Abstract
Although it is often stressed that any attempt to fully understand the workings of religious institutions must take account of their economic dimensions, that of Catholic monasteries has rarely been studied. Monasteries are theoretically a utopia of the Kingdom of God – both here on earth and in heaven – and in this sense it should reject all economic activity. The need for monks to make a living, however, unavoidably involves them in such activity, which they try to justify in terms that are in keeping with the idea of a religious utopia. This article seeks to explore the strategies of redefinition developed by monks to integrate the economic and the religious spheres.
La dimension économique des institutions religieuses a relativement peu attiré l’attention des sociologues, à des exceptions pourtant notables telles que Max Weber et son analyse toujours pertinente des tensions créées par la présence du facteur économique dans l’ascèse extramondaine, et qui peut cependant déboucher sur une véritable performance. Pleinement convaincue du rôle essentiel joué par la dimension économique, et plus généralement matérielle, dans le déroulé de la vie religieuse, je me propose d’aborder la vie monastique contemporaine en Europe par le biais de son économie. Cette dernière recouvre les activités de travail direct ou indirect des moines qui ont pour but de produire des biens ou de la richesse pour la subsistance de la communauté. L’histoire est en effet là pour nous prouver que de nombreux changements ou crises advenus dans les monastères reposaient sur des raisons économiques. Société angélique aux confins du monde, le monastère ne devrait, selon sa construction théorique, contenir ces éléments désenchanteurs et propres aux temps terrestres que sont le travail et l’économie. Toutefois, les nécessités du temps requièrent des moines de subvenir à leurs besoins, obligation que les changements liés à la modernité et à la sécularisation rendent encore plus pressante. Ainsi, présente par nécessité dans les monastères, l’économie ne va cependant pas de soi, et je me propose d’étudier ici les stratégies mises en place par les moines pour intégrer l’économie dans un système qui devrait la nier, et ceci, sans altérer la cohérence de l’ensemble. Ce sujet mériterait un développement plus important dans la complexité des exemples particuliers, mais nous essaierons ici de brosser un tableau des techniques monastiques d’intégration de l’économie.
Après avoir rappelé les fondements de l’antagonisme séculaire pensé entre vie religieuse et économie ainsi que les nouvelles données de la modernité, l’on pourra s’intéresser de plus près à la manière dont les moines intègrent le travail et l’économie dans l’enceinte close du monastère tout en veillant à ne pas altérer l’idéal de vie contemplative. On pourra voir ensuite comment les moines retournent la tension pour faire de l’économie une activité qui peut se définir religieusement, et finalement, comment ils l’utilisent comme vecteur de réenchantement du monde 1 .
L’économie dans la vie monastique : condamnée mais nécessaire
Le monastère : utopie du Royaume de Dieu déjà là et encore à venir
Le monastère peut être considéré, grâce à l’analyse de Jean Séguy (1971), comme une utopie du Royaume de Dieu déjà là et encore à venir. Il est un système total centré sur la recherche de Dieu qui tente de construire dès l’ici et maintenant le paradis à venir et se prépare ainsi à son avènement. L’activité du moine est donc en théorie intégralement orientée vers ce but, et ne comprend en ce sens pas d’autre tâche socialement définie comme profession. Le moine, selon Max Weber, est un virtuose de l’ascèse extramondaine, entendue comme cette concentration [exclusive de l’action sur les opérations de salut qui] peut faire apparaître comme nécessaire une séparation formelle d’avec le « monde », d’avec les liens sociaux et mentaux de la famille, de la possession, des intérêts politiques, économiques, artistiques, érotiques, de tous les intérêts relevant de la réalité créée en général, toute implication pratique dans ces liens apparaissant comme une acceptation du monde, laquelle éloigne de Dieu : c’est l’ascèse qui refuse le monde [weltablehnende Askese]. (Weber, 1996 : 194, italiques dans l’original)
Ce refus du monde n’est pas à l’origine une catégorie de l’ascèse, mais une conséquence, dans le sens où la recherche exclusive de Dieu se verrait entravée par les liens sociaux. Leur détachement n’est donc qu’un moyen pour atteindre une contemplation plus parfaite.
En tant qu’utopie, le monastère est donc théoriquement déjà entièrement organisé autour de ce but religieux à venir qui le résume totalement. Et si le monastère est une construction propédeutique du Royaume attendu, il ne doit contenir ni travail ni économie dont l’homme sera affranchi dans le paradis. Toutefois, cette construction utopique n’abolit pas les contingences biologiques et matérielles et c’est pour cette raison que les moines se voient néanmoins dans l’obligation d’intégrer dans leur système une économie propre à subvenir à leurs besoins.
