Abstract
The author proposes an analysis of secular pilgrimages. Referring to the notion of ‘secular pilgrimage’ he takes into account, via a simultaneously anthropological and sociological approach, a socially multiform reality ranging from annual public tributes to illustrious men to political commemorations solemnized by historic events, visits to historic sites and even gatherings in memory of deceased show-business stars.
Hors de tout encadrement religieux, les pèlerinages séculiers sont en interaction constante avec des champs cognitifs (politique, philosophique, culturel…) et des modalités d’action collective (partis, franc-maçonnerie, fans-clubs…) ayant largement bénéficié de la sécularisation comme processus retirant à l’influence directe et à la tutelle des institutions religieuses des pans entiers de la société.
Une analyse anthropologique et sociologique de ces insolites pèlerinages s’impose.
Pèlerinages religieux…
Le fait religieux du pèlerinage se caractérise par plusieurs traits distincts.
Il suppose la présence de pèlerins en route pour un lieu réputé saint, où seraient conservés les restes d’un personnage réputé saint. « Le culte des corps saints compose, selon Dupront, l’une des catégories les plus nombreuses des lieux de pèlerinage » (Dupront, 1987 : 383). On peut penser aux sépulcres (vides) de Jésus et de Marie à Jérusalem, à Saint-Jacques-de-Compostelle, où reposerait le corps de Jacques le Majeur. Le pèlerinage aux lieux saints de La Mecque et de ses environs offre également au musulman l’opportunité de visiter à Médine la mosquée où est inhumé le Prophète. Le terme du pèlerinage peut aussi être un lieu où le divin a laissé des traces (reliques) ou s’est manifesté via des phénomènes se rapprochant d’apparitions (Lourdes, Fatima, Medjugordge…). Il renvoie, enfin, à la visite prescrite par le divin d’un espace sanctifié (La Mecque) ou d’un ensemble de sites fréquentés par des personnages religieux illustres (les 88 sanctuaires de Shikoku, au Japon).
Tout pèlerinage induit le fait de se déplacer individuellement ou collectivement. Le pèlerinage est à la fois le terme de la quête, la voie et les étapes qui jalonnent un parcours sacré.
Le pèlerinage est, enfin, un but recherché. Sa finalité consiste en l’obtention de bienfaits spirituels, d’une grâce particulière, voire de la guérison pour les malades. Au terme de cet itinéraire à la fois géographique et mental, le pèlerin arrive aux confins où immanence et transcendance se conjuguent.
L’acte pèlerin combine nécessairement un « aller » et un « ailleurs », un départ, un éloignement, une rupture à la fois physique et mentale avec le quotidien pour rejoindre des lieux sacrés, qui offrent un espace propice au ressourcement pour les fidèles. Le pèlerinage est à la fois une mise à l’épreuve de sa foi et un accomplissement de celle-ci, pouvant s’achever en Dieu lui-même.
L’acte pèlerin exprime, enfin, une volonté de puissance collective ou individuelle dont la recherche d’immortalité ou l’assurance d’éternité sont les principales déclinaisons.
Riche objet d’étude, cette manifestation religieuse est à elle seule une puissante socialisation en actes et un formidable réservoir de mobilisation. Les pèlerinages ont traversé les siècles et surmonté, en Europe, des vicissitudes politiques multiples et continuent ailleurs de faire l’objet de célébrations aux accents nationalistes (Aubin et Boltanski, 2007).
Mais si le pèlerinage reste, dans son épaisseur historique, un moment d’effervescence religieuse, un temps fort de l’agenda religieux, les déclinaisons confessionnelles, géographiques et transnationales que sont Lourdes, Saint-Jacques-de-Compostelle, Jérusalem ou La Mecque n’épuisent pourtant pas la richesse des situations et de ses formes dans l’histoire récente des sociétés humaines.
…versus pèlerinages séculiers?
De même que le sacré ne se réduit pas au divin, ni ne se limite aux espaces cultuels et aux rites présidés par des clercs religieux, le pèlerinage ne se résume pas à des migrations de croyants animés par une foi religieuse (esprits, divinités, prophètes guidés…) et partis à la rencontre de traces territoriales du divin.
Tout comme existent des formes séculières de religions, se déploient également sous nos yeux des expressions séculières du pèlerinage.
