Introduction
La cure par l’eau bénite, pour le sida spécifiquement, a émergé et s’est développée au début des années 1990, soit en période de sous-politisation et d’absence de sensibilisation publique à l’épidémie. En effet, la lutte contre le sida en Éthiopie connaît quatre phases. Dès l’apparition des premiers cas d’infection au VIH, en 1984–1985, le gouvernement du därg prit en charge l’infection au VIH (Lehmani, 1991). En 1991, le régime fut renversé. Ni le régime de transition, ni le gouvernement de Meles Zenawi en place en 1996 ne mirent en place des programmes de lutte contre l’épidémie. C’est la phase d’oblitération, de déni ou d’oubli du sida en Éthiopie (Okubagzhi et Singh, 2002). La troisième étape se situe au début des années 2000, alors que l’épidémie fait l’objet d’une forte sensibilisation publique et d’une politisation conséquente (Okubagzhi et Singh, 2002). Enfin, depuis 2005, les ARV (traitement antirétroviral) sont distribués gratuitement à l’échelle nationale (Assefa Yeseni et al., 2009).
La cure par l’eau bénite n’est pas nouvelle ; elle est un rituel très populaire en Éthiopie. Certains fidèles d’autres confessions (musulmans, protestants ou catholiques) y ont parfois recours et de nombreux sites d’eau bénite émaillent le territoire. Toutefois, l’apparition du sida, puis l’absence de prise en charge politique de l’épidémie dans les années 1990, ont impulsé une nouvelle dynamique à ces sites et rituels. Cette thérapie spirituelle a apporté une réponse au rejet des personnes vivant avec le sida, puisque ceux-ci pouvaient se rendre sur ces sites de pèlerinage et/ou de retraite spirituelle « hors du monde » et devenir des tsäbältägna
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– littéralement, « une personne qui prend de l’eau bénite », tsäbäl en amharique – pour y trouver la guérison et échapper à la stigmatisation. L’existence d’une guérison « miraculeuse » par l’eau bénite permit également de dédramatiser l’infection au VIH puisque cette affection y est considérée comme « plus légère qu’un rhume ».
Cette cure spirituelle est traditionnellement exclusive de tout autre traitement. Mais la diffusion à large échelle et gratuite des ARV, à partir de 2006, modifia la situation. L’épiscopat de l’EOTC (Ethiopian Orthodox Täwahedo Church) et un des fournisseurs des ARV en Éthiopie (le programme américain créé par GW Bush, le PEPFAR – President’s Emergency Plan for AIDS Relief) favorisèrent l’introduction sur des sites d’eau bénite – considérés sacrés et devant être protégés de la souillure du profane – d’un traitement biomédical, précisément perçu, dans ces lieux, comme totalement profane.
Ent’ot’o Maryam – le site le plus réputé à l’échelle nationale pour ses guérisons du sida – fut le premier touché par cette rencontre entre thérapies sacrée et profane. Un centre de distribution des ARV fut ouvert à proximité de Ent’ot’o Maryam, mais son leader charismatique s’opposa à la prise de ce traitement par « ses » fidèles. En avril 2007, le Pope de l’Église en personne vint déclarer la compatibilité des thérapies spirituelles et biomédicales à ces mêmes fidèles, marginalisant le leader de Ent’ot’o Maryam, désormais considéré comme un personnage dissident face à la position officielle de l’EOTC. Si les personnes vivant avec le sida prenant de l’eau bénite et vivant à Ent’ot’o Maryam combinèrent par la suite les deux traitements, une conséquence inattendue apparut. La source d’eau bénite de Ent’ot’o Maryam perdit de son aura et de sa puissance au profit d’un site plus éloigné : Shenkuru Mika’él. Ce site était connu des personnes vivant avec le sida de Ent’ot’o Maryam dès 2005 et plusieurs d’entre eux s’y rendaient parfois. Mais à partir de 2006–2007, le site acquit une notoriété nouvelle et accueillit plus de 2 000 personnes. Sur ce lieu de pèlerinage et de retraite spirituelle, les personnes vivant avec le sida prennent également des ARV, mais de manière moins ostensible, plus discrète. Ainsi se pose la question des modalités de rencontre entre le sacré et le profane, entre les ARV et l’eau bénite, sur les lieux de pèlerinage et de retraite spirituelle que constituent les sites d’eau bénite éthiopiens.