Travail et prière : un antagonisme séculaire
Le débat sur le travail monastique apparaît avec le monachisme lui-même. Antoine, premier moine selon la légende, qui voulait s’enfermer dans une vie de contemplation parfaite, aurait eu besoin de l’apparition d’un ange pour comprendre qu’il devait allier travail et prière (Athanase, 1994). L’antagonisme entre travail et prière, qui repose à l’origine sur deux exhortations opposées de Saint Paul : « Priez sans arrêt » (1 Th. 5, 17) et « Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas non plus » (2 Th. 3, 10), ne sera jamais totalement pacifié dans l’histoire. Toutefois, les règles monastiques, et particulièrement celle de Saint Benoît, estompent le conflit sans pour autant totalement le résoudre. La règle bénédictine, rédigée au 6e siècle, souhaite en effet dépasser cette contradiction en intégrant le travail dans la définition même du moine : « Ils seront vraiment moines quand ils travailleront de leurs mains », et la tradition retient la formule « Ora et labora » comme devise bénédictine.
Le travail fait alors l’objet de diverses justifications : outil de l’ascèse par l’équilibre physique qu’il opère avec la contemplation, instrument d’indépendance par rapport au monde, et exercice de la charité. Il sera alors intégré de différentes façons selon les ordres et les époques. Pour les Pères du Désert, qui ont reconnu très tôt la nécessité matérielle du travail s’opposant ainsi aux tentations angéliques, le travail s’effectue dans la prière et n’opère donc pas de réelle coupure avec celle-ci. Saint Benoît quant à lui, organise un emploi du temps strictement défini qui prévoit des temps de travail et des temps de prière s’équilibrant l’un l’autre. Mais les différentes réformes monastiques, comme celle de Saint Bernard qui fonde l’ordre cistercien au 12e siècle, prennent souvent leur origine dans des conflits liés au travail, notamment d’opposition entre le travail religieux et le travail manuel et de répartition des types de travail entre les moines de chœur et les laïcs ou convers qui sont finalement ceux qui pourvoient aux besoins de la communauté.
Les nouvelles exigences du temps : héritage historique et modernité
L’économie monastique a cependant toujours été soumise aux impératifs lui venant de l’extérieur et l’héritage des vicissitudes de l’histoire monastique est encore bien visible dans le type d’activités développé par les moines. Les différentes suppressions et confiscations de biens à la Révolution et à la fin du 19e siècle ont empêché les moines français, qui avaient perdu leur patrimoine immobilier et terrien, de reprendre après les refondations une économie agricole, contrairement aux moines italiens qui ont pu récupérer leur patrimoine après la suppression du gouvernement dans les années 1860. L’économie des moines autrichiens actuels est quant à elle directement héritée de la réforme de l’empereur Joseph II entre 1780 et 1788, qui souhaitait supprimer tout monastère n’ayant pas une activité jugée « utile » pour la société, d’où l’investissement des moines dans les paroisses et les écoles qui perdure aujourd’hui. Parfois ces paroisses leur ont même été imposées par l’État, et l’Église ne souhaite pas les reprendre aujourd’hui, faute de personnel pour s’en occuper.
La modernité et la sécularisation de la société apportent avec elles de nouvelles exigences qui renforcent pour les monastères la nécessité d’assurer une économie suffisamment performante pour assurer leur subsistance. La première nouveauté, liée à la sécularisation de la société et au recul de l’intérêt pour le salut eschatologique, est celle de la baisse avérée des dons faits aux monastères. Rémunérer les moines en contrepartie de leur travail pour le salut de la société ne fait plus partie des habitudes de dons religieux. La plupart des dons faits aux monastères aujourd’hui le sont soit pour un motif culturel (restauration de l’orgue, numérisation de la bibliothèque), soit en vue d’être reversés pour une cause soutenue par la communauté. Ainsi un moine de Camaldoli explique que les gens de passage laissent souvent une petite « offerta », mais « ce n’est pas pour nous, c’est pour les pauvres », ce qui sous-entend que les moines ne sont pas, ou plus, considérés comme nécessiteux dans la société, tout au moins dans la société italienne.
La seconde évolution dans la modernité est celle liée aux besoins qui s’accroissent dans les monastères. Pour conserver sa plausibilité, le monachisme doit faire évoluer son niveau de confort avec celui de la société, même s’il lui reste toujours inférieur par souci d’ascèse. Ainsi, les besoins augmentent, et ce sont aujourd’hui les nouvelles technologies qui entrent désormais dans les monastères : ordinateurs, Internet, téléphones portables et avec elles, de nouveaux frais.
