Abstract
The Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens (Christian Entrepreneurs and Directors) movement is an effective institutional response to the gulf between the economic and the religious domains in France. The members cite personal testimony and experience instead of doctrine. The movement is structured according to the old division of religious labour: it distributes the symbolic goods of baptism. In this sense, one can say that the EDC is a ‘brotherhood of Christian executives’.
La conciliation entre une économie monétaire et le religieux n’est pas seulement un souhait de chercheurs spécialistes de sciences humaines ; elle est concrètement vécue, selon des modalités diverses, par les acteurs économiques. Certes, selon G Simmel, l’interpénétration des deux domaines, le religieux et l’économique, ne va pas sans vives tensions : l’argent n’est-il pas, en tant que « forme pure de socialisation », un concurrent potentiel de la religion ? (Simmel, 1986). Le mouvement œcuménique des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens (EDC) 1 , en France, atteste de ce que la dimension institutionnelle constitue une structure-clé de conciliation et de sa légitimation.
L’objectif de l’enquête que nous avons menée portait donc sur la résolution possible des tensions entre les deux domaines, l’un gouverné par une raison instrumentale et stratégique, l’autre, à ce qu’il semble, par une rationalité en valeurs. Nous avons exploré tous les écrits, tant internes que publics, édités par le Mouvement de 2004 à 2011 2 et les avons complétés par quelques entretiens (président, délégué général, rédactrice en chef) et la participation à des séances de travail (comités de rédaction). Notre longue expérience participative au Mouvement (Assises, équipes, commissions) nous a fourni l’arrière-fond indispensable à l’appréhension des enjeux.
À partir des tensions qui sont perceptibles dans la vie des EDC, tant individuelles que collectives, nous observerons la manière dont les EDC réassument une donnée institutionnelle chrétienne (antérieure à la Réforme) pour activer un fonctionnement chrétien apte à la conciliation des contradictions entre exigences économiques et exigence religieuse (notamment éthique).
Tensions
Trois types de tensions traversent en permanence la vie des EDC, mouvement oecuménique. La longue coexistence des familles chrétiennes dans une structure commune préserve de l’expression directe d’une tension entre catholiques et réformés. En premier lieu, le type même de fonctionnement de l’organisation intègre une tension permanente, qui s’exprime épisodiquement dans la relation entre l’équipe et le Bureau national. Une seconde tension se cristallise entre les membres et les ecclésiastiques conseillers spirituels. Enfin, la logique d’opposition décrite par Weber lorsqu’il distingue rationalité instrumentale et rationalité en valeurs apparaît comme une tension entre « spirituel » et « temporel ».
L’équipe et le niveau « national »
À l’exception de quelques membres adhérents ou sympathisants, tous les inscrits aux EDC se rattachent à une équipe.
L’équipe locale est la première réalité des EDC. Autrefois dénommée « section », elle regroupe une dizaine de membres, élit un président et choisit un conseiller spirituel. Un guide de la vie en équipe décrit les fonctionnements souhaitables, mais chaque équipe s’organise selon ses propres décisions. Les conjoints participent ou non à une réunion mensuelle, qui comporte ou non un repas, et se déroule sur les lieux de travail ou à domicile. Les rencontres entre équipes (en général, plutôt rares) sont organisées à un niveau régional. Le territoire français est partagé en un nombre variable de régions, qui tient compte du désir et des possibilités de regroupement des équipes.
La légitimité de l’appartenance à une équipe se comprend à partir du projet du mouvement : la conversion personnelle du dirigeant. L’équipe est le lieu central de l’expérience de conversion, grâce au partage entre pairs. L’existence d’une organisation à des échelons plus vastes est donc source de tension. Si la conversion personnelle s’évalue à l’aune du dialogue interpersonnel, que penser d’orientations générales venues du « sommet » ? Comment s’accommoder d’une superstructure dont l’éloignement est d’autant plus ressenti, lorsque l’on est en province, que les profils des membres les éloignent des vastes organisations : les dirigeants de PME représentent les deux tiers des adhérents, tandis que la plupart des dirigeants d’entreprises internationalisées se trouvent en région parisienne.
Les équipes locales n’entretiennent donc pas de relation forte avec le Bureau national. Si des comptes-rendus de réunions d’équipe sont préconisés, avec copie fortement souhaitée au siège régional, on n’en voit que peu de traces dans les placards d’archives. 3
Pourtant, la représentativité des Bureaux régionaux et du niveau national ne souffre d’aucune faille. Ce dernier est constitué par les présidents de régions, un conseiller spirituel national et telle ou telle personnalité statutaire (rédaction de la revue « Dirigeants chrétiens », délégué national). Son travail se révèle surtout lors des Assises nationales, dans un rôle de coordination, ainsi qu’au travers de la maintenance d’un siège abritant ses services (site web, comptabilité, revue, réunions). Le niveau « national » s’efforce d’organiser des rencontres de présidents de section (et de conseillers spirituels), mais les variations dans les appellations traduisent des hésitations : depuis dix ans, il a été question d’ « université d’automne », puis de « journée des présidents d’équipes », puis de nouveau d’ « université d’automne ».
