Abstract
The focus on the Greek term arsenokoitai, mentioned in the Pauline writings (1 Cor 6:9; 1 Tim 1:10), increased significantly throughout the twentieth century, extending into contemporary times. This increased attention can be attributed, in part, to ongoing societal and ecclesiastical debates concerning homosexuality and various aspects of sexuality. The interpretations and translations of this term are diverse, with some suggesting a reference to homosexual relationships, while others lean towards themes such as prostitution or sexual abuse. The present study offers a chronological analysis of research into the interpretation of arsenokoitai in the Pauline epistles, beginning in the 1980s. This literature review aims to trace the evolution of exegetical debate through time, allowing a deeper understanding of how perspectives and arguments have changed.
L’attention portée au mot arsenokoitai (1Co 6,9 ; 1Tim 1,10) s’est particulièrement accrue au cours du XXe siècle, et ce jusqu’à nos jours. La traduction du terme grec arsenokoitai, présent dans les écritures pauliniennes et deutéropauliniennes, soulève d’importants problèmes méthodologiques pour les exégètes 1 . Premièrement, la rareté de son emploi dans le Nouveau Testament – se limitant à deux occurrences – engendre une incertitude significative quant à sa signification exacte. L’absence d’usage dans une variété de contextes littéraires ou historiques extérieurs aux écritures chrétiennes primitives restreint la possibilité de trianguler son sens à travers une comparaison avec d’autres sources. Deuxièmement, la tâche de traduire des termes reflétant des réalités sociales spécifiques à l’Antiquité en des concepts compréhensibles et pertinents dans le monde contemporain est intrinsèquement complexe. Les structures sociales, les normes comportementales et les catégories d’identité de l’époque biblique diffèrent considérablement de celles d’aujourd’hui, rendant les correspondances directes avec des termes modernes problématiques. Dans le contexte post-mai 1968, marqué par un changement progressif des attitudes et des législations concernant les droits des homosexuels dans de nombreuses sociétés, l’interprétation théologique de termes tels que arsenokoitai a pris de nouvelles dimensions. Depuis les événements de mai 1968, le champ du débat théologique s’est progressivement centré sur les droits des homosexuels, tant dans la sphère théologique que civile. Cette focalisation initiale sur l’homosexualité en tant que question de droits a, par la suite, évolué vers une exploration plus large des problématiques de genre. Cette expansion thématique a conduit à une interrogation approfondie sur les concepts de genre, engendrant un dialogue sur les possibilités inhérentes aux corps humains et leurs droits associés. Cette évolution a eu un impact significatif sur l’herméneutique biblique, en particulier dans la manière dont le terme grec arsenokoitai est compris. Deux tendances principales se dégagent dans l’effort pour réconcilier la tradition paulinienne avec les sensibilités contemporaines. Certains exégètes et théologiens cherchent à interpréter arsenokoitai de manière à ce que le message paulinien reste pertinent et non discriminatoire selon les normes actuelles. Cette approche vise à lire le terme dans un contexte restreint ou spécifique, minimisant ainsi le risque de taxer l’apôtre Paul d’homophobie. L’objectif est de démontrer que les enseignements pauliniens, correctement compris, peuvent coexister harmonieusement avec une éthique moderne inclusive. À l’opposé, une tendance conservatrice, notamment enracinée dans certains milieux protestants 2 , préconise une interprétation littérale et traditionnelle des textes, y compris arsenokoitai. Cette perspective vise à soutenir des positions morales et sociales spécifiques, souvent en opposition aux droits des homosexuels et à l’avortement. Pour les adhérents de cette tendance, il est crucial que la Bible fournisse un appui explicite à leurs positions éthiques, menant à une préférence pour des traductions qui utilisent des termes généraux ou englobants susceptibles de soutenir une interprétation conservatrice. Ces approches divergentes reflètent non seulement les défis inhérents à la traduction et à l’interprétation de textes anciens, mais aussi la manière dont les contextes socioculturels et les évolutions juridiques influencent la réception et l’interprétation des textes sacrés dans le monde contemporain.
La présente recension des écrits sur le thème de l’interprétation du mot arsenokoitai dans les lettres de Paul résume des études par ordre chronologique, à partir de 1980, pour montrer l’évolution du débat exégétique. Cela permettra de comprendre comment les perspectives et les arguments ont évolué au fil du temps et de mettre en lumière les tendances actuelles dans la recherche sur ce thème. Un tableau-synthèse complétera le tout.