Ce vocable de pèlerinage séculier recouvre une pluralité de regroupements réguliers de personnes participant à des célébrations le plus souvent civiles entourant la mémoire de personnages séculiers illustres (leaders politiques, chefs d’État, combattants, écrivains, stars…). Il s’agit également de rassemblements annuels dans des lieux historiques célèbres, des lieux de mémoire (lieux d’un massacre, mémorial, colline…). Tous partagent le trait commun d’être dépourvu de tout caractère confessionnel explicite, d’être pratiqué en dehors de toute institution ou cadre religieux officiel et de n’ouvrir que sur des horizons résolument temporels.
Leur caractère séculier tient également au fait que ceux qui s’y rendent n’adossent pas leur démarche à un catéchisme confessionnel objectif.
Les rassemblements de fans qui visitent le domaine de la famille Presley Graceland, à Memphis (Tennessee) à la date anniversaire de la mort d’Elvis, la nuit du 15 au 16 août (Segré, 2003) en sont une illustration. En France, par cars entiers, les fans de Claude François se rendent, eux, dans la commune de Dannemois, aux alentours du 15 mars, date anniversaire de sa mort, pour se recueillir sur sa tombe, visiter son ancienne demeure (le moulin de Dannemois), dans lequel sont pieusement exposées les tenues de scène de l’artiste. Dans un registre plus politique, à l’initiative du Grand Orient de France et du tissu associatif, se déroulent, en mai, des cérémonies civiles au Mur des Fédérés du cimetière du Père-Lachaise (Frégosi, 2011) en souvenir de la Commune de 1871. Y assistent des militants de gauche, des élus et des libres-penseurs. D’autres se rendent à Colombey-les-Deux-Églises en souvenir du Général de Gaulle.
Bien que ces lieux se distinguent entre eux par une renommée historique et symbolique contrastée et par le fait que les populations qui s’y rassemblent ne présentent pas de profil sociologique homogène, ni n’inscrivent leur participation à ces pèlerinages dans un même répertoire d’action collective, les cérémonies pratiquées, la gestuelle rituelle déployée, l’émotion exprimée, la teneur des discours énoncés présentent des analogies fortes avec celles des pèlerinages confessionnels.
Certains de ces rassemblements réguliers sont d’ailleurs explicitement décrits par les intéressés eux-mêmes et par les anthropologues comme des pèlerinages laïques (Abélès, 1990). Tel est notamment le cas de l’ascension de la Roche de Solutré qu’effectuait, chaque lundi de Pentecôte, en privé, François Mitterrand. Après son accession à la présidence de la République le 10 mai 1981, ce pèlerinage devint public. La solennité du rituel de l’ascension découlait autant de la présence du Chef de l’État entouré de ministres et de conseillers que de la foule de journalistes qui s’y bousculaient, à l’affût d’un scoop ou d’une photo inédite. « De là, écrivait Mitterrand, j’aperçois mieux ce qui va, ce qui vient et surtout ce qui ne bouge pas » (Mitterrand, 1975 : 175). Autre pèlerinage laïque (voir le site Internet des cahiers naturalistes), l’hommage public, rendu, depuis 1908, tous les premiers dimanches d’octobre, à Émile Zola dans sa maison de Médan par l’association des Cahiers naturalistes. À cette occasion, des personnalités du monde des lettres ou de la politique prennent la parole et célèbrent l’humanisme de Zola.
Ces pèlerinages séculiers complètent utilement l’étude des pèlerinages contemporains en dévoilant l’entrecroisement des registres de l’action pèlerine avec l’appel à la commémoration, la nostalgie de l’ordre ou bien sa contestation, le registre de l’émotion, ainsi que la multiplicité des supports mis en avant (images, récits, légendes, idéologies…) par des opérateurs extérieurs au champ religieux. Ils témoignent de l’inventivité humaine en matière de création de nouveaux lieux de mémoire et de parcours du souvenir.
Aspects religieux des pèlerinages séculiers
Le point commun de ces expressions pèlerines tient à leur logique mondaine, déconnectée d’un substrat confessionnel. En ces lieux, ne se trouvent objectivement ni lieu de culte, ni espace confessionnel devant lequel des pèlerins se regroupent pour y accomplir des dévotions. Aucun clerc religieux n’y préside un culte divin. L’acte pèlerin n’est pas plus alors prédéterminé par une profession de foi confessionnelle que le pèlerinage n’est formellement en mesure de procurer au pèlerin un bien symbolique, susceptible d’avoir pour lui un avant-goût du salut ou du paradis.
Sous le voile de rites commémoratifs et processionnaires se dessinent, sous nos yeux, les contours de pèlerinages insolites et hybrides qui, bien que résolument séculiers et parfois viscéralement laïques dans leurs fondements, laissent paraître en creux des traits de l’agir religieux.