La légitimation par la représentativité échoue partiellement à apaiser la tension sous-jacente. Nous pourrions schématiser celle-ci en soulignant que l’objectif de conversion personnelle s’accorde mal avec une prise de position collective. Une deuxième difficulté s’est trouvée cristallisée au cours des années 80 : le « manifeste contre la corruption », proposé à la signature aux membres, et largement diffusé dans le public. Les EDC ont alors subi une tension très forte, une bonne part des adhérents refusant les prises de position publique en leur nom. Vingt ans sans prises de parole, puis un « manifeste pour une première embauche » en 2011, à la portée plus consensuelle. Le président du mouvement lui-même ne s’exprime pas à titre collectif, il signe de son nom, à titre personnel. L’éloignement des médias a constitué une stratégie suivie par plusieurs présidents (accompagné d’un refus de présence des journalistes au cours des Assises).
Un retournement s’est opéré en 2006 et les prises de position se sont opérées sur le mode du « témoignage de conversion » et du partage des dilemmes éthiques. Ainsi a été contourné le piège de « l’opinion commune ». Partager un questionnement sans légitimer de réponses ouvre l’espace de l’exemplarité, qui valide l’individualité des situations et honore la relation entre les membres (et vis-à-vis de l’extérieur). À ce jour, cependant, le mouvement n’a pas résolu la question de sa place dans les débats de société – autour des crises récentes notamment. 4 Le modèle politique qui réduirait la tension entre équipes et animation nationales n’a pas encore été mis au point.
Ecclésiastiques et laïcs
Si la conversion personnelle du dirigeant est l’objectif officiel du mouvement, il reste qu’une référence spirituelle et dogmatique doit pouvoir servir en permanence entre les membres. La conversion sous-entend un corpus de valeurs et pratiques ayant pour référence le christianisme. Le maintien de l’adjectif « chrétien » dans le nom du mouvement exprime la volonté, constamment réitérée, d’œcuménisme. La majorité des membres est catholique romaine, les autres sont protestants. Les proportions des uns et des autres sont conformes à leur représentativité sociale.
Cette ouverture œcuménique contribue à nourrir, au moins en arrière-fond, la question de la référence doctrinale (évoquée dans le troisième point), et surtout celle de savoir qui incarne la référence. Les conseillers spirituels disposent, à cet égard, d’une place originale dans le mouvement.
Décrivons brièvement le dispositif. Choisis par les membres, ils sont, pour la grande majorité, prêtres catholiques (curés de paroisse ou autres) ou diacres. On compte quelques pasteurs et, depuis peu, des conseillers laïcs. En tout état de cause, ils n’apparaissent ni comme théologiens au service des membres, ni dans un rapport hiérarchique interne. On trouve des conseillers spirituels au niveau régional et national, mais ils ne jouent leur rôle que par rapport aux membres, non par rapport à leurs pairs. Les rencontres de conseillers spirituels sont épisodiques. Au cours des Assises, l’évêque de la ville, comme l’évêque chargé de « suivre » le mouvement, à la Conférence des Évêques de France, est invité systématiquement. Cette invitation est également lancée au pasteur réformé de la ville ou région.
Le conseiller spirituel est confronté à une équipe animée par un membre, le président d’équipe. Il représente donc la caution « spirituelle » du travail d’échange effectué par les membres. Il ne dispose pas de ressources mises à sa disposition par le mouvement ; son apport provient de fonds propres. Ainsi peut-on certifier, aux yeux des adhérents, qu’il n’existe aucune hiérarchie parallèle. Laïc, diacre ou prêtre, catholique ou protestant, il engage sa légitimité personnelle dans la discussion autour de la table. S’il est clerc, l’appui institutionnel (curé, pasteur) peut intervenir pour authentifier ses assertions, mais la dimension dogmatique, tant du strict point de vue éthique ou théologique que, plus largement, dans le recours à la Bible, est laissée à l’appréciation des membres qui y lisent un témoignage personnel.
Ainsi se trouve mise au jour la deuxième tension qui traverse le mouvement des EDC entre la prise en charge par les membres eux-mêmes de l’animation locale et générale du mouvement, et les conseillers spirituels dont le rôle institutionnel est contenu dans les limites étroites d’une réception personnalisée. Le conseiller spirituel n’est pas « envoyé » par le mouvement ; il est approché par un ou plusieurs membres qui lui proposent d’occuper le poste – relation de cooptation dont on sait qu’elle dépasse les dimensions institutionnelles.