J’ai réalisé une remontée des filières bibliographiques à partir des écrits obtenus à la suite d’une recherche dans la base de données ATLA Religion Database et dans Google Scholar avec le mot arsenokoitai . Dans le cadre d’une analyse documentaire, la méthode boule de neige est une méthode d’échantillonnage non probabiliste dans laquelle ou trouve des articles pertinents en examinant les références bibliographiques des articles précédemment trouvés. Autrement dit, on part d’un article de référence pertinent et examine ses références bibliographiques afin d’identifier d’autres articles pertinents qui n’avaient pas été trouvés au départ. Les références bibliographiques de ces nouveaux articles sont ensuite examinées pour trouver d’autres articles pertinents et ainsi de suite. La méthode peut servir à mettre au jour des articles supplémentaires qui n’apparaîtraient pas dans une recherche standard par mots-clés. En outre, la méthode boule de neige peut être utilisée pour identifier des experts dans un domaine de recherche donné. Les exégètes peuvent utiliser les références bibliographiques des articles pour voir qui publie fréquemment dans un domaine particulier, puis joindre les auteurs en question pour obtenir des conseils supplémentaires ou des recommandations sur les articles pertinents à inclure dans leur analyse documentaire. La méthode peut également servir à trouver des articles importants dans un domaine de recherche et à établir des liens entre différentes études. En contrepartie, la méthode boule de neige peut introduire un biais de sélection, car les articles suggérés peuvent être associés à un point de vue ou à une école de pensée particulière. En outre, la méthode boule de neige peut ne pas être exhaustive, ce qui peut conduire à négliger des articles pertinents.
Années 1980
Les exégètes commencent à s’intéresser au sens du mot arsenokoitai au début des années 1980. Selon John Boswell (1980), historien étasunien et professeur à l’Université Yale, le mot arsenokoitai était à l’origine utilisé pour désigner les prostitués masculins, mais sa signification est devenue confuse au quatrième siècle. Boswell indique qu’Eusèbe faisait la distinction entre les arsenokoitai et ceux qui commettaient des « péchés contre nature ». La scission de l’Empire romain en parties orientale et occidentale et le recours croissant au latin en Occident ont entraîné un déclin de la compréhension des mots grecs parmi les chrétiens occidentaux. En conséquence, le sens précis de certains mots grecs, dont arsenokoitai , a été perdu. Au deuxième siècle, il a été utilisé par certains auteurs pour faire référence à des rapports sexuels entres hommes. Dans les traductions latines, le mot a souvent été mal compris et traduit pour faire référence à une variété de péchés, comme les relations sexuelles avec des animaux et l’inceste. Selon Boswell, rien ne permet de penser que le mot arsenokoitai fait référence à toutes les relations sexuelles entres hommes à l’époque de Paul ou dans les siècles qui ont suivi.
Robin Scroggs (1983), professeur de théologie biblique au Union Theological Seminary de New York, soutient que le mot arsenokoitai fait référence à un type spécifique de pédérastie qui est universellement considéré comme mauvais. Ce mot n’englobe pas nécessairement tous les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes du Royaume de Dieu et il est clair qu’il ne désigne pas les lesbiennes.
Ayant tenu compte des informations disponibles sur les formes d’activité homosexuelle répandues à l’époque de Paul, Victor Paul Furnish (1985), professeur de Nouveau Testament à la Perkins School of Theology de l’université Southern Methodist à Dallas, considère qu’il est probable que les mots malakoi et arsenokoitai se rapportent spécifiquement aux jeunes prostitués masculins et à leurs clients. Il est intéressant de noter que, selon les premiers auteurs qui condamnent ce type de comportement, l’un des partenaires a violé son rôle naturel de genre en assumant le rôle traditionnellement « féminin » dans la rencontre sexuelle tandis que l’autre partenaire a également transgressé son propre rôle en profitant de cette situation. Il est possible que l’inclusion de ces mots par Paul reflète la conviction que ce comportement est une violation des normes sociales et de l’ordre naturel.