Enfin, un dernier élément, propre à la France, et qui explique en grande partie les différences qui peuvent s’observer entre les économies monastiques européennes, notamment italiennes, est l’assignation des moines aux cotisations sociales. La sécularisation de la société intègre les moines au statut social commun et donc, depuis 1973, aux cotisations sociales. Certes, ces cotisations leur permettent de se faire rembourser les soins médicaux et de recevoir une pension de retraite, mais requièrent aussi de produire de la richesse pour les payer. L’autarcie n’est donc plus possible. Ainsi, pour une communauté bourguignonne, les cotisations représentent 11 % du poste des débits, et les impôts 2 %.
Rapide panorama chiffré de la situation actuelle de l’économie monastique
Qu’est-ce que l’économie monastique en Europe aujourd’hui ? La répartition des revenus de quelques abbayes françaises nous prouve en premier lieu l’importance des revenus du travail : entre 25 et 45 %, jusqu’à 70 % si l’on prend aussi en compte les revenus de l’hôtellerie. Les dons quant à eux ne s’élèvent pas au-delà de 10 %, ce qui ne suffirait en aucune sorte à faire vivre une communauté. On peut donc affirmer sans détour que l’économie monastique française repose bien sur le travail, et que les moines n’appartiennent plus à ce que T Veblen (1970) appelle la « classe des loisirs » mais bien à la classe laborieuse. Il faut préciser cependant que les pensions prennent de plus en plus de place, surtout pour les communautés féminines vieillissantes (44 %) ; mais ce type d’économie n’assure pas un avenir économique sûr. Des différences notables sont cependant à souligner dans le champ européen. Ainsi, les monastères belges vivent souvent pour la moitié de leurs revenus de dividendes provenant de marques vendues à des sociétés laïques ou de productions, la bière par exemple, qu’ils n’effectuent pas eux-mêmes directement. Quant aux communautés italiennes, elles sont pour la plupart soutenues par les revenus de l’hôtellerie ou du patrimoine plus que des productions directes.
Du côté des productions, les produits alimentaires sont toujours en tête, illustrant l’origine autarcique de l’économie monastique. On observe ainsi que les pays dont l’économie repose le plus sur la vente directe des produits de consommation s’éloignent des productions à origine autarcique pour s’engager dans des productions plus rentables et à plus forte demande. Ainsi les monastères français ont-ils développé une branche de cosmétique, qui permet d’ouvrir sur une clientèle potentiellement plus large que celle des produits religieux. On remarque en revanche le nombre élevé de monastères italiens – tous féminins – qui pratiquent la couture ou broderie. Ces activités à faible rendement perdent actuellement autant du côté de l’offre (les jeunes sœurs ne savent plus coudre) que de la demande, et n’assurent donc pas un avenir viable à ces communautés. Même à l’intérieur des produits alimentaires, on peut identifier la nécessité plus grande qu’ont eue les monastères français de trouver des activités rentables en dehors de l’agriculture. Ainsi les productions italiennes sont en majorité dérivées de la subsistance et peuvent être utilisées pour la consommation des moines (le miel représente 25 % des productions alimentaires des monastères italiens, le vin 31 %) tandis que les monastères français se sont orientés vers des productions inutiles pour eux de manière directe mais à plus grande valeur ajoutée pour la commercialisation et qui peuvent faire plus facilement l’objet d’un achat dit impulsif : 37 % pour les confiseries et gâteaux. On peut alors lire à travers la répartition de ces productions l’héritage historique des économies monastiques et les situations différentes qu’il a créées entre les moines français soumis aux cotisations sociales, obligés donc de produire de la richesse, et souvent privés d’agriculture d’envergure, et les moines italiens possédant encore des terres agricoles et un patrimoine qui leur fournit la majorité de leurs revenus, se trouvant ainsi dans une moindre nécessité de commercialisation.

Répartition des revenus dans quatre abbayes françaises.
D’un rapide survol des productions monastiques, on retiendra essentiellement l’extrême diversité qu’elles présentent. De l’élevage de chiens des Pyrénées à la confection de cortèges de mariage en passant par les compléments alimentaires ou la philatélie, il est impossible de donner une définition unique de l’activité monastique. De plus, comme nous l’avons dit plus haut, selon le pays, à l’intérieur d’un même ordre, l’accent sera plutôt mis sur le travail manuel, l’apostolat dans les paroisses, l’hôtellerie ou encore l’éducation.