En réalité, la question des personnes et de leur légitimité institutionnelle renvoie, plus profondément, à l’autorité du corpus doctrinal chrétien qui fonde l’agir des EDC.
Temporel et spirituel
À n’en pas douter, la tension précédente se fait l’écho d’une interrogation plus profonde, et non résolue, portant sur le contenu doctrinal se rapportant à l’activité économique. Le monde du religieux porte des valeurs qui doivent être séparées du monde économique, celui de l’efficacité rationnelle
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: L’économie rationnelle relève de l’activité pratique. Elle est orientée vers des profits qui naissent dans le combat d’intérêts que les hommes se livrent entre eux sur le marché. Sans estimation des prix, donc sans ce combat, pas de calcul possible. … Le monde de l’économie capitaliste, moderne et rationnelle, est né de là ; plus il suivait ses propres lois internes et immanentes, plus tout rapport concevable à une éthique de fraternité religieuse devenait difficile. (Weber, 1986 : 13)
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Une telle séparation entre une « rationalité en valeurs » et une « rationalité en finalité » crée une tension qui s’exprime dans le rapport entretenu par les dirigeants entre les contraintes économiques et le corpus dogmatique ou doctrinal des Églises. Pour en rendre compte, nous avons exploré la production écrite du mouvement, au travers de sa publication principale (la revue « Dirigeants chrétiens ») et des publications internes (cahiers des EDC). Bimestrielle, la revue offre cinquante pages de lecture et constitue le vecteur de la relation entre tous les membres, et la vitrine vis-à-vis de l’extérieur.
Les préventions internes à cet égard sont fortes lorsque l’on évoque la mention d’une « doctrine ». Dans la charte rédactionnelle de la revue, cette phrase : « Pour le chrétien, la vérité n’est pas une pensée, même bonne et belle, mais une personne rencontrée … ».
Le CFPC 7 faisait l’objet de reproches insistants : un excès d’intellectualisme était dénoncé. La Doctrine Sociale de l’Église (DSE), référence constante du mouvement, fut alors contrebalancée par une ouverture marquée à la Bible. Pour alimenter la conversion du dirigeant, la Bible paraissait convenir, exempte de reproche idéologique et apte à nourrir la vie spirituelle. Le diptyque « témoignage personnel + partage fraternel » a remplacé « l’apport constructif ».
« Dirigeants Chrétiens » s’est donc adaptée à la nouvelle politique dès 2004. Réformée sous ce nouveau titre, elle est peu à peu devenue la colonne vertébrale du mouvement. Son organisation interne rend compte des contenus qui circulent entre les membres des EDC. À la fin 2010, 45 numéros avaient été publiés, dont les thématiques peuvent être regroupées globalement sur les titres suivants : Emploi : 7 ; métier de dirigeant : > 12 ; débats de société (hors monde économique) : 8 ; éthique (mention explicite) : 10 ; religieux (explicite) : 4. Par ailleurs, les Assises nationales font l’objet d’un numéro tous les deux ans.
La maquette rédactionnelle articule habituellement les rubriques suivantes : Éditorial, Paroles de dirigeants, Paroles d’experts, Paroles et sources (Bible, prière), Témoignages, Vie du mouvement. L’ensemble comporte 50 pages. La dimension proprement religieuse s’étend à la rubrique « paroles et sources » et occasionnellement à des « paroles d’experts » (théologiens). 8 Elle trouve une place bien plus centrale dans les « témoignages ». Les passages bibliques sont accompagnés de commentaires rédigés par des religieux ou ecclésiastiques. Des prières de diverses provenances complètent la rubrique. La DSE n’est pratiquement jamais citée, ni aucune autre réflexion théologique puisée dans la Tradition, qu’elle soit protestante ou catholique. Les quelques numéros (26, 33) dont la thématique est explicitement religieuse chrétienne reprennent massivement des témoignages, à l’exception de la présentation de l’Encyclique de Benoît XVI Caritas in veritate (numéros 39 et 41).
L’éthique se taille la part du lion, ainsi que les thèmes portant sur l’agir du dirigeant. Ce qui dénote deux pistes claires. D’abord que les EDC sont parfaitement insérés dans l’humus français porteur d’une laïcité douce. Être chrétien est une aventure personnelle qui entraîne des conséquences managériales directes, dont la première est peut-être, selon Pierre Lecoq 9 , de poser « des questions en plus ». Ensuite, la dissociation entre le fonctionnement de l’économie et les convictions religieuses est tenable grâce au questionnement éthique, qui joue le rôle d’un point de passage obligé. La dimension doctrinale de la conviction religieuse n’apporte aucune expertise au décryptage des questions éthiques.