Vers le milieu des années 1980, des exégètes plus conservateurs ont critiqué les travaux qui donnaient au mot arsenokoitai un sens qui n’englobe pas tous les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes. Selon l’historien et théologien du New College de l’Université d’Édimbourg David Wright (1984), il est certain que les écrits juifs hellénistiques condamnaient clairement la pédérastie que l’on trouvait dans le monde grec. En même temps, les philosophes moraux de l’époque hellénistique remettaient de plus en plus en question la tolérance des relations sexuelles entre hommes. On peut donc supposer que le mot arsenokoitai est entré en usage, sous l’influence des LXX du Lévitique, pour désigner le vice homoérotique que des auteurs juifs comme Philon, Josèphe, Paul et Pseudo-Phocylides considéraient comme un signe caractéristique de la dépravation grecque païenne. Cependant, il est probablement significatif que le mot lui-même utilisé par Philon, Josèphe et Pseudo-Phocylides se réfère à l’activité sexuelle des hommes avec des hommes. L’interchangeabilité démontrée entre arsenokoitai et paidophthoria suggère que le second était inclus dans le premier.
En réponse à Wright, William Petersen (1986), professeur de Nouveau Testament à l’Université d’État de Pennsylvanie, affirme que le problème de la traduction du mot arsenokoitai par homosexuels est clair : la traduction est erronée en raison de sa tentative d’imposer un concept moderne à l’Antiquité, alors qu’aucun concept équivalent n’existait. Cette erreur a de nombreuses conséquences : la traduction est inexacte, car elle inclut les hommes attirés par le même sexe sans avoir eu de relations sexuelles, elle exclut à tort les hétérosexuels qui se livrent à des actes homosexuels et elle inclut à tort les femmes lesbiennes.
David Wright (1987) a répliqué à Petersen en affirmant que l’inspiration du néologisme arsenokoites se trouve dans le grec du Lévitique 18,22 et 20,13
Je conteste également la traduction du mot arsenokoitai par homosexuals ou « homosexuels », car arsenokoitai réfère à une action alors qu’« homosexuels » désigne une préférence, voire une identité. On peut être homosexuel sans avoir de relations sexuelles, de la même manière qu’un prêtre catholique peut être hétérosexuel et chaste. De plus, comme le note Petersen (1986) le mot « homosexuels » inclut les femmes homosexuelles alors que le mot arsenokoitai désigne exclusivement des hommes.
Concernant le lexème arsenokoites, plusieurs dimensions problématiques sont dégagées par le prêtre jésuite belge Maurice Gilbert (1987). Premièrement, le terme apparaît pour la première fois dans les écrits pauliniens, sa genèse pouvant vraisemblablement être retracée à une réinterprétation de Lv 18,22 et 20,13 LXX, où les constituants arsen- et koit- articulent les énoncés. Dans le contexte hébraïque, face à l’absence d’une terminologie dédiée à l’homosexualité, les exégètes rabbiniques ont adopté, sur une base analogue, l’expression mishkav zekor, traduite littéralement par « coucher avec un homme », qui acquiert le statut de terme technique spécifique. Deuxièmement, en opposition aux assertions de John Boswell (1980), Gilbert note que les travaux de David F. Wright ont établi que la composante arseno- ne désigne pas l’agent (le sujet qui couche), mais l’objet (l’homme avec lequel un autre entretient des rapports sexuels), ce qui s’aligne précisément sur les prescriptions de Lv 18,22 et 20,13. Dans cette perspective, le terme arsenokoites identifie avec une forte probabilité l’individu assumant le rôle actif au sein d’une interaction homosexuelle. Troisièmement, la question se pose de savoir si Paul circonscrit sa critique à la pédérastie. Les références lévitiques auxquelles le terme semble renvoyer englobent l’homosexualité dans une acception large, et l’usage de malakos juste avant n’entrave pas nécessairement la portée à la seule pédérastie, étant donné que ce terme peut également concerner des individus masculins d’âge mûr, voire des adultes.
Années 1990
Dans les années 1990, plusieurs études ont examiné de manière critique l’interprétation traditionnelle. Parmi ces études, celles de David Tiede (1990), président du Luther Seminary de 1987 à 2005, et de Dale Martin (1999), professeur de Nouveau Testament à l’Université de Yale, sont les plus exhaustives. Tiede affirme d’un ton modéré que, d’après le contexte, toute la liste de vices en 1 Co 6,9-10 concerne des actes abusifs et des relations non consentantes. Paul ne condamnerait pas toute intimité homosexuelle de la même manière. Son attaque vise les pratiques adultères et perverties, les péchés contre la justice de Dieu qui asservissent leurs victimes et les dégradent en tant que personnes membres du corps du Christ. Les versets 1 Co 6,9-10 n’abordent pas la question de l’orientation homosexuelle. On n’y trouve pas d’opinion sur les questions complexes de l’identité sexuelle que la psychologie et les sciences sociales tentent de démêler aujourd’hui. Ils n’entrent pas non plus dans le débat entre le déterminisme génétique ou environnemental et le libre arbitre. Paul avait besoin de la notion de libre arbitre afin de rendre sa distinction entre les individus vertueux et ceux dépourvus de moralité viable et justifiable.