Tel est le cas de la constance avec laquelle les pratiquants affirment en ces occasions un besoin de continuité, de se raccorder à une lignée mémorable (Hervieu-Léger, 1993) et d’inscrire leurs pas, leurs idées et leurs espérances temporelles dans ceux de vénérables prédécesseurs dont l’histoire a sacralisé la mémoire. C’est ainsi qu’en novembre, les gaullistes se rendent à Colombey-les-Deux-Églises. Ils se recueillent devant la tombe de Charles de Gaulle, fleurissent l’immense croix de Lorraine qui domine la commune et visitent le mémorial. Pour ceux qui se réclament de son héritage politique, ce lieu est fondateur de légitimité et objet de convoitise. Les visites de Nicolas Sarkozy, plutôt libéral dans ses orientations économiques et atlantiste dans ses choix stratégiques, furent ainsi assimilées, par certains gaullistes, à une imposture, voire même jugées « blasphématoires ». 1 Durant les primaires du parti socialiste de 2012, François Hollande prit, lui, le chemin de hauts lieux du récit mitterrandien, comme la ville de Château-Chinon, dont François Mitterrand fut le maire et d’où il apprit son élection, le 10 mai 1981. Ce détour par la Nièvre traduisait sa volonté de s’inscrire dans la continuité de son illustre prédécesseur socialiste.
Ces pèlerinages séculiers sont également générateurs de sacré.
Ce sacré oscille entre un sacré de respect caractérisé par « la gravité intérieure, la calme solennité et le respect voué à la puissance tutélaire » (Wunenburger, 2009 : 14) et un « sacré de communion » (Debray, 2012 : 18), dont l’effervescence ou l’esprit de fusion bouscule les hiérarchies sociales humaines et le principe d’ordre. Selon les pèlerinages, les deux dimensions sont plus ou moins accentuées et y cohabitent. Si dans les pèlerinages patriotiques la logique du sacré d’ordre prévaut, la logique communielle n’est pas totalement absente. Elle est présente dans les discours exaltant le sacrifice pour la patrie et la nation honorant ses martyrs. De la même manière, si, durant les cérémonies devant le Mur des Fédérés, l’évocation de l’expérience communaliste, les appels à l’établissement d’une république universelle et le chant de l’Internationale magnifient la primauté d’un sacré de communion, la cérémonie – notamment celle organisée par le Grand Orient de France, le 1er mai – obéit à un strict ordonnancement. La procession menée par les dignitaires et les élus entourés des bannières des loges, la hiérarchisation des prises de parole, le tout encadré par les gardiens du cimetière, font largement écho à un sacré d’ordre. Pourtant organisés au même endroit, on est loin des rassemblements de militants révolutionnaires, en hommage à des camarades de lutte décédés.
En même temps qu’ils rompent, le temps du pèlerinage, avec leur quotidien, ces pèlerins d’un jour se trouvent plongés dans des formes alternatives ou complémentaires de « communions humaines » (Debray, 2005), qui sont autant de versions différentes du « tropisme collectif de l’unité » (Dupront, 1987 : 389). Via la gestuelle déployée par le pèlerin se met en mouvement toute une communauté d’émotions, de valeurs, de sens et de représentations, qui unit une collectivité humaine et la guide à la rencontre de son histoire et d’un univers mémoriel dans lequel l’imaginaire, le symbolique, les mythes composent avec la vérité des faits historiques.
Ces pèlerinages donnent également lieu à des rites profanes qui sont autant de dispositifs sociaux créateurs d’ordre et de hiérarchie que des pratiques performatives qui conjuguent la parole, l’action et l’esthétique (Wulf, 2005). Ces rites concourent à entretenir une ambiance de sacralisation et de solennité qui s’ajoutent à la charge symbolique des lieux visités (nécropoles, mausolées, résidences…).
C’est au travers de ces rassemblements mémoriels et de ces parcours processionnels vers des lieux éminents, ou plus intimistes, que les traits majeurs de l’agir pèlerin transparaissent, notamment via la quête d’un « ailleurs » aux dimensions d’une société fraternelle de salut commun, d’un idéal patriotique ou d’une communauté émotionnelle réunie autour de la figure d’un virtuose de la chanson.
