Abstract

Ce numéro de Social Compass est dédié à des communications présentées dans diverses sessions thématiques lors de la 31e conférence de la Société Internationale de Sociologie des Religions/International Society for the Sociology of Religion (SISR/ISSR) qui s’est déroulée à Aix-en-Provence (France) du 30 juin au 3 juillet 2011. Les contributions de ces sessions thématiques portent sur des thèmes variés car elles ne sont pas tenues de traiter du thème général de la conférence qui, à Aix-en-Provence, était consacré à « Religion et économie dans un monde global ». Seules les deux premières contributions de la présente livraison abordent ce thème, les quatre suivantes nous introduisant dans d’autres perspectives de recherches. Cela n’empêche pas que l’on puisse dégager un fil conducteur aux six communications rassemblées ici. Ces communications étudient en effet la façon dont le religieux, qu’il le veuille ou non, doit composer avec d’autres sphères et registres d’activités sociales: non seulement avec les logiques de l’économique, mais aussi avec des cadres culturels divers et les logiques propres au politique. Dans la vie des sociétés, le religieux en soi n’existe pas, on ne rencontre que des expressions religieuses enchâssées dans des structures politiques nationales, régionales et locales, modelées par des aires linguistiques et culturelles, influencées par la nécessité d’avoir un minimum de bases économiques. Les logiques économiques, culturelles et politiques composent aussi elles-mêmes avec le religieux, l’utilisent, l’instrumentalisent. Le religieux pur n’existe pas, les contributions ici rassemblées, en nous plongeant dans l’ambivalence, la porosité, les paradoxes des idéaux religieux compromis dans la vie des sociétés, nous le rappellent opportunément.
Isabelle Jonveaux étudie les diverses stratégies d’adaptation mises en œuvre par des moines et moniales catholiques pour concilier l’utopie monastique avec des activités économiques que le contexte sécularisé de l’environnement rend encore plus nécessaire pour assurer la survie du projet monastique. C’est en donnant un sens éthique, religieux et/ou artistique que ces moines et moniales assument cette tension entre le religieux et l’économique. L’Académie des maîtres de l’amour (Master Academy of Love) animée par des catholiques en Pologne participe pleinement de l’ethos de l’accomplisse-ment de soi du « capitalisme émotionnel », explique Dorota Hall. Elle étudie notamment comment le recours au discours psychologique et thérapeutique permet de légitimer l’éthique catholique traditionnelle du couple et de la famille tout en adoptant un style moderne branché. Là aussi, on voit comment des idéaux religieux utilisent des ressources séculières pour se valider socialement et se relégitimer.
Avec l’étude de Gwendoline Malogne-Fer, on bascule dans un autre univers, celui des pentecôtistes en Polynésie française. Un autre univers, mais un même résultat : si, en effet, la nécessité de la conversion en régime pentecôtiste du croire constitue un trait d’individualisme par le fait même qu’il s’agit d’une religion choisie et non héritée, considérer les choses sous l’angle du genre oblige à relativiser cet individualisme. Le pentecôtisme des Assemblées de Dieu ici étudié renforce en effet la division traditionnelle des rôles masculin et féminin, ainsi qu’une division du travail religieux limitant le rôle des femmes dans les Assemblées, notamment en leur interdisant l’accès au ministère pastoral. Là aussi des traits de modernité se combinent avec la reproduction d’un ordre social traditionnel.
Le développement du protestantisme évangélique au Liban étudié par Fatiha Kaouès est un cas exemplaire d’analyse permettant de mesurer les effets de la transnationalisation du religieux dans un pays segmenté selon diverses communautés religieuses. Une religion du choix individuel qui se développe à travers des réseaux transnationaux véhiculant aussi bien du religieux que de l’apprentissage linguistique (anglais), de l’aide sociale et de l’éducation scolaire ne peut qu’entrer en tensions avec l’environnement socio-religieux segmenté de la société libanaise. De là les difficultés du protestantisme évangélique d’inspiration anglo-saxonne, non seulement avec les populations musulmanes, mais aussi avec les chrétiens d’Orient plus habitués à un religieux communautaire qu’à un religieux transnational individualisé. Si la religion est une patrie portative (Heinrich Heine), le libanais protestant évangélique est sans doute confronté à la question de savoir quelle est, en définitive, sa patrie.
Cette question taraude aussi les Mexicains nés aux États-Unis qui, « ni d’ici, ni de là-bas », résolvent le dilemme en s’inventant une nation imaginée et une religiosité ancestrale qui leur permettent de s’identifier à une nation spirituelle transfrontalière entre le Mexique et les États-Unis. En analysant ce processus, Renée de la Torre et Christina Gutiérrez Zúñiga montrent l’importance pour les Chicano du rituel syncrétique que constitue la danse conchera-aztèque mêlant traditions aztèques et catholicisme populaire.
Telle ou telle religion, ou telles ou telles expressions religieuses particulières contribuent à nourrir et à entretenir l’identité collective, le sentiment d’appartenir à une même communauté. Les sociétés nationales n’échappent pas à la règle. Niels Reeh, en étudiant la politique de l’État danois en matière d’enseignement de la religion à l’école, montre très bien en quoi l’intérêt de l’État par rapport à cette question a varié selon les époques. Conçu comme un élément de cohésion culturelle dans le cadre de l’État providence, cet enseignement a été un vecteur de résistance à la germanisation dans les années 1940-1945. La sécularisation croissante de la société danoise a permis l’abandon en 1975 de l’enseignement religieux confessionnel. Mais dans un monde considéré comme menaçant et marqué, après la tragédie du 09/11/2001 et l’affaire des caricatures (2005-2006), par le terrorisme islamique, l’État danois, ces dernières années, a eu tendance à réaffirmer l’importance de la culture dominante du pays (y compris dans sa dimension chrétienne) et la nécessité de renforcer à l’école un enseignement combinant des références au christianisme, aux Lumières et à la citoyenneté.