Le professeur de Nouveau Testament à la Western Seminary de Portland (Oregon) James De Young (1992) reprend aussi un argument déjà avancé par Wright en 1984. Il affirme qu’il est probable que Paul ait lui-même inventé un néologisme qu’il a tiré d’un amalgame de particules de Lévitique 20,13
Selon le professeur de Nouveau Testament à l’Université de Vienne Martin Stowasser (1997), le terme arsenokoitai , au sein du discours paulinien, établit indubitablement un contexte sexuel, lequel, avec une probabilité notable, s’oriente vers des implications homosexuelles par rapport à malakos . La controverse émerge quant à la désignation spécifique par arsenokoitai : s’agit-il du partenaire actif ou passif dans l’acte, visant explicitement le prostitué masculin ou, de manière plus extensive, tout homme s’engageant dans des rapports sexuels avec un autre homme? La trajectoire historique du terme oriente l’interprétation vers le domaine de la pédérastie, attestant dès le début du IIe siècle de notre ère que arsenokoites était compris comme le partenaire actif, ce qui rend moins plausible l’interprétation de Boswell le concernant comme un synonyme de prostitué masculin. Cette découverte renforce plutôt la lecture proposée par Scroggs (1983), qui envisage arsenokoites comme désignant un agresseur de jeunes garçons, positionnant ainsi malakos dans le rôle de l’objet de plaisir, voire de jeune homme se prostituant. Dans cette perspective, 1 Co 6,9 ne formule pas une condamnation globale des relations homosexuelles, mais cible spécifiquement la pédérastie, ou plus précisément, une forme de celle-ci caractérisée par l’exploitation de jeunes garçons à des fins sexuelles. Sous cet angle, 1 Co 6,9 se voit exclu des débats contemporains sur l’homosexualité en raison de sa problématique spécifique, car « rien ne saurait être plus éloigné du modèle prôné par la communauté gay actuelle » (traduction libre), interdisant ainsi toute extrapolation catégorique du texte en tant que condamnation globale de l’homosexualité.
Martti Nissinen, professeur d’études de l’Ancien Testament à l’Université d’Helsinki, invite à un raisonnable scepticisme. Selon Nissinen (1998), les témoignages disponibles s’avèrent insuffisamment substantiels pour autoriser autre chose qu’une conjecture informée, ce constat s’appliquant avec acuité au terme arsenokoites . Il convient donc de s’abstenir d’inscrire le concept contemporain d’« homosexualité » dans le texte paulinien ; il serait également imprudent de présumer que les énoncés de Paul dans 1 Co 6,9 émettent une réprobation universelle des relations homosexuelles à travers toutes époques, lieux et modalités. L’ambiguïté sémantique des termes en question récuse une telle prétention, et il serait inapproprié d’user des propos pauliniens pour étayer des extrapolations excédant le cadre de son vécu et de sa conception du monde.
Pour sa part, le professeur de Nouveau Testament ouvertement gay de l’Université de Yale Dale Basil Martin (1999, 2006) souligne que définir un mot en se basant sur sa (supposée) étymologie est une erreur et que la seule façon de définir un mot est d’analyser son utilisation dans différents contextes. En examinant le contexte de l’utilisation du mot arsenokoitai dans les textes bibliques, Martin suggère que le mot pourrait référer à de l’exploitation économique par des moyens sexuels, comme le viol ou la prostitution, plutôt qu’à des relations sexuelles entre personnes de même sexe. Lui donner comme référent les « relations sexuelles entre personnes de même sexe » repose sur des hypothèses et des croyances idéologiques plutôt que sur une analyse critique de l’utilisation de ce mot dans différents contextes.
Années 2000
Bien que la première décennie du troisième millénaire soit pauvre en publications sur l’objet de la présente étude, celle de Robert Gagnon (2001), professeur de théologie du Nouveau Testament à l’université baptiste de Houston, est incontournable. Selon Gagnon, une herméneutique responsable doit comprendre la combinaison des mots malakoi 3 et arsenokoitai comme désignant la violation de la norme de mariage décrite dans Gn 1-2, c’est-à-dire une union entre un homme et une femme. Gagnon soutient que Paul s’est opposé non seulement aux cas d’exploitation des prostituées, mais à toutes les relations sexuelles avec des prostituées, et que c’est la même chose pour 1 Co 6,12-20 : Paul ne donne aucune indication que les rapports sexuels avec une prostituée pourraient être acceptables dans certaines circonstances non exploitantes. Si la prostitution et l’inceste sont des formes de porneia qui doivent être rejetées en toute circonstance, toutes les formes d’homosexualité doivent être rejetées en toute circonstance. Gagnon présente sept arguments pour justifier son interprétation.
