’analyse de ses formes d’engagement social et des discours qui animent un ensemble évangélique par définition poreux et peu structuré. Le croisement des approches par champs sociologiques et par aires culturelles a certes produit de nombreuses études monographiques dans le monde occidental et dans d’autres aires culturelles. Mais de tels programmes de recherche qui soient spécifiques à l’Asie du Sud-Est sont encore trop rares.
Des études récentes fondées sur des données de terrain apportent malgré tout de nouvelles connaissances sur les réalités locales et sur les défis que ces mouvements lancent aux États confrontés au pluralisme religieux. Elles reflètent surtout la complexité ethnolinguistique d’une aire formée de contextes singuliers qui exigent donc comme prérequis d’être ethnographiés et resitués dans les cultures et les politiques religieuses des États-nations concernés. Ces études permettent d’envisager par la suite une réflexion sociologique plus large, aux niveaux des États et de la région. Elles doivent contribuer, plus largement, aux débats sur les ressorts mondiaux du protestantisme évangélique et de la globalisation du religieux.
Partant d’un intérêt partagé pour les mutations contemporaines du fait religieux en Asie du Sud-Est, un petit groupe de sociologues, anthropologues et historiens s’est réuni lors de la conférence de la Société internationale de sociologie des religions (SISR) organisée à Aix-en-Provence en juillet 2011. Le double panel intitulé « Les évangélismes en Asie du Sud-Est (et en Asie Orientale) : état de la recherche » visait originellement à comparer certaines situations d’Asie du Sud-Est et d’Asie orientale. La richesse des recherches présentées a finalement permis de nous recentrer uniquement sur l’Asie du Sud-Est continentale et insulaire.
Cette rencontre a déjà donné lieu à des publications individuelles. Elle annonce aussi la publication d’un ouvrage collectif 1 qui élargit les réflexions communes et le panorama des études de cas. De façon sélective, le présent dossier ne présente par conséquent que certaines facettes et approches. Ses coordinateurs ont naturellement cherché à valoriser une recherche socio-anthropologique et à équilibrer la présence de chercheurs venus d’horizons divers et travaillant sur des objets distincts. Le lecteur notera néanmoins l’évocation commune des néo-pentecôtistes, laquelle reflète bien l’importance des mouvements charismatiques dans cette région.
La constitution de ce recueil a poursuivi la double exigence d’apporter des données empiriques précises et de favoriser le dialogue avec le monde des sciences sociales des religions dans son ensemble. Outre les données de terrains qui considèrent les conceptions et réceptivités locales de l’évangélisme, les approches « verticales » et « horizontales » de la mission, ce sont des outils (lexique, discours d’ONG confessionnelles, typologie des mouvements évangéliques), des réflexions théoriques (multi-culturalisme, néo-wéberianisme, holisme, œcuménisme) et un premier et fructueux essai comparatiste des situations sud-est asiatiques et sud-américaines que nous avons ainsi souhaité présenter. Ceci afin d’appréhender au mieux, nous l’espérons, les interactions qui s’opèrent entre les enjeux locaux et les dynamiques globales du protestantisme évangélique contemporain.
For many centuries now Southeast Asia has been a land of Christian mission. However, past evangelisations fell within an apostolic and Roman vision that weighed heavily upon the historiographies of the modern and colonial eras. Indeed, beyond the discrete presence of Anglican or Lutheran-reformed types of Protestantism notably found in the Dutch and British empires, this region of the world – composed of multi-ethnic societies with diverse politico-religious structures – was still largely on the edges of evangelical type missionary work and its ferment or ‘awakening’ at the start of the 19th century.
One century later, however, things have completely changed. Nowadays, it is the vitality of evangelical churches in the region that interests the media, politicians and researchers alike. In a continuation of the trends that began to appear at the end of the 1960s, particularly on the African and American continents, Southeast Asia has also been affected as much by the principal streams of evangelism (Methodism, Baptism, Adventism, Mennonitism …) as by the new charismatic forms of Pentecostalism and Neo-Pentecostalism.