Cet article est organisé en trois temps. D’abord seront présentées l’Église éthiopienne et l’eau bénite dans leur spécificité. Puis, le pèlerinage et la cure auxquels l’eau bénite donne lieu, notamment à Ent’ot’o Maryam, seront considérés. Dans un troisième temps, seront discutées les conséquences et les transformations qu’induisent l’introduction d’un élément profane, les ARV, dans ces espaces sacrés, à travers la mise en parallèle des sites de Ent’ot’o Maryam et de Shenkuru Mika’él.
Méthodologie de terrain
Les données présentées et analysées dans cet article ont été obtenues dans le cadre de ma thèse d’anthropologie portant sur l’implication de l’EOTC dans la lutte contre le sida. Entre novembre 2005 et août 2008, trois enquêtes de terrain d’une durée respective de cinq, trois et huit mois ont été menées en Éthiopie tant en milieu urbain que semi-urbain et rural. Durant le premier séjour, une observation participante de trois mois a été réalisée à Ent’ot’o Maryam, site d’eau bénite célèbre pour ses guérisons du sida et situé sur les hauteurs de la capitale Addis Abeba. Parallèlement, onze autres sites d’eau bénite ont été visités durant ces enquêtes : quatre étaient situés dans la capitale et aux alentours, huit autres dans deux provinces différentes. Sur ces sites, des fidèles vivant ou non avec le sida, des habitants, des commerçants et des chauffeurs de taxi ne se servant pas d’eau bénite, ainsi que des clercs, réguliers et séculiers, ont été interviewés.
L’Église et l’eau bénite : une spécificité éthiopienne chrétienne
L’Église éthiopienne, Ethiopian Orthodox Täwahedo Church (EOTC), est considérée comme Église d’État depuis le 4e siècle jusqu’en 1975 (Ancel, 2006). Elle a donc fortement modelé la culture et la société éthiopienne. Cette Église est d’abord une religion de moine. En effet, les moines ont converti le roi Ezana au 4e siècle, puis la population entre les 6e et 10e siècles (Tamrat, 1972 ; Kaplan, 1984 ; Stroffregen-Pedersen, 1990). Ces moines se sont érigés en acteurs principaux de la construction de l’unité du royaume durant le Moyen Âge, soit du 13e au 16e siècle (Tamrat, 1972 ; Derat, 2003). Traditionnellement, depuis la création de l’Église éthiopienne, son Patriarche était un moine égyptien ordonné, élevé au rang de métropolite par le Patriarcat d’Alexandrie, le chef de l’Église Copte. En 1969, elle acquit l’autocéphalie. Par ailleurs, l’épiscopat de l’Église éthiopienne ne joua un rôle déterminant qu’à partir du début du 20e siècle. Encore aujourd’hui, le clergé régulier constitue une composante importante de l’EOTC ; cette Église compte plus de moines, moniales et monastères que toutes les Églises orientales et orthodoxes réunies (Stroffregen-Pedersen, 1990 : 163). Cette situation témoigne de la prégnance de l’idéal monastique qui a durablement et profondément marqué la religiosité laïque. Le monachisme chrétien éthiopien est de type extra-mondain, pour reprendre les catégories wébériennes. L’érémitisme et la sortie du monde considéré comme habité par le diable (EOC, 1970) constituent les principales voies de salut (Stroffregen-Pedersen, 1990). L’influence de cette forme de monachisme extra-mondain se donne à voir, entre autres, à travers l’attachement au carême, qui occupe, pour les laïcs normalement pieux, 180 jours de l’année ; quant aux clercs, ils observent 250 jours de jeûn
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(Wonmagegnehu et Motovu, 1970 : 64). Dans le cadre de la lutte contre le sida, cette hiérarchisation entre clergé régulier et séculier est également sensible. En effet, c’est la composante monacale, le clergé régulier au sens large qui a, en premier, formulé une réponse, une solution à l’épidémie du sida, avant l’Église en tant qu’institution. Celle-ci ne s’est impliquée officiellement dans la lutte contre le sida qu’entre les années 1998 et 2000 en créant un organe administratif, le EOTC HIV/AIDS Prevention and Control Office (EOTC-HAPCO), lié au Patriarcat et chargé de coordonner et de mettre en place les actions de l’EOTC contre le sida.