En premier lieu, l’utilisation du mot arsenokoitai suppose un sens large, désignant tous les hommes participant à des rapports homosexuels en tant que partenaires actifs, car si Paul avait voulu se concentrer spécifiquement sur les pédérastes, il aurait pu utiliser le mot paiderastes.
En deuxième lieu, le fait que l’étymologie est liée aux interdictions lévitiques (
En troisième lieu, pour adopter la position selon laquelle Paul ne pense pas aux formes non exploitantes de relations homosexuelles telles que nous les concevons dans le contexte actuel, il est nécessaire d’ignorer les perspectives sur les relations homosexuelles exprimées par deux figures éminentes du judaïsme du premier siècle, à savoir Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie. Il est probable que ces deux individus représentent les opinions générales des juifs de cette époque. Or, ils rejettent tous deux toutes les relations homosexuelles en raison de leur incompatibilité avec l’union entre un homme et une femme.
En quatrième lieu, il est nécessaire d’analyser attentivement le sens donné au mot arsenokoitai en tenant compte de Rm 1,24-27, ce qu’évitent en général de faire les exégètes qui souhaitent adopter une interprétation restreinte de la définition du mot. Il serait logique de supposer que ce que Paul écrit dans Rm 1,24-27 concorde précisément avec ce qu’il désapprouve en ce qui concerne les malakoi et les arsenokoitai . Il n’y a qu’un seul modèle acceptable de relations sexuelles qui est proposé dans l’interprétation paulinienne de Gn 1-2 : les relations sexuelles entre un homme et une femme unis par les liens du mariage. C’est sur la base de ce modèle que Paul, comme tous les autres juifs du premier siècle, condamne les relations entre personnes de même sexe, car la femme a été destinée à être le seul et unique partenaire sexuel de l’homme lors de sa création. Paul estime que cette conclusion est étayée par la complémentarité anatomique et reproductive du mâle et de la femelle observée dans la nature. Paul considère que le fait que les participants soient du même sexe plutôt que du sexe opposé est l’aspect le plus offensant des relations sexuelles entre personnes de même sexe, indépendamment de la nature de ces relations (marquées par un soutien mutuel ou une exploitation, l’égalité ou l’inégalité des âges, la capacité de reproduction ou son absence, etc.).
En cinquième lieu, le contexte du passage de 1 Co permet de comprendre clairement pourquoi les malakoi et arsenokoitai sont considérés comme des formes d’immoralité sexuelle au même titre que les pornoi (ceux qui forniquent, commettent l’inceste ou ont des relations sexuelles avec des prostituées) et les adultères, car ils participent à une forme de comportement sexuel différente de celle qui est acceptée dans le contexte d’un mariage monogame, à vie, non incestueux, entre personnes de sexe opposé. Dans 1 Co 5, Paul se base sur l’interdiction de la porneia en Lv 18 et 20, ce qui renforce l’hypothèse selon laquelle il avait en tête les interdictions des relations homosexuelles masculines dans Lv 18,22 et 20,13 lorsqu’il fait référence aux arsenokoitai dans 1 Co 6,9. Il est peu probable que Paul, qui était contre l’estompage des distinctions entre les sexes, même sur des questions dérisoires telles que le fait de se couvrir les cheveux (1 Co 11,2-16), ait pu limiter le sens du mot arsenokoitai dans la même lettre à des types de rapports sexuels spécifiques (prostitution, pédérastie, viol) entre personnes du même sexe. Si, aux yeux de Paul, les coiffures et les couvre-chefs inappropriés étaient une source de honte, car ils brouillaient les différences entre hommes et femmes, combien plus une relation sexuelle entre hommes serait-elle un acte honteux (Rm 1,27) ?
En sixième lieu, il est important de noter que Paul, comme Philon et Josèphe, a condamné les partenaires actifs et passifs dans les relations homosexuelles. Cette condamnation globale suggère que la relation est consensuelle (Paul ne condamnerait pas les partenaires passifs violés).