Le religieux n’échappant totalement ni aux logiques économiques, ni aux dynamiques culturelles locales, régionales ou nationales, ni à la régulation étatique soucieuse d’articuler l’exercice de la souveraineté à une cohésion sociale, la sociologie des religions, aujourd’hui comme hier, est bien une contribution à la sociologie générale. Les six études rassemblées dans ce second numéro de la 31e conférence de la SISR en administrent encore la preuve.
This issue of Social Compass turns its attention to the talks presented in various topic-oriented sessions at the 31st conference of the Société Internationale de Sociologie des Religions/International Society for the Sociology of Religion (SISR/ISSR), which was held in Aix-en-Provence (France) from 30 June to 3 July 2011. The papers presented at the topic-oriented sessions dealt with varied subjects, not being restricted to dealing with the general theme of the Aix-en-Provence conference, which was ‘Religion and Economy in a Global World’. Only the first two papers included in the present issue took up that theme; the following four introduce us to other research perspectives. But that does not mean that we cannot find a common thread running through the six articles gathered here. Indeed these articles study the ways in which the religious, whether it wants to or not, must compromise with other spheres and categories of social activity: not only with economic logics, but also with various cultural contexts and the logic proper to politics. The religious in itself does not exist in the life of societies; we only encounter religious expressions embedded in national, regional and local political structures, moulded by linguistic and cultural zones and influenced by their need to maintain a minimum of economic bases. Economic, cultural and political logics themselves deal with religion, too, in using and instrumentalizing it. The purely religious does not exist. In plunging us into the ambivalence, porosity and paradoxes of religious ideals as they are compromised in individual lives and in societies, the contributions gathered here opportunely remind us of that.
Isabelle Jonveaux studies the various strategies of adaptation implemented by Catholic brothers and sisters in reconciling a monastic utopia with economic activities which the secularized context of the environment makes ever more necessary for ensuring their monastic project’s survival. These brothers and sisters assume the tension between the religious and the economic in providing ethical, religious and/or artistic meaning. The Master Academy of Love, animated by Catholics in Poland fully participates in the ethos of self-achievement inherent in ‘emotional capitalism’, as Dorota Hall explains. She notably studies how recourse to psychological and therapeutic discourse allows the Academy to legitimize the traditional Catholic values of the couple and family, while purporting to adopt a trendy modern lifestyle. There too, we see how religious ideals use secular resources in socially validating and re-legitimizing themselves.
With Gwendoline Malogne-Fer’s study, we shift into another universe, that of Pentecostalists in French Polynesia. Another universe, but the same result: if, indeed, the need for conversion into the Pentecostal mode of believing constitutes a feature of individualism by the very fact that it involves a chosen rather than an inherited religion, considering this phenomenon from the angle of gender roles obliges us to put that individualism in perspective. In fact, the Pentecostalism of the Assemblies of God studied here reinforces the traditional division into male and female roles, as well as a division of religious labour limiting the role of women in the Assemblies, notably in denying them access to the pastoral ministry. Here, too, features of modernity combine with the reproduction of a traditional social order.
The development of evangelical Protestantism in Lebanon, studied by Fatiha Kaouès, is an exemplary case of analysis allowing us to measure the effects of the trans-nationalization of religion in a country segmented according to various religious communities. A religion of individual choice, developed through trans-national networks providing (English) language learning, social welfare and education, as well as religion, cannot but lead to tensions with Lebanese society’s segmented socio-religious environment. Whence the difficulties of evangelical Protestantism of Anglo-Saxon inspiration, not only among Muslim populations, but also among oriental Christians more accustomed to a communitarian religion than to an individualized trans-national religion. If religion is a portable homeland (Heinrich Heine), then the Lebanese evangelical Protestant is undoubtedly confronted with the question of knowing ultimately where his homeland lies.
This question also haunts Mexicans born in the United States who are ‘not from here and not from there’, resolving the dilemma by inventing an imagined nation and an ancestral religiosity that enable them to identify with a trans-boundary spiritual home between Mexico and the United States. In analyzing this process, Renée de la Torre and Christina Gutiérrez Zúñiga show the importance of the Conchera-Aztec syncretic ritual dance for these Chicanos, mixing Aztec traditions and popular Catholicism.
Whatever the religion, or religious expression, it contributes to nourishing and maintaining collective identity, the feeling of belonging to one and the same community. National societies are no exception. In studying the Danish State’s policy regarding the teaching of religion in schools, Niels Reeh clearly shows how the State’s interest in this question has varied from one period to another. Conceived as an element of cultural cohesion in the welfare state context, this teaching had been a vector of resistance to Germanization in the years 1940–1945. Danish society’s increasing secularization led to the abandonment of denominational religious instruction in 1975. But in a world considered as threatening and, since the 9/11 tragedy and the caricature affair (2005–2006), scarred by Islamist terrorism, the Danish State has in the last few years had a tendency to reaffirm the importance of the dominant culture of the country (including its Christian dimension) and the need for school reinforcement of a combined teaching of references to Christianity, the Enlightenment and citizenship.
Given that religion cannot totally escape economic logics, local, regional and national cultural dynamics, or State regulation – which is anxious to express its sovereignty and social cohesion – the sociology of religions, today no less than yesterday, makes a valuable contribution to general sociology. The six studies gathered in this second issue on the 31st ISSR conference furnish further proof of that.
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