Nous pouvons donc synthétiser les tensions repérables de la manière suivante :
– D’une part, un monde de représentations conceptuelles et théologiques dans lequel on est socialisé (au-dehors du mouvement) et qui relève de la vie hors économie, distingué d’un monde rationnel et efficace, mesurable par la dimension financière de l’activité professionnelle ;
– D’autre part, une aspiration à l’éthique de fraternité, voire de gratuité et de don, alimentée par les productions doctrinales (l’encyclique de Benoît XVI Caritas in veritate), qui se distingue d’un agir stratégique s’apparentant au combat évoqué par Weber ;
– Enfin, une opposition entre le domaine « intellectuel », récusé comme relevant d’un au-dehors de l’économie, et une raison pratique qui transforme le « dirigeant » en « décideur ».
Socialité et piété
L’hypothèse d’une intelligence de l’institution ecclésiale en vue de faciliter un accord entre économie et doctrine chrétienne (et vie religieuse) peut être posée – l’invention du Purgatoire au Moyen-âge en est une preuve historique. Nous voudrions en attester la validité contemporaine sur le cas pratique qui nous occupe ici, en étudiant plus finement la gestion des biens symboliques chrétiens.
Un double circuit de distribution
L’histoire de l’Église, bien avant la partition de la Réforme, montre que la distinction traditionnelle entre clergé et monde laïc n’est pas établie formellement. La représentation imaginaire de la société européenne, une fois réduites les poches de résistance au christianisme (subsistant parmi les Normands ou les Saxons), est celle de l’unification chrétienne. La confusion entre religieux et politique devient possible, probable même (comme l’incarnent les évêques laïcs) et conduit à la réforme grégorienne, avec l’instauration d’une partition entre monde clérical (entendu ici comme catégorie socioreligieuse) et monde laïc. Cette mesure, politiquement salutaire, s’accompagne d’un dédoublement fonctionnel de la distribution des biens symboliques. En effet, corollairement à la distinction clercs – laïcs, les conciles se sont efforcés de renforcer la valeur salvifique des sacrements, les érigeant peu à peu en monopole clérical.
L’histoire enseigne que toute prétention au monopole suscite son opposition. Le vaste mouvement confraternel (les confréries) en est l’expression sans doute la plus aboutie, avant la Réforme protestante. Cette résistance montre que la vie des fidèles ne tourne pas exclusivement autour du septénaire sacramentel. Deux modalités particulières de la vie chrétienne propres aux laïcs sont repérables : la socialité et la piété. Par socialité, nous évoquons le fait de s’assembler, que ce soit à l’occasion d’une fête ou d’une réunion pieuse, tout autant que les actions menées en vue de créer un lien, à savoir la solidarité et/ou la charité pratique (à usage mutualiste ou de solidarité sociale). Quant à la piété, elle comporte toutes les formes de manifestation religieuse, comme le Rosaire, les groupes de prière, les processions et pèlerinages, l’étude biblique. Réforme et Contre-Réforme s’organisent ensuite sans remettre en cause substantiellement les fondements de cette partition (Cabantous, 2002).
Une double distribution de biens symboliques se développe. Au clergé revient le monopole des biens « sacramentels » ou des « biens symboliques cléricaux » (BSC), aux fidèles laïcs celui des « biens symboliques baptismaux » (BSB, car fondés sur le statut de baptisé). Lorsque la France abrite une population de prêtres nombreuse, comme c’était le cas durant la seconde moitié du 20e siècle 10 , ceux-ci se déploient progressivement pour encadrer toutes les œuvres des baptisés : on les trouve enseignants, directeurs d’œuvres, animateurs de jeunes et présents dans les groupes de piété. Nombre de mouvements structurent et aiguillonnent le catholicisme dans une tension implicite entre les laïcs et les clercs. 11
On comprend aisément que le séisme démographique du clergé rende son autonomie à la distribution des BSB. Les EDC s’inscrivent dans cette dynamique de résistance au clergé (en tant que catégorie socioreligieuse).