En septième lieu, la liste des vices énumérés dans 1 Co 6,9-10 présente des résonances intertextuelles claires avec la loi deutéronomique qui montrent une distinction entre les relations homosexuelles sous toutes leurs formes et le mariage hétérosexuel.
Selon Gagnon, les quatre vices sexuels mentionnés dans 1 Co 6,9 sont là parce qu’ils regroupent tous des types de rapports sexuels qui se produisent en dehors du contexte du mariage entre un homme et une femme. Dans ce contexte, les mots malakoi et arsenokoitai représentent tous les individus qui s’adonnent à des relations sexuelles entre personnes de même sexe. La référence à arsenokoitai dans 1 Tim 1,10 est dans la même veine, car il s’agit de l’injonction du décalogue contre l’adultère. Gagnon (2001, p. 330) est persuadé que le mot arsenokoitai désigne tous les mâles qui ont des rapports sexuels avec des mâles :
It is self-evident, then, that the combination of terms, malakoi and arsenokoitai
, are correctly understood in our contemporary context when they are applied to every conceivable type of same-sex intercourse. A first-century Jew or Christian would regard the prohibitions in Lev 18:22 and 20:13 as absolute and affecting any male-to-male sexual intercourse, even if the primary examples of his/her culture were confined to pederastic models.
En 2009, Jean-Baptiste Edart (2009), qui enseigne à l’Institut Jean-Paul II à Rome, affirme que l’opinion de Paul sur les relations sexuelles en est sans équivoque une de rejet et de condamnation. Paul s’appuie sur des traditions qui sont ancrées dans la loi divine, en particulier dans Genèse 1, Genèse 19, Lévitique 18,20 et Deutéronome 4. Ces traditions sont fondées sur l’anthropologie de la différence sexuelle de Genèse 1-2. Il ne s’agit donc pas simplement d’une question de contexte culturel spécifique au premier siècle de notre ère, mais d’un schème mental basé sur la révélation biblique. Remettre en question cette condamnation des actes homosexuels sous prétexte d’un contexte culturel différent conduirait en fait à adopter une anthropologie en contradiction avec celle de la Bible, caractérisée par la différence sexuelle.
Années 2010
Les experts sont plus que jamais éloignés d’un consensus dans les années 2010. Cristina Richie (2010), professeure au département de philosophie et d’éthique de la technologie à l’université de technologie de Delft, s’oppose à la traduction du mot arsenokoitai par homosexuals qu’on retrouve dans plusieurs traductions anglaises de la Bible. Alors qu’aujourd’hui, le mot homosexuel désigne une personne attirée uniquement par des membres de son sexe, les mots malakoi et arsenokoitai ne sont pas des mots qui font référence aux sentiments ou aux attractions ; ils font référence aux actes d’un homme. Les définitions contemporaines de la sexualité font plus référence à l’attraction qu’au comportement d’une personne ; lorsque les individus définissent leur identité sexuelle, ils font plutôt référence à l’attraction qu’aux actes. Or, l’activité génitale n’est pas une condition préalable à la définition de l’identité sexuelle, car la plupart des personnes connaissant leur orientation avant leurs premières relations sexuelles. Depuis Benoit XVI, les prêtres de l’Église catholique romaine doivent être des hétérosexuels inactifs sexuellement. La traduction d’un mot grec basé sur l’activité en un mot anglais basé sur l’attraction brouille cette distinction. Richie fait ensuite remarquer que Paul a utilisé le mot malakoi pour désigner le garçon dans la relation pédérastique grecque, et arsenokoitai pour l’homme adulte dans la même relation. Ces mots ne sont pas synonymes (à la différence de homosexuel), mais complémentaires. Paul a interdit la relation entre adolescents et adultes pour plusieurs raisons considérées valables encore aujourd’hui. Paul croyait que ce genre de relations étaient « profondément perturbantes et nuisibles » pour les jeunes. Un garçon ressentirait souvent un stress physique et psychologique en abandonnant son corps et son esprit à un homme qui l’initie au sexe anal. Malakoi et arsenokoitai ont également leur place dans la liste des vices en raison de l’adultère qu’ils impliquent pour l’homme marié. La condamnation de Paul est toujours d’actualité, car la pédérastie n’a pas pris fin avec la culture hellénistique ; elle n’est simplement pas aussi ouvertement tolérée qu’à l’époque. Des pédérastes et des regroupements de pédérastes tels que la North American Man/Boy Love Association (NAMBLA) continuent de soutenir (comme le faisait Michel Foucault [1978] 4 ) ou de perpétrer des actes illégaux sur des mineurs ou de commander et de visionner en direct des vidéos de viols d’enfants sur le Web clandestin. Ces criminels perpétuent ainsi le préjugé selon lequel les gays sont tous des pédérastes. En résumé, selon Richie, la traduction des mots malakoi et arsenokoitai ne devrait pas être utilisables pour persécuter des adultes qui ont des relations sexuelles librement consenties. Des suicides d’adolescents ont été causés par les interprétations et traductions erronées de ces mots, car elles injectent un discours haineux dans le message réel de Paul, qui était selon Richie un appel à éviter les relations pédérastiques.