À l’instar des sanctuaires religieux, certains de ces pèlerinages (notamment en hommage à des stars) donnent lieu à des formes de merchandising (ventes de briquets, d’assiettes, de stylos, de bustes à l’effigie de la star révérée…). Les marchands du temple ont vite compris l’intérêt mercantile qu’ils pouvaient tirer de ces lieux profanes et des rassemblements qui s’y déroulent.
Facettes plurielles des pèlerinages séculiers
Quatre convergences relient entre eux ces phénomènes.
La plupart sont des pèlerinages de mémoire. Ils sont adossés à des récits d’où émerge notamment la figure du sauveur (individuel ou collectif) ou de « saints laïques ». Ces célébrations combinent réaffirmations identitaires et mobilisations sociales. Elles obéissent, enfin, à une scénographie liturgique élaborée et à un calendrier précis.
Logique commémorative
Tous ces pèlerinages sont des dispositifs de commémorations.
Leur finalité première est d’honorer la mémoire de personnages célèbres décédés. Il peut s’agir d’anciens hommes d’État, de militants d’une cause révolutionnaire, de combattants, d’écrivains fameux ou de stars.
À Colombey-les-Deux-Églises, où les gaullistes se recueillent, c’est moins la figure du héros de la France libre, mais davantage celle du fondateur de la Vème République, de l’homme d’État qui est révérée. Quelques militants socialistes français privilégiés entreprenaient, eux, tous les lundis de Pentecôte, l’ascension de la roche de Solutré, aux côtés de François Mitterrand. Ce geste symbolique de l’ascension, Mitterrand l’accomplissait en souvenir de son engagement dans la résistance. Une fois devenu président de la République, il se saisissait de l’occasion pour engager, depuis le sommet de la roche, une discussion avec les journalistes sur l’état de la France. Marc Abélès décrit ce rituel comme « un dialogue entre l’homme Mitterrand et la transcendance de la France historique » (Abélès, 1990 : 142). Depuis la mort de Mitterrand, seule sa famille effectue encore ce pèlerinage. Les pèlerins socialistes se tournent désormais plutôt vers Jarnac, là où il est enterré et où se recueillent les hiérarques du parti.
Ces célébrations ciblent également des héros nationaux, des combattants morts au front, comme ceux tombés à Verdun lors de la Première Guerre mondiale, ou les résistants fusillés par les nazis au mont Valérien. Devant le Mur des Fédérés du Père-Lachaise, il s’agit d’honorer le souvenir des combattants tombés sous les balles des troupes du gouvernement replié à Versailles en 1871. Cette dimension commémorative a revêtu, dans le passé, une tonalité funèbre, moins prégnante de nos jours. Il s’agissait alors de réparer, envers les insurgés morts, une injustice : celle de n’avoir pas reçu les funérailles civiles et l’hommage de leurs proches, mais aussi celle d’avoir été massacrés par un gouvernement qui se réclamait de la République. Le parti communiste participa activement, dans l’entre-deux-guerres, à l’effacement progressif des rites funèbres, au profit d’une plus grande politisation des lieux. Ce processus connaîtra une nette inflexion après la Seconde Guerre mondiale, avec, cette fois, l’hommage aux déportés et aux résistants. À partir des années soixante-dix, les francs-maçons du GODF prirent publiquement le relais, en s’attachant à valoriser le rôle des francs-maçons dans la Commune. Ce rassemblement était guidé par l’idée maîtresse que la franc-maçonnerie était non seulement sœur de la République, mais aussi sœur de la Commune et inspiratrice majeure de ses réformes.
Avec les fans de stars (Elvis Presley, Claude François…), il est autant question, en visitant leurs résidences ou en fleurissant leurs tombes, d’honorer leur mémoire que de se replonger dans l’ambiance musicale de ces années-là, tout en entretenant la flamme de leur attachement à leurs idoles et de compléter leur collection de souvenirs.
À ces occasions, c’est toute une mémoire collective plus ou moins extensive (dans les pèlerinages patriotiques) ou plus élective (liée à des parcours de militants ou de fans) qui se déploie et est réactivée. Comme leurs prédécesseurs religieux, les pèlerinages séculiers sont des tentatives visant à retrouver les traces historiques tangibles d’une présence hors norme. Par la visite méthodique de sites célèbres et le recueillement, ils participent également d’un « besoin vital de mémoire » (Dupront, 1987 : 383).