Les EDC et la distribution des biens symboliques religieux
Il est possible d’interpréter les tensions décrites dans notre premier point à partir de la question de la distribution des biens symboliques. Les EDC affichent délibérément leur projet : la conversion personnelle du dirigeant, qui relève donc de la piété. L’organisation bâtie autour de cet objectif s’harmonise parfaitement avec lui : l’équipe, nous l’avons dit, considèrent la socialité et la piété comme des critères positifs d’adhésion. Une preuve en est donnée dans une enquête effectuée auprès des membres. 12
L’adhésion leur a été inspirée par une personne de leur connaissance (75 %). Elle est une « aide pour vivre la foi » (85 %), sans nécessairement susciter une autre façon de « manager » (seulement 47 % disent oui). Les valeurs et attitudes du dirigeant chrétien sont prioritairement « le respect/l’écoute de la personne », ainsi qu’une « vision à long terme ». L’utilisation des textes chrétiens pour penser les décisions ne mobilise que 38 % des membres, la recherche de la justice 32 %. Ils sont 90 % à estimer que « les échanges lors des réunions de mon équipe m’apportent une dimension spirituelle dans ma vie professionnelle », parce que « les échanges entre membres me permettent d’aborder différemment ma vie professionnelle » (89 %). Lorsqu’ils ont intégré une équipe, ils ont « rapidement ressenti une ambiance fraternelle et solidaire » (96 %). L’apport des EDC est décrit par les mots « prise de recul », « fraternité », « réflexion spirituelle ». Ajoutons que la dénomination de « conseiller spirituel » met à distance la dimension cléricale éventuelle, et l’on aura la description typique d’une structure de distribution de BSB.
Le deuxième circuit de distribution, qui concerne les BSC, trouve sa place dans l’extraordinaire des Assises, événement ponctuel, mais indispensable à l’animation des équipes. Les Assises nationales se tiennent tous les deux ans, en alternance avec leurs petites sœurs régionales. Les derniers thèmes en ont été : « L’entrepreneur, acteur de réconciliation » (Poitiers, 2004) ; « Entrepreneur et cris du monde » (Bordeaux, 2006) ; « Diriger et servir » (Marseille, 2008) ; « Tenir le cap » (Besançon, 2010).
Elles durent deux jours et demi. Elles comprennent une dimension conviviale, des conférences, des carrefours et des forums, des liturgies (dont une messe). Parmi les conférenciers figurent deux ou trois « têtes d’affiche », des théologiens ou des biblistes, des témoins. Les autorités civiles de la région d’accueil sont invitées à ouvrir l’événement. Une assemblée générale permet d’élire le président. Le budget y est présenté et commenté, les options du Bureau national sont discutées. Il est fait appel à des artistes (musiciens, acteurs) pour animer les temps de prière et les liturgies. Un chant est créé pour l’occasion. Des stands permettent une déambulation ouverte à d’autres mouvements chrétiens, des ONG ou des médias. L’ensemble contribue à en faire un moment incontournable, qui explique la présence massive des adhérents : plus de onze cents participants à chaque édition. Participer aux assises est, dès lors, ressenti comme un élément essentiel du dispositif EDC.
Les Assises régionales atteignent une moindre ampleur. Une messe n’y est pas systématiquement organisée. Dans le cas le plus restrictif, le bien symbolique habituel à l’Église catholique romaine qu’est l’eucharistie est mis à disposition des participants une seule fois en deux années. Bien évidemment, il peut se trouver distribué plus fréquemment, selon la libre appréciation de chaque équipe. Les adhérents le réclament-ils ? L’enquête menée au cours des Assises de Besançon permet de répondre par la négative, car les adhérents participent en d’autres lieux à l’obtention de BSC : leur profil d’engagement religieux révèle 72 % de très pratiquants et 21 % de plutôt pratiquant (une fois par mois). Ils peuvent aussi être engagés dans un groupe de prière (51 %), participer à des retraites (80 %) ou à des pèlerinages (62 %). Au total, 52 % d’entre eux ont été ou sont engagés dans leurs Églises (et 35 % dans un autre mouvement chrétien) et 50 % ont un engagement dans une organisation patronale ou un syndicat professionnel.
Les EDC occupent donc une place spécifique : ni un engagement « ecclésial » au sens classique du terme (animation de la vie interne), ni un groupe de prosélytisme. Ils assurent à leurs adhérents une socialité et un service de piété. Quelle est alors leur pertinence par rapport à l’économique ?
Éthique et témoignage
Les équipes constituent le lieu de jonction entre une vie professionnelle dans le monde financier et économique, et la vie religieuse. S’il y a un réel besoin de spiritualité, il réside moins dans la mise en œuvre de doctrines religieuses que dans la création d’un espace de dialogue. La tension entre un idéal religieux, peut-être exprimé sous forme de valeurs ou de vie spirituelle, et un pragmatisme économique impitoyable, nécessite un lieu d’accommodement. Ce lieu est dénommé « lieu d’écoute et de partage ». Le « parler vrai » et la vie spirituelle s’y confondent. La doctrine n’est ici pas utile, puisque c’est le corps de l’équipe qui est ressenti comme vrai. Nous le vérifions à travers un contenu-clé de toute rencontre, le témoignage, qui constitue le noyau de l’expression croyante possible, au point de se substituer à tout contenu doctrinal. Partie intégrante de chaque numéro de la revue Dirigeants Chrétiens, et ce, en plusieurs occurrences, le témoignage est la forme verbale qui associe singularité de l’expérience économique concrète, communication extérieure et authentification rétroactive du travail spirituel. Loin des corpus doctrinaux institutionnels, il s’avère malgré tout une doctrine incarnée, que sa singularité dispense de conformité conceptuelle. Le témoignage incarne un récit de synchronisation du temps singulier du dirigeant et des temps collectifs des sphères ecclésiales et économiques.