Intégrer le travail et l’économie dans l’utopie monastique
La nécessité incontestable de l’économie monastique n’abolit pourtant pas sa contradiction interne avec l’utopie monastique et son intégration sans altérer le système religieux cohérent demande donc aux moines d’inventer diverses stratégies de légitimation dont je vais désormais brosser les grands traits (Jonveaux, 2011).
Nier l’économie
La façon la plus simple a priori de conserver l’intégralité du système utopique réside dans la négation pure et simple de l’économie. Ainsi observe-t-on des pratiques para-économiques de don ou de troc. À l’abbaye bénédictine de Plankstetten en Bavière, par exemple, le jardinier échange des semis avec les autres fermiers des environs. Mais au-delà d’un don-contre-don, il s’agit pour le prieur de l’abbaye de Farfa (Italie) d’une économie de la gratuité, car il n’y a pas pour lui de réciprocité, et les termes de l’échange ne se correspondent pas en valeur. Ainsi les artisans rendent des services au monastère et les moines leur font des cadeaux, comme des citrons qui surpassent leur consommation personnelle. Cette structure utopique de dépassement de l’économie ne suffirait cependant pas à faire vivre le monastère – les moines en sont bien conscients – mais elle correspond au fait, comme le dit Henri Desroche (1973), que les sociétés, ne pouvant vivre tout le temps dans l’utopie, s’aménagent des secteurs d’alternance.

Répartition des secteurs de production pour les monastères italiens, français, allemands et belges 2 .
L’économie monastique remet aussi en cause – dans la majorité des cas – la connexion entre deux réalités inextricablement liées dans la société que sont le travail et le salaire. Ainsi a été instaurée en France en 1966 la valeur d’entretien qui permet de faire arriver directement les revenus du travail sur le compte de la communauté sans passer par des comptes particuliers. Cette valeur qui, selon les documents, « ne revêt aucunement le caractère d’un salaire » correspond uniquement aux « frais que suscitent l’entretien et la subsistance des clercs » (La Martinière, 1966). De cette manière, il est aussi possible aux moines français de ne pas posséder de compte bancaire personnel pour répondre au vœu de pauvreté monastique.
Extraire les moines des activités économiques ou les activités économiques des monastères
Le second type de stratégie consiste à séparer activité économique et vie monastique. Elle se décline en trois degrés principaux. Le premier est la substitution des laïcs aux moines, notamment pour les emplois hautement économiques comme celui d’économe. À Camaldoli, par exemple, les moines ont choisi de confier l’économat à un laïc du fait de la difficulté pour un moine de se tenir constamment au courant de l’actualité financière et de ses fluctuations. Le second degré est celui de l’externalisation des activités économiques : les moines s’en retirent et laissent la place à des salariés extérieurs, mais ils y conservent néanmoins un rôle de contrôle. À l’abbaye trappiste de Westmalle en Flandres, les moines se sont retirés de la brasserie il y a quelques dizaines d’années, ils y conservent cependant un rôle décisionnel au conseil de direction et s’occupent eux-mêmes d’une ferme non rentable où ne travaillent pratiquement que des moines. Enfin, l’ultime degré est celui de la vente du processus de fabrication à une entreprise laïque, de laquelle les moines continuent de recevoir des dividendes en contrepartie de l’utilisation de la marque. C’est le cas des bières Leffe ou Maredsous, par exemple, ou des cires de l’abbaye bénédictine de Saint-Wandrille. Ce sont en général les activités les plus rentables, mais qui nécessitent aussi de trouver d’autres travaux que les moines effectueront au monastère.
Donner un sens éthique à la gestion de l’argent
Bien que les moines ne visent pas par leurs activités le gain financier, il peut cependant leur arriver de gagner plus que ce dont ils ont besoin. En conséquence, pour contourner le danger de l’accumulation capitaliste, de nombreux monastères mettent en place un système de dîme ou de don à partir de leur profit. L’abbaye de Saint-Wandrille, par exemple, qui a une économie particulièrement florissante, a mis en place un système pour « décomplexer vis-à-vis de l’argent » : Dans notre communauté, on a défini une valeur stable, que dans un revenu, si on a besoin de 100 pour vivre on donnera 10 % de tous nos revenus [au-delà de cette somme ; par exemple], si on gagne 110, on donne 10 %, si on gagne 111, on donnera 11 %, si on gagne 120, on donnera 20 %. Ce qui fait qu’on n’aura plus du tout d’état d’âme par rapport à l’argent puisque cet argent qu’on recevra, si on en reçoit plus ou trop par rapport à notre propre besoin, eh bien, on le donnera. (Frère économe)
Le don, pas toujours à fins religieuses et très souvent orienté vers les pays en voie de développement, est le meilleur moyen pour sanctifier l’argent qui ne serait sinon qu’un mal toléré par nécessité. De cette manière, les moines respectent aussi deux impératifs de la vie monastique : celui de pauvreté en s’opposant à l’accumulation et celui de charité.