Réaffirmation identitaire et mobilisation sociale
Dans ces pèlerinages séculiers reprend vie un imaginaire social qui nourrit un horizon d’espérance. Si une tonalité de gravité et de nostalgie se retrouve dans ces célébrations, ces pèlerinages fonctionnent aussi comme des moments de réaffirmations identitaires et des occasions de remobilisation collective. La nostalgie d’un passé idéalisé au travers de l’exaltation de figures révérées représente autant une occasion de se souvenir qu’une opportunité de se persuader collectivement que le temps n’a plus d’emprise sur eux, que l’histoire est dépassée par le mythe. Certains fans d’Elvis vont jusqu’à croire non seulement que le King vit dans ses chansons, mais qu’il aurait même triomphé de la mort, comme certains nostalgiques de l’esprit de la Commune de Paris ne rateraient pour rien au monde la montée au Mur des Fédérés, car c’est un peu de l’esprit de la Commune qui continue d’y souffler. Au-delà du mythe, ces pèlerinages sont des formidables opportunités de remobilisation.
Du fan d’Elvis Presley en pèlerinage à Graceland, qui, l’espace d’un moment, au contact des lieux où vécut le King et des autres fans, revisite la carrière de son idole, au militant d’extrême gauche entouré de camarades entonnant l’Internationale devant le Mur des Fédérés, en passant par les gaullistes silencieux devant la tombe du Général, c’est un peu comme si le cours du temps linéaire s’était momentanément suspendu, laissant la place à un formidable moment d’utopie : tout redevient alors possible. Le caractère collectif de ces pèlerinages, amplifié par des rites communiels, renforce « l’enthousiasme du fidèle en lui donnant conscience d’une solidarité indissociable avec ses frères » (Segré, 2003 : 212), ses camarades de lutte, ou d’autres passionnés de musique ou d’un écrivain.
À la nostalgie tintée de tristesse succède l’enthousiasme et la revendication actualisée de principes de vie, d’une éthique ou de principes politiques perçus comme éternels, survivants à ceux qui les incarnaient hier.
Comme les communards sortent de leur tombeau criblés de balles, pour ranimer la flamme de nos engagements, déclare un pèlerin du Mur des Fédérés, … la Commune, que les puissances du vieux monde croyaient avoir exterminée, vit, plus forte que jamais, et nous pouvons nous écrier avec vous : Vive la Commune. (Joseph, 2010)
Du Sauveur, de l’être exceptionnel et des Saints laïques
Les pèlerinages séculiers cristallisent l’attention et les émotions autour de figures de héros, d’hommes d’État, de révolutionnaires, de chanteurs ou d’écrivains plus ou moins sanctifiées. Les figures d’un Chef d’État, d’un leader historique sont ainsi proposées en modèle à leurs fidèles, ou à des militants tels des profils de saints laïques (Tartakowsky, 2011). Avec les stars, il est question de quasi-dieux, dont il faut entretenir le culte mémoriel, mettre en œuvre les valeurs dont ils étaient porteurs de leur vivant, transmettre le message et poursuivre leur action.
Dans le cas de pèlerinages politiques émerge la figure du « Sauveur », un classique de l’imaginaire politique (Girardet, 1986). La figure de Charles de Gaulle cadre assez bien avec celle du Sauveur ou de l’homme providentiel, tour à tour combattant héroïque de la France libre, fondateur de la Ve République, l’homme d’État. La figure d’Elvis Presley renvoie à l’être d’exception, à un individu hors norme, virtuose de la chanson à la limite irréel. C’est en tout cas ce qui ressort de la plupart des biographies de types hagiographiques qui lui ont été consacrées.
Avec certaines célébrations militantes, il est davantage question d’un collectif de combattants assimilés à des martyres victimes d’une répression injuste. C’est le cas au Mur des Fédérés, mémorial devenu, au fil du temps, celui devant lequel on honore non seulement ceux qui sont tombés en 1871, mais aussi tous les autres responsables politiques ou simples militants révolutionnaires, de tout temps décédés. Ce lieu se trouve ainsi chargé d’une aura de sacralité, née du sang versé. Mur du souvenir, il devient progressivement, par ricochet, le mur de l’espérance, là où les révolutionnaires d’aujourd’hui peuvent utilement venir se ressourcer et « communier » ensemble avec les esprits, les mânes des révolutionnaires du passé, dans une communion laïque de tous les saints révoltés. Cette sacralité politique s’est vue confirmée par l’inhumation progressive dans le reste de la nécropole et face au Mur de grandes figures comme les époux Longuet Lafargue (gendre et fille de Marx), Jean Baptiste Clément et d’autres communards. Dans la même division se dressent aussi les tombes de personnalités communistes. Le lieu est devenu, pour les communistes, un Panthéon de substitution (Tartakowsky, 1999 : 167).