Ni les clercs de la base et d’obédience monastique
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, ni les fidèles de l’Église et les personnes vivant avec le sida n’ont attendu cette implication officielle pour trouver dans le rituel de l’eau bénite une réponse tant individuelle que collective à l’épidémie, à l’infection au VIH. Cette forme d’eau bénite, ainsi que les rituels qui en encadrent la prise, représente une spécificité du christianisme éthiopien. L’eau bénite, appelée en amharique tsäbäl, qualifie deux entités différentes. Le terme tsäbäl est usité pour désigner l’eau bénie par un clerc au minimum ordonné prêtre. Cette forme d’eau bénite est plutôt employée à des fins sacramentelles et liturgiques.
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Le tsäbäl désigne également une eau jaillissant déjà bénie par le divin. Ce tsäbäl, l’eau déjà bénie par le divin, que j’ai qualifiée d’« objet-élément », est porteuse d’une energeia
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, soit de la puissance divine qui correspond à la virtus des saints occidentaux (George, 2002). Cette energeia est donc sacrée et doit être protégée de la souillure du profane ou du sacré impur tels que définis par E Durkheim (2003: 584). Les sites d’eau bénite, lieux sacrés ou saints sont, en outre, distincts des autres bâtiments religieux (églises, monastères ou baptistères).
Dans le christianisme éthiopien, il n’existe aucun système de contrôle de la sainteté ou de la sacralité d’un personnage ou de l’eau jaillissant déjà bénie par le divin. Les modalités mêmes d’apparition du tsäbäl valident son energeia. L’analyse des récits d’apparition de l’eau bénite de six sites laisse apparaître une structure en trois temps : première apparition du sacré (et/ou de l’eau bénite), disparition (de l’eau ou de la sacralité du lieu) et, enfin, réapparition de l’eau bénite. Le premier événement se situe dans la longue ou la moyenne durée, il fait intervenir différents personnages (saint, ange, roi et plus rarement des laïcs), qui soit ont découvert la sacralité (energeia) d’un espace, soit sont à l’origine de l’apparition de l’eau bénite. Un deuxième événement provoque la disparition de la source. Il s’agit souvent d’un meurtre commis sur le site, d’une guerre, de la mort du roi ou encore de la présence de laïcs et d’animaux. Ce sont là des surgissements du sacré impur ou une trop grande proximité avec le profane. Le troisième événement est celui de la réactualisation de l’energeia de l’eau bénite. Il met en scène, là encore, un personnage saint et/ou religieux (ange, moine, ermite, atmaqi
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) qui redécouvre, grâce à un message d’origine divine, l’energeia de l’eau bénite. La découverte d’une source d’eau bénite par un moine (ou un ermite) confère à celui-ci un surplus de charisme et inversement, la découverte de la source par un personnage religieux atteste de l’existence du charisme propre de l’eau. Ainsi, l’energeia circule entre le découvreur et la source, les deux entités étant liées.
La cure par l’eau bénite à Ent’ot’o Maryam
La source d’eau bénite de Ent’ot’o Maryam a été redécouverte par un bahtawi grâce à un message de la Vierge en 1992. Ce site fut immédiatement spécialisé dans la guérison du sida, que de nombreux clercs qualifient de maladie du siècle. Bien que leur nombre soit difficile à déterminer avec précision en l’absence d’études d’envergure sur ce point, de nombreuses personnes vivant avec le sida choisissent de se soumettre au rituel de l’eau bénite. De fait, la renommée de ce site n’a cessé de croître jusque dans les années 2006, année au cours de laquelle un autre site a pris le pas. La cure par l’eau bénite est un rituel de purification du corps et de l’âme. À ce titre, il comporte deux dimensions : la première est la prise d’eau bénite à proprement parler et la deuxième, le rituel de rédemption ou d’expiation, qui accompagne la première et fait partie intégrante de la cure. Ce rituel de pénitence, de rédemption aboutit à l’obtention du pardon divin qui se matérialise, entre autres, dans la guérison miraculeuse (mais aussi dans le fait de se « sentir mieux » en général) et permet (en théorie) un retour à une existence « mondaine ». Cette thérapie, rituel de rédemption et de guérison, à mi-chemin entre la retraite spirituelle et le pèlerinage, s’apparente, comme je l’ai montré ailleurs, à une ascèse extra-mondaine laïcisée (Hermann, 2010). La vie communautaire sur les sites d’eau bénite serait alors une sorte de vie monacale adaptée aux laïcs, capable d’absorber et de répondre rapidement aux besoins sociaux et symboliques de la société et de la culture éthiopienne – en l’occurrence, à l’épidémie du sida, tant au niveau individuel, en offrant la possibilité d’une guérison, qu’au niveau du groupe, puisqu’elle met à l’écart des personnes placées en situation liminale par leur contamination au VIH.