La gestion financière passe aussi par des placements financiers. Si la plupart des communautés n’ont qu’une « gestion de bon père de famille » comme le stipulent les constitutions, d’autres possèdent de véritables placements financiers qui atteignent 10 à 15 % de leurs revenus. Dans ce cas, l’éthique du placement ne se limite pas à celle du produit, mais s’étend aussi à celle de la gestion de l’entreprise elle-même et de la gestion du personnel. L’abbaye de Saint-Wandrille est ainsi très vigilante à la notion de personnel et à la façon dont celle-ci est définie dans l’entreprise. Dans le cas où l’entreprise dévirait du cadre éthique défini conjointement avec la communauté, cette dernière se garde la liberté de retirer son capital.
Donner un sens religieux à l’économie
Au-delà de la négation de l’économie, de son éloignement de la sphère monacale ou de sa purification ex-post, une autre façon d’intégrer l’économie est de redéfinir religieusement son mode de pratique. Ainsi, donner un sens religieux à l’activité économique permettra de dépasser l’antagonisme entre économie et vie monastique.
Les travaux religieux : l’intégration parfaite ?
La production d’hosties semble a priori présenter une intégration quasi parfaite dans la vie religieuse : la chaîne de production peut facilement se diviser en unités de valeur ajoutée pour isoler chaque étape et permettre à chaque sœur de travailler en solitude comme le recommande la règle du Carmel, il demeure intégralement en clôture puisque sa vente ne nécessite pas de magasin et les acheteurs appartiennent eux-mêmes à la sphère religieuse, il peut contenir des phases manuelles pour conserver une telle dimension dans le travail et enfin, il ne vise pas a priori un but économique mais est considéré comme une étape vers le sacrement eucharistique, l’un des plus importants de la religion chrétienne. Une carmélite française déclarait en effet : « Ce n’est pas un travail pour vivre, c’est plus une mission pour la communauté… C’est vraiment un travail qui est pour l’Église. » En dehors du fait que cette activité suffit rarement à faire vivre un monastère et ne pourrait donner du travail à chaque communauté puisque la baisse de la pratique religieuse induit nécessairement une baisse de la consommation d’hosties, elle pourrait être considérée comme un travail qui ne brise pas l’intégrité de la vie monastique et répond aux exigences d’un travail monastique.
L’art pour transcender l’économie
Lorsque le sens religieux n’est pas présent d’emblée dans le travail comme pour la production des articles religieux, il peut être surajouté pour libérer l’activité de son sens intramondain. L’artisanat, comme travail alternatif, ou encore plus, l’art, permettent de transcender l’aspect matériel – et donc en cela désenchanteur – de l’économie. L’activité artistique n’est pas considérée comme un travail pour vivre, mais un besoin personnel, du fond de l’être, de créer. Pour les moines, ce travail peut aussi s’inscrire dans la continuité de la création divine, comme le dit le frère potier de la Pierre-qui-Vire, « quand je prends de la terre et que j’en fais un bol, c’est l’esprit de Dieu qui est en moi qui passe dans la terre. Je pense que c’est la spiritualité de la création ». De plus, d’après les moines concernés, la notion de prix est très flottante pour ce type d’article, le prix ne peut jamais correspondre véritablement à l’œuvre, ce qui est aussi une manière de transcender l’économie. « La créativité elle-même « n’est pas un produit commercial » (Boltanski et Thévenot, 1991 : 295). L’art devient alors le modèle du travail idéal, un travail qui ne serait soumis qu’à l’impératif de création et à la liberté tout comme idéalement, le travail monastique ne devrait être motivé que par des raisons spirituelles et non pas matérielles. Si toutes les productions monastiques ne sont pas artistiques, nombreuses seront celles cependant qui appartiennent à l’économie dite de la qualité. « Le terme désigne toutes les formes de marché dont les objets d’échange sont des singularités, c’est-à-dire, des biens et des services partiellement incommensurables. » (Karpik, 