Abstract

Monsieur Simon-Pierre Lacasse est titulaire d'un doctorat en histoire de l'Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur la communauté juive canadienne en général et, plus particulièrement, sur les rapports entre les Juifs et le Canada français au vingtième siècle selon les approches privilégiées de l’histoire intellectuelle, sociale et politique. Dans ses travaux, il intègre les voix des minorités ethniques et culturelles dans les récits historiques. Avant ses travaux sur les Juifs de la Révolution tranquille, il a étudié l'émergence de la communauté hassidique à Montréal.
M. Lacasse enseigne à l’université d’Ottawa, à l’université Concordia, à Montréal, dirige la publication d’un journal spécialisé, les Canadian Jewish Studies (Études juives canadiennes) et a mené des recherches à l’université de York, à Toronto.
Les Juifs de la Révolution tranquille : Regards d'une minorité religieuse sur le Québec de 1945 à 1976 constitue son premier livre paru dans la collection Études canadiennes. L’ouvrage est en effet le produit éditorial remanié de sa thèse de doctorat datant de 2020 et rédigée sous la direction de monsieur Pierre Anctil, professeur émérite au Département d'histoire de l’Université d’Ottawa et directeur de la collection Études canadiennes. La collection s'intéresse notamment à la situation des femmes canadiennes, des minorités culturelles et religieuses et des autochtones. La collection accorde aussi une place importante aux études régionales, aux communautés locales et aux particularités de la société canadienne.
Dans son livre, suivant la préface de son ancien directeur de thèse, Lacasse « s’interroge en particulier sur le cheminement idéologique et sur les réactions spontanées d’une minorité culturelle et religieuse montréalaise elle aussi entraînée dans la tourmente politique des années soixante » (xvi).
Plus loin, monsieur Anctil justifie ainsi les choix de son doctorant : Ce choix s’inscrit dans un courant de plus en plus prononcé dans l’historiographie québécoise visant à mettre en lumière la situation des communautés immigrantes aux prises avec la québécitude et cherchant à tracer pour elles-mêmes une ligne de conduite dans cet espace à l’époque en ébullition politique (xvi).
Suivant cette orientation, Anctil poursuit sa réflexion liminaire en esquissant des parallèles évocateurs entre les deux communautés aux destinées comparables : Dans cette quête d’une place satisfaisante et légitime, la population juive a traversé une période souvent faite interrogations difficiles et a connu des moments éprouvants, tout à fait l’image des francophones québécois qui tentaient eux aussi de baliser un chemin jamais exploré précédemment dans leur histoire (xvi).
Ce faisant, la synthèse de Lacasse propose au lecteur un autre regard, « différent, concernant la Révolution tranquille, du point de vue d'une minorité qui se percevait elle-même comme vulnérable et exposée à des abus possibles de la part d’un nationalisme québécois souvent jugé comme radical et anti-canadien » (xvi-xvii).
De manière plus pointue, Lacasse examine donc les changements structuraux qui s’opèrent au sein de la communauté juive québécoise après la Deuxième Guerre mondiale jusqu'au milieu des années 1970, ceux-ci se manifestant alors surtout dans les domaines de la culture, de la démographie et des institutions (ex : perte irréversible de la culture yiddish; refonte de l’éducation juive; ascension des juifs montréalais dans l’échelle socio-économique canadienne; diversification accrue de la communauté juive québécoise suivant l’immigration d’un nombre considérable de survivants de l’Holocauste).
Lacasse revient d’ailleurs à cette idée comme à un leitmotiv quand il écrit à propos des sources utilisées : Cet ouvrage examine la société québécoise du point de vue des activistes juifs ashkénazes afin de présenter une histoire politique et intellectuelle des juifs québécois. Pour ce faire notre analyse s’appuie sur des sources journalistiques et institutionnelles qui ont été produites dans la communauté de 1945 jusqu'à l’élection du Parti québécois en novembre 1976 (9).
Comme il l'écrit lui-même fort bien, son ouvrage décortique ces phénomènes « selon un éclairage nouveau, en les inscrivant dans le contexte sociopolitique québécois »; son hypothèse principale est que « les particularités de la communauté juive montréalaise apparaissent sous ce jour comme le produit de contacts croissants entre les Québécois d’origine canadienne-française et ceux d’origine juive » (4), retraçables à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Dans ce contexte, les membres de la communauté juive québécoise de Montréal présentent leurs coreligionnaires comme une composante, à la fois distincte et légitime, de la société québécoise, canadienne et nord-américaine alors que le néonationalisme et le souverainisme québécois se déploient. En d’autres mots, Lacasse développe l’une des prémisses fascinantes qui sous-tend l’ensemble de son étude : « la communauté apparaît comme une troisième solitude coincée entre deux majorités qui entretiennent des rapports souvent tendus mais dont le cheminement a été façonné par cette cohabitation » (6).
Dans un mouvement en miroir, ceux-ci réfléchissent d’emblée à la pérennisation de la culture juive au Québec et au Canada en intégrant les influences jumelles de la promotion du pluralisme civique du nouvel État québécois et de la rhétorique multiculturaliste canadienne émergente, ce qui en fait des précurseurs du vivre ensemble contemporain.
En somme, à cette époque, Lacasse soutient à juste titre que : Loin de demeurer en marge des espaces publics et politiques plusieurs activistes communautaires du Montréal juif prennent la parole et défendent une société québécoise émergente au sein de laquelle le pluralisme occupe un espace en croissance (3).
En conclusion, comme le souligne le professeur Anctil au terme de sa préface : L'ouvrage de Simon-Pierre Lacasse permet de mieux mesurer l’ampleur décisive du virage qui a été pris au tournant des années soixante par l’ensemble de la société québécoise et dont les Juifs formaient un rouage de première importance sur le plan de la lutte pour les droits fondamentaux et de l’entrée dans la modernité (xix).