La prise d’eau bénite débute par une confession de tous les péchés à un prêtre, appelé yänäfsä äbate, soit « père de l’âme », geste attestant du caractère pénitentiel de la cure. La première composante de la cure par l’eau bénite est donc la prise d’eau bénite même. Celle-ci comprend elle-même deux phases successives : l’aspersion et l’absorption.
L’aspersion, douche d’eau bénite ou « baptême »
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, est donnée aux fidèles uniquement quand ils sont à jeun et, à Ent’ot’o Maryam, le matin, entre 7h et 10h. Plusieurs bahetawi aspergent d’eau les fidèles un à un, femmes et hommes alternativement. Avant, pendant et après l’aspersion, les fidèles suivent une cérémonie similaire à une liturgie et appelée kidan, signifiant « pacte ». À Ent’ot’o Maryam, le rituel est très strict et la participation au kidan est obligatoire. Cette cérémonie se poursuit dans la matinée jusqu’à 11h30 voire 12h.
Puis la deuxième phase du rituel d’eau bénite, l’absorption, débute. Les fidèles se voient octroyer cinq litres d’eau bénite qu’il faut boire avant de s’alimenter. L’absorption d’une grande quantité d’eau bénite est une phase importante du rituel et a plusieurs conséquences, tant symboliques que physiques. Matériellement, cette opération fait vomir et uriner. C’est un effet recherché, l’expulsion de substances colorées (jaune, vert, rouge, noire) est considérée comme un miracle à part entière et constitue un des signes de l’avancée du processus de guérison, annonçant la guérison totale. Ces expulsions constituent un point important de la cure : elles attestent physiquement de l’efficacité de l’eau bénite et de l’effectivité de la cure, qui fait sortir le mal et purifie concrètement le corps, extérieurement et intérieurement.
La deuxième dimension de la cure est l’ascèse extra-mondaine. L’arrivée et l’installation sur un site d’eau bénite sont suivies de changements importants de mode de vie pour les arrivants. Les sites d’eau bénite sont considérés comme des espaces sacrés et hors du monde et y demeurer implique d’en accepter les règles. Outre le rituel de l’eau bénite, et le kidan sur le site même, sur les sites d’importance est prodigué un enseignement à 17h. À Ent’ot’o Maryam spécifiquement, une autre cérémonie prend place le soir, vers 19h30–20h : la prière du soir. À cette organisation de la journée autour des cérémonies religieuses, des règles de vie, des interdits éloignent le fidèle de son existence mondaine. Le jeûne occupe plus souvent 250 jours par an que les 180 ayant cours en milieu profane. Quotidiennement, il prend fin autour de 15h contre 12h–13h dans le « monde ». D’autres interdits prévalent. Pour les femmes, il est, par exemple, interdit de porter des pantalons, de se maquiller, de porter du vernis à ongles, de se teindre les cheveux, de s’enduire les cheveux de matières grasses ou de henné. Hommes et femmes doivent s’abstenir de boire du café ou de l’alcool, de fumer cigarette, chicha ou marijuana, de mastiquer du qat et d’avoir des relations sexuelles pendant toute la durée du séjour. Cette sortie du monde est synonyme de contrôle des pulsions charnelles, des besoins du corps. Ceux-ci sont oblitérés afin « d’affermir la volonté de l’âme » et de se concentrer sur la dimension spirituelle, sur le lien au divin. Ainsi, la cure de l’infection au VIH s’inscrit dans un processus global et plus large de la guérison miraculeuse et de l’ascèse extra-mondaine. Ces sites d’eau bénite offrent donc aux personnes vivant avec le sida, selon la conception religieuse du sida, l’espoir d’être guéri, purifié et de pouvoir ensuite retourner dans le monde lavé de ses péchés et du sida.