Reidar Hvalvik (2015), professeur de Nouveau Testament à la MF Norwegian School of Theology à Oslo, affirme qu’il est indéniable que la pédérastie était une pratique bien connue dans l’Antiquité, en particulier en Grèce, mais cela n’est certainement pas ce à quoi Paul fait référence ici, car si cela avait été le cas, il aurait certainement choisi un autre mot, comme paiderastes ou paidophiloi , mots sans ambiguïtés. Au lieu de cela, il utilise un néologisme, qui semble couvrir toutes les formes de relations d’un homme avec un autre homme. Il n’y a donc aucune raison de limiter ce mot à la pédérastie ou de le limiter aux relations avec un prostitué masculin.
De son côté, Simon Hedlund (2017), ministre de l’Église évangélico-luthérienne de Suède, soutient que le mot arsenokoitai se réfère à des hommes participant à un acte sexuel socialement abusif entre personnes de même sexe. Il propose la traduction men who engage in socially abusive sex with men. Paul condame ces hommes, car ils causent une perturbation sociale, polluent le corps du Christ et incitent les autres à commettre des actes qui leur barreront l’accès au Royaume de Dieu. Paul veut éradiquer l’oppression sexuelle entre mâles afin de construire une communauté qui, tout en maintenant une hiérarchie, minimise ses effets négatifs. Hedlund ne suggère pas que Paul cherchait à éliminer toutes les hiérarchies sociales. Cependant, il prône le respect, afin de maintenir la pureté sexuelle des corps participant au corps du Christ. Hedlund ne suggère pas pour autant que Paul était favorable à l’homosexualité moderne, masculine ou féminine, ou aux actes homosexuels. À ce sujet, il affirme seulement que dans 1 Cor 6,9, Paul n’a pas exprimé d’opinion sur toutes les formes d’actes homosexuels ni sur l’homosexualité en tant qu’identité. Paul commentait ce qu’il percevait dans le contexte de la ville de Corinthe telle qu’il l’a connue. L’idée de relation homosexuelle égalitaire et consensuelle était inconcevable pour lui. Il avait constaté que chez les Corinthiens, les relations sexuelles entre hommes étaient dégradantes et correspondent à ce qu’on considérerait aujourd’hui comme des agressions sexuelles.
George Hollenback (2017), chercheur indépendant de Houston, examine la signification controversée du mot arsenokoites dans 1 Co 6,9 et 1 Tim 1,10 en l’analysant et en le comparant avec l’expression similaire androkoieo , qui est plus ancienne et utilisée dans les contrats juridiques en Égypte romaine. La question de Hollenback est de savoir pourquoi Paul ou celui qui a inventé le mot arsenokoites n’a pas simplement suffixé le radical arsenokoit- avec la première déclinaison masculine -es pour obtenir androkoites alors que ce mot peut très bien désigner le sexe entre hommes. La réponse est que même si le mot androkoites semble assez général, il peut également signifier exclusivement des relations sexuelles avec le mari, et certains contrats égyptiens de nourrices de l’époque romaine l’utilisent en effet en ce sens très restreint. Lorsqu’une connotation plus générale de la masculinité était requise, comme dans le contexte de rapports sexuels entre hommes, les implications maritales et conjugales du préfixe androkoit , ainsi que son utilisation dans le cadre spécialisé des contrats de soignantes, ont pu en faire un choix trop ambigu. Paul ou celui qui a inventé le mot arsenokoites , cherchant un mot plus générique pour décrire tout mâle qui a des relations sexuelles avec un autre mâle, et qui était familier avec le vocabulaire des interdictions lévitiques dans la Septante, aurait simplement remplacé andro par arsen et aurait inventé le nom arsenokoites . La démonstration de Hollenback présume que Paul voulait désigner tous les hommes qui couchent avec des hommes avec son néologisme, donc on ne peut utiliser cette étude pour justifier la traduction du mot arsenokoitai par homosexuals sans commettre une pétition de principe.
