Abstract

Ce numéro de Social Compass est dédié aux communications présentées en séances plénières lors de la 31e conférence de la Société Internationale de Sociologie des Religions/International Society for the Sociology of Religion (SISR/ISSR) qui s’est déroulée à Aix-en-Provence (France) du 30 juin au 3 juillet 2011. Parmi les six textes publiés dans ce numéro, on en trouvera quatre consacrés au thème de la conférence : « Religion et économie dans un monde global » (Marion Maddox, Nicolas de Bremond d’Ars, Tuomas Martikainen, Peter van der Veer), un article présentant la situation religieuse de la France, issu de la séance d’ouverture du comité local (Philippe Portier), et la transcription du discours prononcé par le président sortant de la SISR (Jean-Paul Willaime).
Au cours de la première séance plénière consacrée à la thèmatique « Vie religieuse et vie économique », Marion Maddox a attiré notre attention sur de nouvelles formes religieuses apparues au sein même du capitalisme mondialisé : les méga-églises. À partir de ses propres observations menées en Australie et de la littérature académique ayant étudié les méga-églises dans différents pays, elle aborde l’étude de ce phénomène à partir des sept dimensions du sacré distinguées par Nimian Smart (rituel, doctrinal, expérientiel, mythique, éthique, social, matériel). Les méga-églises constituent, selon Marion Maddox, un mouvement religieux distinct qui fonctionne à la croissance. Ces églises, dont les structures et la construction sont gigantesques, manifestent le fait que le capitalisme est devenu une religion globale : les leaders religieux ont intégré l’esprit d’entreprise, les logiques organisationnelles et le style de communication du monde des affaires. Face à la valorisation du succès de ces méga-églises, le profane est associé au monde de l’insuccès. Ces méga-églises attestent de l’éthos du capitalisme tardif propre à notre époque.
Nicolas de Bremond d’Ars, en étudiant le mouvement des « entrepreneurs et dirigeants chrétiens » montre comment ce mouvement, qu’il perçoit comme une forme contemporaine de confrérie, constitue un espace de socialisation intermédiaire entre l’Église et le monde, permettant à ses dirigeants de vivre les tensions entre la rationalité économique et la religion en spiritualisant leur pratique de la décision à distance de l’Église-institution.
Commentant ces deux contributions, Tuomas Martikainen, tout en les situant dans les quatre types d’approches des relations entre économie et religion qu’il distingue, élargit le questionnement en expliquant que l’évolution des relations entre religion et économie participe aussi d’une mutation plus globale du rôle du religieux dans le capitalisme mondialisé contemporain, une mutation qui se traduit aussi sur le plan des relations religions-État et de la place du religieux dans la sphère publique. Autrement dit, il se dessine une nouvelle économie politique du religieux liée à l’importance même prise par l’économique dans le monde global.
Durant la deuxième séance plénière, consacrée aux « Religions dans le capitalisme global », Peter van der Veer a critiqué frontalement les tenants de la théorie du choix rationnel et du paradigme de la sécularisation en soutenant la nature métaphysique du marché et de l’argent, le rôle du secret et de l’invisible dans le fonctionnement économique. Nous ne sommes pas, pense Peter van der Veer, dans un « âge séculier » comme l’estime Charles Taylor. Nous sommes, au contraire, dans un monde enchanté, car l’économie elle-même est composée de mystères et d’enchantements. Le fonctionnement de l’économie capitaliste, les transactions financières et nos modèles de consommation sont, en réalité, remplis, comme la religion, de croyances, de virtualités et d’incertitudes souligne-t-il. Prenant appui sur la situation du religieux en Chine et en Asie du Sud-Est, Peter van der Veer nous invite à nous défaire de la vision occidentalo-centrée du religieux et à considérer ce que l’analyse du marché et de l’argent peut apporter à la sociologie des religions. Ce renversement de perspective, qui mène l’auteur de Weber à Durkheim, nous rappelle que la vie sociale et les multiples interactions qu’elle implique reposent sur des valeurs transcendantales.
Dans sa présentation des « mutations du religieux dans la France contemporaine », Philippe Portier remet en cause l’image d’une France qui, constituée d’un État laïque régnant sur une société sécularisée, incarnerait l’exemple d’une société où la religion serait de plus en plus absente. S’il y a bien un incontestable affaiblissement institutionnel du catholicisme et une désaffiliation culturelle à son endroit, la France connaît une « prolifération de religiosités » et une « défrontiérisation du public et du privé » qui permettent une politique de reconnaissance du religieux et de son rôle dans la vie sociale. Autrement dit, il s’exprime là aussi une mise à distance d’un paradigme de la sécularisation selon lequel plus de modernité équivaudrait à moins de religion.
Ce dossier issu de la 31e conférence de la SISR se clôture par le discours présidentiel de Jean-Paul Willaime où celui-ci, après avoir développé quelques considérations sur la thèse de la religion et de l’économie, défend l’idée d’une sociologie des religions non réductrice de son objet et attentive aux vécus et discours des acteurs religieux eux-mêmes. Si la sociologie des religions ne se réduit pas à l’étude des facteurs non-religieux du religieux, il est scientifiquement nécessaire de prendre en compte la manière dont, dans leurs activités religieuses, les personnes vivent des relations avec des entités invisibles. Dans cette approche ouverte aux apports de l’anthropologie, deux questions lui apparaissent centrales pour la sociologie des religions : d’une part, celle du type de lien social généré par le fait de participer peu ou prou à tel ou tel univers religieux et, d’autre part, celle de la légitimation du pouvoir religieux, de la division du travail religieux et des conflits récurrents qu’elle implique.