Des antirétroviraux et de l’eau bénite : profane versus sacré
Les sites d’eau bénite sont des espaces hors du monde et hautement sacrés. Leur organisation et les règles qui en conditionnent l’accès, servent autant à purifier le fidèle qu’à protéger la sacralité, l’energeia de l’eau bénite. En 2006, l’apparition des ARV sur la scène de la thérapie spirituelle posa avec acuité les questions de la porosité de la frontière profane/sacré et de la malléabilité du rituel de l’eau bénite. En effet, traditionnellement, la cure d’eau bénite est exclusive de toute autre forme de traitement (plantes, rites magico-religieux, biomédical). De son côté, la prise d’antirétroviraux (ARV) exige une observance stricte : les traitements doivent être administrés quotidiennement à heure fixe et appellent le respect d’un régime alimentaire précis, qui entre en concurrence avec le carême chrétien plus rigoureux pour la cure d’eau bénite.
Les tsäbältägna, de même que les clercs, considèrent que prendre un traitement insinue le doute en la capacité de Dieu et de l’eau bénite à guérir miraculeusement. Cette conception de la cure par l’eau bénite était partagée par la curie ecclésiale éthiopienne jusqu’en 2006. Cependant, l’Abun ou Pope de l’EOTC reçut la visite de plusieurs interlocuteurs chargés de la distribution des ARV et fut convaincu de prêcher aux fidèles la désormais compatibilité entre les thérapies biomédicales et spirituelles. De son côté, le leader charismatique de Ent’ot’o Maryam fit mine d’agréer, mais poursuivit ses prêches prônant l’exclusivité de l’eau bénite aux tsäbältägna de son site, générant ainsi des dissensions avec l’Abuna. En 2007, une suite d’événements conduisirent le Pope à se rendre à Ent’ot’o Maryam, en mai 2007, pour proclamer devant un parterre de fidèles que l’eau bénite était compatible avec le traitement biomédical contre le sida. Le leader charismatique du site était désavoué par le chef de l’EOTC sur son propre territoire : les deux traitements étaient désormais compatibles. La situation ne fut pas totalement réglée pour autant.
De nombreux fidèles commencèrent ensuite à avoir recours aux ARV ou déclarèrent combiner les thérapies. Mais quelques mois plus tard, le site perdit de son aura et de sa réputation au profit d’un site plus éloigné du monde et des ARV : Shenkuru Mika’él, situé à trois kilomètres de Ent’ot’o Maryam. Les observations et les entretiens menés entre les années 2005 et 2008 rendent compte d’une diminution du nombre de tsäbältägna en 2008. Si certaines personnes vivant avec le sida semblaient satisfaites de pouvoir combiner les traitements, d’autres regrettaient le temps de l’incompatibilité, car, disaient-ils, « il n’y avait plus de miracles ». D’autres encore déploraient l’apparition de relations entre hommes et femmes. Par ailleurs, de nombreux tsäbältägna et commerçants de Ent’ot’o Maryam expliquaient que la « la puissance de l’eau est partie à Shenkuru Mika’él » (une loueuse de maison, Ent’ot’o Maryam, janvier 2008).
Inversement, j’ai pu observer le développement du site de Shenkuru Mika’él dû à sa renommée croissante. Au début de l’année 2007, il abritait entre 500 et 700 personnes, tandis qu’en avril 2008, il semblait accueillir autour de 2 000 personnes. Ce site d’eau bénite présente une particularité : le rituel est considéré y être mené par l’archange Mika’él lui-même. De fait, aucun atmaqi, bahtawi ou clerc n’encadre le rituel de l’eau bénite (aspersion et absorption) et seuls les laïcs peuvent s’approcher de la source. Le récit d’apparition de la source rapporte que des prêtres et des atmaqi qui s’étaient approchés de la source ont vu leur croix portative, emblème des clercs, jetée à terre par l’ange. En l’absence de clercs, le rituel de l’eau bénite est plus souple. Nul horaire n’encadre la délivrance des deux composantes du rituel de l’eau bénite. Aucun kidan n’est célébré sur le site même. Seule une liturgie eucharistique régulière est célébrée dans l’église située en surplomb. Ces différences constituent un point de comparaison fréquemment soulevé par les fidèles et les tsäbältägna. Certains le regrettent : « Ici, il n’y a pas de rituel très fort, les gens se baptisent comme ils veulent ». D’autres l’apprécient : « Ici, on peut prendre l’eau bénite comme on veut et il n’y a pas de prêtre pour vous frapper avec la croix ! ». Les autres aspects de la cure par l’eau bénite – soit, la confession, l’ascèse extra-mondaine, le respect de la sacralité de l’eau – demeurent sensiblement équivalents à ceux ayant cours tant à Ent’ot’o Maryam que parmi les autres sites d’eau bénite visités. Quant à la compatibilité entre l’eau bénite et les ARV, à Shenkuru Mika’él, les discours sont plus diversifiés qu’à Ent’ot’o Maryam. Les prêtres se sont adaptés et considèrent qu’il vaut mieux se passer des ARV tant que la personne a une foi et une santé suffisante pour ne prendre que de l’eau bénite. Les discours des tsäbältägna vont dans le sens de l’exclusion radicale, mais dans les faits, les personnes vivant avec le sida prennent autant des ARV que ceux de Ent’ot’o Maryam. Et sur ces deux sites, certains tsäbältägna ont été convaincus de prendre des ARV suite à des discussions avec leurs congénères. Ainsi, la différence entre les sites ne réside pas dans l’autorisation à prendre des ARV ou non, mais dans la posture générale des personnes y demeurant.