2000 : 55). Ce choix découle en premier lieu d’une nécessité économique pour les moines de trouver un marché, ce qu’ils ne peuvent faire en jouant sur la quantité s’ils ne veulent pas transformer le monastère en usine. Il répond d’autre part aux attentes de la société de trouver dans les magasins monastiques les produits d’une économie alternative, en écho au mode de vie alternatif des moines. La qualité, mais aussi le biologique comme nous allons le voir, seront donc des créneaux sur-mesure pour les moines, autant du point de vue économique que pour l’image qui y sera associée. Les clients des magasins affirment en effet souvent chercher dans une boutique monastique des produits de qualité, et le responsable d’une entreprise qui fournit de grands restaurants parisiens y compris en produits monastiques explique : « Les moines veulent se donner une image du milieu qu’ils fréquentent, proche de la perfection. »
Un nouveau rôle de prophète pour la protection de l’environnement
Ainsi que l’étudie aussi le groupe UMIS de Vienne, les monastères sont de plus en plus nombreux à s’engager sur la voie de l’écologie. Elle est aussi aujourd’hui une manière de justifier des activités dont le but réel n’est en réalité que la subsistance bassement matérielle, et en cela non utopique, des moines. L’agriculture biologique, les énergies renouvelables ou le recyclage des déchets permettent aux moines de donner un sens supérieur à leurs activités économiques, qui s’orientent vers la protection de l’environnement pour les générations futures et de reprise de traditions qui seraient considérées comme plus justes pour l’homme. Par ce sens surajouté, non seulement l’économie acquiert une dimension supérieure, mais encore se voit investie d’une plausibilité nouvelle envers la société qui identifie une affinité élective entre le monachisme et l’écologie, ou plus généralement une « affinité élective entre écologisme et eschatologie religieuse » (Léger et Hervieu, 1983) dans un contexte général d’attrait pour l’écologie. Il serait cependant inexact de dire que les moines ne s’engagent dans des activités écologiques que parce qu’elles sont intéressantes d’un point de vue économique : ils peuvent aussi le faire uniquement par conviction, comme par exemple un moine trappiste de Tamié qui explique : « Dans la petite exploitation agricole, on n’utilise aucun engrais, on essaie des désherbeurs thermiques. Parfois, c’est très coûteux, ce n’est pas possible, mais on a ça. » Toutefois, le choix du « bio » ou de l’énergie verte provient souvent de raisons économiques, comme ce fut le cas à la Pierre-qui-Vire pour l’agriculture biologique ou pour la méthanisation à Tamié, choix traduits ensuite en termes d’engagement écologique, souvent de pointe, à valeur prophétique. Le frère fromager de Tamié explique ainsi par rapport à leur choix de la méthanisation : Ce n’était pas voulu au départ, mais on avait vraiment un souci économique à gérer et puis un petit souci écologique aussi. Mais je ne mesurais pas l’importance de cet impact. Aujourd’hui, on est pas mal cités en référence dans le monde laitier pour cette transformation du petit lait. Mais encore une fois, ce qui nous a amenés à ça, c’était un problème purement économique. On allait vers une impasse par rapport à l’élimination du petit lait, donc c’est là que nous est venue l’idée de faire ce projet quelque peu ambitieux, mais bon, on l’a réalisé ! (Frère fromager, Tamié)
La position des monastères germaniques est cependant différente, indexée sur la place de l’écologie dans la société allemande, plus ancienne et mieux installée. Ainsi le monastère de Plankstetten en Bavière construit un véritable système écologique total, de la nourriture servie à table jusqu‘à l’essence de colza, qui supplante parfois l’utopie religieuse quand les produits alimentaires monastiques non biologiques sont reléguées dans la librairie loin du magasin purement biologique.
Réintégrer l’éthique de fraternité dans l’économie
Selon Max Weber, le désenchantement de l’économie surgit lorsque ses développements entrent en conflit avec l’éthique de fraternité des religions de salut.