Mise en scène rituelle et calendrier liturgique
Bien que séculiers, ces pèlerinages ne sont pas moins propices au développement de liturgies ; leur visite obéit à un calendrier précis.
C’est au Mur des Fédérés que ces phénomènes sont les plus manifestes. Les cérémonies commencent le 1er mai, avec le rassemblement, en matinée, du GODF, puis de la CGT-FO. Le 18 mai, c’est au tour du Mouvement Républicain et Citoyen et le 24 mai a lieu le rassemblement organisé par les Amis de la Commune. En dehors de ces dates, le lieu est visité à l’anniversaire de la disparition d’une personnalité politique ou d’un militant révolutionnaire. Les rites pratiqués sont de type processionnaire et consistent en un long cortège, des dépôts de gerbes, des minutes de silence (formes laïcisées de prière) et des prises de parole. Les cérémonies s’achèvent par des chants révolutionnaires. En comparaison aux autres cortèges, celui du GODF, de par le cérémonial et le décorum déployés, ressemble le plus aux cortèges religieux de Lourdes ou de Sainte-Anne d’Auray. Tout y est : les célébrants (membres du Conseil de l’Ordre) revêtus, en guise d’étoles laïques, de leurs sautoirs jaune, vert et or, les Vénérables des loges historiques ayant participé à la Commune, des sœurs et des frères maîtres arborant leur cordon bleu ciel (rite français) ou bleu cerné de rouge (rite écossais ancien et accepté), suivis des bannières de loges portant des symboles (équerre, compas, triangle équilatéral, colonnes…), des fleurs et en guise de cantiques, le Temps des cerises. En fin de cérémonie retentit le chant de l’Internationale.
À Memphis, depuis 1983, les fans d’Elvis Presley venus du monde entier se rassemblent durant l’Elvis Week, pour célébrer l’anniversaire de la disparition de la star du rock’n’roll, le 16 août 1977. Durant cette semaine, les fans en famille ou seuls, certains délégués par leurs fan-clubs, visitent les lieux attachés à l’histoire d’Elvis Presley (sa maison natale à Tupelo, l’hôpital où il vit le jour, Beale Street, son studio d’enregistrement, Graceland…). Le deuxième temps fort des festivités a lieu durant la nuit du 15 au 16 août. Il s’agit de la Candlelight Vigil, qui tient à la fois de la procession religieuse à la bougie (du type de celle du rosaire à Lourdes) et de la retraite aux flambeaux (Segré, 2002). Elle conduit les fans des portes de Graceland, jusqu’au Meditation Garden, où reposent Elvis Presley et ses parents. Arborant souvent des tenues à l’effigie de leur idole, les bras chargés de couronnes de fleurs et de présents, les fans passent parfois toute la nuit dans le cortège avant de pouvoir se recueillir un court instant en silence devant la tombe, les uns versant des larmes, les autres récitant des prières. L’autre évènement phare de cette semaine aux allures de semaine sainte est l’Elvis Presley in Concert, spectacle-concert posthume durant lequel le King en personne ressuscite en direct sur scène, par les miracles de la vidéo, pour le plus grand bonheur et la fascination de ses fans réunis.
Typologie exploratoire
Ces pèlerinages sont également porteurs de contrastes qui servent de base à notre typologie exploratoire à quatre entrées : les pèlerinages nationaux, les pèlerinages partisans, les pèlerinages de stars et les pèlerinages littéraires.
Pèlerinages nationaux
Les pèlerinages nationaux sont la forme consensuelle des pèlerinages séculiers. Leur raison d’être est de promouvoir le sentiment d’unité nationale, de conforter l’appartenance à un collectif humain qui transcende les clivages partisans, confessionnels et sociaux en entretenant la mémoire des moments fondateurs (parfois tragiques) du récit national. Ils mettent en scène la « communauté des citoyens ». Aussi s’agit-il principalement de pèlerinages institutionnels célébrés sous les auspices des pouvoirs publics, avec la présence des plus hautes autorités de l’État, dans un souci de renforcement de la cohésion nationale et de réaffirmation de l’identité nationale.
Le rassemblement patriotique prend la forme la plus courante de ces pèlerinages. Il vise à honorer, à date régulière, la mémoire des combattants tombés au front (ou d’anciens rescapés) sur les lieux mêmes de leur martyr (Mont Valérien), dans des mémoriaux ou à proximité de champs de bataille (Douaumont). Selon un protocole immuable, derrière le chef de l’État et ses ministres, en présence de représentants des forces armées, c’est toute la nation qui rend hommage à ses héros nationaux morts et décore d’anciens combattants.