Les raisons qui ont contribué à la renommée et à l’attractivité du site de Shenkuru Mika’él sont complexes et multifactorielles. Mais à partir des données présentées ici, il est possible d’en dégager trois. D’abord, la compatibilité, annoncée par l’Abuna, des deux types de traitements a introduit un élément profane : les ARV. Ce positionnement a modifié la manière dont les fidèles prenaient l’eau bénite. En effet, à Ent’ot’o Maryam, l’observance du traitement aux ARV a contraint les personnes vivant avec le sida en usant à quitter le site avant la fin de la cérémonie, les deux formes d’observance entrant en concurrence. En outre, la plupart ont réduit la quantité d’eau bénite absorbée. Ce changement a modifié leur adhérence au rituel de l’eau bénite délivré à Ent’ot’o Maryam, plus strict qu’ailleurs, mettant dès lors à mal le charisme du bahetawi à l’origine de cet encadrement. Or, son charisme personnel est directement lié, adossé à l’energeia de l’eau bénite, si bien que selon la boucle existant entre eux, la perte de charisme personnel a induit une perte d’energeia de l’eau bénite.
La deuxième raison relève d’une confrontation entre sacré et profane. Les ARV sont considérés comme « de ce monde », ils sont considérés comme « une médecine fabriquée » contre une eau non travaillée par l’homme et provenant directement du divin. Leur trop forte présence remet en cause tant la sacralité du site que la foi des fidèles dans la guérison divine, insinuant le doute perturbateur d’une certaine sacralité. Des fidèles déplorent une forme de « mondanisation » du site générée par la proximité du profane (relations hommes–femmes nombreuses, travail, médicaments) et souillant l’espace sacré. La translation de l’energeia de l’eau bénite pourrait, dès lors, constituer une réponse à cette perte de sacralité qui atteint directement la possibilité d’obtenir une guérison miraculeuse.
Le dernier facteur explicatif a trait à l’encadrement du rituel de l’eau bénite. En effet, une comparaison entre les rituels de Ent’ot’o Maryam et Shenkuru Mika’él révèle que le premier est plus structuré, plus encadré et plus rigide que le second. On peut se demander si l’apparition d’un site où les fidèles sont libres de se faire baptiser selon un rituel plus souple n’est pas une réaction, la manifestation d’un dissentiment quant à l’encadrement rituel fort de l’eau bénite et une aspiration muette, mais effective, visant une plus grande autonomie, souplesse vis-à-vis de la prise d’eau bénite.
Conclusion. La translation de la puissance comme révélateur de la foi dans le miracle et indépendance des fidèles face au clergé
La récente renommée de Shenkuru Mika’él peut donc être considérée, entre autres, comme la conséquence, d’une part, de la perte d’energeia induite plus par l’introduction forcée des ARV que par leur apparition et, d’autre part, de la dissension émanant des fidèles eux-mêmes quant à la qualité de l’encadrement du rituel de l’eau bénite. Cette translation rend également compte de la prégnance de la foi dans les miracles imputés à l’eau bénite et à son energeia qui, dans le même temps, révèlent tant l’indépendance des fidèles que leur autonomie. En effet, les fondements de la thérapie religieuse (rituel de l’eau bénite et rédemption ascétique de type extra-mondaine) n’ont pas été bouleversés par l’apparition des ARV. Les fidèles continuent d’avoir la foi, qu’ils prennent ou non des ARV, adaptant le rituel à leur besoin de vivre, d’espérer guérir et à leur foi en Dieu.