Un autre indice conforte l’hypothèse de lecture : l’absence d’un élément-clé du conflit éthique, le péché. La notion n’apparaît sous aucune forme, ni dans titre, ni dans le corps des publications. Elle est, de fait, remplacée par le principe d’interrogation. Un exemple en est fourni dans le cahier « L’entreprise au service de qui ? Une nouvelle approche de la gouvernance ». Il y est rappelé quelques grands textes de la Doctrine Sociale de l’Église, qu’évoquent sept grands principes. Celui de subsidiarité (p. 44) se termine ainsi : Connaissance prise de ce principe, comment organisons-nous l’autorité dans notre entreprise ? De façon autoritaire et centralisée sur le chef d’entreprise ? De façon décentralisée, à chaque niveau de responsabilité ? En quoi la gouvernance mise en place dans nos entreprises permet-elle à chacun d’apporter sa propre richesse à l’entreprise ?
Le questionnement oriente clairement vers une politique compatible, et désigne celle qui ne l’est pas. Mais aucune sanction n’est mentionnée ; le dirigeant n’est jamais en faute puisque la responsabilité d’évaluer les choix posés lui revient en propre.
Si le péché est la manifestation de l’écart entre culture ecclésiale et agir individuel, il est circonvenu et neutralisé ici par le témoignage. La désynchronisation des actes par rapport aux doctrines passe à l’arrière-plan de la synchronisation produite par le témoignage. En ce sens, il semblerait qu’une raison pratique s’intercale entre la raison téléologique de l’économie et la rationalité en valeurs des instances religieuses.
La confrérie des décideurs
Les EDC mettent en œuvre une formule originale de gestion de l’écart entre deux rationalités. Déclarés peu conciliables par Weber, les deux registres n’en sont pas moins vécus par les adhérents du mouvement. Leur nombre en augmentation au cours des années récentes atteste du succès de la formule. Celle-ci révèle surtout la possibilité d’un registre rationnel peu mis en évidence lorsque l’on aborde la relation entre économie et religion. Nous parlons ici de la raison pratique, qui devient le socle d’une restauration de la déchirure provoquée dans la conscience religieuse lorsqu’elle est confrontée à l’économique.
Raison pratique et décision
L’expression de la « conscience déchirée » rend compte très précisément d’un questionnement formalisé par Max Weber et interrogé par Vincent Descombes. Il s’exprime de la façon suivante : deux registres de rationalité éthique coexistent pour les acteurs sociaux. L’un porte sur les convictions, les systèmes de valeurs qui organisent la vie sociale ; l’autre porte sur la responsabilité, qui prend en compte les conséquences des actions menées. « Lorsqu’il oppose les deux rationalités, il fait certainement une distinction conceptuelle, mais il fait surtout une distinction tragique. Cette opposition est en même temps un déchirement » (Descombes, 2011 : 180). Car le raisonnement à partir des valeurs définit un état idéal à atteindre, qui se heurte invariablement (et inévitablement) aux compromis pratiques imposés par les conditions socio-historiques de l’action. Sans aller jusqu’à un cynisme complet, l’éthique de la responsabilité fait fond sur un utilitarisme qui contraste singulièrement avec l’agencement théorique des valeurs : « Et il est tout aussi insatisfaisant d’avoir à accepter que, justement parce que je me tiens moi-même pour responsable des conséquences de mes actes, je ne peux pas avoir de convictions fermes et exigeantes » (Descombes, 2011 : 180).