Selon John Granger Cook (2019), professeur de religion et de philosophie au LaGrange College dans l’État de Géorgie, la traduction par Tertullien (v. 155-v. 240), auteur chrétien originaire de Carthage en Afrique romaine, du mot arsenokoites par masculorum concubitores – traduction qu’on trouve dans plusieurs manuscrits de la Vetus Latina et de la Vulgate – est la plus solidement justifiée. L’analyse étymologique et l’usage du mot, le champ sémantique des termes relatifs aux rapports sexuels et les textes patristiques et classiques pertinents appuient cette interprétation. Les témoignages de Bardesane (v. 154 -v. 222), philosophe et poète syriaque originaire d’Édesse (actuelle Şanlıurfa, en Turquie), en grec et en syriaque, ainsi que d’Aristide (v. 117 -v. 188), philosophe grec originaire d’Athènes, également en grec et en syriaque, confirment que le mot était compris en ce sens au début de la période chrétienne. Des textes de la Refutatio, de Jean Malalas (vers 491-v. 578), historien byzantin né à Antioche (actuelle Antakya, en Turquie), et de Rhétorius (VIe siècle de notre ère), astrologue probablement originaire d’Égypte, apportent des preuves supplémentaires pour cette interprétation.
Années 2020
Pour le début des années 2020, on peut noter la synthèse des exégèses favorables aux hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes dans la seconde édition de The Queer Bible Commentary de Holly Hearon (2022, p 641), professeure émérite de traditions chrétiennes et de Nouveau Testament au Christian Theological Seminary, qui conclut que le mot ἀρσενοκοῑται désigne les hommes qui prostituent d’autres hommes :
Other vices listed that would exclude one from the kingdom of God include greed, drunkenness, thievery, and idolatry. If malakoi
is understood as decadence and arsenokoitai as pimping, then the entire list of vices can be seen to revolve specifically around behaviours that involve excess and exploitation, behaviours that ultimately place one’s own interests at odds with God’s covenant relationship with humankind. Within the context of 1 Corinthians, this vice list is framed by Paul’s complaint against lawsuits between believers and those visiting prostitutes. Both of these activities fall under the heading of excess and exploitation. The list is intended to be illustrative of these moral flaws. It is not specifically descriptive of nor directed towards homosexual activity, nor indeed, sexual activity in general.
Traduire arsenokoitai par pimping est une intéressante proposition, car c’est l’utilisation d’une catégorie moderne non religieuse. Selon Hearon, Paul ne condamnerait que la sexualité en contexte d’exploitation, car l’existence de relations homosexuelles entre adultes consentants ne pouvait être présente à son esprit. Il serait absurde de citer Paul pour condamner une réalité dont il ignorait l’existence.
Synthèse
Au terme de l’analyse documentaire, il est difficile de déterminer précisément ce que la majorité des exégètes et des théologiens pensent de la signification du mot grec arsenokoitai, car les opinions varient en fonction des convictions religieuses, des orientations théologiques et des méthodes exégétiques. Le tableau 1 présente une synthèse de la recension des écrits qui précède. Les différentes interprétations du mot arsenokoitai peuvent être regroupées en trois grandes catégories :
Est-ce que l’on peut dire qu’essentiellement les exégètes de la catégorie 1 appartiennent à des milieux conservateurs américains alors que les articles des catégories 2 et 3 sont le fruit des réflexions de milieux plus académiques et libéraux? Comme le dit Martin (1999, 2006), ceux qui traduisent le terme par « homosexuels » semblent influencés davantage par des croyances idéologiques qu’une analyse du sens du mot dans ses différents contextes. D’un autre côté, les adeptes d’un sens restreint, comme Boswell (1980) et Martin (1999, 2006) sont souvent ouvertement gays. Cela dit, on n’observe pas de progression vers un consensus. On remarque plutôt une tension persistante au fil du temps entre interprétations libérales (interprétations du mot en un sens restreint) et interprétations conservatrices (interprétation du mot en sens plus englobant). D’un côté comme de l’autre, l’argumentation ne m’apparaît jamais décisive, et par conséquent je recommande le scepticisme.
Synthèse des études sur la traduction du mot arsenokoitai .
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare qu’il n’y a aucun conflit d’intérêt à l’égard de la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
Financement
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