Dans les turbulences économiques et financières actuelles, le thème de la conférence de la SISR d’Aix-en-Provence « Religion et économie dans un monde global » ne pouvait que rencontrer un large écho et inviter les sociologues des religions à interroger leurs modes d’approches et leurs paradigmes interprétatifs. La différenciation des sphères économiques et religieuses, une des dimensions de la fameuse différenciation fonctionnelle des activités que l’on prête à la modernité occidentale, n’est pas aussi étanche qu’on le pense et l’on peut, à bon droit, se demander si, après la montée en puissance des politiques nationales aux 19e–20e siècles, période où les religions étaient qualifiées de « politiques », l’économie n’est pas, à certains égards, devenue la religion du 21e siècle.
This issue of Social Compass is dedicated to the talks presented in plenary sessions of the 31st conference of the Société Internationale de Sociologie des Religions/International Society for the Sociology of Religion (SISR/ISSR), which took place in Aix-en-Provence (France) from 30 June to 3 July 2011. Among the six texts published in this issue are four devoted to the conference’s theme: ‘Religion and economy in a global world’ (Marion Maddox, Nicolas de Bremond d’Ars, Tuomas Martikainen, Peter van der Veer), a text presenting the current religious situation in France, fruit of the local committee’s opening session (Philippe Portier), and the text of a paper read by the outgoing SISR president (Jean-Paul Willaime).
In the first plenary session, devoted to ‘Religious life and economic life’, Marion Maddox draws our attention to a new religious form appearing from within globalized capitalism: megachurches. Based on her own observations, carried out in Australia, and academic literature dealing with these megachurches in various countries, she approaches the study of this phenomenon by invoking the seven dimensions of the sacred distinguished by Nimian Smart (ritual, doctrinal, experiential, mythical, ethical, social and material). According to Maddox, megachurches constitute a distinct religious movement, which thrives on growth. These churches, gigantic in both their buildings and structure, illustrate the fact that capitalism has become the global religion: religious leaders have taken on board the business world’s spirit of enterprise, organizational logic and communicational style. In the light of the success of these megachurches, the profane world becomes the world of failure. These megachurches testify to the ethos of late capitalism characterizing our period.
In his study, Nicolas de Bremond d’Ars shows how the ‘entrepreneurs and Christian leaders’ movement, which he judges to be a contemporary form of brotherhood, provides an intermediate space for socialization between Church and world, allowing its leaders to live out the tensions between economic rationality and religion by spiritualizing their practice of making decisions far from an institutional Church.
Commenting on these two contributions, Tuomas Martikainen, while situating them within the four types of approach to relations between economy and religion that he distinguishes, broadens the focus in explaining that the evolution in relations between religion and economy is also part of a worldwide transformation of religion’s role in contemporary globalized capitalism, a transformation that also makes itself felt on the level of religion–State relations and with regard to religion’s place in the public sphere. In other words, there is a new political economy of religion linked to the very importance assumed by the economic in the global world.
In the second plenary session, devoted to ‘Religions in global capitalism’, Peter van der Veer squarely criticizes adherents of the theory of rational choice and the paradigm of secularization in pointing out the metaphysical nature of the market and money, as well as the role of secrecy and invisibility in economic operations. For Peter van der Veer, we are not in a ‘secular age’, as Charles Taylor supposed; on the contrary, we are in an enchanted world, for the economy itself is composed of mysteries and enchantments. For him, the capitalist economy’s functioning, its financial transactions and our consumption models are in fact filled, like religion and beliefs, with virtualities and uncertainties. Referring to how the religious is lived in China and Southeast Asia, Peter van der Veer invites us to discard a Western-centred vision of religion and consider what an analysis of the market and money can offer the sociology of religions. This reversal in perspectives, which leads the author from Weber to Durkheim, reminds us that social life and the multiple interactions it involves are based on transcendental values.
In his presentation of the ‘transformations in the religious in contemporary France’, Philippe Portier calls into question the image of France, a laical State reigning over a secularized society, as an example of a society religion is increasingly absent from. If there is indeed an undeniable institutional weakening of Catholicism and a cultural disaffiliation with regard to it, France is experiencing a ‘proliferation of religiosities’ and a ‘breakdown of borders between the public and private’, which make possible policies that recognize religion’s role in social life. In other words, here too, we see a move away from a paradigm of secularization according to which more modernity means less religion.
The talks of the 31st conference of the SISR were brought to a close by Jean-Paul Willaime’s presidential address, wherein, having made some reflections on religion and economy, he defended the idea of a sociology of religion that is not reductive but is attentive to the lived experiences and testimonies of the religious actors themselves. If the sociology of religion is to avoid being reduced to studying the non-religious factors of religion, it is necessary to take into account how people live their relationships with invisible entities in their religious activities. In this approach, open to the contributions of anthropology, two issues appear to him central to the sociology of religion: on the one hand, the type of social bond that is generated by greater or lesser participation in a particular religious universe and, on the other hand, the legitimization of religious power, the division of religious work and the recurring conflicts that result.
Given today’s economic and financial turbulence, the theme of the SISR conference in Aix-en-Provence, ‘Religion and economy in a global world’, is sure to have a resounding effect and invite sociologists of religion to question their modes of approach and their interpretive paradigms. The differentiation of economic and religious spheres – one dimension of the celebrated functional differentiation of activities attributed to Western modernity – is not as watertight as we might have thought and we might justifiably wonder whether, after the rise in power of national politics in the 19th and 20th centuries, a period when we spoke of ‘political religions’, the economy has not, in certain respects, become the religion of the 21st century.