Dans les régimes autoritaires, ces visites revêtent inévitablement un caractère obligatoire, auquel l’ensemble du corps social peut difficilement se soustraire. Ainsi en allait-il, en Union soviétique, des visites du mausolée de Lénine, en Corée du Nord de celui de la famille Kim ou bien encore, au Vietnam de celui de l’oncle Ho. Des visiteurs étrangers (chefs d’État et de gouvernement) sacrifient aussi à ces rites en déposant une gerbe devant la tombe du fondateur de l’État ou du Chef du parti au pouvoir. Le parti communiste chinois a même mis en valeur, dans tout le pays, les lieux autour desquels la mémoire communiste s’est construite (siège du premier congrès du parti communiste, maison natale de Mao Tsé Toung…) comme autant de haltes d’un pèlerinage rouge.
Pèlerinages partisans
Les célébrations et les cortèges de ces pèlerinages regroupent avant tout des militants, des membres de partis politiques ou d’une même famille de pensée, qui se réunissent en un lieu précis afin d’honorer la mémoire d’un membre illustre de leur parti qui y est enterré ou afin de célébrer un évènement historique majeur ayant marqué la mémoire politique d’un groupe social ou politique déterminé.
Ce faisant, les discours tenus, les supports matériels (drapeaux rouge, noir ou tricolore, tenues…) et les outils de communication déployés (discours, chants…) valorisent une identité partisane spécifique, un ensemble de valeurs et d’images liées à un patrimoine politique ou philosophique particulier.
La montée au Mur des Fédérés, encadrée pendant plus de quarante ans par la SFIO (Section Française de l’Internationale Socialiste) et le Parti communiste durant le mois de mai, en était une illustration. Aujourd’hui, elle n’est massivement pratiquée que par la franc-maçonnerie progressiste, des syndicalistes, des libres-penseurs et des associations entretenant la mémoire de la Commune de Paris. Son caractère partisan réside dans le fait qu’à la différence des cérémonies civiques et républicaines des monuments aux morts, il n’est pas question, devant le Mur des Fédérés, de mettre en scène une vision consensuelle de la Nation. Il s’agit avant tout d’honorer la seule mémoire des victimes d’une répression – en somme, de réparer l’injustice faite au peuple parisien martyrisé. Dans la droite ligne des cérémonies aux martyrs républicains de la Restauration, l’hommage rendu aux fusillés de 1871 met à nu la dissension civile, il participe du « culte des vaincus » (Fureix, 2009 : 435), qui, intrinsèquement, mêle revanche de la mémoire, deuil, violence révolutionnaire et justice punitive. Comme l’écrit Emmanuel Fureix, « les vaincus, en rendant hommage à leurs morts, appellent à perpétuer le conflit, au nom d’une vengeance communautaire, mais plus encore d’une souveraineté populaire violée » (Fureix, 2009 : 454). Il s’agit bien d’un pèlerinage « rouge » : la dominante des drapeaux devant le mur l’illustre avec force. Le drapeau tricolore n’y a officiellement fait son apparition qu’en 1945, à l’initiative du Parti communiste, et se retrouve, dans une version minimaliste, sur les écharpes des élus et des parlementaires participant au rassemblement du GODF. Les commémorations organisées par certaines formations d’extrême gauche devant le Mur des Fédérés du Père-Lachaise relèvent plus explicitement d’une démarche de protestation contre l’ordre mondial capitaliste et oppressif. Les slogans du type « Pour un communisme vécu, pour le communisme toujours » 2 ou « Vive la Commune, Vive la société sans classe » y résonnent. Ces slogans et ces rites schématiseurs (Rivière, 1988 : 157) gravent dans les esprits une vision bipolaire de la réalité historique et rapprochent les communards épris de justice opposés aux Versaillais agents de l’ordre bourgeois des militants actuels, fidèles à l’esprit de la Commune, en lutte contre les injustices du capitalisme, et la gauche réformiste. Dans un autre registre, le pèlerinage à Colombey-les-Deux-Églises s’inscrit également dans la veine partisane. Bien qu’il honore la mémoire d’un ancien Chef d’État, qui avait construit une partie de son discours sur la critique du régime des partis politiques de la IVe République et n’avait jamais officiellement créé de parti politique, il n’en demeure pas moins que seuls les gaullistes sacrifient à ce rituel politique. À Colombey, le sens de l’ordre, l’attachement aux institutions sont mis en avant, en même temps qu’est entretenue une mystique fusionnelle entre le paysage environnant, la figure du Chef de l’État et la France.