P Urfalino confirme le jugement porté par Descombes : Sur ce point [la rationalité réduite à la rationalité instrumentale dans le garbage can model] la sociologie et la science politique sont largement restées tributaires de Max Weber, pour qui la « rationalité en finalité » (Zweckrationalität) est plus rationnelle que les autres, et notamment davantage que la « rationalité en valeur » (Wertrationalität). Ce privilège accordé à la rationalité instrumentale a deux inconvénients majeurs : il fige l’opposition fait/valeur et ôte toute intelligibilité aux jugements de valeur ; il implique un appauvrissement et une conception mécanique de la délibération individuelle et collective. (Urfalino, 2005 : 9)
Descombes pointe alors une méprise dans le raisonnement qui conduit Weber à ce déchirement. Le sociologue aurait commis une erreur de raisonnement philosophique, en isolant un espace théorique – les valeurs – sur lequel la science n’aurait aucun moyen d’intervention. Elle ne peut pas fonder une hiérarchie des valeurs sur la base de leur validité en tant que vérité. Une valeur est bonne ou mauvaise, elle n’est pas de l’ordre de la vérité (vrai, faux). On ne prouve pas la vérité des jugements moraux. L’expertise, à laquelle il est fait appel, par exemple, dans les interventions des audits et sociétés de conseil, n’atteint pas son but, parce qu’elle cherche à rendre scientifique le choix d’une politique, comme elle échoue, par ailleurs, à qualifier le monde des valeurs. En conséquence, les décisions pratiques qui mêlent les deux registres relèvent d’une autre rationalité éthique : en ce moment précis, je dois décider sous contrainte (de temps, de budget …), bien que ne disposant pas d’une information complète (impossible à rassembler) sur les conséquences de ma décision. Le registre de la décision relève d’un registre de fonctionnement autre, celui de la raison pratique : Par exemple, le sujet pratique ne se pose pas la question de savoir ce qui est exigé de lui par la vertu ou par l’idéal d’un homme courageux. Du point de vue éthique qu’introduit le concept d’une vertu de courage, l’homme qui affronte un danger est devant un problème pratique : quelle est la bonne manière de sortir de la situation dangereuse ? Fera-t-il preuve dans son choix d’un caractère courageux ? Il y a diverses erreurs pratiques possibles dans le choix qui est à faire, et nous appelons courageux celui qui est capable d’agir au mieux dans la situation périlleuse où il se trouve … (Descombes, 2007 : 132)
La raison pratique est donc l’espace de synchronisation des contenus cognitifs contradictoires : ceux de l’organisation, avec ses processus itératifs et ritualisés, ceux de l’environnement économique et celui des valeurs auxquelles se réfère le dirigeant. Décider, c’est réaliser cette synchronisation.
Les membres des EDC évoquent tous l’importance de la discussion en équipe (en ateliers lors des assises) pour confronter leurs convictions religieuses et leurs contraintes de gestion. Comme le disait un dirigeant : « si je n’ai pas pris une décision tous les quarts d’heure, je suis en manque ; je suis drogué à la décision ». L’équipe est avant tout un lieu de « partage », où s’exposent les contraintes complexes du décideur. L’exemple vécu – le témoignage – valorise le libre arbitre de l’individu qui a su trancher parmi les possibles pour s’exprimer dans une décision. La singularisation du dirigeant le conduit au succès éthique par le biais d’une décision personnelle. Le témoignage convient parfaitement à la raison pratique puisqu’il exclut par définition l’imitation (les conditions sont toujours singulières), donc le jugement des pairs. L’équipe aide à créer les récits mythiques autour de la décision. Ainsi se trouve justifié le choix de favoriser « la conversion personnelle du dirigeant ».
Mais la décision est-elle un objet sociologique ? P Urfalino pointe l’hésitation qui affecte la question. S’agit-il de telle ou telle décision qui constitue une clé de compréhension d’une période ou d’une organisation, ou plutôt de la décision ? Urfalino répond par la négative, en soulignant que le concept en est pourtant indispensable. Selon lui, « la décision est l’arrêt d’une intention d’agir. Pour qu’il y ait décision, il faut bel et bien que cet arrêt de l’intention précède l’action. Cette décision est aussi la terminaison d’une activité de délibération (individuelle ou collective) au sujet de ce qu’il convient de faire » (Urfalino). Cette terminaison symbolise simultanément le terme d’un processus et son interruption. En posant la nécessaire synchronisation des temps vécus des acteurs pour maintenir l’organisation « entreprise » dans le flot économique, nous pouvons saisir ce que les dirigeants veulent signifier en se qualifiant eux-mêmes de « décideurs » : par leur agir singulier, ils procèdent à l’articulation des temps sociaux et économiques pour ouvrir des espaces d’action. La décision a affaire avec le temps : la contrainte temporelle est stratégique ; elle conditionne les raisonnements théoriques en leur assignant une limite pratique.
Le décideur est, de ce point de vue, un maître du temps plus qu’un maître de l’action. Lorsqu’il est confronté au corpus doctrinal religieux, il a besoin d’un espace de légitimité pour mettre en œuvre son savoir-faire de décideur. Il doit socialiser religieusement cette fonction.
Socialiser la raison pratique
Le dirigeant n’a certes pas besoin de socialiser son « humeur religieuse » sous la forme « religion » ; il emprunte les formes sociales disponibles : « la piété, qui est en quelque sorte la religiosité à l’état fluide, n’a pas besoin d’aller jusqu’à la forme solide du comportement à l’égard des dieux, jusqu’à la religion », concède Simmel (1987 : 40). Aussi n’est-il guère surprenant que seuls des dirigeants chrétiens acclimatés aux formes institutionnelles présentes dans la société – les pratiquants – soient capables de mettre au point une forme hybride comme les EDC.