L’économie rationnelle relève de l’activité pratique. Elle est orientée vers des profits qui naissent dans le combat d’intérêts que les hommes se livrent entre eux sur le marché. Sans estimation des prix, donc sans ce combat, pas de calcul possible. L’argent est ce qu’il y a de plus abstrait et de plus impersonnel dans la vie des hommes. Le monde de l’économie capitaliste, moderne et rationnelle, est né de là ; plus il suivait ses propres lois internes et immanentes, plus tout rapport concevable à une éthique de fraternité religieuse devenait difficile. (Weber, 1986 : 13)
Si l’utopie monastique vise un réenchantement de l’économie pour la rendre à nouveau compatible avec la religion, ce processus doit passer par la réintégration de l’éthique de fraternité, puisque c’est par son effacement que le conflit s’est produit. Cette réintégration va consister essentiellement en une repersonalisation des échanges économiques. Ainsi le frère qui s’occupait de la vente par correspondance à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire disait saisir toutes les occasions pour téléphoner à la personne car « l’échange muet est l’opposé radical de toute fraternité personnelle » (Weber, 1995 (tome 2) : 412). De même, dans un carmel français, une sœur chargée de la production d’hosties explique : Souvent je mets un petit mot, quelque chose en rapport avec la liturgie actuelle parce qu’il y a une fête ou alors je donne des nouvelles de la communauté. Enfin, je trouve que c’est important que les gens qui achètent les hosties chez nous, ils se rendent compte qu’il y a des personnes derrière.
Les moines cherchent donc à redonner une dimension humaine voire personnelle à leur économie, luttant ainsi contre la déshumanisation générale de l’économie pour résoudre peut-être ainsi l’antagonisme entre religion et économie. Si l’économie est réenchantée – donc de nouveau en accord avec les fondements intransigeants de la religion – elle pourra plus facilement être intégrée à l’utopie monastique.
Elle pourra même alors devenir un instrument du système religieux. Ainsi, les moines conçoivent souvent leur magasin comme un lieu autant commercial que de pastorale discrète. Un moine responsable du magasin à la Pierre-qui-Vire déclare : C’est un apostolat parce que, de toutes façons, le magasin, pour nous, est important parce que pour le visiteur – pas celui qui vient en séjour, en retraite, mais pour celui qui passe comme ça au monastère – c’est le seul endroit où il voit les moines.
Et un autre moine de la même abbaye écrit dans un article sur les commerces monastiques que le magasin « se trouve à la frontière de l’‘économique’ et de l’‘apostolique’ [du] monastère » (Guillaume, 2005 : 21). Conçu comme un lieu essentiel de rencontre des moines avec le monde non nécessairement religieux, le magasin sera donc organisé comme une vitrine de la vie monastique pour ceux qui ne s’avanceront pas plus avant dans les couloirs du monastère. Il pourra ainsi être le lieu d’un premier pas vers un échange spirituel, qui commencera à la caisse et qui, si besoin, se poursuivra avec un autre moine dans un parloir. Ainsi, à l’heure de la perte d’autorité des instances traditionnelles de la religion chrétienne, les monastères acquièrent une nouvelle plausibilité pour la société sécularisée grâce à leurs activités commerciales qui ne nécessitent pas de déterminants religieux pour leur consommation.
Les limites de l’économie utopique
On ne peut cependant ignorer certaines forces contraires qui limitent les moines dans leur projet d’économie utopique et de réenchantement de l’économie. Parmi ces pierres d’achoppement, il faut citer notamment des forces extérieures dans l’évolution des types de travaux adoptés par les moines, mais aussi l’évolution démographique des communautés qui met les moines et moniales devant de nouveaux défis.
L’évolution du travail
En réalité, le facteur religieux a rarement été l’unique élément de décision dans les choix des travaux effectués par les moines. Les contraintes extérieures d’intégration au marché pour assurer la viabilité de l’économie ont toujours été présentes et le sont désormais d’autant plus dans un contexte où le travail des moines est la source principale de revenus des communautés. L’idéal du travail manuel qui laisse l’esprit libre pour la prière est remis en cause par la nécessité de mécaniser entièrement ou partiellement les processus de production de manière à assurer un revenu à la communauté. Certains moines, comme le sérigraphe de la Pierre-qui-Vire, tâchent cependant de conserver certaines étapes manuelles pour retrouver cette spiritualité particulière du travail manuel. Parallèlement, l’informatisation toujours plus grande entraîne des travaux toujours plus statiques qui suppriment la dimension physique et ascétique du travail. Les longues heures passées à l’ordinateur impliquent alors pour les moines de retrouver la dépense physique dans d’autres activités que le travail, notamment le sport, mais le travail perd alors l’une de ses caractéristiques essentielles dans la vie monastique selon Saint Benoît pour l’équilibre du corps et de l’âme. L’intégration du travail et de l’économie dans la vie religieuse est donc constamment à réinventer selon les évolutions qui affectent ces différents domaines.