Pèlerinages de stars
Ces pèlerinages reflètent les relations existantes entre des fans et leurs artistes fétiches. La relation affective frénétique unissant ces fans à leurs stars, loin de s’atténuer après leur disparition, prend parfois des formes plus intenses, s’apparentant à d’authentiques cultes (Segré, 2003). L’une des expressions quasi religieuse entourant les stars de la chanson est précisément la visite des lieux associés à leur histoire. Pour les fans, ces visites résonnent comme la découverte d’une terre promise, une terre sanctifiée par la présence physique de leur idole (tombe) ou virtuelle (lieux de mémoire). C’est l’occasion de témoigner publiquement, dans une ambiance bon enfant, de son admiration pour l’être adulé, de se ressourcer au contact des lieux où il vécut. C’est aussi l’occasion de partager avec d’autres fans leurs souvenirs communs, de chanter ensemble les succès musicaux et de se procurer des souvenirs à l’effigie de la star. À Memphis, certains pèlerins, en guise de reliques, avaient même arraché des morceaux de tapisseries de la villa de Graceland ou pieusement coupé des touffes de l’herbe de la propriété.
Plus que tout autre pèlerinage séculier, ce pèlerinage est celui qui laisse une place importante à l’expression de formes d’émotions telles que des pleurs, des sanglots, mais aussi des expressions joyeuses, voire ludiques comme la reprise en chœur de célèbres succès. L’autre spécificité se marque dans le versant marchand qui y prévaut, comme avec l’Elvis Presley Enterprises (EPE) qui organise les hommages, exploite Graceland et assure la vente des produits dérivés du pèlerinage au profit de la famille Presley.
Pèlerinages littéraires
Il s’agit moins de lieux sanctuarisés, de processions hautes en couleurs que d’hommages intellectuels et de réunions de lecteurs, de passionnés de l’œuvre d’un auteur.
Tel est notamment le cas de la manifestation qui a lieu chaque premier dimanche d’octobre dans le jardin de la maison d’Émile Zola à Médan. Les plus grands noms de la littérature française y ont participé, comme Anatole France, les poètes Henri Barbusse, Louis Aragon, ou encore Louis Ferdinand Céline, ainsi que des hommes politiques comme François Mitterrand, Jacques Chirac, ainsi que des universitaires et des journalistes. Cette rencontre autour de l’œuvre et de l’action militante du célèbre écrivain regroupe, selon les circonstances, de 400 à 500 personnes (jusqu’à 1 000 pour le 100e anniversaire de sa disparition). À l’invité d’honneur revient la tâche de prononcer une allocution solennelle. Dans celle-ci, il choisit de développer un aspect de l’œuvre de Zola ou de la revisiter à l’aune de sa propre spécialisation (ethnologique, juridique, journalistique…). Le plus souvent sont mises en exergue ses valeurs humanistes et son engagement républicain, comme en témoignait, par exemple, Catherine Tasca en 2000 :
J’ai le sentiment d’accomplir ici un pèlerinage, au sens laïque du terme, c’est-à-dire un hommage teinté de reconnaissance républicaine. … Zola, il suffit de prononcer son nom … pour qu’immédiatement naissent en nos esprits des images de résistance, de justes combats, des souffrances endurées et d’immenses joies, de désespoirs profonds et de grandes espérances, de révoltes et de victoires jamais assurées.
Jacques Chirac déclarait, lui, en 2002
3
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En ces premières années du 21e siècle, nous souvenir d’Émile Zola, … c’est … rappeler que ces combats républicains sont toujours d’actualité, qu’ils sont toujours les nôtres. … C’est dire notre refus des extrémismes, de tous les extrémismes, des anathèmes et des exclusions, notre confiance dans les valeurs qui nous unissent et notre volonté de bâtir ensemble un monde de progrès, de tolérance et de justice.
Loin d’être des pèlerinages de contrebande, les pèlerinages séculiers sont néanmoins inattendus.
Ils nous invitent à repenser la part du séculier, de l’intra-mondain dans la figure du pèlerinage sui generis, sans, pour autant, perdre de vue que celle du sacré, d’un sacré non confessionnel s’y exprime pleinement.
Footnotes
Notes
Biographie
Adresse : UMR PRISME 5 Allée Général Rouvillois, 67200 Strasbourg, France.
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