To such a point that since the 1990s, this new ‘Christianisation’ of the ‘South’ (carried out more and more by ‘Southern’ missionaries) has, for example, been described by the American missiologist Luis Bush in terms of a ‘10/40 window’, referring to the latitudes of a space that stretches from Western Africa to Japan and includes two-thirds of the world’s population. This new model conveys a theology of prosperity aimed at a population that is for the most part non-Christian and counts among it the ‘poorest of the poor’ (leitmotiv). It is thus at the heart of this target area that attempts are being made to concentrate proselytising activities, Bible translation, emotional invocation of the Holy Spirit and finally conversion.
As well as the phenomena related to the trans-nationalisation of religion and new missionary thinking that are common to all the players in this evangelical dynamic, the regional balance that has been revised over these last decades has furthermore favoured religious mutation. From a geopolitical point of view, Southeast Asian States have indeed experienced numerous regime changes as a direct result of the multi-polarisation of the world and the end of a long process of decolonisation. Identity claims often seek, for their part, to redefine religious issues in the strict framework of national or ethnic cultures. Finally, of course, social upheavals continue to take place and sometimes accelerate in conjunction with unprecedented economic growth that rarely guarantees human rights or an equitable sharing of riches. Although modernity may thus signify a distancing of religion and politics and, on a more global level, the emergence of debates about secularism, it may also engender rivalries and a renewal of religious questioning of both an individual and a collective nature.
Evidence of an evangelical presence in Asia is thus indisputable but this is not the case for knowledge about different networks and modes of religious organisation, for the understanding of different theological sensibilities and practices, or for the analysis of different types of social commitment and discourses that prevail in the entire evangelical community, which is by definition porous and lacking structure. The crossover of approaches according to sociological fields and area studies has doubtlessly produced numerous mono-graphic studies in the western world and in other cultural areas. But such research programmes specific to Southeast Asia are still too rare.
Recent studies based on fieldwork nonetheless provide new knowledge about local realities and the challenges set down by these movements in States confronted by religious pluralism. They above all reflect the ethno-linguistic complexity of an area made up of singular contexts that demand as a prerequisite to be ‘ethnographed’ and resituated in the cultures and religious policies of the countries concerned. These studies allow us to envisage a wider sociological reflection, on the level of the States in the region. They must contribute, more widely, to the debate about the worldwide repercussions of evangelical Protestantism and religious globalisation.
Taking as a starting point a shared interest in the contemporary mutations of religious phenomena in Southeast Asia, a small group of sociologists, anthropologists and historians got together at the conference of the International Society for the Sociology of Religion (ISSR) held in Aix-en-Provence in July 2011. The double panel entitled ‘Evangelisms in Southeast Asia (and in East Asia): state of research’ originally aimed to compare certain situations in Southeast and East Asia. The high quality of the research presented finally allowed us to focus uniquely on mainland and insular Southeast Asia.
This meeting has already resulted in individual publications. A collective publication has also been announced 2 that will widen common thoughts and the panorama of case studies. Selectively, this dossier thus only presents certain facets and approaches. Its coordinators have naturally sought to highlight socio-anthropological research and balance the presence of researchers coming from different fields and working on distinct objects. The reader will nevertheless notice the common invocation of the neo-Pentecostals, who well reflect the importance of charismatic movements in this region.
When putting this collection of work together we followed the double requirement of providing precise empirical data and favouring dialogue with the whole field of social science of religions. Besides the field data, which take into account local conceptions and receptiveness to evangelisation, and the ‘vertical’ and ‘horizontal’ approaches of the mission, we have set out to present tools (lexical, religious NGO discourse, typology of Evangelical movements), theoretical reflections (multiculturalism, neo-Weberism, holism, ecumenism) and a first and fruitful essay comparing the situations in Southeast Asia and South America. Our aim was to apprehend in the best possible way, we hope, the interactions taking place between local issues and the global dynamics of contemporary evangelical Protestantism.
Footnotes
Notes
Biographies des auteurs
Adresse : École française d’Extrême-Orient, 113 Hai Ba Trung, Quân 1, Hô Chi Minh Ville, Viêt Nam.
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Adresse : IRASEC c/o Ambassade de France en Thaïlande, Bangkok 10120, Thaïlande.
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Author biographies
Address: École française d’Extrême-Orient, 113 Hai Ba Trung, Quân 1, Ho Chi Minh City, Vietnam.
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Address: IRASEC c/o French Embassy in Thailand, Bangkok 10120, Thailand.
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