L’évolution de la démographie
Dans le contexte actuel, la démographie des communautés est souvent un sujet sensible mais central pour leur fonctionnement interne. La baisse des vocations et le vieillissement de la population des communautés entraînent inévitablement la nécessité de repenser l’organisation communautaire. Pour les monastères français de la congrégation bénédictine de Subiaco par exemple, sur 12 communautés, 8 ont une moyenne d’âge supérieure à 70 ans, 4 entre 60 et 70 ans et sur la population totale de ces communautés constituée de 386 moines et moniales, 286 ont plus de 60 ans. Cela signifie donc que 74 % des religieux de cette congrégation ont dépassé l’âge légal de la retraite. Les forces vives se réduisant, la répartition des travaux est à repenser et notamment, la question de conserver un moine au magasin se pose. Faut-il garder un moine à la caisse pour le rôle religieux qu’il peut avoir ou le remplacer par un laïc et risquer de perdre l’objectif de pastorale du magasin ? Cette question préoccupe véritablement les communautés aujourd’hui, et notamment plusieurs moines belges, néerlandais et français en ont débattu au chapitre général de la congrégation de l’Annonciation en septembre 2012. Le but de réenchantement de l’économie se trouve donc remis dans la balance en concurrence avec d’autres impératifs de coût, de bonne répartition du travail, etc. Parallèlement, la nécessité se fait plus grande d’embaucher du personnel extérieur, affecté, selon les arbitrages effectués, aux services domestiques de la communauté ou aux activités économiques. Il peut alors arriver, ainsi que j’ai pu l’observer pour une communauté vieillissante de moniales en Belgique, que pratiquement l’intégralité des travaux domestiques et économiques soit confiée à une association de laïcs. Dans ce cas, le poids des décisions monastique est moindre et cela encore plus lorsque les moniales ont peu de formation économique. L’idéal de l’économie utopique se trouve donc parfois, selon la situation interne des communautés, remis en question par rapport à l’urgence d’autres impératifs vitaux.
Conclusion
L’intégration de l’économie dans la sphère a priori parfaitement cohérente religieusement du monastère est donc une question complexe, jamais complètement résolue et qui requiert d’être régulièrement réactualisée pour suivre les évolutions économiques et sociales dont dépendent les monastères. Différentes stratégies sont ainsi mises en place par les moines pour tenter de pacifier cet antagonisme initial. La première consiste à l’évacuer de la sphère religieuse soit en la niant par un système de troc, soit en l’externalisant et laissant des laïcs effectuer les tâches considérées comme trop économiques. Une autre stratégie est une purification ex-post de l’économie par un système de dîme à partir des bénéfices accumulés. Enfin, le dernier cas de stratégie observé dans les monastères se saisit du problème à sa racine et tente de redonner un sens utopique à l’économie en soi, en lui surajoutant un sens extramondain ou en l’utilisant pour un but religieux. Toutefois, les évolutions des formes de travail et la démographie des communautés demandent de constamment réinventer ces stratégies d’intégration qui pourront cependant parfois passer à une place seconde lorsque les autres impératifs se feront plus pressants.
L’activité économique des monastères n’est donc en rien une dimension anecdotique dont les sciences sociales pourraient s’épargner l’étude. En effet, il se joue dans l’intégration de ses activités, des dynamiques essentielles qui influent directement sur la vie religieuse. Comme nous l’avons dit, l’histoire monastique nous prouve d’elle-même l’importance des questions matérielles qui sont souvent à l’origine de changements d’envergure ou de crises. En outre, on ne peut nier le rôle capital joué par les moines dans le développement économique et social de l’Europe occidentale. Actuellement, si l’économie monastique ne joue plus le rôle d’agent de développement en Europe – contrairement au monachisme des pays en voie de développement –, elle cristallise autour d’elle les dynamiques fondamentales de la sécularisation. Grâce à leurs activités commerciales et leurs propositions diversifiées, les monastères acquièrent en effet dans la société sécularisée, une nouvelle plausibilité que l’Église institutionnelle peine toujours plus à maintenir. Étudier les monastères par le biais unique de leurs activités religieuses traditionnelles n’a donc plus de sens dans la modernité et risquerait d’occulter une part importante de ce qui fait d’eux des acteurs toujours présents dans le champ religieux recomposé.
Footnotes
Financement
Recherche financée à partir de 2011 par le FWF (Austrian Science Fund), projet A26E110300001.
Notes
Biographie de l’auteure
Adresse : Institut für Religionswissenschaft, Heinrichstrasse 78/B, A-8020 Graz, Autriche.
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