De fait, le christianisme offre sa spécificité, la « communion ». Ce que Simmel déclare propre à la forme religieuse peut sans difficulté être assumé par le christianisme : La communauté religieuse apparaît ici sous l’angle de la paix comme le renforcement de l’unité interne du groupe, la religion est pour ainsi dire la paix en substance … . Des collisions avaient beau se produire entre les croyants comme personnes privées, acteurs économiques ou caractères violents – il ne pouvait y avoir parmi eux, comme ayant part au même bien religieux, que la paix, et c’est pourquoi aussi l’incarnation sociale de ce bien, la communauté, fournissait l’instance logiquement indiquée, en quelque sorte, pour mener en son sein tous les conflits susdits vers la paix. (Simmel, 1987 : 62)
Si la pacification est le bienfait obtenu par l’appartenance à un groupe explicitement religieux, il reste à comprendre l’apport du christianisme. Il est décisif, selon Simmel : Le christianisme a fait ce grand pas : à savoir que l’ultra-personnel du monde intérieur, ce dans quoi chaque homme est seul avec soi, le côté subjectif de toute action – n’y est cependant plus rien d’individualiste, de solipsiste ; au contraire, du fait que la personnalité se rencontre en Dieu avec toutes les autres et prend place devant le forum de l’Église invisible, elle se trouve sortie de l’isolement et mise en relation avec l’ensemble des autres … ; il y a là une socialisation spiritualiste. (Simmel, 1987 : 76)
Les dirigeants chrétiens déjà socialisés dans une Église (protestante ou catholique) n’y trouvent pas la forme sociale correspondant à leur domaine propre, le management. Désireux de surmonter un certain déchirement éthique issu du contenu doctrinal propre à ces Églises, ils constituent un mouvement grâce auquel l’exercice de la rationalité pratique sous la forme de la décision devient un acte spirituel. Ce mouvement, les EDC, constitue la matrice d’une pacification grâce à l’organisation qui privilégie l’équipe au détriment (relatif) du niveau global, le témoignage personnel plutôt que la doctrine, le rassemblement événementiel aux dépens de la discipline collective.
Les EDC reprennent à leur compte l’indépendance de la confrérie à l’égard des Églises établies. L’appartenance institutionnelle n’est pas le souci majeur des EDC, qui se revendiquent à titre individuel membres de telle ou telle Église. Le mouvement dispose d’une réelle autonomie d’organisation et ne doit sa représentativité qu’à sa propre action et à son positionnement dans l’espace public. Les actions menées, le fonctionnement du mouvement et les acteurs qui en constituent la colonne vertébrale forment donc une organisation autosuffisante qui doit plus aux techniques d’animation managériale qu’aux règles habituelles de l’Église catholique romaine ou des Églises protestantes, même si des emprunts leur ont été faits.
Conclusion
Nous conclurons sur la proposition de Simmel d’associer, dans sa sociologie, les formes de socialisation qui préexistent et la liberté des acteurs qui les investissent à leur gré. Les EDC ont en réalité puisé dans l’ancienne forme de division du travail religieux catholique, dont le mouvement confraternel est l’exemple le plus opératoire. En posant qu’à partir de la réforme grégorienne, l’Église partitionne le monde européen entre monde des clercs et monde des laïcs, on voit se distinguer deux catégories de biens symboliques : ceux distribués par les clercs, ceux distribués par les laïcs. Les confréries du Moyen-Âge, menées par les laïcs, produisaient de la socialité et de la piété. Aux clercs les sacrements et sacramentaux. Les EDC ont refondu cette partition autour de leurs besoins propres d’identité. Ce faisant, ils réinventent la confrérie : celle des décideurs économiques.
Les EDC nous alertent sur la nécessité d’un lieu interface, c’est-à-dire une forme de socialisation des contenus de croyance. De façon très paradoxale, si le dirigeant chrétien décide seul, il confronte cette décision à une équipe en vue de l’inscrire dans un univers de sens. La forme de socialisation que les EDC expérimentent crée la légitimité d’une interruption du raisonnement doctrinal, qui constitue pourtant le référentiel identitaire : comment déroger à la doctrine, tout en n’étant pas coupable, et recevoir, par l’adhésion au groupe, la légitimation du groupe ? En son temps, l’invention du Purgatoire13 avait joué le rôle désormais dévolu à la confrérie des EDC.
Footnotes
Notes
Biographie
Nicolas de BRÉMOND d’ARS est docteur en sociologie et chercheur-associé au Centre d’Études Interdisciplinaires des Faits Religieux (CIFR- EHESS). Il est l’auteur de : Dieu aime-t-il l’argent ? Don, piété et utopie sociale dans les paroisses catholiques en France (2006, L’Harmattan) et Catholicisme, zones de fracture (2010, Bayard).
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